‹ Évangile selon saint MatthieuChapitre 66 sur 350 · CXXXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

CXXXVI INTRODUCTION

Le troisième cas ne prouve pas que Paul ait dû consulter un texte écrit pour savoir ce qu'avait commandé le Seigneur. À plus forte raison ne renvoie-t-il à rien de précis. Le quatrième cas de Paul renvoie à Mt. xvur, 20 plutôt qu’à xx1, 21. Dans les deux endroits l’enseignement

résulte d’une situation concrète, et cette fois encore nous croisons

MC χι, 98.

Si donc Paul ἃ renvoyé à des paroles écrites du Seigneur, elles ne figuraient pas dans un recueil de sentences, mais plutôt parmi des apophtegmes, ou dans un récit de faits, comme lorsqu'il raconte I Cor. ΧΙ, 23 55. l'institution de l’'Eucharistie.

Dans Act. xx, 35, Paul fait bien allusion à une maxime détachée, mais précisément elle ne se trouve pas dans les évangiles : « Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir ». Nous ne saurions donc rien en conclure.

Clément romain entrevoit déjà la morale de Jésus sous un aspect moins historique qu'éternel : μάλιστα μεμνημένοι τῶν λόγων τοῦ κυρίου Ἰησοῦ oùs ἐλάλησεν διδάσχων ἐπιείκειαν χαὶ μαχροθυμίαν᾽ οὕτως γάρ εἶπεν... (xx, 1 s.). Ce qui suit est une allusion à Mt. v, 7; vi, 14; vu, 1 5. 12; Le. vi, 31.37 5. De même : μνήσθητε τῶν λόγων Ἰησοῦ τοῦ xuplou ἡμῶν" εἶπεν γάρ (xLvi) avec une allusion à Mi. xxvi, 24; xvin, 6; Me. 1x, 42; Le. xvix, 2. Les mots οὐαὶ τῷ ἀνθρώπῳ ἐχείνῳ: χαλὸν ἦν αὐτῷ εἰ μὴ ἐγεννήθη, inspirés par

l'annonce de la trahison de Judas, montrent bien la pénétration des

mots historiques dans les maximes, ou, si l'on veut, leur transformation en maximes.

Ce ne fut pas le travail de la première heure. Il nous en coûte de citer ici l'exemple de Luther. Les protestants ne peuvent le récuser. Au moment d'un changement d'orientation religieuse tel que le sien, mit-on l'accent sur les éléments traditionnels de la morale? Ce que les disciples

de Luther ont recueilli avec le plus d'empressement, sont-ce ses paroles reposées, ses maximes de conduite, ou ses formules nouvelles, ses

arguments, voire ses imprécations? Quand une pareille personnalité entre dans une société dont elle ébranle tous les fondements, la traitet-on comme un tranquille collectionneur d’aphorismes? Reconñaissons que le christianisme ne se présenta pas comme une simple continuation du judaïsme, et qu’un recueil de sentences à la façon de celles des Pères n’était pas ce qui convenait le mieux à sa propagande.

C'est plus tard qu’on fit des collections des Paroles de Jésus, non pas sous la forme historique ἔλεγεν ou εἶπεν Ἰησοῦς, mais sous la forme absolue : λέγει ᾿Ιησοῦς. Ce sont les λόγοι d'Oxyrhynque, que le rédacteur n'a pas cru cependant pouvoir présenter sans une introduction de circonstance (1). Mais loin de représenter une collection indépendante

(1) Oxyrh. pap. 654 et 1.

et primitive, leur caractère est secondaire et ils dépendent pour une bonne part de la tradition évangélique (1).

Nous ne prétendons pas que personne parmi les Apôtres ou les disciples n’a écrit une ou plusieurs de ces maximes du Sauveur; nous disons seulement que la source Ὁ ne saurait être le développement dans le sens historique d’un pur recueil de sentences à la manière juive qui aurait été le premier livre du christianisme. Le genre littéraire très pur de Dibelius est uné fantaisie de son esprit.

Telle qu’elle a été reconstituée par Harnack, cette source Ὁ a-t-elle les apparences d’un ouvrage qui aurait pu exister par lui-même?

Assurément il y aurait encore là les paroles admirables, les paroles de

vie, prononcées par Jésus. Mais nous devons dire qu'on concevrait à peine un écrit plus mal composé. Ce n’est pas assez dire, il a.les signes évidents d'une mutilation répétée.

Harnack se rend bien compte au fond de cet étrange état. Dans sa source il compte sept histoires, onze ou douze paraboles, treize discours,

et vingt-neuf sentences plus ou moins longues. Il la caractérise comme |

« une collection de discours et de paroles qui ne serait pas orientée vers la Passion, qui n'aurait en somme qu'un horizon exclusivement galiléen, sans qu’on puisse y reconnaître avec certitude des tendances particulières soit apologétiques ou didactiques ou religioso-politiques, ou nationales (antinationales) » (2). C'est-à-dire un manuel d'enseignement d'une morale très, parfaite, assurément, et qu’on pourrait encore proposer

sans se préoccuper des circonstances de la vie de Jésus ou de savoir ce

qu'il était. ar ;

Et cela suffit selon nous pour faire entendre à quiconque ἃ un peu le sens de l’histoire, que ce ne peut pas être le premier document émané de la première communauté chrétienne, j'entends toujours d'un de ses chefs. Conçoit-on un apôtre prêchant sans tendances apologétiques? L'écriture devait s'inspirer du même désir de faire reconnaître le Christ.

En fait d’ailleurs ce ne serait pas même une mosaïque de sentences, puisque Harnack renonce à y reconnaître aucun dessin. L’incohérence serait portée à un degré rare. Mais il y a plus : on n'aurait pas la clef de

la plupart des maximes, qui ne peuvent guère s'entendre que par

opposition aux traditions des Pharisiens (3).

Le n° 33 est une attaque très vive avec des vae contre les Pharisiens. D'où vient cette indignaltion? Isolée, c’est une sortie violente que rien ne justifie contre les chefs spirituels de la nation. Avec ce parti pris puéril d'enlever à Q tout ce qui n’est pas dans Lc., Harnack ne garde que

(1) Cf. The sayings of Jesus, by Hugh G. Evelyn WaiTe, Cambridge, 1920, (2) P. 121.

(3) Cf. Somon, Die Logia Jesu, p. 136 88.

CRITIQUE LITTÉRAIRE. CXXXVII

CXXXVITT INTRODUCTION.

l'explosion du Christ sans y ajouter du moins les reproches motivés qui sont dans le contexte prochain de M.

Encore cela ne suffirait pas. L'antagonisme des Pharisiens, la dénonciation de Jésus, devaient avoir des causes profondes. Ces causes se

trouvent dans Mc. sous forme d’apophtegmes sur le sabbat, là pureté des mains, etc. Puisque Ὁ. contenait sept histoires d'après Harnack, pourquoi n’en aurait-il pas enregistré d'autres qui sûrement existaient dans la tradition, et qui étaient nécessaires à l'intelligence de quelquesuns de ses traits les plus saillants?

D'autant que le canon qui exclut de Q tout ce qui figure dans Mc. est violé à propos de Béelzéboul (n° 29). Sur ce point Q et Mc. se rencontrent. Il est donc tout à fait vraisemblable que Ὁ. contenait un bon nombre d'apophtegmes relatifs à la controverse avec les Pharisiens.

D'autant que la nouvelle doctrine elle-même n'a pas été présentée comme le produit de la réflexion philosophique ou une révélation absolument nouvelle, mais comme étant une amélioration divine du sentiment moral et des pratiques religieuses des Juifs.

Au numéro 6, Harnack a laissé subsister ἐγὼ λέγω ὑμῖν : « je vous dis ». Ce n’est pas assez. Dans Mt. et dans Le. il y a une opposition : ἐγὼ δέ dans Mt., ἀλλὰ ôuiv λέγω dans Le., opposition à peine justifiée dans le contexte de ce dernier, et qu’il tient de sa source. Par opposition à qui cette doctrine plus parfaite?

Quand Jésus conseillait de tendre l’autre joue, chacun comprenait bien que ce n’était pas une application de la loi du talion. Alors pourquoi faire le contraire? Il serait étonnant qu'il ne s’en fût pas expliqué. Il est venu mettre la division parmi les hommes (n° 38). De quelle façon si ce n'est par sa doctrine et par sa personne, et ne fallait-il pas dire quelle était l’opposition, source des dissensions? Mais non; en transcrivant Mt. v, 18. en dehors de son contexte, Harnack fait proclamer par Ὁ que la Loi ne passera pas, pour lui faire proclamer au numéro suivant (54 et 52) l’indissolubilité du mariage!

Nous ne prétendons pas — contre l'évidence des textes — que la tradition ait toujours été très ferme sur l’occasion où telle maxime fut prononcée. Mais ceux qui la mettaient en œuvre avaient du moins le bon sens de placer une maxime dans un endroit où elle avait quelque portée. Ainsi la maxime : qui s'élèvera sera abaissé, etc., dans Mt. ΧΧΤΙΙ, δ: 1.0, xv, 4; xvir, 14. Placée isolément après l’apostrophe à Jérusalem (n° 44), quel sens peut-elle avoir?

Nous concluons done qu'il serait indispensable d'ajouter à Q tout ce qui éclaire les maximes soit par le contexte, parabolique ou autre, soit par l'opposition aux doctrines des Pharisiens.

Autre invraisemblance, Au n° 23 Jésus lance une imprécation contre Chorozin et Bethsaïda qui n’ont pas. tenu compte des miracles opérés au

CRITIQUE LITTÉRAIRE. CXXXIX

milieu d'elles: Quels miracles? opérés par qui? Il est vrai qu'au n° 14 Jésus récapitule des miracles. Mais: précisément il fallait d'abord les raconter. Nous concluons que Q:devait contenir des miracles autres que: celui du centurion (n°13).

La source 'Q contenait un passage sur la parousie du: fils de l’homme... Mais un avertissement eschatologique pouvait-il commencer par : « Si. donc ils vous disent, voici qu'il est dans le désert » etc. (n° 56) Qui? à qui? quand? Si Q contenait des. discours eschatologiques, encore-fallait-il

qu'ils fussent conçus à peu près comme celui de Mc. que nous recoupons.

ici. L'autre discours. sur l'avènement (n° 37) a plus de consistance.

Si M. Harnack n’a.pas-voulu dire-trop absolument que:la: source avait: exclusivement rapport à la Galilée, c’est sans doute à cause du n° 43,, qu'on ne conçoit bien qu'en face de la ville:: « Jérusalem. qui tues.les. prophètes, » etc. C’est donc Lc. qui ἃ déplacé ce morceau. Maisil fait pressentir aussi bien que les passages eschatologiques.la disparition du Fils de l’homme.

Qu'est-ce sinon la Passion? On ne voit pas. pourquoi les paroles. de

Jésus à Jérusalem'auraient été exclues systématiquement du recueil; et puisque Harnack en admet une, pourquoi ne pas y placer un plus grand:

nombre-de ces paroles, plus graves et plus solennelles? Il n’y ἃ évidem-

ment aucune raison de les exclure: de: Q si ce:n'est parce qu'elles se trouvent dans Mc. Or cette raison ne vaut pas, surtout pour les critiques. nombreux: qui admettent que Mc. ἃ emprunté à, Q. Pourquoi ne lui aurait-il pas emprunté quelques-unes des-instructions à Jérusalem? Les paroles eschatologiques ne sont-elles pas:en harmonie avec l’apostrophe à Jérusalem ?

D'ailleurs comment FN ou: piutôt les: lecteurs savaient-ils: que Jésus avait enseigné en. Galilée? C’est seulement: au n° 23 qu’on pouvait: le soupconner d’après: l'imprécation aux: villes qu'on: pouvait savoir situées aux bords du lac. Pourtant les béatitudes-suivaient immédiatement la tentation qui avait eu lieu dans.le désert (n° 2). Et pourquoi Q

ne contenait-il que cet épisode de la vié de:Jésus? Dibelius ἃ senti. la

difficulté. L'histoire de la tentation n'est pas là pour elle-même, mais. pour les paroles. Soit! mais les paroles sont inintelligibles sans la: situation. Harnack. admet donc dans le texte de Q que Jésus fut conduit par l’esprit dans le désert (n° 2).

Quel esprit? Pourquoi par l Esprit? Pourquoi après le sermon de Jean:

sur le baptême? Il est bien clair que la:tentation ne: pouvait pas: aller

sans le baptême, qu’elle avait même beaucoup moins d'importance. Si Q ne contenait pas le baptême, c'est parce qu'ici encore nous recoupons Marc! Cette dichotomie. est:le comble de l'arbitraire, et cette manœuvre des ciseaux tout l'opposé d’une sage critique.

Disons toute notre pensée. La dépendance de Mt. par D à Mc. ne

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