La langue
À. LE CARACTÈRE SÉMITIQUE DE L'ÉVANGILE SELON 8. MATTHIEU, SURTOUT PAR COMPARAISON AVEC MARC.
La tradition ancienne tenait que le premier évangile avait été écrit en hébreu, terme assez vague, qui pouvait indiquer l'araméen, parlé alors
| en Galilée et en Judée à la place de l’ancienne langue d'Israël. Les
critiques modernes sont presque unanimes à affirmer, et avec beaucoup d'assurance, que le premier évangile ἃ été écrit en grec. Nous donnerons seulement quelques indications. J. H. Holtzmann (1),
dont l'autorité ἃ été et est encore si grande, affirmait déjà que Mt. n’a
pu être écrit dans une langue sémitique, puisqu'il suit Mc. qui a écrit. en grec. Il esquissait aussi un argument plus spécifique, la présence dans Mt. de jeux de mots grecs : vi, 16 ἀφανίζουσιν... ὅπως φανῶσιν... XXI, AA χακοὺς χκαχῶς... XIV, 30 κόψονται χαὶ ὄψονται... des mots comme Barro-
. λογεῖν et πολυλογία (Vi, 7).
Dans son grand ouvrage sur les Synoptiques, M. Loisy se contente de
dire : « Il paraît d'ailleurs certain que l’ouvrage a été composé en grec P a £
et ne peut être la traduction d’un original araméen (2) ». L'introduction la plus récente à ma connaissance, celle de Rud. Knopf, s’en tient au vieil argument de dépendance : « Un livre qui emploie le Me. grec et la source Q en grec et permet de reconnaitre à chaque instant les mots grecs de ces sources, est un ouvrage écrit d’original en grec et non point une traduction de l’araméen (3) ».
D'ailleurs M. Knopf était l'écho d’une opinion assez générale en admettant que la source Q, dite autrefois les Logia, peut très bien avoir été écrite en araméen; il ajoute qu’on n'assigne aucune raison sérieuse pour la refuser à l’apôtre Matthieu.
Parmi les grands critiques protestants, Th. Zahn (4) est, sinon le seul, du moins le plus qualifié, qui soutienne l'origine sémitique de
Mt., sous la forme araméenne. Resch admettait un original hébreu, et
le très autorisé Belser, catholique, s'était rangé à cette opinion de la façon la plus tranchante (5). Il voyait une preuve de ce fait dans 1, 21, où Mt. n’explique pas pourquoi Ἰησοῦς signifie Sauveur, ce qui ne s’entend que par l'hébreu. Mais si le traducteur ἃ été tellement littéral dans :
(1) Einleitung… 1892, p. 378.
(3) Einführung in das Neue Teslament, Giessen, 1919, p. 106. (4) Einleilung.….. 11, p. 299 ss.
(5) Einleilung..… p. 28.
CRITIQUE" LITTÉRAIRE. | Lux
ce cas, pourquoi pas d'ordinaire? Aussi Belser voyait-il dans Mt. une traduction en:somme exacte du texte hébreu (1):
C'est probablement à cause de cette divergence dans l'opinion cons
servatrice que la Commission biblique a évité de se servir d’un terme qui trancherait trop nettement entre l’araméen et l’hébreu. Elle a dit : patrio sermone. Cependant en ajoutant a ludueis palaestinensibus tune
usitato quibus opus illud erat directum (3)... elle penche visiblement
vers l'opinion et même vers l'argument de Zahn. : C'est une question préliminaire dont il importe d'indiquer dès. le
début la solution la: plus probable.
- Zahn à donc insisté fortement sur le but d’un écrit évangélique:
τ S'adressant aux fidèles pour leur rappeler l’enseignement du Sauveur,
l’auteur devait, pour leur être utile, écrire dans la langue connue du plus grand nombre. Il était permis de se demander si cet argument n'éma-
nait pas en partie de la conviction que l'Écriture est nécessaire aux
simples fidèles, et s’il était applicable à un ouvrage de doctrine, d’apologétique, de controverse tel que Mt. Mais à tout prendre, cette haute portée du premier évangile n'exclut pas une exquise simplicité, le plan décèle probablement des intentions catéchétiques; et c'était bien la pensée de la tradition, du moins depuis Eusèbe, que le Matthieu-écrit devait remplacer l’enseignement oral de l’apôtre Matthieu. On pourrait tirer une autre objection de l’existence de l’évangile des Nazaréens, écrit certainement en araméen. Si Matthieu avait écrit en hébreu, ce targum. se comprendrait bien mieux, s’imposerait même. Pourquoi:un Maithieu araméen: ne suflirait-il pas?
Mais il n’est pas tout à fait certain que l’évangile des: Nazaréens ne soit pas une traduction du grec en faveur des communautés. parlant araméen dansla Syrie du nord, et l’existence d’un second texte araméen serait justifiée par le but d'y introduire des vues-particulières (3). En: faveur d'un original: araméen il faut citer, je pense, la manière dont Mt. citel'A. T. Un Matthieu en hébreu aurait-il changé les expressions- de.l' Écriture sainte? Et s’il les:avait reproduites comme répondant telles quelles à son. but, le traducteur aurait-il osé-réformer le texte d’après les Septante?
Enfin nous verrons dans l'examen qui va suivre des indices assez significatifs d'un original araméen. Rien qui ne s'explique suffisamment par l’araméen ou la réminiscence des: Septante. Au contraire certains traits sémitiques se résoudraient difficilement en hébreu.
(1) 2.1. p. 41 Eine im ganzen genaue Ueberselzung. (2) RB. 1911, p. 610.
(3) Une étude sur cet évangile dés Nazaréens ou selon les Hébreux aurait pu trouver
sa place dans cette introduction. Pour ne pas l'enfler outre mesure, nous l'avons insérée
dans la Revue ide avril et anse 1922,
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Ilest donc entendu d'avance que quand nous parlons de sémitisme,
nous l'entendons spécialement de l’araméen, et que nous distinguons
Mt., soit le texte grec actuel, de Ma., l'original araméen. D'ailleurs nos prétentions sont modestes. Si l’on prétendait nous
δε: prouver, la dépendance de Mc. mise de côté, et simplement d'après le grec de Μί., que ce grec n’est pas un grec de traducteur, nous ne sau-
rions RE J'objection au sérieux. On peut toujours répondre avec Zahn qu'un traducteur peut avoir plus de soin d'éviter des tournures sémitiques qu'un écrivain qui prétend écrire d’original. Les traductions
dela Bible au xvu° siècle étaient dans un meilleur français que telle
élucubration dans le français de nos jours, même en France. Mais d'autre part nous ne saurions oublier que l’on ne trouve pas dans Mt. plus d’un sémitisme de Mc. et de Le., écrivains grecs. Ce que nous appelons des sémitismes peut être très τα ας fait de l'éducation de l’auteur, incapable d'écrire en grec comme un Grec, aussi bien que le fait d’un traducteur. Il ne peut être question que d’une appréciation générale assez délicate, d’une probabilité plus ou moins grande. Mais déjà 1] nous suffirait que l'examen critique, loin de contredire la tradition, lui paraisse favorable au point de la confirmer.
Mais il y a plus, si l’on tient compte de la manière dont la question
est posée. Nous ne nions pas les très nombreux cas où Mt. semble avoir
un texte qui élimine des sémitismes de Mc. ou simplement des embarras de construction. Ce fait doit conduire à la dépendance de Mt. traducteur
grec par rapport à Mc., dépendance que Zahn et Belser reconnaissent
très nettement. Pourquoi donc disons-nous : du traducteur? Parce que dans certains cas peu nombreux, mais assez caractéristiques, Mt. ajoute à Mc. quelques expressions que nous tenons pour sémitiques. Cette situation qui comprend deux phénomènes opposés ne, peut avoir une explication simple. Il est impossible de concevoir qu'un écrivain origi-
8], appliqué à corriger ou du moins à améliorer le texte de Mc., à
remplacer des καί par des μέν-δέ, ait en même temps ajouté des sémi- . cos de son cru. On comprend très bien au contraire qu'un traducteur, tout en se souciant de faire une bonne traduction et selon le génie de la langue qu'il écrit, soucieux aussi de se rapprocher d’un texte connu et
reçu comme participant à l'autorité de Pierre, se soit cependant cru tenu
de ne pas omettre des traits qu'il trouvait dans l'original, en leur laissant çà et là quelques nuances de cet original, comme il faisait dans les endroits où l'on ne peut prétendre qu'il suivait Me.
Nous répétons que ce qui suit n’est pas une argumentation, mais un. examen ; il aura du moins pour résultat d'indiquer quelques particularités de Mt. Il portera sur le style, la grammaire, le lexique. -