LE TÉMOIGNAGE DU PREMIER ÉVANGILE. : © CLXV
cosmiques (1). Si Mt. n'a pas eu ces réminiscences érudites, du moins le terme qu'il emploie marque une restauration, non une destruction.
d) C'est aussi ce que suggère l'image d’une maison solidement établie
sur un rocher (xvr, 18 s.). Mt. sait très bien que ces sortes de constructions résistent-à toutes les tempêtes et au débordement des torrents (vu, 24 ss.). Le Messie aurait-il bâti son Église pour quelques années? Tout au plus fallait-il alors parler d’une tente, abri d’un jour dans le désert.
Lors donc que Mt. parle de la consommation, ce n’est pas celle qui doit mettre fin au monde antérieur au Christ. Dans l’ordre religieux, celui dont il se préoccupe avant tout, le monde ancien est terminé. Désormais il y a rénovation. Le monde entre dans des destinées nouvelles. Il faut laisser à la moisson 16 temps de mûrir. La consommation suppose un terme mis à des destinées déjà longues. C’est l'achèvement d'une œuvre. Une œuvre cosmique exige une large mesure de temps.
C'est par cet ensemble de textes parfaitement cohérents qu'il faut juger la pensée de Mt., au lieu‘de les faire entrer dans le lit de Procuste de deux ou trois textes entendus au sens littéral le plus étroit. Plutôt
que de renverser ainsi les termes, mieux vaudrait entendre ces autres
textes dans un sens imagé; mais cela n’est même pas nécessaire. Le principal de ces textes est d'autant plus expressif d'après M. Allen (2) qu'il corrige délibérément une formule de Marc. Tandis que
Mc. faisait dire à Jésus (1x, 1) : « Il y en ἃ ici parmi les personnes pré-
sentes qui ne goûteront pas la mort avant d’avoir vu le règne de Dieu venu en puissance », on lit dans Mt. xvi, 28 : « Il en est parmi ceux qui sont ici qui ne goûteront pas la mort avant d’avoir vu le Fils de
l’homme venant dans son royaume. » Par où Mt. aurait voulu indiquer ᾿
plus clairement que Mc. la proximité de la parousie qui doit coïncider avec la consommation (xxiv, 3). De la même façon, les sanhédrites verront le Fils de l’homme « assis à la droite de la puissance et venant sur les nuées du ciel » (xxvi, 64). On doit même faire remarquer à M. Allen que ce dernier délai est encore plus court. Ce ne sont pas seulement quelques survivants qui verront le Fils de l’homme venir, mais les sanhédrites, et « désormais », ἀπ ’&pru, presque aussitôt.
Trop est trop, et ce dernier texte nous oblige à réfléchir. Car enfin Mt., quelques années après la Passion, devait se dire que la prophétie n'avait pas été réalisée à la lettre. Que disait donc la parole de Jésus? C'était un texte de Daniel (vir, 13) combiné avec le texte d'un psaume (ex, 1), tous deux parlant très expressément de l’intronisation du Roi ou du Fils de l'homme. Cette venue n’est pas celle de la consommation,
(1) Cf. ad ἢ. L. x1x, 28.
(2) Expos. Times, xxI, 410.
. ᾿ vos. À
CLXVI ‘ | INTRODUCTION.
mais de l'inauguration, on ne saurait AQU ἰὼν le moindre tes Qu'on se souvienne seulement que, d’après Mt., Jésus ressuscité a reçu toute puissance au ciel et sur la terre. Il était ainsi entré dans son royaume. Mt. est donc parfaitement cohérent avec lui-même, lorsqu'il parle de sa venue prochaine dans son royaume. Cette venue devait mettre fin à la prédication adressée au seul Israël (x, 23), et inaugurer la prédication adressée au monde entier.
Il est vrai que Mt. parle aussi d'une venue qui doit être bien proche de la consommation et même coïncider avec cette fin dernière. Mais il ne l’a pas décrite tout à fait de même. À la fin, le Fils de l'homme viendra avec ses anges, dans la gloire de son Père (xvi, 27), dans sa propre gloire avec tous ses anges (xxv, 31), ou il enverra ses anges (um, 44). Et cependant il était présent dans son royaume, puisqu'il était avec les siens (χνιπ, 20 et xxvin, 20). Si l’on veut vraiment concilier ces textes, il faut dire que la première prise de possession du royaume était suivie d’un retour au ciel qui n’empêchait pas une présence spirituelle, mais se bien garder de nier l'inauguration très réelle du règne dont l’évangile a si souvent parlé. Elle est discrète, manifestée aux apôtres, auxquels sont désormais confiés la prédication, le recrutement des sujets, l'administration du royaume (xix, 28) sous la conduite de Pierre (xvr, 18). La manifestation du dernier avènement, avec les anges, sera plus solennelle, et c’est celle que Mt. nomme parousie (χχιν, 3. 27. 37. 39), la comparant ainsi aux visites solennelles d’un souverain dans l'un de ses états.
Il n'y ἃ dans cette exégèse aucune subtilité excessive; tous les élé-
. : ments gardent leur valeur Pope et composent un ensemble bien
enchaîné.
Il y a cependant une difliculté, une seule, et elle consiste dans le contexte où il est question du second avènement. Ce cas se DEC deux fois.
Remarquons d’abord que le rapprochement des deux avènements était assez naturel. Le premier, celui de la résurrection, inaugure le
- règne de Dieu sur son royaume de la terre, qui est spécialement le
royaume du Fils de l’homme; le second inaugure le règne de Dieu dans son royaume du ciel, où Jésus régnera aussi, puisqu'il s’assiéra sur son trône de gloire pour juger (xxv, 31). Donc, une première fois, l’avènement définitif est placé à côté et même avant l'inauguration du royaume sur la terre (xvi, 27 et 28).
Une seconde fois la parousie et la consommation {xx1v, 3) sont décrites (χχιν, 21-31) après l'annonce de la ruine de Jérusalem, indiquée d’une manière figurée par l’abomination de la désolation (χχιν, 15). Si’ ce dernier événement doit se produire avant que la génération de Jésus n'ait passé (xxiv, 34), il semble que le second ne devait pas tarder
EN Ra qe LE TÉMOIGNAGE DU PREMIER ÉVANGILE..
beaucoup. Pourtant cette difficulté est moins grave dans Mt. que dans Me. parce qu'il a pris soin de distinguer deux points dans l'interro- gation des disciples (xxiv, 3), ce qui permet de les retrouver plus
aisément dans la réponse de Jésus (xxiv, 34 et 36).
Cependant il subsiste quelque obscurité. D'où vient-elle? De l'ignorance où était l’évangéliste du temps que devait durer le royaume du Fils. S'il avait été certain que la prise de Jérusalem, la ruine extérieure de l’ancien royaume de Dieu, n'était point la consommation, il n'aurait pas mis les deux événements dans la même perspective. Il
est donc un premier point que nous devons constater, c'est que Mt at écrit avant l'an 70. Plus les critiques s’ingénient à prouver que Mt. a écrit ; selon les expériences de son temps, plus ils s’interdisent de reculer la composition de son évangile après la prise de Jérusalem. Ceci est un
cran, une limite infranchissable.
L'argument est moins décisif pour des exégètes très conservateurs qui ὁ
ne verraient dans Mt. qu’un appareil à enregistrer ce qu'il tient pour authentique, sans envisager les difficultés. Cependant l'écrivain le plus
attaché à ses sources, le plus décidé à reproduire fidèlement une parole
prophétique, s’il lui paraissait évident que les faits ont opposé un
démenti à cette parole, il ne voudrait sans doute ni la contredire, ni l'altérer, mais il pourrait la passer sous silence. Pour nous donc, comme
ce devrait être le fait des critiques, il est impossible de placer Mt. après la prise de Jérusalem. Mais si nous échappons ainsi aux tourbillons de la
critique, n’est-ce pas pour nous briser sur le rocher du dogme de l’inspiration? Non, car en somme Mt. ne prête pas à Jésus une parole qui ait été démentie par les faits. Il a seulement opéré des rapprochements litté-
raires qui trahissent son ignorance du moment de la parousie, ignorance
qu'il proclame bien haut (χχιν, 36), et dont la cause remonte au dessein divin lui-même. Lorsque nous aurons rappelé de plus la conformité de cette conclusion critique avec la tradition sur l'origine de l’évangile
araméen de Matthieu, antérieur aux autres, nous aurons acquis un point
ferme, sur lequel nous aurons le droit de nous appuyer (4) pour la discussion de l'authenticité de toute cette doctrine. Nous n'avons envisagé que Mt. A-t-il bien rendu la pensée de son Maître? ᾿
(1) Voici le dernier argument de M. Loisy en sens contraire : « Les trois synoptiques |
font prédire d'abord à Jésus la ruine du Temple (Mc. xm, 1-2...), — prédiction consciemment substituée, semble-t-il, à la parole de Jésus sur la destruction de ce même temple, par lui-même, en son avènement comme Messie, — ce qui renvoie toutes nos
rédactions après l'an 70, et comme la ruine de Jérusalem et du temple ne laisse pas d’être liée dans leur pensée à l'avènement du Messie, ils font poser à propos du temple
la question de la parousie et de la fin du monde » (Mc. χα, 3-4)... Rev. d'hist. et de
“litt.rel., 1922, p. 90. La contradiction serait flagrante si la fantaisie avait des lois.