LE TÉMOIGNAGE DU PREMIER ÉVANGILE. CLXIX
dire l’immédiateté du grand avènement. » (1) Immédiateté, soit, mais en
quoi consiste le grand avènement? C’est ce qu’on demanderait en vain
à l’évangile, s’il ne peut rien nous dire de certain.
Mais enfin, d'autres critiques, moins prompts à détruire jusqu’à la racine de leurs-propres arguments, font plus grande la part discernable de l’enseignement de Jésus. Dans la tradition évangélique ils font deux parts : celle de l’eschatologie absolue et définitive, et c’est celle de Jésus; celle de la rénovation et de l'Église, et c’est celle de la tradition, spécialement de Mt. ᾿
Il nous semble qu’à se placer sur le terrain des critiques il faudrait conclure tout le contraire. En effet la conception d’une prédication
aboutissant à un royaume de Dieu sur la terre, renouvelé, mais encore
imparfait, contenant des éléments mélangés qui seront séparés dans le royaume définitif : cette conception s'appuie d’abord sur la pratique de Jésus, qui ἃ choisi dans ce -but ses apôtres, et qui leur a consacré ses soins presque exclusivement durant un temps considérable de son ministère, trait plus prononcé peut-être encore dans Mc. que dans Mt.; elle s'appuie sur des paraboles, c’est-à-dire sur ce qui porte le mieux le. cachet de l’enseignement de Jésus, et sur des paroles qui ont plus que beaucoup d’autres la marque du temps et du lieu (xvi, 18 s.; χιχ, 28); si
bien qu'après avoir exagéré l'esprit catholique de Mt. qui les aurait ἢ
forgées en faveur de l’Église romaine, on les attribue à son esprit judéochrétien. C'est avouer simplement qu’elles sont tout à fait primitives, et précisément le vêtement qui convenait à la pensée de Jésus. Cette conception s'appuie aussi sur toute l'espérance messianique. Si Jésus s’est cru le Messie, comme le veut encore le plus grand nombre des critiques, il ἃ dû se croire appelé par Dieu à régner comme Messie ici-bas, selon une tradition qui ne souffre aucune discordance positive, même dans les apocalypses. En opposition avec le monde futur, le Messianisme appartenait à la terre.
IL est vrai que les Juifs prétendaient bien en bénéficier. Jésus s’est écarté nettement de leur idéal en somme bien connu. Mais il pouvait remplacer un programme de victoires et de domination sur les gentils par une invitation au salut par la pénitence et par la prière, dans une société fraternelle et spirituelle groupée autour de son nom, sans abolir toutes les conditions d’un royaume terrestre, disposant au vrai et définitif royaume de Dieu. Le Messie, dût-il passer par la mort, était destiné à gouverner ce royaume.
En fait le Christ laissa les Apôtres le fonder seuls. C'était là, semblait-il, une contradiction dans la conception du Messianisme. Quand bien
même Jésus n'aurait rien annoncé de son retour, les disciples devaient
(1) Même Revue, p. 83:
CLXX INTRODUCTION
nécessairement y croire et le désirer. Il y avait des raisons plus que suffisantes pour faire naître des espérances plus immédiates que celles
que les modernes lui ont prôtées, quand il aurait gardé un silence absolu
sur ce point.
* Les Juifs du temps attendaient le Messie comme le salut d'Israël et par lui de l'humanité, avec le jugement de l'humanité au profit d'Israël. (ὁ jugement et ce salut étaient inséparables à l'horizon de la fin des
temps. Or, manifestement, les disciples étaient à une fin des temps. Le
salut messianique était opéré, et le jugement n'avait pas encore eu lieu.
Jésus était glorifié par sa résurrection, mais séparé des siens. C'était
un roi sans sujets. Lui, pouvait en trouver au ciel; mais le royaume
pourrait-il subsister sans son chef? Le messianisme était comme coupé en deux. Cela ne pouvait pas durer. Il était presque inévitable dans
cette situation que l'A. T. montrait comme un terme : « les derniers
jours », de confondre la fin des temps dans le sens cosmique, et la fin d’une période de l’histoire. ς
Ce qui est étrange, avouons-le, c'est que les disciples n'aient pas cru leur foi et leur action liées au retour prochain du Christ, qu'ils se soient mis au travail et qu'ils aient persévéré, sans tomber dans le
découragement et dans le doute. Et ce qui est non moins étonnant, c'est.
qu'ils n'aient pas prêté au Christ des paroles très formelles pour pro-
mettre, non pas seulement son retour, mais son retour prochain. Car les
paroles qui ont pour nous celte apparence la tiennent seulement de leur rapprochement avec ce grand jugement qui fut bien en réalité celui d'Israël. ,
De sorte qu'en somme nous ne raisonnons pas seulement sur le terrain des critiques. C’est bien l’exacte vérité qu'il y eut chez les disciples un ardent désir de revoir leur Maître régnant sur eux. S'ils n’ont pas fait de ce règne sensible un article de leur foi, c'est que leur action était subordonnée à l'exécution de son programme qui ne le comportait pas. Pour en être convaincus, ils n'avaient qu'à se remettre en mémoire les paroles du Christ. y
Pour ne pencher trop décidément ni dans un sens ni dans l'autre, Mt. a laissé planer sur l'avenir l'incertitude des temps. C'était la volonté du Maitre.
Il fallait être toujours prêt. Et cet avertissement devait garder toute sa valeur. À mesure que, sous l'influence de l'évangile, les grandes perspectives historiques et nationales firent place dans l'esprit de chacun à la nécessité plus pressante de son salut individuel, les paraboles de Mt. placées à la suite du discours eschatologique atteignirent le but que Jésus s'était proposé avec ses apôtres : veillez et priez parce que vous ne savez pas quand votre Maître viendra.
Dans cette question de l'authenticité d'une doctrine, au sens histo-
ae
Ἐν οὐδε ΤΕ TÉMOIGNAGE DU PREMIER ÉVANGILE. x GEXXI
rique et littéraire, nous ne devons pas négliger non plus la relation
entre le Maître et le disciple. Il est telle parole de Socrate dont personne
ne songerait à faire hommage à Xénophon. Comment attribuer à Mt, suspendu à l'espérance de voir le ciel s'ouvrir pour laisser passer le Maitre, tant de paroles sereines sur les destinées du royaume du Fils de l'homme? Et enfin, à côté de Jésus, Paul lui-même n'eût pas voulu être compté, mais qu'est-ce que Matthieu?
Paul travaillait à la fondation de l'Église : il instituait des commu-
nautés, il les groupait comme membres du Christ, raison suprême et
mystique de leur unité. On croit saisir l’action sur son esprit de son œuvre elle-même. Rien de semblable dans Mt. Il ne dépend pas de
Paul, étant le moins paulinien des évangélistes. Sa notion de l'Église n’est pas non plus judéo-chrétienne, puisqu'il y convie toutes les nations
par lé baptême chrétien. Comment l’aurait-il créée? Sur le terrain de
l’apologétique on ne peut soutenir mordicus qu'il n’a pas créé le mot
d'église. Peu importe. L'essentiel c’est que la notion elle-même n'est
qu’un aspect du royaume de Dieu, lequel constitue bien la prédication
de Jésus, aspect déjà noté par Mc., enregistré aussi par Le. d'après au
moins trois sources différentes. Et cependant toute cette vue n'est pas
une amplification de Mc., les éléments les plus importants ont leur valeur
et leur origine propre. Il n’y a pas trace d’une théorie ou d'une réflexion aboutissant à construire un système. Ce sont des paroles de Jésus qu'on n'a aucun prétexte à lui enlever (1), mais dont l’ensemble est gênant à moins de ne voir en Jésus qu'un illuminé sans intuition et sans idées.
Alors on se heurte à tout l’évangile, pour ne pas dire à la conscience du monde. Nous passons outre et nous voyons dans Mt. celui qui ale mieux retenu et le plus fidèlement reproduit les termes dont s'est servi son Maitre dans un enseignement plus complet.
Et c’est sûrement ce qu'a senti la conscience chrétienne en donnant une préférence si nette au premier évangile. Sous la plume de Marc, les faits sont plus vivants, ils s'imposent, ils parlent. Luc est plus riche De faits et d’ enseignements, présentés avec ordre et dans un style irré=
(1) Ici nous devons renvoyer au commentaire. Nous essayons MAP d'indiquer la répartition des textes relatifs à la basileia, sans prétendre exclure tout doute pour des casfparliculiers; mais les divers aspects ne sont pas douteux. A. indique le règne. messianique : a) indistinct, avec une perspective prolongée jusqu’à la vie future;
b) comme une grâce offerte; 6) comme un royaume déjà établi sur la terre. B. indique (ἢ
la vie future, le royaume de l'au-delà.
À, a) 1x, 23; 1V, 17. 28; VI, 10; 1x, 35; x, 7; Ex 21:
ὃ) vi, 33; χπι, 11. 19. 24. 44. 45,
ΟἹ x1, 11. 12; χπ, 28; xmx, 31. 33. 38. κι. 47. 52; xvi, 28: XVIN, 1. 3. 4; XXI, 81. 43; XXI, 2; XXI, 14; XXIV, 14.
B. v, 3. 10, 19. 20; var, 21 (bis); vur, 11. 12; ΧΙΠ; 433 XIV, δ: xN1, 19; EVRI, 20; xx, 12. 14. 23. 24; xx, 1; XXI, 10; XXV, 84; XXVI, 29.
m2: τὴ Ὕ ER.
#7 | υΐ re pe Res.
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