‹ Évangile selon saint MatthieuChapitre 74 sur 350 · LE TÉMOIGNAGE DU PREMIER ÉVANGILE. CLV · texte numérisé non relu

LE TÉMOIGNAGE DU PREMIER ÉVANGILE. CLV

en plus de Mt. un petit « premièrement », si gros de conséquences (Mc. vir, 27) : « Laisse d’abord les enfants se rassasier », aussi (vir, 19) : « déclarant purs tous les aliments ». Mc. exclut donc plus nettement les prétentions judéo-chrétiennes. Mais si Mt. leur avait fait accueil, et délibérement, il eût dû les encourager plus clairement. Il n’y ἃ donc pas dans son texte régression sectaire vers un point dépassé par l’Église, mais expression encore nuancée par le vocabulaire d'Israël, dans une situation antérieure où il n'importait pas de se prononcer. C’est aussi ce que nous avons constaté sur d’autres points en comparant Mt. et Mc. Le premier évangile est moins éloigné du berceau israélite. Il en est sorti. Il n’est certes pas paulinien. Mais il n’est pas non plus en réaction contre Paul. Il est prépaulinien, n'ayant même pas les »réoccupations dont Mc. témoigne.

Si l’auteur est juif converti, il n’est pas pour cela judéo-chrétien. On dirait plutôt qu’il est préjudéo-chrétien, c'est-à-dire antérieur au moment

où le judéo-christianisme est devenu une thèse. Partisan de cette thèse,

son dernier mot eût été : « Enseignez aux nations à pratiquer la Loi ».

Il ἃ écrit : « Leur apprenant à pratiquer tout ce que je vous ai com-

mandé ». La loi du Christ est donc son objet principal.

Esi-ce une substitution à la loi ancienne? Faut-il distinguer la loi morale et la loi cérémonielle? Questions que Mt. ne résout pas expressément, mais l'empire souverain du Christ implique assurément la domination même sur la loi ancienne. D'ailleurs, s’il y a des questions obscures, voici le tout dernier mot : « Et voici que je suis avec vous en tout temps jusqu'à la consommation du siècle » (xxvir, 20). Cela n’est pas d’un judéo-chrétien. C'est le principe d'une autorité nouvelle vivante.

Si nous possédions tout l’évangile des Nazaréens ou selon les Hébreux, nous pourrions sans doute mesurer mieux la distance entre Mt. et des sentiments systématiquement judéo- chrétiens. Réduits à quelques fragments nous pouvons cependant y noter du moins cette autre tendance. Dans l'épisode du riche (1), Jésus renvoie plus nettement à la Loi et aux prophètes. Le riche prétend leur avoir obéi. Au lieu de l’appeler à la perfection, comme dans Mt., Jésus répond que le juste se fait illusion, comme si toute la perfection était en effet contenue dans la Loi et les prophètes : Quomodo dicis : Legem feci et prophetas? Quoniam scriptum est in lege : Diliges proximum tuum sicut te ipsum, el ecce mulli fratres tui fil Abrahae amicti sunt slercore, etc.

Et, après sa résurrection, le Christ apparait d’abord à Jacques (2), qui est, comme on sait, le vrai chef spirituel que se sont donné les

(1) Pseudo-Origène latin, P. G., XII, 1393-94; cf. RB. 1922, p. 334 5. (2) Jérôme, De viris illustr., 2

Fe

\ 4 CLVI ENT τ

INTRODUCTION

Judéo-chrétiens, d'autant plus opposé par eux à Pierre qu'ils s’éloignent davantage de l’Église.

Et voici qui est très subtil, mais cependant appréciable. Un fragment de l'évangile des Nazaréens (1) récemment découvert s'exprime ainsi : « Si vous étiez dans mon sein et que vous ne fissiez pas la volonté de mon père qui est au ciel, je vous rejetterais de mon sein. » Or cette même pensée dans II Clément, 1v, ὃ dit: «et que vous ne fissiez pas mes commandements ». On voit que l’auteur chrétien parle comme Mt. des commandements de Jésus, tandis que le texte nazaréen dit seulement la volonté du Père. Cela revient au même en réalité, mais la

distinction est suggestive. Le mode du chrétien affranchi de la syna-

gogue est déjà celui de Mt., nous venons de le dire. De sorte que, si l'Église de Mt. est, comme dit M. Allen, une communauté 1) croyant au Messie, 2) comprenant la Loi mieux que les Pharisiens, 3) croyant au royaume de Dieu, — il faut ajouter, pour nous en tenir au seul point qui nous occupe ici, 4) où l’on entre par le baptême de l'Esprit et où l'on doit obéir à la loi du Christ. N'était-ce pas indiquer que la loi de Moïse n'avait désormais de valeur que dans la mesure où elle se confondait avec la loi du Christ ?

B) Le royaume des cieux.

C’est le thème de la prédication de Jésus dans Mc. et dans Le., mais plus encore dans Mt., car Mc. nomme quatorze fois ce royaume ou ce règne, Le. trente-neuf fois, mais Mt. cinquante et une fois. Presque toujours il dit βασιλεία τῶν οὐρανῶν. On ἃ renoncé depuis longtemps à voir dans cette expression l'indice d’une évolution, comme si le règne de Dieu s'était transporté de la terre au ciel. On convient comme nous l'avons dit déjà, que « les cieux » sont une manière juive de ne pas prononcer Dieu. De sorte que la basileia des cieux peut se trouver indifféremment au ciel et sur la terre. Et c’est en effet le cas. Comme Mc. et comme Lc., Mt. distingue le royaume de Dieu et le règne de Dieu. S'il n’est pas toujours aisé de ranger tel ou tel passage dans l’une des catégories, ce qui est d'ailleurs assez rare, les deux catégories sont nettement distinctes. Le royaume de Dieu est un territoire, le règne

de Dieu est sa domination sur les hommes. Le royaume est l'au-delà,

où les justes trouvent Dieu après leur mort. Naturellement c'est là que Dieu règne; mais il est inutile d'insister sur cette évidence. Aussi le règne de Dieu s'entend de sa souveraineté sur la terre. Ces deux conceptions sont courantes dans 18 littérature du judaïsme, et l'on y distingue, quant aux termes, le monde à venir et le règne de Dieu. En employant le même mot, Jésus a montré l'unité du plan divin, sans

(1) RB. 1922, p. 336 5.

FLE

Page 1