‹ Evangile selon saint LucChapitre 64 sur 300 · LUC HISTORIEN RELIGIEUX. CXLITI · texte numérisé non relu

LUC HISTORIEN RELIGIEUX. CXLITI

prophétique qu'il apparaît dans 1, 32, ce qui est très naturel, mais même à la Cène (αχ, 29 s.), où il est presque impossible de décider si les trônes promis aux Apôtres symbolisent la hiérarchie ecclésiastique ou le jugement dernier. |

Par ailleurs un trait remarquable de Le., c'est la distinction entre le royaume et la révélation du Fils de l’homme, que Mt. est le seul à nommer parousie. Les trois synoptiques placent dans le grand discours eschatologique du mont des Oliviers une vue de l'avènement du Fils de l’homme (Me. χητ, 24-27; Mt. xxiv, 29-31; Le. xxt, 25-27). Mais Le. s’en tient pour la substance au texte de Mc. ; il a placé plus tôt deux discours sur ce sujet, qui se trouvent tous deux dans Mt. à la suite du grand discours (Mt. xxiv, 37-42 et 43-51). Dans Le., le premier est très nettement relatif à la révélation du Fils de l’homme, dans le cadre du Cosmos {xvir, 22-37), après que Jésus a répondu à la demande des Pharisiens sur le règne de Dieu; le second a des caractères parfaitement individuels : la venue du Fils de l’homme ne semble intéresser que la destinée de chacun (x1, 35-48). Cependant on trouve encore dans Le. à la fin du discours eschatologique, ou plutôt après, une invitation à veiller qui semble se rapporter à la fois aux événements prochains et à la manifestation du Fils de l’homme (χχι, 34-36). C'est une sorte d’équivalent à Μο. xur, 83-37. Dans les deux textes l'avis est donné aux disciples pour le temps où ils demeureront sans leur maître. Or le texte de Μο. ressemble à celui de Le. χα, 41-48, qui vise surtout les destinées indi- -viduelles, et celui de Lc., avec son allusion aux soucis séculiers, serait beaucoup mieux placé dans le discours sur l'avènement, par exemple après XVII, 32.

Quoi qu'il en soit, ce qui ressort de tout cet ensemble très clairement, et d’après les trois synoptiques, c’est que Jésus les α prémunis contre l'épreuve qui viendrait les assaillir après son départ, et qu'il n’a pas voulu leur faire connaître le temps de sa venue, laissant planer son intervention imminente comme une menace ou comme une consolation. Et il va de soi que pour chacun cette intervention se produit au jour où le maître se présente au moment de la mort. L’instruction du Sauveur, qui s'adresse encore à tous les fidèles, c’est de souhaiter l'avènement du règne de Dieu, de s’y préparer, d’y collaborer dans la mesure où chacun est appelé, pour être admis à entrer dans le royaume.

On voit que les textes de Lc. sont inspirés par les mêmes idées générales que ceux de Mc. Et quant au reproche qu’on lui a fait d'avoir mis les choses au point d’après l'expérience de l'Église et en vue de son utilité, c’est encore une injustice. Car il est impossible de reconnaître du parti pris, un arrangement systématique dans des textes qui paraissent d’abord grouper des conceptions si différentes. Et, ce qui est décisif, Le. reproduit des paroles de Jésus, soit sur le règne commencé, soit sur

CXLIV INTRODUCTION

le règne après sa mort, dont l'authenticité ne peut être contestée (1). Il en résulte que c’est Jésus lui-même qui a mis en garde ses disciples contre l'attente d'un règne de Dieu instantané, glorieux, et pour tout dire apocalyptique, avant qu’ils n'aient rempli sur la terre, après lui une mission sembläble à la sienne. De même que le Fils de l'homme devait souffrir et être réprouvé avant d'entrer dans sa gloire, ainsi les disciples devaient porter la croix, être persécutés, etc. À ce thème général et très clair des synoptiques, Le. ajoute ces mots étonnants, peu conformes, on peut bien le dire, à un idéal d'évangile joyeux et triomphant : « Vous pensez que je suis venu donner la paix sur la terre? non, mais la division » (Χα, 51; cf. Mt. x, 34); « Des jours viendront où vous désirerez voir un des jours du Fils de l’homme, et où vous ne les verrez pas » (xvir, 22), c'est-à-dire ces jours de Messianisme glorieux dans l'innocence, qu'annonçaient les apocalypses; et enfin : « Le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre » (Χντ, 8)?

Ce n’est pas Luc qui a trouvé ces accents, dont le premier,le plus saisissant, est aussi dans Mt.

Il est inutile d'ajouter que le règne de Dieu est distinct d'Israël. La réprobation d'Israël était prévue déjà dans Μο., par la parabole des Vignerons (xt, 1-12). Dans Le., la prédiction est accompagnée d’une menace très explicite (xx, 18), exprimée par le parallélisme de la pierre qui écrase ceux qui l'ont rejetée. Il acomme Mt. la menace du châtiment sur Jérusalem (Mt. χχττε, 37-39; Le. χιπ, 34. 35), et de plus les larmes de Jésus sur la ruine de la ville (ΧΙΣ, 41-44); il à annoncé de la part de Jésus qu'elle serait foulée par les nations, durant le temps des nations

(αχ, 24). Ce dernier texte, nous en sommes déjà convenu (2), est une explication en clair de la formule daniélique : « l’'abomination de la désolation » (Μο. xrri, 14; Mt. xx1v, 15). Mais ce n’est pas pour cela une transformation substantielle. L’abomination de la désolation supposait une occupation de la ville sainte par des ennemis, comme dans Daniel. Il n'était pas dit qu'elle durerait le même temps, soit trois ans et demi. Luc exprime autrement le fait sans prolonger un délai qui demeure incertain. Il y avait d’ailleurs cette différence, que la profanation du Temple de Tahvé était, au temps des Macchabées, une épreuve suprême qui paraissait mettre en péril le culte du vrai Dieu, tandis que là réprobation des Juifs ouvrait au contraire le monde entier au zèle des Apôtres.

(1) Voir surtout χι, 20; XVII, 20; XIE, 49 55.

(2) Bossuet (Méditations sur les évangiles, LXX° jour) donne ce point comme acquis dans un ouvrage de piété : « L'abomination de la désolation dans le lieu saint », selon saint Matthieu, et « où elle ne doit pas être » dans saint Marc, est visiblement la même chose, que « Jérusalem environnée d’une armée » dans saint Luc, comme la seule suite

le fera paraître à un lecteur attentif. »

Page 1