‹ Ève dans l'humanitéChapitre 11 sur 28 · J46 EVE · texte numérisé non relu

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dames, que nous vous donnons de bons conseils. Vous avez raison saûs doule ; mais que voulez-vous "? La nature vous a tailes ainsi. Vous ne pouvez pas avoir l'autorité. Qu'est ce que cela vous fait? \ous êtes tout amour: c'est ainsi que la nature vous a conformées. Vous êtes tout sentiment, tout cœur, et nous vous adorons toute la vie. »

C'est touchant. La femme tout amour ! On nous ressasse la femme tout amour depuis si longtemps que j'en ai jusqu'à la nausée.

Mon Dieu ! Ce mot amour a une acception tellement vaste que nous pourrions parfaitement l'accepter et

reconnaître que nous;

ommes tout amour, si nous com.

prenons le mot amour comme la faculté de concentrer ses aptitudes, ses forces, ses énergies sur un objet préféré Il y a l'amour de la science, l'amour des arts, l'amour des idées, l'amour de la patrie, l'amour d'une personne.... Mais quand on a dit que la femme est tout amour, on a restreint l'acception du mot, on a voulu dire toute sentimentalité, toute tendresse. Cela

paraît charmant,

n'est-ce pas ? Eli bien ! c'est la chaîne

la plus' serrée et la plus tyrannique qu'on ait pu nous imposer.

Voyons donc si c'est vrai. Dès l'instant que vous dites qu'une personne est tout amour, vous sous-entendez qu'elle ne possède pas de raison, mais seulement de la sentimentalité. Aussi, en disant,- La femme est tout amour on a mis en parallèle ceci : L'homme est tout raison U y a desespritsplusmodérés, plus conciliants, qui ont taxé cette opinon d'exagération el qui ont dit : K Non ! L'homme a une prédominance de raison, la femme une prédominance de sentiment. »

Prédominance de sentiment ! Vous comprenei tout de suite que, dès qu'on admet chez un Être la prédominance de la raison, OQ lui confère immédiatement un

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brevet de supériorité et de commandeaient, parce que le régime de l'impressionnabilité et de la sentimentalité n'offre pas un esprit de direction suffisant.

J'admets la chose. Voilà la femme tout amour ; seulement la société va être forcée de lui fournir un aliment, et il faut avouer qu'en fait d'amour la femme est bien mal partagée. Et pourquoi a-t-on associé à ce mot d'amour le mot de vertu ? Car on dit que la femme est aussi toute vertu. Je confesse franchement que je ne saisis pas la relation entre ces deux choses.

Songez donc que la vertu est la manifestation la plus intense de la raison et de la volonté. La vertu, c'est la lutte contre tout ce qui pliît et contre tout ce qui charme, c'est l'effort ! Y a-t il une façon de sortir de la difficulté?

L'an IX de la République, lorsqu'on a préparé le Code civil, le citoyen Portails a écrit, à l'article ii^aria^e, à propos de la femme : « Toutes les nations éclairées se sont entendues pour admettre que le sexe le plus aimable devait être en même temps le plus vertueux, pour le bonheur de l'humanité. » Quand un légiste raisonne comme cela, c'est qu'il n'est pas fort : c'est de la pure fantaisie. Non seulement je ne vois pas de relation entre l'amour et la vertu, mais j'y vois même une opposition.

S'il est dans le caractère de la femme, dans sa fonction, d'inspirer l'amour, il faut plaire, et pour plaire il faut avoir des charmes. Quand on en a, et on n'en a pas toujours, il faut tâcher de les conserver. Mais la vertu, justement, c'est l'antagoniste de la beauté; la vertu implique des idées de devoir, de travail, de labeurs, de veilles... Ah ! les yeux se cernent, le teint perd de son éclat, la beauté est moins fraîche, la plastique générale est moins riche, moins luxuriante. Il s'agit, pour la vertu, d'abandonner bien des choses;

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la beauté y perdra. La femme honnête, vertueuse, abandonnera la coilTure la plus seyante pour prendre celle qui lui ira le moins bien, parce que celle-ci lui demande moins de temps ; elle ne se fera pas liabilier ] ar les grands faiseurs.

On me dira: «La vertu a ses charmes, ses attraits. » Certainement, Messieurs, on estime la vertu. Mais tant qu'on ne pourra pas me prouver que Gabrielle a subjugué, a entraîné Henri IV par sa vertu (et combien pourrais-je en citer, la Montespan. la Dubarry et tant fi'aulrcs'?), je déclarerai que vous ne savez pas ce que vous dites.

On ajoute : « Oh ! mais ! il y a un sentiment bien [dus fort quêtons les autres chez la femme, c'est le sentiment de la maternité. » Oui, c'est un très beau sentiment, nous le savons. Mais peut-on dire qu'il supplée à tOuS les autres ? Admettons-le. Vous avez voulu contester l'activité de la femme. Soit ! elle se contentera d'amour, de tendresse; il lui suflira de caresser son enfant. Mais la femme, si elle a un peu de bon sens, de sens commun, se dira : « Voici un enfant: i! faut que j'assure son éducation. Si c'est un garçon, je lui donnerai une profession, je l'établirai: si c'est une fille, il faut que je la dote. » Toutes aspirations,' tous désirs qui n'ont aucun rapport avec la tendresse maternelle, car ils ont pour objet, quoi? de s'enrichir. Vous me direz: a Cela regarde le père ». Mais si le père n'existe pas ou s'il est incapable? Cela arrive. Et s'il n'a pas de conduite?

J'ai voulu vous faire voir les contradictions dans lesquelles on tombe quand on n'est pas d'accord avec la nature : à présent je reprends et je dis : Jamais je n'accepterai la distribution qui met le sentiment d'un côté, la raison de l'autre. Jamais cette classification n'a été proposée pour les différents ordres de la nature. Dans

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le règne animal, par exemple, la nature n'a pas fait de distinction, pour les qualités essentielles, entre le mâle et la femelle; la chienne chasse comme le chien; la' jument court tout aussi bien que l'étalon ; la chatte croque les souris comme le chat... Vous voyez que je prends pour exemple les espèces les plus intelligentes. Pourquoi fait-on une exception pour l'humanité? Nous sommes tous des ôtres raisonnables ; et, il faut le dire, la femme, dont on est toujours prêt à déprécier les facultés et le jugement, est en même temps condamnée à donner toute s?) vie des preuves de raison.

Mettons en regard, s'il vous plaît, l'existence d'un jeune homme et d'une jeune fille : nous les suivrons l'un et l'autre. On dit à la petite fille : « Il faut être sage ; c'est bon pour les petits garçons de n'être pas raisonnables ». Comment ? le petit garçon qui doit devenir un homme et par conséquent tout raison ? Je ne comprends plus. — Plus tard, la petite fille a grandi. Que lui dit-on alors ? « Une jeune filh^ doit être raisonnable ; l'amour ne signifie rien, il faut faire un mariage de raison. Il est vrai que tout amour est dans la femme, mais tu te priveras d'amour. Ge monsieur n'a pas de cheveux, c'est vrai, mais c'est un homme très distingué. Nous devrions te laisser faire un choix, mais nous n'en avons pas le moyen, etc. )). Kt c'est ainsi tout le temps, c'est pour le coup qu'il faudrait créer à l'usage des jeunes filles des écoles de raison.

Et pendant ce temps, quefait le jeune homme, que fait cet apprenti en sagesse ? 11 ne fait que des sottises ; il devient prodigue, débauché, joueur. On dit : « On sait bien ce que c'est qu'un jeune homme ! » iMoi, je ne sais pas, si ce n'est qu'il doit être tout raison.

La jeune fille se marie ; autre histoire. Elle a épousé ce Monsieur A^ous savez, ce Monsieur qui n'a pas

de cheveux : va-t elle au moins pouvoir être le conseil de son mari ? Non pas ; ce n'est pas là son afiaire ; elle est tout amour, mais la raison n'est pas k sa portée.

Pourtant je connais des femmes qui sont la raison même. Messieurs, je suis désolée de vous déplaire ; mais ici je veux citer des faits. Je ne prétends pas que vous ne puissiez être raisonnables ; mais à ce point de vue, l'éducation qu'on vous donne est bien bizarre, et je voudrais trouver chez les hommes cette vie de raison du matin jusqu'au soir. Oui, vous êtes de profonds politiques, d'habiles financiers, de grands industriels, de grands savants, de grands écrivains ; votre tète est meubiée d'un ensemble de facultés très remarquables. Mais dans un petit coin, à une toute petite place, vous trouvez un grain de folie, une petite dose de dévergondage. Ne nous y trompons pas ; et si nos vierges folles ont des hôtels s|)lendides,des appartements et des meubles de luxe, des carrosses capitonnés, elles ne doivent pas toujours tout cela aux jeunes écervelés qui sont sur le turf

On me dira : « Mais la raison de la femme, c'estia raison passive, résignée; ce n'est pas la vraie raison, qui commande, qui agit, qui dirige. » Je vous assure, Messieurs, que les femmes ont de la raison et de cette raison-là; à l'occasion, elles saventtres bienadminislrer, elles conduisent très bien les affaires, et beaucoup d'entre elles ont fait fortune. Il en est une entre autres quejepuisciter, M'"'Lyun-Allemand. Elle a aujourd'hui 86 ans ; elle a si bien fait prospérer sa maison qu'elle possède un château. Et que de services elle a rendus dans le cours de sa carrière commerciale ! On peut justement dire d'elle, qu'elle a fait les affaires des autres en faisant les siennes. Et ne m'objectez pas que c'est une exception dans la masse : je vous répliquerai quecesuccèsn'ariciuroxtraordinaireetque bien d'autres

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femmes, quoique à un dej^ré inférieur, ont créé de riches établissements, des lingères, des couturières, des modistes.

Elles ne savent pas diriger leur fortune, conduire leurs affaires d'intérêt ! Dit-on que, quand elles ont acquis une fortune, elles ne savent pas la conserver? J'affirme qu'elles l'administrent très bien et qu'elles savent faire un marché, passer un contrat, aussi bien qu'un notaire. Il est vrai qu'il y a des notaires qui ne sont pas très forts. Mais enfin...

Dans les arts, dans les sciences, en politique, en littérature, des femmes se sont élevées jusqu'au génie. Quand une femme, dans une circonstance déterminée, est inférieure à l'homme, c'est qu'elle n'a pas reçu la même éducation professionnelle. Fournissez à chacun des deux les mêmes ressources, et vous verrez.

Avant hier, je voyais dans un article du journal Le Temps qu'un Docteur P. . . est allé en Amérique pour y étudier la question de l'éducation des femmes. Vous trouverez sa relation dans le N^ du 15 septembre 1869 de la Revue des deux mondes. C'est une relation véritablement extraordinaire. Ce qui est dit dans cet article, je l'ai soupçonné. Il y a dans une ville des Etats Unis un col'ège de femmes organisé sur un très grand pied, comme les collèges d'hommes en Europe. Ce collège réunit jusqu'à 400 jeunes filles et on leur enseigne les mathématiques. Oui ! les mathématiques ; on dit que les femmes ne sont pas construites pour cela! puis l'astronomie, la physique, toutes les sciences naturelles. Quatrecenls jeunes filles qi.i étudient toutes ces sciences! N'est-ce pas là une exception, un prodige? Non, c'est comme cela. Est-ce assez bizarre? nous allons bientôt voir que tontes les qualités qu'on refuse aux femmes, elles les possèdent au plus haut degré, la raison, le sens pratique c'est très bizarre.

Messieurs et Mesdames, je vais conclure. Je pourrais citer bien d'autres exemples, mais je crois que c'est assez. Je dis que, malgré des différences formelles, il y a, entre la femme et l'homme, identité et égalité absolues. Nous sommes des êtres ejusdem fariner. Nous sommes, comme vous, capables de discerner la vérité de l'erreur; nous avons la même aptitude, la même activité d'esprit, que l'exercice peut développer au même degré. Pendant trop longtemps, pour nous convaincre de sottise, on a créé un type qui n'existe pas. On avait douté de nous, on n'avait pas expérimenté nos forces. Le jour où l'on voudra faire cette expérience de bonne foi, tout le monde y gagnera ; car l'homme sera ])lus grand quand la femme sera plus grande. On peut s'étonner que les femmes aient si longtemps supporté leur infériorité sociale. Aujourd'hui l'impatience ne les quitte plus. Oui, Messieurs, oui. Mesdames, nous voulons être enfin ce que nous sommes et non plus ce que l'on nous fait.

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