‹ Évangile selon saint MatthieuChapitre 78 sur 350 · LE TÉMOIGNAGE DU PREMIER EVANGILE. CLXIIE · texte numérisé non relu

LE TÉMOIGNAGE DU PREMIER EVANGILE. CLXIIE

question : Jésus a-t-il annoncé fermement pour sa génération l’avènement du règne de Dieu absolu, c'est-à-dire son avènement à lui pour remplacer le monde actuel par un monde d'innocence et de bonheur?

En d'autres termes, mieux adaptés aux textes de Mt. : Combien de temps durera le royaume du Fils de l'homme avant la consommation ?

Si la question est posée avec cette précision toute moderne, le premier évangile ne lui fournit aucune réponse. Il suppose d’une part que le

royaume de la terre sera très long, et cependant il ne lui promet |

aucune durée précise.

Le premier point résulte de plusieurs considérations. a) L'évangile du royaume doit être prêché à toutes les nations (χχιν, 14),

dans le monde entier, ἐν ὅλῳ τῷ χόσμῳ (xxvi, 13), terme dont Mt. con-. naissait assurément l'ampleur (xx1v, 31; xxv, 34). Ce commandement

est intimé aux Onze par le Christ ressuscité (xxvur, 19) après que toute puissance lui ἃ élé donnée dans le ciel et sur la terre, c’est-à-dire après qu'il ἃ été investi de son royaume. Il ne saurait donc être question comme dans x, 23 d’une prédication hâtive avant l’arrivée du Fils de

l'homme, mais d’un enseignement qui ἃ pour but, sinon de convertir

tous les hommes, du moins de recueillir des disciples dans toutes les. nations (xxvir, 18.19). Le témoignage dont parle xxiv, 14 pourrait s’entendre d’une simple proclamation, qui à elle seule exigerait cependant. une longue série d'efforts. Ὁ

δ) Mais les paraboles supposent une action plus profonde dans 16

monde.

On aura beau réduire le sens du grain de sénevé et du levain, on ne:

peut le ramener à une simple comparaison entre un moment où le

royaume n’est presque rien, et le moment où il est devenu soudain unetrès grande chose. Même en écartant, et non sans arbitraire, toute allégorie, l'accent des deux paraboles est sur la croissance du grain et l’action progressive du levain. Et de quel droit écarter l’allégorie dans la comparaison du grand arbre, si évidemment allégorique dans Ézéchiel (xvir, 23)? La parabole (xur, 31 5.) annonce à qui veut l'entendre simplement que le royaume de Dieu deviendra assez grand pour-offrir un asile à toutes les nations. Et la parabole du levain (xur, 33) dit non moins clairement que la parole du royaume sera pour le monde entier la

cause d’une fermentation qui le transformera. Il n’est pas question

expressément d'obstacles, mais ils sont annoncés ailleurs. La parole que Jésus est venu jeter sur la terre sera une cause de

divisions (x, 35 ss.), il y aura des persécutions (x, 17; xx1v, 9). Avant que

le royaume ait grandi et que le monde ait été changé par sa vertu, on peut entrevoir de longs siècles.

Il est vrai qu’à propos du levain, il n’est pas dit que la pâte représente l'humanité. C'est que la parabole n’est pas expliquée, étant par

CLXIV INTRODUCTION

elle-même assez claire; mais, à propos de l'ivraie, il est dit que le champ signifie le monde ou le cosmos (xur, 38). Cette parabole, nous l'avons dit, oppose nettement les deux royaumes, celui de la terre et celui du ciel. La comparaison avec la récolte amène l'intervalle d’une demi-année ou un peu plus.

* Mais en transportant celte donnée dans l’histoire du monde, on devra tenir compte de la durée des années cosmiques. La parabole similaire du filet se passe dans un temps plus court. Ge n’est pas qu'elle dessine un coup de filet jeté dans le lac par un mouvement rapide. Non, le filet a été tendu, il attend pour ainsi dire les poissons. Mais c’est l'affaire d'une nuit. Interpréter le (emps du royaume d'après cette durée serait bien « tomber dans l’allégorie », et une allégorie étroite. L'esprit de la parabole est que le royaume des cieux est recruté sur la terre, ce qui suppose un temps très long, comparable à celui qui a précédé la mise en place du filet divin.

Les paraboles doivent donc être entendues comme elles l'ont toujours été, dans le sens d'un accroissement. Le mérite de M. Jülicher a été d'écarter des interprétations de détail trop allégoriques, mais lui-même a écrit : « Une idée purement eschatologique du royaume de Dieu est inconciliable avec ces paraboles (de l'ivraie et du filet). Jésus y traite du royaume de Dieu comme d’une chose déjà présente; ce qu'il espère et ce que ses adhérents doivent espérer, ce n'est pas que le royaume descende miraculeusement du ciel comme un éclair, mais l'achèvement du royaume existant déjà dans le monde, son accroissement dans un éclat que rien ne trouble (1). »

S'il en est ainsi, et c'est l'évidence même, peut-on imaginer que Mt. ait prêté à Jésus une conception si mesquine du royaume des cieux ‘ qu’il ne l'ait pas annoncé comme devant aboutir à une très grande chose et digne de Dieu? La première esquisse du royaume, celui dont les Israélites étaient les fils, n'avait pas réalisé les desseins de Dieu. Le royaume qu'il était venu fonder devait embrasser toutes les nations, groupées en un peuple spirituel. Ne fallait-il pas leur laisser le temps d'y entrer, et un temps plus considérable encore pour donner les fruits sur lesquels le Seigneur avait le droit de compter ?

c) Le royaume du Fils de l’homme devait être une restauration, une palingénésie (ΧΙΧ, 28) c'est-à-dire une période nouvelle de l'histoire du monde. Ce n’était donc pas le dernier acte de l’ancienne histoire, c'était plutôt le point de départ d’une histoire nouvelle. Jean-Baptiste était le dernier des prophètes; Jésus inaugurait l'histoire du salut. Gette palingénésie devait embrasser de longs siècles, comme la palingénésie que Philon plaçait après le déluge ou celles des Stoiciens dans leurs périodes

(1) Die Gleichnisreden Jesu, 11, p- 567.

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