‹ Évangile selon saint MatthieuChapitre 86 sur 350 · CLXXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

CLXXVI INTRODUCTION

aussi que, dans Mc., André, Jacques et Jean prennent plus de part aux faits.

Ces listes sont donc loin de confirmer la dépendance de Mt. Lui qui, d’après les critiques, aurait corrigé Mc. tant de fois, serait demeuré sur le terrain de l’histoire sensiblement au-dessous de lui.

On observera aussi que Lc., qui suit Mc., a omis beaucoup plus de noms, mais en a ajouté d’autres. Une ressemblance aussi exacte que celle de Mt. et de Mc., avec une insouciance manifeste de Mt. pour la disposition historique en cela comme dans le soin des détails, me paraît caractériser, surtout pour le fait de Mt., une catéchèse populaire, dans un état plus ancien, tandis que Mc. fait un effort dans le sens de la biographie. C’est toujours la même conclusion. Mais aussi est-elle en parfaite harmonie avec la tradition : ce que Matthieu avait enseigné de vive voix, il le laissa par écrit, comme disait Chrysostome (1).

En passant par la catéchèse destinée à tout le monde, et par conséquent aussi à des illettrés, surtout à des-illettrés, le témoignage d'un témoin oculaire doit perdre quelque peu de son accent primitif comme reflet des choses et des personnes. Il est vrai que, d’après nous, Mc. est aussi le reflet d’une catéchèse, celle de Pierre. Mais puisqu'il avait quelques intentions historiques, le disciple a pu se faire raconter les faits avec plus de détails. Et enfin les meilleurs esprits ne savent pas toujours observer et il peut leur arriver de ne pas faire assez de cas de menus traits qui frappent des personnes moins cultivées. Ces dernières, quand elles racontent, ne font grâce d'aucune circonstance. Pierre, qui était pêcheur, et qui dirigeait le groupe, a dû prendre garde à bien des minuties dont un autre ne se serait pas soucié. Nous revenons toujours à nos moutons.

Est-ce à dire que le. témoignage de Mt. perde en autorité pour la réalité des faits? Il ne gagnerait pas beaucoup à s’être présenté comme la constatation d’un témoin oculaire. Les allusions du quatrième évangile à la vue immédiate de l’auteur n’arrêtent guère les critiques. Sans discuter ici les conditions générales de la crédibilité, on doit indiquer d’un mot la situation spéciale de Mt.

Nous l’avons dit, il est certainement antérieur à l’an 70. À cette date il n’a pu être composé qu'à Jérusalem. L'opinion de M. Allen, qui désigne Antioche, ne s'appuie vraiment sur rien; elle est même contraire aux vraisemblances, surtout pour ceux qui accentuent, plus même qu'il ne convient, le caractère juif — 115 disent judéo-chrétien — de Mt. Or cet évangile est incontestablement le plus hostile de tous aux Pharisiens et aux Sadducéens. Prêché à Jérusalem durant plusieurs

(1) ἅπερ εἶπε διὰ ῥημάτων, ταῦτα ἀφεῖναι διὰ γραμμάτων αὐτοῖς, καὶ τῇ τῶν ἙἭ δραίων | φωνῇ συνθεῖναι τὸ ϑαγγέλιον (P. G. LXVII, c. 17).

6 ÎLE, TÉMOIGNAGE DU PREMIER ÉVANGILE. \ à CLXXVIL

anges, écrit dans « la ville sainte », PRES il la nomme (1v, 5; XXVIL, 53), ils ’exposait au contrôle et au démenti des Sanhédrites, qu'il semble avoir provoqués (xxvir, 45). Aurait-il pu avoir même la pensée de risquer la foi des fidèles et la propagande auprès des prosélytes, en leur fournissant comme motifs de croire des faits controuvés? ἃ Rome et

à Antioche, Marc et Luc avaient moins à craindre le contrôle d'une

haine vigilante, d'un zèle souvent sincère.

Les fidèles eux-mêmes qui suivaient la catéchèse ne pouvaient i ignorer la vie de Jésus dans ses grandes lignes, surtout à Jérusalem, Eux-mêmes déposent avec l'évangéliste. Prêter à cette communauté le don de. créer elle-même les faits sur lesquels reposait sa foi, c'est proposer une hypothèse contradictoire. L'Islam est une grande foi, et aussi le luthéranisme, mais les premiers adhérents de Mahomet et de Luther n’ont rien créé de semblable à l'histoire évangélique. ;

On ne saurait ici faire appel à l'imagination des Hellènes. M. Bultmann, partisan convaincu des créations littéraires collectives, a dit assez justement que « les histoires de miracles de cet évangile sont moins hellénistiques; dans cette rédaction se montre la manière judéo-chrétienne de Mt. (4) ». Pour compléter cette pensée il faudrait montrer la différence entre les miracles de Jésus et ceux des Rabbins. Mais la question est générale, et l'espace nous fait défaut.

Cependant on attaque la véracité de Mt. précisément à propos des. miracles, qu'on l’accuse d’avoir multipliés à plaisir.

Notons d’abord pour ceux qui le font dépendre entièrement de. Mc.

qu’il omet trois miracles très circonstanciés qui devaient donner satisfaction à ceux qui exigent des certificats médicaux. Ce sont ceux du possédé (Mc. 1, 23-28), du sourd bègue (Mc. vu, 31-37), et de l’aveugle de Bethsaïda (Mc. vin, 22-26). On dit que Mt. ἃ omis les deux derniers parce qu'ils n'étaient pas instantanés ni opérés par le seul verbe de Jésus. Mais la guérison de l’hémorroïsse commence par un contact (rx, A; cf. x1v, 36) et les notes de Mc. étaient de nature à appuyer la réalité du Gite Quoi qu'il en soit, Mt. n’a en plus de Mc. que la marche de Pierre sur l’eau {x1v, 28-31), le didrachme {xvir, 24-27), la résurrection de certains morts à la Passion du Christ (xxvir, 51), peut-être aussi deux aveugles guéris (ix, 27-32), mais sûrement pas le possédé muet (1x, 32-34) (2). Certains conservateurs ne consentiraient pas à voir dans les deux derniers cas des miracles anticipés qui reviennent plus loin, mais les critiques les estiment tels. Ils ne sauraient donc prétendre que Mt. a

augmenté les preuves de crédibilité. Il est vrai qu’il a parlé plus large- Ὁ

(1) BuzruanN, Die Geschichle der synopt. Tradilion, p. 215. (2 Rappelons à ce sujet le mot de Zacharie de Chrysopolis : saepissime recapilulant evangelistae.. saepissime praeoccupant (P. L. CLXXXVI, c. 20).

ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU. l

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