‹ Évangile selon saint MatthieuChapitre 59 sur 350 · IT. CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

IT. CONCLUSIONS

Que conclure de tous ces faits ?

Le plus saillant est la distinction entre les citations que Mt. prend à son compte οἱ οἱ il est:seul, sauf un cas, et les-citations qui se retrouvent dans les autres synoptiques. Le premier groupe tient compte de l'hébreu beaucoup plus que le second. Encore est-il que dans quatre ‘textes où:il a des parallèles, Mt. a tenu compte de l'hébreu. D’autre part dans les endroits où il n'y a pastrecours, saufune nuanee peu considérable, ;il n’y avait vraiment aucune raison de s’écarter des LXX.

On'ne saurait donc conclure de ces ‘pratiques différentes à la multiplicité des auteurs. L'unité de Mt. est trop étroite pour que cette hypothèse ait même à être discutée. Mais Hawkins n'a‘pas tort de dire-que la

distinction, dans l'ensemble, suggère prima facie l'œuvre de plusd'une

personne.

A) Examinons d’abord l’hypothèse qui pose l’unité absolue de Mt. auteur grec du premier évangile qui aurait écrit d’après Mc.

Assurément il est plausible en soi qu’un écrivain en grec, se:servant de Mc., ait eurecours à l’hébreu pours’en rapprocher davantage, surtout si son but était d'argumenter contre les Juifs. Mais si l’on :tient compte des faits, cette solution a des ‘difficultés. D'une part nous ‘avons Lc. qui a toujours cité d’après les LXX οἱ {αὶ ne se rapproche de l’hébreu qu'une fois (vu, 27) avec Mc. (1, 2) et Mt. (x1, 40), d'autre part Mc.-qui est dans

‘ Ja même situation sauf deux cas (1, 2; x1v, 27).

Dans le premier il ést assez évident que Mc. dépend de Mt. puisque la citation, anonyme dans Mt., a été transportée dans Me. sous lenom d'Isaïe. Je ne puis argumenter de ce verset, que je regarde comme une glose, mais il reste x1v, 27. Pourquoi Mec., qui ne se soucie que:très peu de montrer l’accomplissement des:prophéties aurait-il corrigé:eetendroit d’après l'hébreu? Si l’on considère que c’est pour Mt. une habitude, on estimera que dans ce cas particulier Mc. ἃ eu recours à Jui, ou à‘une source commune. De même pour Le.

CRITIQUE LITTÉRAIRE

Cette source commune serait-elle un recueil de Z'estimonia, ou de

- textes de l'A. T. recueillis pour servir d'arguments dans la controverse

avec les Juifs?

C'est l'opinion de M. Rendel Harris (1), mais une conjecture jusqu'à présent dépourvue de preuves ou même de vraisemblances positives pour une si haute époque. L'existence d’un pareil recueil impliquerait de fréquentes et habituelles discussions sur les prophéties. Si cette pratique eût été générale, on ne voit pas pourquoi Mc. et Le. ne s’en seraient pas inspirés davantage. L’argument tiré de la prophétie n’était pas sans efficace avec les Gentils, comme le prouve le fait de saint Justin. Avant qu’on fasse des recueils de Z'estimonia, on ἃ dû commencer à s’en

servir, et, sans parler de saint Paul, saint Matthieu doit se trouver ici

en-tête de ligne, employé plus ou moins directement par Mc. et par Le. Toutefois on ne ‘saurait raisonner avec tant de rigueur d'après deux ou trois textes qui ont pu être fixés dans la mémoire. | Un argument plus général aura peut-être plus de poids.

Si un écrivain grec avait revisé les textes d’après l'hébreu, il l'aurait

donc fait dans un esprit scientifique, avec précision, ‘et il aurait eu Ja même rigueur en employant les textes anciens pour son compte.

Or tel n’est pas du tout la façon de Mt. Sans dénaturer le sens des textes, et en les suivant même d'assez près, il les accommode cependant aux circonstances. Sa manière est moins celle d’un traducteur exact que

d’un Targum.

B) La seconde solution, conforme à la tradition, est plus vraisemblable,

et permet d'expliquer tous les faits. Matthieu, écrivant en araméen, avait sous les yeux le texte hébreu qu'il connaissait bien, et en usait

librement. Ce procédé exclut absolument l'hypothèse d’un Mt. écrit en

hébreu. Écrivant dans la langue de l'A. T., il eût dû en insérer les termes tels quels. S'il composait en araméen (2), il n’était lié ni par le texte hébreu, ni par le texte grec. Pour ce qui est des citations qui Jui sont propres, c'est évidemment la solution la plus naturelle, mais la même solution doit s'appliquer partout. »" ὃ

Pourquoi donc s'est-il rapproché des LXX surtout dans les endroits parallèles? C'est le fait du traducteur grec. Lorsque le sens du texte primitif n’était pas en jeu, comme il traduisait en grec pour des juifs ou des gentils qui se servaient des LXX, il devait ‘employer

cette version purement et simplement. On comprend donc qu'il ‘s'en

soit servi même pour traduire les passages où il réservait le sens de

l’hébreu. Son intention était moins de recourir aux LXX comme traduc-

teurs précis et presque infaillibles, que d'employer des textes tels qu'ils

(1) Testimonies, οἵ, p. «xxx.

(2) On peut en voir un indice dans χα, 20, εἰς νῖχος.

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RON) CUP ME INTRODUCTION. | AAC TEE

© étaient reçus dans l'Église. Aussi, orsqu? ils avaient dans Mc. une forme

spéciale, le Mt. traducteur grec a dû s’en servir et se l'approprier.

N’étant lié absolument ni au texte massorétique, ni aux LXX, il tenait à

conserver la tradition établie en grec sur les paroles du Seigneur. Même

il ἃ pu prendre soin d’écrire mieux en grec, en supprimant des pronoms inutiles (xv, 4; χιχ, 5), ou en ajoutant des articles et εἶμι (χχπ, 32).

l'est assez probable que le traducteur a adapté la longue citation

| d'après les LXX (x, 14, 15).

TONESER 8 4. — L'unité organique du premier évangile.

Plusieurs critiques regardent comme le fond principal du premier |. évangile une source ME des paroles de Jésus. On ne la nomme. Σ Ἐν plus Logia parce qu’on a renoncé en général à y voir l’ouvrage de Mat- thieu dout parle Papias, mais on la tient toujours pour un document qui aurait eu une existence distincte; c'est la source par excellence (Quelle). B. Weiss (1) et A. Harnack (2) ont essayé d’en retrouver le contenu, en l’extrayant des textes communs à Mt. et à Le., et en s'ap- 44 -puyant principalement sur l’ordre de Mt. Mais ni l’un ni l’autre ne s’est soucié de faire rentrer un pareil écrit dans les vraisemblances Ὁ de la littérature générale ou des origines du christianisme; ils n’ont | pas constaté que ce serait un torse, qui, si beau qu'il fût, n'aurait pas été a ἐν + APE à l’état de mutilation.

ΜΗ Depuis on s’est préoccupé davantage de la forme littéraire des diffé- & τς rents morceaux qui composent les synoptiques. M. Schmidt s’est acharné à détruire l'apparence de récit suivi qu’ils ‘avaient dans les évangiles, et n’y ἃ vu que des fragments épars placés plus tard dans des cadres (3).

: M. Dibelius les a ramenés à certains genres littéraires connus dans l’an- Ε tiquité (4). Il n’avait tracé que les grandes lignes. . M. Bultmann ἃ repris cette étude dans un esprit beaucoup plus ΗΝ hostile à la réalité des faits (5), attribuant l’origine de la tradition presque entière à un double courant, palestinien et hellénistique.

ἣν Une pareille enquête peut avoir de Dons résultats. Ur \ 1. Les analogies des Grecs doivent être consultées. Ce n'est pas que * . Q 5 5 χ les premiers chefs de la communauté chrétienne et ses premiers écri- ΔΑΝ : ἂν (1) Die Quellen der synoptischen Ueberlieferung. # (2) Sprüche und Reden Jesu.

Dee (3) Der Rahmen der Geschichte Jesu, Berlin, 1919. > (4) Die Formgeschichte des Evangeliums, Tübingen, 1919. , Δ (9) Die Geschichte der synoplischen Tradition, Güttingen, 1921; cf. RB. 1922,

BND. 286.88,

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CRITIQUE LITTÉRAIRE

vains aient été imbus des principes de la rhétorique grecque. Mais il est des formes issues de l'esprit humain qui sont les mêmes partout,

du moins à un certain niveau de culture, et les Grecs les ont analysées

avec beaucoup de perspicacité.

Ils distinguaient la γνώμη, maxime, pensée, comme nous disons les. £.

Maximes de la Rochefoucauld ou les Pensées de Joubert; les ἀποφθέγματα ou pensées ingénieuses, traits d'esprit qu'on ne pouvait guère apprécier sans savoir dans quelles circonstances ils avaient été prononcés, et les

χρεῖαι ou récits utiles, plus développés que les apophtegmes, et qui mt

avaient leur portée soit par une maxime, soit par les faits, soit par les deux éléments réunis. La chrie pouvait être une fable, mais elle se rattachait plutôt au genre, dont nous parlerons, des Mémoires, ἀπομνη- 'μόνευματα. Hermogène (1) définissait la chrie; χρεία ἐστὶν dmouvnuoveuua λόγου τινὸς À πράξεως À συναμφοτέρου σύντομον ἔχον δήλωσιν, ὡς ἐπὶ τὸ πλεῖστον χρησίμου τινὸς ἕνεχα. , RAR

Le sens si aisément dépravé des anciens avait trop souvent mis dans l'ombre cet élément d'utilité, comme lorsqu'on publiait, par exemple, les χρεῖαι des courtisanes. Quand on avait un but sérieux, on y conduisait par des traits agréables et même comiques; la chrie s’accommodait du σπουδαιογέλοιον, castigat ridendo mores. | y «

L'esquisse biographique de Diogène par Diogène Laërce, celle de Démonax par Lucien, peuvent passer pour des recueils de chris.

Un rhéteur grec (2) a dit des Vies de Plutarque : οἱ Πλουτάρχειοι él |

πλήρεις εἰσὶν ἱστοριῶν. χαὶ ἀποφθεγμάτων χαὶ παροιμιῶν καὶ χρειῶν. Histoires, apophtegmes, proverbes ou plutôt paraboles et chries se retrouvent aussi dans l'Évangile. *

Qu'on veuille bien nous excuser de faire figurer ici, mais seulement

comme genre littéraire, un mot si mal famé. Ge serait une injure à l'Évangile de s'appliquer à montrer sa supériorité sur cette sagesse profane, ou cet esprit licencieux. Mais il n’est pas sans intérêt de constater l'engouement général pour cette sorte d'enseignement, qui convenait si bien aux enfants et aux personnes peu cultivées. Au lieu de procéder par raisonnements philosophiques, on disait ce qu'avait prononcé le Maître dans une circonstance donnée. Dans un milieu de disciples, même cultivés, c'était une autorité sans appel. Dans le monde grec, par goût et pour aider la mémoire, on racontait les chries en vers: : προϊοῦσι δὲ ἤδη σοφῶν ἀνδρῶν γνώμας χαὶ ἔργα παλαιὰ καὶ λόγους ὠφελίμους ἐν.

(1) Dans le Thesaurus v° χρεΐα. Sur ce genre cf. CHRIST, Geschichte der griechischen Litteratur, τι, p. 40, et GernArn, Phoinix von Kolophon, pp. 248 ss., 269 88., qui citent G. v. WARTENSLEBEN, Begriff der griech. Chreia und Beilräge zur Geschichte ihrer Form, Heïdelberg, 1901. :

(2) Ménandre, dans Walzii Rhett. vol. IX, p. 254 (Thesaurus, v° χρεία).

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CXXVI INTRODUCTION μέτροις καταχοσμιήσαντες ὡς μᾶλλον μνημονεύοιεν, δαψῳδοῦμιεν αὐτοῖς, disait Lucien (1).

Et Sénèque : ideo pueris el sentenlias ediscendas damus et has quas Graeci chrias vocant, quia complecti illas puerilis: animus: potesl, qua plus adhuc non capit (2):

Sénèque distingue ici les sentences et les chries. Des sept sages on ne conservait que des maximes, et le nom. de γνῶμαι eût convenu mieux que celui d'apophtegmes que donna Démétrios de Phalère à son recueil (3). Mais on tenait tant à savoir à quelle occasion telle parole avait été prononcée que la maxime pouvait se changer en chrie. Gerhard en ἃ donné un exemple (4). Bias avait dit : « Prends la sagesse pour viatique depuis ta jeunesse sur le chemin de la vieillesse. » Saint Basile le racontait ainsi : « Le fils de Bias partant pour l'Égypte: et lui. demandant ce qu'il. pourrait faire qui lui Γὰδ le plus agréable; il lui dit : « En faisant acquisition d’un viatique pour la vieillesse », entendant par viatique la vertu. » |

On préférait donc à des maximes absolues les pensées répondant aux circonstances, à tout le moins à une question posée. Si l’on inventait ces circonstances pour des sentences vieilles de plusieurs siècles, c’est donc qu’on aurait pris soin de conserver la mémoire des faits récents. On ne conçoit guère de recueils de maximes isolées de la part d’un disciple qui aurait connu son maître, où même d'un disciple de la seconde génération:

Un poète gnomique; comme Théognis, pouvait bien composer un recueil, ou l'on pouvait extraire des. pensées: des poètes — surtout tragiques — et des orateurs. Mais lorsqu’un.disciple recueillait les pensées

de son maitre, il entrait naturellement dans le moule des Mémoires

employé par Xénophon (5) pour le plus original auteur de: pensées, Socrate.

Ce mot de Mémoires est quelque peu équivoque en français, mais le sens ἀ᾽ ἀπομνημονεύματα n’est pas douteux. M. Schwartz les: définit (6) : « Des relations sur les actions, les particularités remarquables, surtout les maximes d’un personnage illustre, relations: qui ne s'appuient, ou du moins ne veulent s'appuyer que sur un: souvenir personnel relatif

aux choses ow à la tradition qui en est conservée, et: dans lesquelles:le

le narrateur est témoin, mais non pas le principal objet de ce qui est

(1) Anachars, 21.

(2) Ep. 33, 75.

(3) Dans Stobée, éd. Wachsmuth et Hense, & IE, p. 111. τῶν ἑπτὰ: σοφῶν ἀποφθέγματα, mais Sosiadès disait ὑποθῆκαι, L. L. p. 125.

(Ὁ Phoinix.… p: 251, n. 4

(5) C'est le premier exemple connu.

(6) Pauly Wissowa, H, 170:

OT TERRE A PE CSSS ΣΝ a Te ie PE Sn Da à A lt LL 4e Ne Nr ΣΝ χα ΤΥ ΔΝ, “PAPE me

CRITIQUE: LITTÉRAIRE. CXXVII

raconté. » En français nous ne pouvons dire les Wémorables, puisque ce mot n’est qu'un adjectif. Mais en disant Mémoires, c'est-à-dire; selon. 2 Littré, « relations.de: faits particuliers pour servir à: l'histoire », il fautbien: se garder: de l'entendre au sens des Mémoires où l’auteur raconte sæ propre existence (1). Ces: éromvnuoveumaræ étaient surtout: consacrés à des maîtres de doctrine, comme Cratès (2). ” Nous: n'avons pas à parler ici des recueils 465: opinions des. philosophes, parce: que: ces. recueils s’adressaient à un public restreint. Ils semblent avoir été inaugurés: par Théophraste, qui collectionna les À opinions des philosophes sur les choses. de la nature, depuis Thalès jusqu’à Platon.(3). C'est: un genre purement:grec, qui. mettait en relief des: individualités. et le résultat de: leurs méditations. personnelles sur. la religion, la morale, et toutes les parties de la philosophie. Le:nom même: de δόξαι, en. latin, placita, indiquait assez le libre choix d’une intelligence en face: des problèmes qui: sollicitent la raison.

IT. Les Juifs étaient bien éloignés de donner une pareille portée à l’activité intellectuelle de leurs sages. Beaucoup de proverbes, c'est-àdire de sentences plus ou moins naturelles, plus ou moins pénétrantes ou même énigmatiques, avaient été transmises sous le nom de Salomon: on y avait adjoint Jes collections d’Agour et de Lamuel (Prov. xxx xxx1); mais les traducteurs grecs n’avaient pas reconnu là des noms propres. L'Ecclésiaste et même la Sagesse furent attribués à Salomon, cependant le nom de /echou‘a ben Sîra fut conservé pour le recueil que nous nommons l'Ecclésiastique ou le Siracide.

Ce n’est pas que les Juifs n’aient attaché une grande importance aux noms de ceux qui leur transmettaient des maximes,. mais parce que ces noms garantissaient cette tradition elle-même. On ne s’informait pas de leur génie, mais de ceux dont ils tenaient leur enseignement. On sait comment débute le principal recueil de ces maximes, le Pirgé Aboth : « Moïse a reçu la loi du Sinaï et l’a transmise à Josué; et Josué aux Anciens, et les Anciens aux Prophètes, et les prophètes l'ont transmise aux hommes de la grande synagogue. » Puis vient Siméon le Juste, Antigone de Socho, etc. Plus tard on distingua ceux qui émettaient des sentences, les Amoras, de ceux qui avaient transmis la tradition, les Tannaïtes (4); mais il faut noter que même ces plus anciens témoins

nds. br ah de à mcm is

(1) Ce sont bien des ἀπομνηυοντύματα que les Mémoires touchant la vie de M1 de Saint-Cyran par M. Lancelot, que-l'on cite le plus. souvent sans que τής αρήτα Sy trompe : Mémoires de Lancelot.

(2) Diog. Laërce, NU, τ (4).

(3) Dix-huit. livres de Φυσιχῶν δοξῶν; cf. Ducs, Doxographi Graeci,, Berlin,

(4) Cf. de Messianisime…. p. 141.

CSV ME | INTRODUCTION. .

disaient. « Il disait », telle est la formule qui précède même les plus

anciennes sentences (1).

Du point de vue des usages juifs, on comprendrait donc très Tu

qu’on ait fait une collection des sentences et des paroles de Jésus

isolées, sans aucune allusion aux circonstances — surtout 5 il avait été

un docteur comme les autres. .

Cependant les Juifs ne pouvaient exclure un genre aussi naturel que

celui de l’apophtegme ou de la chrie. Aussi ne manque-t-il pas dans

Jes ouvrages rabbiniques de petites histoires qui mettent en scène des

rabbins célèbres. Tantôt ce sont leurs élèves qui leur posent des questions pour s’instruire, tantôt ce sont des étrangers, même des rois et des empereurs qui cherchent à les embarrasser, en citant, eux aussi, l'Écriture (2).

Les maitres les plus célèbres, Jochanan ben Zakkaï et Gamaliel II furent aussi les plus engagés dans ces controverses (3). Très souvent la difficulté proposée était résolue par une parabole. On aimait aussi à recueillir des prophéties, appuyées sur la tradition; comme celle de la famille de Garmo, qui savait par la tradition de ses pères que le Temple serait détruit, ou sur l’Écriture, comme celle de Jochanan ben Zakkaï : « Temple, Temple, pourquoi te troubles-tu? Je sais que tu

finiras par être détruit, comme a prophétisé sur toi Zacharie fils d'Addo : ouvre, Liban, tes portes, et que le feu dévore tes cèdres (4)! » Dans

ce cas on voit le souci de trouver dans l'Écriture l'annonce d'un fait pe ou moins récent.

Isaïe (xix, 19) : « En ce jour il y aura un autel à Ilahvé au milieu de l'Égypte », est entendu avec beaucoup de tact de l’autel établi en Égypte par Onias (5). Mais très souvent l'Écriture était censée régir des inci-

dents que rien ne rattachait directement au texte. Et il faut bien convenir que le rôle même de ces histoires les rend parfois suspectes. La Michna ayant posé certaines règles, il fallait bien montrer comment

elles avaient été observées. L'histoire a tout l’air d’avoir été inventée en vue du texte. Par exemple la Michna disait : « Ils ne se seraient pas interrompus (dans leur prière), eussent-ils eu un serpent attaché au talon (6). » C’est une façon de parler : même dans les cas les moins vraisemblables. Mais la Gémara de Jérusalem prend la chose au sérieux : « On raconte au sujet de R. Hanina ben-Dossa, qu'étant mordu un jour

(1) Aboth, 1, 2. 3 etc.

(2) Exemple de la reine Cléopâtre; cf. Le Messianisme. p. 182 avec la correction proposée par M. Bacher.

(3) Bacuer, Die Agada der Tannailen, Ι, p. 36 ss. 76 ss.

(4) Ioma, 39°, texte parallèle et peut-être meilleur dans Talm. Jér. Zoma, vi, 43°.

(5) Ioma, sur vi, 8,

(6) Berakot, v, 1

CRITIQUE LITTÉRAIRE. ‘4 ὍΣ VE

par un | reptile venimeux pendant la prière, il ne s'interrompit pas. Lorsqu on alla voir de quel reptile il s'agissait, on trouva ce ver étend à l’état de cadavre... « Maitre, lui dirent ses disciples, n’as-tu rien senti Ἐπ πὶ la morsure? Je vous jure, répondit-il, que je n'ai songé χα δὰ sujet de la prière. À ce propos, R. Isaac bar-R. Éliézer dit : Dieu a créé une sorte de source à la plante de ses pieds, conformément à ce verset : Il exécute les désirs de ceux qui le craignent; il exauce leurs vœux et il les sauve » (Ps. cxzv, 19) (4). | - Assurément d’autres anecdotes peuvent avoir plus de garantiés

d'authenticité, mais il demeure vrai que le judaïsme ἃ attaché peu |

d'importance à la personnalité des supports de la tradition (2); aussi ne voit-on pas qu'on se soit donné la peine d'écrire leur vie. Ce qu’on sait d’Aqiba lui-même ne peut être qu'une conclusion tirée des historiettes où il figure. Comme le prouve le cas de R. Hanina b. Dossa, on

leur attribuait des miracles; mais c’est plutôt dans l'intérêt de l’édifica-

tion exégétique que par manière de biographie. | Ainsi donc, pour nous en tenir à la seule forme littéraire, nous trou-

vons dans le judaïsme les recueils de sentences, les apophtegmes ou "

les chries, les controverses, les paraboles, les preuves de l'Écriture accomplie, les récits de miracle, tout ce qu’on retrouve dans l’évangile

de Mt., sauf la biographie elle-même d’un sage, ramenant à sa personne

tous ces éléments qui ne se rencontrent que dispersés dans l'immense chaos de la littérature rabbinique.

On serait tenté d’en conclure que l'évangile biographique ne parut

qu'assez tard, si les conditions du christianisme n'avaient été si différentes.

II. Le Judaïsme s’autorisait et s’inspirait uniquement du Livre et de la tradition qui lui était associée. Les disciples du Christ ne rejetaient pas le Livre, mais ils prétendaient que Jésus était le Messie prédit par le Livre. Tout reposait donc sur la personne de Jésus, en harmonie avec les Écritures. La prédication s'adressant d'abord à des Juifs devait

nécessairement prendre un aspect d’apologie et même de controverse. … Il est assez étrange que M. Dibelius, en esquissant le développement

des formes littéraires de l’évangile, n'ait pas même prononcé le fait des

controverses, si vraisemblable en soi, si fortement attesté par l’histoire

de saint Étienne. Or apologie et controverse doctrinale, c'est le trait

(1) Trad. Schwab, τ, p. 99.

(2) C'est ainsi que Jochanan ben-Zakkaï pouvait vanter son savoir sans le moindre |

amour-propre : « Si tous les cieux étaient parchemins et tous les arbres des calames,

et toutes les mers de l'encre, cela ne suffirait pas pour écrire la science que j'ai apprise

de mes maîtres, et cependant je n'ai pris de leur érudition que ce qu’une mouche est au grand océan où elle est baignée. » BAGnER, op. ἰ., 1, p. 24,

ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU. i

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CXXX INTRODUCTION

principal et particulier de l'évangile de saint Matthieu, trait qui en décide l'opportunité pour les premiers jours. Entre la prédication et des ouvrages écrits, comment le pas a-{-il été franchi, et dans quel ordre? On ne peut le pressentir que d'après les fonctions de da prédication elle-même.

Même pour un apôtre comme Paul, qui n'avait pas été le témoin de : la vie de Jésus, et s'adressant aux Corinthiens, c'est Lui et les faits de sa vie qui sont le thème de la prédication : « Je vous ai enseigné avant tout, comme je l’aï appris moi-même, que le Christ est mort pour nos péchés, conformément aux Écritures; qu’il a été enseveli et qu'il est ressuscité le troisième jour, conformément aux Écritures.. (1) »

A plus forte raison saint Pierre, parlant pour la première fois aux Juifs en Palestine : « Enfants d'Israël, écoutez ces paroles : Jésus de Nazareth, cet homme à qui Dieu a rendu témoignage pour vous par les prodiges, les miracles et les signes qu'il a opérés par lui au milieu de vous. vous l'avez attaché à la croix et mis à mort... Dieu l’a ressuscité (2). » Dans une autre prédication : « Vous savez ce qui s’est passé dans toute la Judée, en commençant par la Galilée, après le baptême que Jean ἃ prêché : comment Dieu a oint de l’Esprit-Saint et de force Jésus de Nazareth, qui allait de lieu en lieu, faisant du bien et guérissant tous ceux qui étaient sous l'empire du diable; car Dieu était avec lui. Pour nous, nous sommes témoins de tout ce qu'il ἃ fait dans les campagnes de la Judée et à Jérusalem. Ensuite ils l'ont fait mourir, en le pendant au bois. Mais Dieu l'a ressuscité le troisième jour » (3), etc.

Si l'on a quelque motif d'attaquer l'authenticité stricte de ces discours, c'est parce qu'ils sont trop courts! Ce sont des abrégés. S'ils nous étaient parvenus intégralement, ils ressembleraient beaucoup plus à l'évangile de Matthieu‘ou de Marc. Peut-être Luc a-t-il évité de s'étendre dans les Actes sur des faits qu'il avait déjà racontés (4) pour montrer Ja solidité de la nouvelle doctrine. Il fallait, pour être sauvé, croire que Jésus était le Christ qui était mort pour nos péchés. Cela supposait qu'on donnait par les faits les preuves de cette mission et qu’on racontait cette mort.

Quel rôle jouaient dans cette prédication les paroles de Jésus? Leur intérôt n’était pas de prêcher l'antique morale bien connue en Israël. Si elles avaient une autre portée, leur efficacité dépendait de l'autorité qu'on accordait au Maître. Il est possible que dès ce temps la beauté de sa doctrine ait été un argument de sa véracité. Mais les anciens furent

(1) 1 Cor. xv, 3-4. “- (2) Act. π|, 22-24.

(3) Act. x, 37 ss. Trad. Crampon.

(4) Act. 1, 1 838.

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