Authenticité de la conception de Matthieu
Nous ne revenons pas sur le règne de Dieu transcendant, récompense des justes, le monde à venir de la religion juive du temps, conception qu'il serait déraisonnable de refuser à Jésus. D’après Mt. il ἃ parlé aussi d'un règne de Dieu sur terre ayant pour domaine un royaume, l’ancien règne de Dieu restauré à nouveau, établi sur une nation recrutée parmi les nations par les soins de ses apôtres, placé sous leur gouvernement, avec Pierre pour majordome, en d’autres termes, d’une église bâtie sur Pierre. Autant dire qu'il a posé les fondements de l'Église, qu'il l’a fondée en préparant ses disciples à leur rôle, en fixant leur programme, en leur promettant son assistance. Tout cela est-il compatible avec une conviction arrêtée que le royaume de Dieu allait être manifesté par un miracle foudroyant, qui allait remplacer le monde ancien par un monde nouveau, sur le type du monde à venir, dans la sainteté et le bonheur absolu, et destiné seulement aux justes, sinon exclusivement à ceux d'Israël? Évidemment non. Mais quelle raison a-t-on d'attribuer à Jésus cette autre foi? Ce n’est pas d’avoir annoncé la venue immédiate du royaume de Dieu aussitôt après sa mort par le fait de sa résurrection, car ce royaume peut très bien être celui que nous venons de décrire. Il n’y ἃ qu'une seule raison, et c’est celle sur laquelle nous avons déjà insisté, l’apparente assimilation du premier royaume au second, parce qu’ils sont placés dans la même perspective.
Qu'on nous permette ici, pour un instant, de raisonner dans l’hypothèse de la licence qu’auraient prise les premiers organes de la tradition de l’arranger à leur manière.
Il est un bon nombre de critiques qui n’admettent pas l'existence de
Jésus. Ceux-là sont hors de cause. D’autres, comme M. Loisy, disent
avec Nietzsche : « Un fondateur de religion peut être insignifiant. Une allumette, rien de plus. » Mais il lui faut cette allumette (1). De plus radicaux ne seraient pas embarrassés de répondre à cette métaphore malsonnante par une autre : des poudres en fermentation n'ont pas besoin d'une allumette pour faire explosion. D'autant qu'il est impossible de prêter à Jésus, d’après M. Loisy, autre chose qu'un sentiment ou si l’on veut une idée fixe : « Le trait essentiel de sa manifestation parait avoir été beaucoup moins dans la précision de ses idées sur le règne de Dieu et sur sa propre vocation, sur le rôle du Messie, que dans l'intensité du sentiment qui les lui faisait embrasser. Le trait dominant de sa conviction, de sa doctrine, était l'imminence, on pourrait
(1) DE LA mérnonE en histoire des religions, Lecon d'ouverture du cours d'histoire des religions au Collège de France, pour l'année scolaire 1921-1922, dans Revue d’hist. et de lit. rel., 1922, p. 86 5.