LE TÉMOIGNAGE DU PREMIER ÉVANGILE. CLVII
supprimer une distinction qui est dans la nature des choses. Mais dans |
sa conception, et en vertu de son action personnelle, le règne de Dieu inauguré par lui devient un royaume sur la terre. C’est l'intérêt — et aussi la difficulté du sujet.
a) Le royaume est la vie future.
1. C'est un lieu où l'on entre pour en prendre possession. Le verbe est εἰσέρχεσθαι : Mt. v, 20; vir, 21; ΧΥΠΙ, 35 ΧΙΧ, 23 5.; ΧΧΙΠ, 18.
De ces textes il est clair que χιχ, 23 5. doit s’entendre de l'au-delà, puisque la basileia est la vie éternelle, que l’on acquiert, où l’on entre v. 17, de façon à être sauvé, v. 25. C’est aussi le sens de vir, 21, car le royaume est la rSCOmPENSe des bonnes œuvres; de même pour v, 20 et χυπι, 3.
2, Le royaume est comparé à une réunion, spécialement à une salle de festin où l’on se met à table (Mt. vu, 11 5.; xx, 2 ss. le festin; xxv,
10 ss. les vierges, xxv, 3 ss., les talents), où l’on entre tue la joie ποι Ν
maître après l'avoir bien servi.
Ces textes font allusion à une grande réunion auprès de Dieu, qui n'y
laisse pas entrer ceux qui n’en sont pas dignes. L'opposition c’est un
châtiment, caractérisé par les ténèbres extérieures, les pleurs et les
grincements de dents (vin, 12; xxrx, 18; xxv, 30). Il n’y a aucun doute
sur le caractère en quelque manière territorial et très net du royaume;
c’est le lieu de la récompense dans le bonheur auprès de Dieu. La
métaphore du festin était connue des Juifs et s’appliquait au monde de l'au-delà transcendant, auquel chacun arrivait par ses œuvres. La série
si remarquable des sentences de ἢ. Aqiba sur le gouvernement divin
se clôt sur cette pensée : « Le jugement est un jugement en Ve et tout est prêt pour le festin (1). »
Le texte Mt. xxvi, 29 comme Mc. xiv, 25 appartient plus DOTE ment à la même perspective du royaume éternel.
3. Textes qui marquent le royaume comme un lieu où l'on est appelé,
qui est préparé, qu'on peut espérer de posséder un jour, sur lequel on ἃ déjà comme un droit : xx11, 10, qui distingue l'appel et l'élection définitive; xxv, 34, où le royaume préparé depuis la création est celui de la vie éternelle, opposée au châtiment éternel (xxv, 46). L'analogie de cette préparation (ἐτοιμάζεσθαι) suggère qu'il est aussi question du royaume transcendant dans la réponse de Jésus à la mère des fils de Zébédée. Cette femme songe à la royauté terrestre qu'elle croit prochaine; mais Jésus fait entendre aux deux frères qu'ils ne savent pas ce qu'ils demandent. Il leur faudra d’abord boire le calice, c’est-à-dire passer par la souffrance et par la mort (xx, 20 ss.). De même dans v, 4, car la récompense des dispositions marquées par les béatitudes est une
(1) Adoth, wi, 16; cf. Le Messianisme..., Ὁ 166.
CLVIIT INTRODUCTION.
récompense céleste (cf. v, 3. 10. 12). Tout le contexte montre que les promesses de l'A. T. (Ps. xxxvir, A1; Is. 1x, 21) doivent être entendues désormais au sens spirituel. Ceux qui renoncent à ce que les hommes regardent comme le bonheur de ce monde seront récompensés dans l'autre. C'est ce qu’un païen disait ironiquement à R. Méir : « Ce monde est à nous, et le monde à venir est à vous (1). »
Nous avons indiqué déjà l'opposition qui contribue à déterminer le caractère de ce royaume de l'au-delà : ce sont les ténèbres extérieures, c'est-à-dire en dehors du palais qui figure le royaume; c'est la fournaise du feu.
Cette allusion aux ténèbres est propre à Mt. (vi, 12; χχπ, 13 ; xxv, 30). Elle répond aux idées juives de l'eschatologie transcendante. Dans la Sagesse, les ténèbres d'Égypte sont « l’image des ténèbres qui doivent les recevoir (2) », les impies. De même dans les Psaumes de Salomon, les ténèbres sont l'héritage des pécheurs dans l'Hadès (3).
Le géhenne (du feu) est un terme juif. Il se trouve une seule fois dans Le. (χα, 5) et trois fois dans Mc. mais dans un seul contexte (1x, 43. 45. 47). Mt. l'emploie sept fois dans des contextes assez différents (v, 22. 29. 30; x, 28; XVI, 9; XXII, 15. 33). Il n’est pas douteux que cette géhenne ne représente pour lui l’une des deux issues de l’eschatologie ultime, après la consommation (xu1, 50), en opposition avec la vie (xvu, 8 s.). Le feu est fréquemment dans les apocalypses juives le châtiment des pécheurs après le dernier jugement. Un passage des livres sibyllins joint le feu aux ténèbres (4).
4. 11 y a des degrés dans le royaume, ce qui marque bien une sorte de hiérarchie dans un certain domaine.
Dans Mt. v, 19, ce royaume est bien celui de l'au-delà, car le rang qu'on y occupera dépendra des bonnes actions accomplies sur la terre. C'était d’ailleurs une idée juive que celle des rangs dans le monde futur. Tantôt on imaginait qu'ils seraient juste à l'opposé de ceux qu'on possède ici-bas (5), tantôt on donnait les places d’après le respect qu'on avait eu pour les anciens (6).
Ainsi Mt. a tracé les lignes très nettes d’une basileia qui est un royaume, c'est-à-dire un état, une société visible gouvernée par un Roi, occupant un certain domaine dans l'espace. Sans doute il ne faut pas l'entendre d'une façon trop matérielle, et d’autres métaphores cor-
(1) Daiman, Die Worte Jesu, p. 104, citant Pesigta 59°.
(2) xvu, 21 ἐικὼν τοῦ μέλλοντος αὐτοὺς διαδέχεσθαι σχότους.
(3) Ps.-Sal. xv, 10 χαὶ à χληρονομία τῶν ἁμαρτωλῶν ἀπώλεια καὶ σχότος, οἵ. χιν, 9.
(4) Lib, 1v, 43 καὶ τότε δυσσεδέας μὲν ὑπὸ ζόφον ἐν πυρὶ πέμψει.
(5) Josué ben Lévi, au m° siècle, dans Bacuer, Die Agada der palaestin. Amorüer, I, p. 187.
(6) Abahou, Bacuer, 0p. ἰ. I, p. 105.