‹ Evangile selon saint LucChapitre 65 sur 300 · LUC HISTORIEN RELIGIEUX. : CXLV · texte numérisé non relu

LUC HISTORIEN RELIGIEUX. : CXLV

Était-il vraisemblable que leur œuvre fût accomplie dans un temps très court? Non sans doute, mais en quoi consistait précisément cette œuvre? . L'incertitude ne pouvait être dissipée, parce que Dieu ne l'avait pas voulu. |

Nous avons donc dans Luc, touchant le règne de Dieu, un ensemble de textes beaucoup plus riches que ceux de Mc., non pas qu'ils s’en écartent, ou qu'ils aient été déformés par la pensée chrétienne, mais parce que Le. a pu recueillir, en partie comme Mt., mais avec plus d’abondance, des paroles authentiques de: Jésus sur ce thème principal de sa prédication.

C’est donc Luc surtout qui permettra d'apprécier la complexité de sa pensée. Elle déborde de toutes parts l’étroite idée du judaïsme officiel, le règne de Dieu sur la terre par l'observation de la Loi imposée aux gentils, mais elle diffère plus encore de la conception apocalyptique. Cette conception ne comportait qu’un règne — encore le mot n’était-il guère prononcé, — qu'une intervention miraculeuse de Dieu, elle aussi au bénéfice d'Israël, avec un changement notable des conditions de la vie, remplacées par une existence innocente, heureuse, glorieuse, plantureuse, dont la description n'était trop -souvent qu'un agrandissement du bonheur assez vulgaire rêvé par un fidèle Israélite.

Loin d’être diminuée dans la pensée de Jésus, l'intervention miraculeuse de Dieu introduira les fidèles dans la vie éternelle, une vie semblable à celle des anges (xx, 36). Il ne dit rien de plus, car c'était dire tout ce que nous pouvons éntendre : le royaume de Dieu, c’est le ciel.

Mais le Sauveur ne renonce pas pour autant au règne de Dieu sur la terre. C’est pour l’établir qu’il recrute ses disciples. Ils y travailleront comme il l’a fait lui-même. Ce règne a ses vicissitudes que nous avons essayé d'indiquer. Il faudrait être aveugle pour ne pas constater que Jésus a mis en garde ses disciples contre des illusions messianiques aussi bien que contre les menaces et les mauvais traitements. Π à vraiment fondé ce que Luc voyait en mouvement sous ses yeux, une église militante, conquérante à la manière du Sauveur. Elle n’est pas synonyme de règne de Dieu, mais elle avance le règne de Dieu. Elle est autre chose que l’ancien peuple de Dieu. Le Christ glorieux reviendra quand le moment sera venu. |

Rien de plus solide selon nous que cette position, parce qu’il faudrait rejeter l'immense majorité des paroles de Jésus, presque toutes, si l’on prétendait restreindre sa prédication à l'annonce d’un règne qui viendrait tout seul, d’un royaume qui serait, comme par enchantement, substitué au monde contemporain. Ge royaume, il existe déjà, dans une gloire supérieure à celle des apocalypses, et il sera ouvert aux élus, mais

il faudra qu'auparavant ils aient travaillé au règne de Dieu sur la terre.

C'est tout au plus, osons-nous dire, si l'on pourra nous objecter que

ÉVANGILE SELON SAINT LUC. j

CXLVI | INTRODUCTION

Jésus a conçu ce temps d'efforts: comme une période très courte. C'est là, assure-t-on;, notre point faible, puisque les faïts ont donné un démenti à une affirmation de Jésus-Christ.

On ne peut cependant nous opposer à la fois cette affirmation de la proximité de la fin et le texte où le Fils affirme qu'il en ignore le moment (1). L'objection tirée de Le. est plus faible encore : Comment aurait-il modifié la tradition pour mettre un: intervalle entre la ruine de Jérusalem: et l'avènement, et aurait-il cependant fait dire à Jésus que son avènement était imminent? L’exhortation si instante à la vigilance parce qu’on ne sait pas quand le Fils de l'homme viendra (x, 35-45), et sè cela ne sera pas très tard, auraït été mal motivée si le moment de sa venue avait été clairement déterminé comme très proche.

De textes très clairs il résulte done que Jésus n’a pas fait connaître le: moment de son avènement, même en l’associant à un: événement encore à venir comme la ruine du Temple. fl re: reste en: réalité qu'une difficulté, relative à la science, et non pas à la faillibilité du Christ, celle qui résulte du texte de Μο. xxx, 32 sur la nescience du Fils.

Nous serions tenté de dire avec Bossuet : « ©: Seigneur! sil m'est permis de vous interroger encore, que ne. disiez-vous : Ce n’est pas. à vous à le savoir, au Heu de dire, que « le Fils ne ke savait pas (2)? »

Après quoi [le grand évêque répond : « Et le Fils de Dieu parle ainsi pour transporter en lui-même le mystère de notre. ignorance, sans préjudice de Ja science qu’il avait d’ailleurs, et nous apprendre non seulement à ignorer, mais encore à confesser sans peine que nous ‘ fgnorons; puisque lui-même qui n’ignorait rien, et surtout qui n'ignorait pas cette heure dont Ἡ était le dispensateur, ayant trouvé un côté par où il pouvait dire qu’il l’ignoraït parce qu'il lignorait dans son: corps et

qu'il était de son dessein que son Église l'ignorât, il dit tout eourt qu’il Fignore, et nous enseigne à ne pas rougir de notre ignorance. ».

La leçon de morale est de Bossuet, mais l’exégèse est très probable ment celle de Luc. S’il a retranché cette parole, ce n'est pas parce qu'elle eût été en contradiction avec une autre affirmation que son texte ne contient pas. C'est bien plutôt parce qu'il pensait que Jésus s'était

“réservé cette connaissance, puisqu'il est aussi Fauteur des Actes, où Jésus refuse d'apprendre aux Apôtres, même après la résurrection, le moment où il rétablira « le royaume d'Israël » (r, 7). Et Fon n'a pas le droit d'affirmer que Le. a mal compris la pensée du Maître. Autre chose . est de lui attribuer une affirmation fausse, autre chose de reconnaître que les premiers chrétiens n’ont pas d’abord vu très elair dans les perspectives que le temps devait plus nettement distinguer. La confusion dont

(1) Μο. πι, δὲ; Mi. xx1v, 36.

(2) Médilations… LXXVITE jour.

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