‹ Evangile selon saint LucChapitre 71 sur 300 · CRITIQUE TEXTUELLE · texte numérisé non relu

CRITIQUE TEXTUELLE

Une question préliminaire se pose, spéciale à l’évangile de Luc.

M. Fr. Blass, philologue distingué, a publié successivement les Actes des Apôtres, puis le troisième évangile, sous la forme dite romaine (1), fort différente de celle que revêtent les éditions critiques. Il suppose que Luc a écrit l'évangile d'abord à Antioche, puis à Rome, et les Actes d'abord à Rome puis à Antioche. La première édition de chaque ouvrage était plus étendue et moins châtiée. Blass aurait donc donné la plus élégante et la plus courte pour l’évangile et la moins soignée, la plus redondante pour les Actes. Et cependant son autorité principale dans les deux cas est le Codex Bezae (D)! Pour atténuer ce paradoxe, il α eu recours à une autre supposition. L’archétype de-l’évangile de Luc étant perdu, nous en possédons deux éditions revues, de sorte que la seconde est parfois la plus étendue. Cette précaution n'était pas de trop pour expliquer comment l'édition romaine de l'évangile éditée par Blass, et qui devrait être adstrictior magisque perpolita (2), contient des additions notables.

Get étrange système a d’abord séduit quelques personnes par son caractère ultra-conservateur, mais l'opinion générale ratifie maintenant

- les fins de non-recevoir que la Revue biblique lui a aussitôt opposées (3).

Le Codex D des Actes se surpasse lui-même en leçons extraordinaires,

(1) Evangelium secundum Lucam sive Lucae ad Theophilum liber prior, secundum formam quae videtur romanam, edidit Fridericus BLass, Lipsiae, in aedibus B. G. Teubner MDCCCxCVIL

(2) ορ. laud., p. 1.

(8) RB. 1899, p. 168 55.

CRITIQUE TEXTUELLE. — LA VULGATE. μ CLIII

et ces leçons sont encore dans Le. plus fréquentes qu'ailleurs, mais enfin, dans Μο., dans Mt. et dans Le., D a toujours et partout la même physionomie. 1 faudrait donc supposer aussi une double édition de Μο. et de Mt.

Si encore on pouvait établir une édition avec ce seul ms.! Mais Blass n'ya pas songé. Il à cru fortifier l’autorité de D en montrant ses points de contact avec plusieurs mss. de l’ancienne latine et avec les deux mss. | Sinaïtique et Cureton de l’ancienne syriaque. Ce serait merveille si l'accord était constant, mais ce n’est pas le cas, et Blass est obligé de choisir. Alors il lui arrive de préférer un seul ms. à tous ceux qui servent de base aux éditions critiques, et à son D soutenu par des latins, dans le but d’ebtenir une édition élégante. Voici par exemple comment il écrit I, 64 : παραχρῆΏμα δὲ ἐλύθη À γλῶσσα αὐτοῦ, καὶ εὐλόγει τὸν θεόν, d’après le seul syrsin., tandis que D lisait : καὶ παραχρῆμα ἐλύθη ἡ γλῶσσα αὐτοῦ καὶ ἐθαύμασαν πάντες ἀνεῴχθη δὲ τὸ στόµα αὐτοῦ καὶ ἑλάλει εὐλογῶν τὸν θεόν (avec d a bg‘). Ce sont deux corrections du texte authentique, parce qu'on jugeait l’étonnement exprimé trop tôt; Blass a choisi la plus concise, mais contre ses autorités ordinaires.

Le plus souvent cependant c’est D seul qui sert de guide, comme dans cette hardie transformation ΧΧΙΠ, 42 καὶ στραφεὶς πρὸς τὸν κύριον εἶπεν αὐτῷ: Ἰνήσθητί µου ἐν τῇ ἡμέρα τῆς ἐλευσεώς σου 48 ἀποπριθεὶς δὲ ὁ Ἰησοῦς εἶπεν τῷ ἐπιπλήσσοντι (ἆ qui objurgabat eum) θάρσει, σήμερον μετ ἐμοῦ ἔσγ ἐν τῷ παραδείσῳ, où ἔλευσις est manifestement la traduction de adventus, qui lui-même traduit ordinairement παρουσία et qui est si fréquent dans le N. T. latin, tandis qu'élevors ne se retrouve que dans Act. vit, 52, en parent du premier avènement. ι

La recension de Blass ne peut donc être considérée que comme un caprice de philologue se jouant à travers les variantes du texte grec, et composant avec les moins bonnes un texte intéressant, mais arbitraire (1).

Car il faut insister, spécialement à propos de Lc., sur les.étrangetés du Codex D. Nous avons dit, à propos de Μο., comment Wellhausen avait. cru pouvoir rehausser beaucoup son autorité comme ayant conservé un texte plus rapproché de l’araméen primitif. Il faudrait, à propos de Le., signaler les cas incomparablement plus nombreux où D poursuit l'élégance grecque. Il suffira de noter ses principales aberrations.

Α la généalogie de Le., 11, 23 ss., D substitue une généalogie. empruntée à Mt. 1, 6-16, et complétée d’après l'hébreu, mais où les noms sont rangés dans l’ordre de Le., allant de Iacob (au lieu de Héli) à Adam.

(1) Encore n’aurait-il pas dû introduire dans l'édition plus châtiée le mot κοράσιον (vin, 51) que Le. a évité comme n'étant pas de bon grec. Dans D c’est la traduction de puella. Il est vrai que Blass met ici χορασίου pour ne pas dire παιδός, parce qu'il a écrit παῖς au v. 49 sans aucune autorité, C’est le comble de l'arbitraire.

CLIV INTRODUCTION. Lo

Après Le. v, 14, insertion de Me. 1, 45. — Le. vu, 48 ἐν οἷς καὶμεγρὶ ἐωάννου τοῦ βαπτιστοῦ ὃς καὶ #, t. À.

Après Le. χι, À, insertion de Mt. vi, 7, assez remanié cependant pour ‘que Blass y ait vu l’édition-romaine de Le. Cependant il n'a pas osé y mettre les compléments du Pater d’après Mt.

Dans Le. x, 40, D écrit que ‘dans le royaume de Dieu le sort de Sodome sera plus tolérable etc. ! Un ms. qui se permet de telles licences ne suffit pas à autoriser une insertion comme celle qu’il offre après vi, 4 (1).

Le crédit de D ébranlé dans ses singularités, on ne peut non plus faire grand fond sur son alliée, la version syriaque représentée par les manuscrits Lewis et Cureton{2). Et quant au texte latin antérieur à saint Jérôme, peut-on le mettre au-dessus de la révision que ce Maître en a faite en s'aidant d'anciens manuscrits grecs?

Nous demeurons donc convaincus — plus que jamais — que les éditions critiques modernes de Tischendorf, de Westcott-Hort, de von Soden, sont les meilleures que nous puissions avoir avec les ressources dont disposent actuellement les critiques.

Encore est-il qu'elles sont distinguées par des nuances fort appréciables. C'était notre devoir de les collationner. 11 est aisé de constater que le plus souvent Tischendorf et Hort sont d'accord :contre Soden, «et nous croyons pouvoir estimer que Soden a été mal inspiré «en revenant trop souvent à l’ancien texte reçu.

Comme pour la réédition du Commentaire de saïnt Marc, nous prenons ici pour base le texte de Westcott-Hort, sans distinguer entre les leçons du texte et les leçons alternatives de la marge. C'était une supériorité de cette édition que cet aveu, d'incertitude. Nous adoptons la même méthode, quoique pas toujours dans les mêmes cas, en indiquant en note les leçons qui nous paraissent également probables, ou «encore solidement probables. Pour qu'il n'y ait pas d'incertitude relativement au texte de Hort, nous indiquons aussi les cas-où son texte nous paraît décidément moins bon. Ἡ nous a paru que l'allégation des autorités, manuscrits ou versions, ne remplacerait pas les ouvrages spéciaux. Disons seulement que nous penchons le plus souvent pour le groupe dont B est le chef, et que nous n'abandonnons B que lorsqu'il est isolé. Nous le suivons un peu. moins fidèlement que Hort, mais plus que von Soden.

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