LA FEMME DEVANT LES TRIBUNAUX
Messieurs, Mesdames,
Les tribunaux trouveront toujours dans la propre nature du genre humain, dans les conditions de notre organisme et de notre constitution sociale, des motifs légitimes d'existence. Toutes les fois que la passion ne se trouvera pas d'accord avec la raison, ce qui est très fréquent, comme vous le savez, toutes les fois qu'il y aura antagonisme entre le désir et le devoir, à mesure que la conscience perdra ses forces et se trouvera plus impuissante à opposer une résistance eiïicace, les faiblesses se convertiront en fautes, en délits, en crimes même. En dehors de ces défectuosités naturelles qu'il est difficile de combattre, mais que cependant on peut
1. Cette cjnférence, qui a été faite a 18G9, est publiée pour la première fois.
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essayer de faire disparnître, Jes tribunaux trouvent une ample pâture dans notre fausse organisation sociale. Les tribunaux ne sont que le terme d'une échéance où se paient les sottises convenues et légiférées ; ils sont le dernier degri, la conséquence. finale d'un principe faux, d'une loi inique, d'une constitution arbitraire ; et si nous voulions étudier avec attention les débats judiciaires, nous reconnaîtrions bientôt que les trois quarts des actes subversifs sont dus à une législation contradictoire avec la nature.
De cette étude jaillirait une vive lumière ; car, pour connaître la valeur d'une faute, il est bon de l'examiner dans ses conséquences et dans ses résultats: les lois, et surtout les lois humaines ne sont pas nécessairement immuables ; non, elles sont constamment perfectibles et l'on doit constamment les remanier. II est à cela des inconvénients et des avantages ; c'est le caractère de toute institution humaine : ce qu'il faut savoir, ce qu'il faut rechercher, c'est si pour une pareille modification les inconvénients priment les avantages. A qui ce travail sera-t-il confié ? A ceux qui interprètent les lois? Mais il est à remarquer que ceux qui rendent la justice ne sont pas toujours ceux qui la comprennent le mieux.
C'est là une infirmité commune à beaucoup de corps de l'Etat. Les médecins ont pour mission de soulager les malades ; c'est leur profession, c'est leur devoir. Eh bien ! ils sont moins accessibles à la pitié que les autres. Et les ministres de la religion ne sont pas ceux qui comprennent le mieux la grandeur et l'étendue de leur sacerdoce. Est ce un blâme que je formule ici? Hélas! non : je constate un des côtés du caractère humain. Toutes les idées sublimes ne peuvent pas entrer dans le moule éf^'oit de ce qu'on appelle un Etat, et toutes les fols que I'ol oudra les ériger en métier, le métier éteindra le sublime de la mission. On finit par
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manier les idées comme uq ustensile journalier, c'està-dire un peu cavalièrement; avocats et juges se trouvent au milieu de circonstances terribles, je pourrais dire horribles, quand ils assistent à toutes les séances d*un procès, surtout d'un procès criminel ; toutes leurs idées sont portées sur des objets terrifiants : ce sont les Instruments du crime, ce sont le cœur, les entrailles de la victime, la tenue de l'accusé, les détails de l'assassinat. Ils vivent là-dedans tous les jours, ils s'y habituent, et, dans les intervalles que leur laissent les suspensions d'audienc^, ils vont à la parlotte, font des mots, plaisantent, rient môme quelquefois comme des bienheureux. Cela se comprend : ils ne peuvent pas toujours s'attrister. Une condamnation capitale intervient. Eh ! ce n'est pas la première fois qu'ils l'entendent prononcer. Il est vrai que la culpabilité n'est pas toujours évidente ; mais, pour protester, il faudrait étudier la question.
Du reste, toutes les impressions de l'homme, même les plus vives, sont d'une durée très limitée. Permettez-moi de vous citer un petit fait personnel. Eu 1848, après les terribles événements du mois de juin, — je n'étais encore qu'une enfant, mais je puis parler aujourd'hui de ce que j'observai alors en toute connaissance de cause et surtout avec un souvenir qui m'est bien présent, — donc, après les journées de juin, une cérémonie religieuse pour le repos des victimes se célébrait à Notre-Dame. Toute cette magnifique et majestueuse cathédrale était tendue de noir ; les cierges étaient allumés ; les mugissements de l'orgue, les roulements de tambours funèbres au milieu d'une foule recueillie, toutes ces familles en larmes, tout contribuait à donner à cette assemblée un caractère solennel ; dans toutes les âmes un sentiment iinique, sur tous les visages une même expression, la
pitié, la douleur; tout le monde pleurait. Pendant .longtemps l'on garda tristement ce maintien. Mais le service se prolonge et peu à peu Timmobilité fatigue. 11 y a dans cette foule des gens qui se connaissent, qui se reconnaissent, et chacun, autant que possible, cherche à se placer en face de ses connaissances ; et puis on rit un peu en tapinois de quelques gardes nationaux qui ne sont pas précisément des modèles d'élégance. Enfin, la cérémonie se prolongeant toujours, on devient très gai. Que voulez vous ? Le sentiment de la douleur s'est usé, le chagrin a dévidé toute sa bobine, le grotesque a remplacé le tragique, et on va jusqu'à se partager de petites tranches de saucisson que l'on porte à sa bouche. Il y a des gens prévoyants qui connaissent cette transition de la pre« mière heure à la seconde. Pour la première heure, ils ont emporté des mouchoirs dans leur poche ; pour la seconde, ils y ont mis des victuailles, afin de parer à toutes les nécessités.
Le public ! comment pourrait-on compter sur lui ? A l'atroce affaire de Pantin n'avait-on pas organisé des sortes de trains de plaisir pour aller visiter le champ du crime ? Il y avait là des buvettes et l'on y tirait des macarons ; des gens venaient pour voir la fosse et pour manger du pain d'épice. C'est comme cela ; le public voit dans ces spectacles lugubres un prétexte à sensations, mais une idée philanthropique, jamais.
Pour en revenir aux gens de justice, avocats et juges suivent la routine. Ils connaissent sans doute leur Code, article tel ou tel : mais si l'on devait y changer quelque chose, songez donc qu'il leur faudrait refaire leur droit ! C'est là une idée effrayante et c'est pourquoi jamais ils ne consentiront à une modification. Et n'est-ce pas aussi l'histoire de toutes les vieilles
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Universités, Texplication de leur amour pour tout ce qui est immobile, de la terreur que leur inspire tout changement ? Voilà qui explique pourquoi la marche du progrès est si lente.
Parmi les lois iniques que je vous indiquais tout à l'heure, lois qui fournissent tant d'affaires aux différentes Chambres du Palais, nous citerons la loi d'assujettissement des femmes dans la société.
Je devais fatalement arriver à cette loi néfaste : vous vous y attendiez, n'est-ce pas ? Oui, je vais l'examiner à un triple point de vue et considérer la femme mctime, la iemme complice, la femme accwsée.
En thèse générale , le meilleur mode de progression sociale serait de diminuer incessamment les moyens, les possibilités d'exploitation, dont certains individus disposent envers leurs semblables. Que l'on donne à un homme la facilité de faire de l'injustice à son profit, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent il usera de cette permission. C'est là le malheur des princes : ils arriventau pouvoir absolu avec une bonne intention, mais au bout de quelque temps d'exercice, infatués d'eux-mêmes, ils se croient infaillibles. Si nous ne voulons pas accepter l'absolulismeen politique, nous ne voulons pas davantage de cette infaillibilité tyrannique dans la vie privée : toute la question est là.
La loi d'infériorité prononcée contre la femme l'a mise sous la puissancede l'homme et a ouvert à celui-ci une vaste carrière pour son égoïsme, ses passions, sa tyrannie. En effet, la femme étant déclarée inférieure, c'est à l'homme que la loi a du conférer le commandement qui implique le droit d'exiger l'obéissance. La femme obéit donc! Et notez bien que la loi est expresse, qu'elle He fait aucune réserve, aucune restriction, qu'il faut obéir. La femme la plus intelligente, la plus instruite épouse l'homme le plus médiocre, et, par le fait seul
de son mariage, elle se fait inférieure, elle se fait subalterne.
On me dit : « Elle s'en tirera toujours, elle aura pour elle son influence de femme. » C'est toujours la même chose, ce sont toujours les mêmes procédésde discussion. Je n'y reviens plus.
Il est un article dans le Code qui permet à la femme de poursuivre en justice sa séparation de biens, quand sa dot est menacée. Mais c'est seulement pour sa dot. Et si elle n'en n'a pas?
En outre, c'est l'homme qui a la gestion des affaires, qui peut administrer comme bon lui semble, qui a le droit de se tromper, de ruiner sa femme, quelle que soit la supériorité de celle-ci. La loi dit à l'homme qu'il est supérieur; il le croit, il veut avoir raison toujours. C'est si agréable de s'entendre dire :« Vous êtes supérieur ! » Aussi, il persiste dans sa volonté; si une observation lui est faite, il impose silence, il menace ; on n'en tient pas compte, il lève la main.
Voulez vous entendre sa justification ? Il se dit: « Je suis le maître ou je ne le «uis pas ; or je suis le chef .du ménage parce que je suis homme. » Pour nous autres femmes, ce n'est pas toujours une raison, mais pour lui, c'en est une. « Je dois, se dit-il toujours, être obéi, puisque je suis le chef, le maître; on m'a résisté, j'ai employé les moyens coërcitifs ; on me devait l'obéissance et on me l'a refusée, j'ai employé la force pour faire triompher mon droit. »
Eh bien ! il a raison et c'est la loi qui a tort: seulement on pourrait changer la loi.
Vous voyez tout de suite que cette loi d'obéissance conduit aux sévices, à l'oppression, à l'arbitraire, de telle sorte que c'est une pente naturelle vers les tribunaux. D'autre part, autant la femme est mineure dans Je mariage, et soumise pour sa conduite et ses actes à
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la juridiction de l'homme, autant l'homme a d'indépendance; sa liberté est illimitée. Qui a le droit de contrôler ses démarches. Qui peut contredire ses volontés ? Est il obligé de dire où il va, d'où il vient? S'il ne veut pas le dire, il ne le dira pas: c'est son droit d'homme, le droit d'un être humain ; mais il y ajoute par surcroît le droit que nécessite la résistance de la femme, le privilège, l'abus, la licence.
Qu'est-ce qui nous retient donc dans nos actes? 11 ne faut pas trop compter sur notre générosité. Ce qui nous retient, c'est le respect du droit d'autrui. Si nou& ne le rencontrons pas chez nos adversaires, nous suivons nos passions, notre égoïsme. Nous pouvons le dire ici : le respect du droit d'autrui, l'égalité des droits, c'est l'acheminement vers la justice.
L'homme qui profite de toutes les occasions de la vie, et on rencontre beaucoup d'occasions dans la vie quand on veut les suivre, l'homme qui se livre à la débauche, à la licence, c'est une seconde pente vers les tribunaux.
Sans doute, si cette loi d'infériorité de la femme porte le désordre dans la société, là où le fléau sévit le plus, c'est dans la classe populaire. Dans les hautes classes, rien ne se inanifeste d'une façon bruyante, et le seul symptôme auquel on reconnaisse les résultatsde cette loi odieuse, c'est une polygamie scandaleuse et très affichée.
Dans le peuple, l'homme méprise souverainement la femme, et c'est là que l'inégalité se fait le plus sentir, parce que, dans les classes populaires, il y a parité, non pas d'éducation, mais de science. Gomme la femme commet moins d'excès, elle conserve sa finesse,, son tact, sa délicatesse. Mais l'homme n'en tient pas compte, il ne connaît pas la femme. Dans te inonde, dans les relations de salon, la femme peut briller avec un cer-
tain talent ; l'homme du peuple ne la connaît que dans les bouges, ou, plus tard, il la connaît dans la mansarde ; mais alors il la voit sans charmes, parce qu'elle est criarde, parce qu'elle est inquiète et préoccupée.
L'homme du peuple a un vocabulaire composé tout exprès pour humilier la femme. Allez dans un quartier populeux, le soir ; choisissez un samedi, le jour de la paie, le jour des grosses joies ; suivez les groupes qui passent et vous entendrez des dialogues, que je ne puis pas répéter ici ; cela se dit dans une langue verte que je n'ai pas l'habitude de parler.
On me dira : « Mais dans l'intimité de deux êtres, dont l'un est fort et l'autre faible, quelle que soit l'égalité des droits, il n'est pas étonnant qu'une que^ relie s'engage ; et d'ailleurs une querelle dans ce cas n'a pas d'importance. » Mon Dieu, nous ne nions pas l'influence morale ; mais nous disons que l'homme aura plus d'égard, plus de complaisance, plus de respect même pour son camarade, pour son compagnon, parce qu'ilse dira : « Celui-là est mon semblable », tandis que sa femme, c'est son inférieure et il trouverait indigne
(Un grand tumulte se produit dans l'auditoire ; des interpellations se croisent).
Une voix : Vous insultez le peuple.
Autre voix : N'interrompez pas l'orateur.
M"" Deraismes : Cette tribune aujourd'hui m'appartient. J'ai le droit de dire toute ma pensée. Demain on pourra exposer une théorie contraire. Je répondrai, s'il y a lieu.
Je continue donc et je reprends : L'homme du peuple méprise la femme. Dans les classes ouvrières, il est bien certain que, pour un mari, frapper sa femme n'est pas chose extraordinaire ou coupable : c'est dans les
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<îœurs, c'est dans les habitudes. Je vous parle principalement des quartiers occupés par des fabriques et habités par les ouvriers qui y travaillent. Dans ces maisons, qu'une femme soit battue, le voisin écoute, prôte une certaine attention et, aux coups les plus retentissants, combien disent ou sont tentés de dire : « Bien touché! »
Les mots sont tous de cette force, et, devant les tribunaux, on en entend queje puis vous citer. En police correctionnelle, dans un procès concernant une femme battue par son mari, qui l'avait mise dans un état pitoyable, le président adressait au prévenu l'admonestation d'usage : « Vous avez été brutal envers votre femme, etc. » L'autre de dire: « Ah! monsieur le président, si vous saviez comme elle est obstinée ! » Puis venait le principal témoin à charge qui disait : € Si j'avais une femme aussi obstinée que cela, je lui en ferais autant. » Bien obstinée en effet, la pauvre femme : elle s'obstinait à empêcher son mari d'aller au cabaret.
Et cet autre témoin qui disait : a J'ai déposé la vérité; il bat sa femme, c'est vrai; mais je ne dis pas qu'un tel n'a pas le droit de battre sa femme, seulement il la bat la nuit, et cela m'empêche de dormir. »
A Versailles, j'ai entendu une pauvre femme à qui son mari avait cassé je ne sais plus combien de membres, dire : «Je sais bien qu'il faut qu'une femme soit battue, mais... » C'est épouvantable !
Je voudrais bien ici que nos faiseurs de paradoxes vinssent me dire: « La faiblesse de la fen>me, c'est sa force. » Sa force ? Elle la prendra donc chez les autres ? Quand on prend chez ses voisins ce qui vous manque, on ne manque de rien : c'est clair.
Hélas ! que d'infamies se passent encore sans que les tribunaux s'en occupent, sans que la loi intervienne !
J'ai connu une pauvre femme martyre de son mari. Elle venait parfois toucher des notes chez nous. Son mari était établi dans une sous-préfecture de Seineet- Oise, au voisinage d'une campagne où je passe six moisde l'année. Une nuit, les habitants d'un certain quartier sont éveillés par un vacarme horrible ; on frappe à coups redoublés à la porte d'une maison. C'est un homme qui veut rentrer chez lui, et sa femme ne répond pas à ce bruyant appel. Aussi le mari recommence son tapage ; il menace sa femme, il la tuera, c'est une gueuse, une coquine ! Enfin, comme le carillon continue, les voisins se lèvent et demandent ce qui se passe. Aucun bruit ne se fait entendre dans l'intérieur, aucune lumière ne se fait voir. Le mari est aux trois quarts ivre et toujours furieux. Enfin on enfonce la porte, on entre. Dès les premiers pas, on est étouffé par une épaisse vapeur cf'acidè carbonique. On pénètredans l'arrière-boutiqueet l'on trouve, spectacle affreux, une femme et son enfant morts à côté d'un fourneau encore allumé.
Cette malheureuse femme, depuis longtemps maltraitée par son mari, était allée trou ver son père et lui avait dit: « Jusqu'à ce moment j'ai supporté tout ce qu'il était possible de supporter, j'ai fait tous mes efforts pour endurer ces supplices ; mais aujourd'nui cela m'est devenu impossible. Je vous en supplie, mon père, reprenez-moi, prenez mon enfant ; si vous me laissez avec mon mari, il me tuera. Je ne vous demande pas asile pour bien longtemps, seulement le délai nécessaire pour obtenir ma séparation : tous nos voisins témoignent en ma faveur. » Elle se met aux genoux de son père; el'e dit tout ce qu'une femme peut dire en pareille circonstance. Et ce père, ce misérable, plus coupable encore en raison de sa qualité de père, se contente de lui répondre : « Je t'ai mariée, reste chez
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toi : ici, tu me gênerais, tu m'embarrasserais; va où tu voudras ! »
La pauvre femme s'en va exaspérée, et le soir même, €lle se tue avec son enfant; elle n'avait laissé qu'un mot, un seul, pour expliquer sa funeste résolution : « J'ai voulu me soustraire, moi et mon enfant, aux mauvais traitements que mon mari nous faisait subir tous les jours. »
Le reste, je ne puis vous le dire sans émotion. Ce fut d'abord dans ?la ville un toile général contre le mari,cegueux,cegredin ! Puis, comme toujours, un procès-verbal fut dressé, et, comme toujours, il fut constaté que le corps de la malheureuse femme était couvert d'ecchymoses, et puis... Vous croyez qu'une enquête fut faite ? Je ne sais par suite de quelle pusillanimité du public, par quelle coupable inertie des magistrats, rien ne fut fait, le crime demeura impuni. Encore .aujourd'hui, je ne puis en parler froidement.
Hélas! Ce spécimen du sort des femmes se reproduit -souvent. On dit à la femme : « Invoquez les lois. » Mais comment? Voyez les risques qu'elle encourt. Je suppose qu'elle obtient d'un tribunal la punition de son mari qui l'a maltraitée. Mais, quinze jours après, celui-ci revient chez lui, et voilà la femme qui retombe sous l'autorité d'un homme rempli de rage, de désir de vengeance.
Je n'insiste pas davantage. En voilà assez sur la femme victime. De là à la femme complice le trajet est court. Je le déclare, le serment d'obéissance est immoral : nul ne doit aliéner sa conscience, nul ne doit abdiquer ce moi qui est toute la force de l'être et qui en est toute la responsabilité. Du moment que vous trouvez naturel que la femme reçoive son opinion toute iaite de son mari, qu'elle ne doit en rien se fier à son propre raisonnement, quoi de plus naturel encore que
les maris emploient une sorte de pression pour faire dévier la conscience de leurs femmes? Combien n'en est-il pas qui ont obtenu d'elles certaines manœuvres déloyales, indélicates, destinées à tromper quelques créanciers ? Qu'avez-vous à reprocber à ces pauvres femmes ?0n leur avait dit que le mari était supérieur; elles l'ont cru. Et puis, il y a encore pour influer sur elles la crainte des mauvais traitements. Voyez : un jury belge a acquitté M^'deBocarmé, parce qu'il a fait la part de la puissance maritale. La complicité desa femme, il avait pu l'exiger, l'ordonner, l'obtenir par la terreur. Je sais bien que la loi belgen'admetpasde circonstances atténuantes et que cela a pu entraîner l'acquittement, mais enfin, cette femme a été acquittée ; c'est un fait. Je passe à la femme accusée et je dis que celte situation est une suite des deux premières. De victime ou de complice, la femme se transforme en accusée : c'est une gradation fatale. Quelle que soit la capacité de la femme, elle se trouve expulsée de toute carrière lucrative et avantageuse ; sur l'échelle du travail, elle ne peut gravir que les degrés les plus bas. Que la femme travaille ou ne travaille pas, elle ne peut arrivera se suffire ; elle vit au jour le jour, et il ne lui est pas permis d'entrevoir une perspective de repos et de confortable. Quant à l'ouvrière, son travail ne lui apporte qu'un gain dérisoire. Rappelez-vous les pages de Jules Simon dans VOuvrièr:'. Ferons-nous l'historique de la vie de la travailleuse ?La suivronsnous dans la manufacture où elle se livre à des travaux morbides pour une rémunération humiliante ? Dans les fabriques d'allumettes chimiques, par exemple, c'est l'ouvrière qui gagne le plus vite l'horrible nécrose, une carie des os maxillaires, une maladie qui entraîne des suites affreuses, des opérations que l'on n'ose décrire. Et tout cela pour quel salaire?
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En somme, que l'ouvrière se livre à n'importe quel travail, que peut-elle gagner ? Jamais l'équilibre ne saurait s'établir entre ses frais et son salaire. Alors en dehors des sollicitations du cœur, et même des sollicitations des sens, cette malheureuse se livre aux obsessions de la misère, et, si elle ne cède pas par entraînement, elle cède par nécessité. Je sais bien que je ne vous dis rien de nouveau ; mais ce n'en est pas plus consolant pour cela.
Voyons les autres professions que la femme peut embrasser.
Elle peut être institutrice ou professeur. Je me sers des deux mots, parce qu'il y a une distinction à faire. L'institutrice est dans un pensionnat ; elle a un traitement de 400 fr., elle est nourrie, et quels repas ! Elle se rattrape, il est vrai, sur cette boisson qu'on nomme l'abondance, célèbre par les rinçures de brocs qui en font la base et par la quantité d'eau qu'on y ajoute.
Les femmes professeurs ? Elles donnent des leçons en ville; elles sont plus indépendantes ; mais leur sort n'est pas magnifique. Il y a tant de femmes qui, par dignité, préfèrent cet état, que bientôt il y aura plus de professeurs inoccupés que d'élèvesà instruire. Pour le moment, il en est un grand nombre qui n'ont pas même de souliers aux pieds.
Outre ces femmes qui professent des états, il y a des filles qui appartiennent à des familles honorables ; les pères, des chefs de bureau, des avocats, des médecins, tous sans fortune, se figureraient néanmoins se déprécier, si leurs filles travaillaient pour vivre. Alors ces
filles attendent attendent quoi ? Des maris qui ne
viennent pas. Ceux qui se présentent ne leur conviennent pas à cause de la diiïérence de l'éducation. Les parents promènent leurs filles dans le monde, dans les
bals ; mais au bal on trouve des polkeurs, des lorgneurs, mais pas de marieurs !
Si nous faisons l'addition de tous ces espoirs déçus, nous voyons sur le pavé une légion de femmes complètement dénuées de ressources. Quelques-unes s'arrangent comme elles peuvent à l'aide d'une petite place qu'elles obtiennent dans un bureau de poste ou de télégraphe ; là, elles s'étiolent, elles s'atrophient ; d'autres
se rapetissent pour leur cadre Et puis le reste ? Ce
sont des natures vigoureuses qui ont une dose cérébrale considérable, qui se sentent la vigueur, le courage nécessaires pour réussir sans le concours de qui que ce soit : ce besoin d'expansion cherche une issue,^ et, au milieu de ce luxe efïréné, elles sentent qu'elles ne peuvent rien par leur travail, et elles vont du côté de l'immoralité, parce que, je vous l'ai déjà dit, il n'est au pouvoir de personne d'anéantir une force ; comprimée d'un côté, elle agit de l'autre ; elle pouvait amener le bien, elle devient nuisible ; c'est la loi. Alors devant la loi et ses mystères se dresse toute une cité subversive, peuplée d'agences de corruption, de scandales, d'escroqueries, qui ont à leur tête des femmes : ce sont ces filles sans ressources qui tirent leur subsistance de toutes les turpitudes humaines. C'est là que nous voyons se jouer le drame si commun et si lamentable de la fille-mère. Enfin, nous sommes et nous restons serves, taillables et corvéables à merci. Il est bien certain que dans ces questions l'homme est désintéressé : la femme court tous les risques ; la recherche de la paternité étant interdite, il se trouve que toutes les charges retombent sur elle qui est la moins capable de les supporter. Elle ne peut pas vivre elle-même, et la voilà obligée d'en faire vivre un autre !
Il me reste à conclure. C'est un fait reconnu que la
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\o\ d'infériorité des femmes, en société, est une cause inévitable de perturbation et d'injustice, une provocation à la corruption, au crime même. Y a t il quelque chose à faire? Oui. Je n'ai pas besoin pour cela de renverser la société, de mettre le monde aux antipodes. Nos contradicteurs ne manquent jamais de nous dire: «Vous voulez intervertir les rôles, prendre la placedeshommes et leur donner la vôtre. » Notre place, notre place! Cela prouve au moins que les hommes la trouvent si bonne qu'ils n'en veulent à aucun prix. Non, Messieurs, nous ne voulons pas une injustice nouvelle, nous voulons mettre fin à l'injustice. Ce que l'homme appelle son droit, c'est la licence. Son droit véritable n'est pas antagonique avec le nôtre; tous deux sont au contraire harmoniques entre eux; et le jour où la femme aura repris son droit, elle pourra utiliser ses capacités et suivre une foule de carrières; j'entends qu'elle pourra prendre celles qui ne sont pas contraires à son organisation, à son sexe: mais il faut qu'elle travaille. Elle a un mari: c'est très bien. Mais un homme est mortel, il est vulnérable. S'il meurt, s'il tombe malade, s'il subit un chômage, que deviendra la femme ? Il faut d'abord qu'elle reçoive une éducation professionnelle; c'est là ce qui manque à l'ouvrière et c'est ce qui est la cause de son infériorité dans certains états. Le travail n'est pour elle ni honoré ni lucratif; l'homme, au contraire, peut par le travail s'élever aux situations les plus hautes et les plus glorieuses. Depuis lecommencementdu monde, l'intelligence de la femme est un capital sans rapport, un bien-fonds sans revenus, un terrain en friche. Je demande qu'on emploie celte force. Si la nature a donné des aptitudes à la femme, c'est pour que l'on s'en serve.
On nous répond qu'il y a encombrement dans toutes les carrières, que si la femme augmente encore le nom-
bre des poslulanls, cela n'auj^mentera pas le nombre des emplois et que la société n'y gagnera rien. Je réponds que cet encombrement n'est pas réel ; il a précisément pour cause la foule se portant aveuglément dans la même voie ; lorsqu'il y a encombrement d'un côté, il y a nécessairement solitude de l'autre ; ainsi il est incontestable que les bras manquent à l'agriculture. Je regrette qu'en matière sociale on n'ait pas recours à la meilleure de toutes les méthodes, l'expérimentation. Faisons quelque chose. Si nous nous contentons toujours de formuler nos théories, nous ne pouvons pas les juger. On dit : « Le mal est irrémédiable )). Eh bien ! qu'on se dispense de toute recherche. C'est la faute de notre temps si rien encore n'a été expérimenté. Le tempérament de la femme, nous dit-on, ne lui permet pas un travail régulier. Oui, il est évident que son état général de santé, la maternité, le temps de la gestation la rendent moins apte à certains travaux. Mais qu'elle soit forcée de les interrompre, je ne puis le reconnaître. La femme n'est -elle pas blanchisseuse, repasseuse ? Dans la campargne, ne se livre-t-elle pas aux travaux des champs ? Dans le midi, elle porte des fardeaux. Est-cequ'elleinterromptson travail lorsqu'elle va être mère ? Pas le moins du monde : l'ouvrière va à sa journée, la domestique fait son service. La femme du monde seule, dans ce cas, abandonne toute occupation: toutesles autres continuentà travailler; elles pourraient continuer à plus forte raison si elles étaient, par exemple, employées dans la bureaucratie, si elles avaient une profession qui leur permît d'être assises.
D'autres personnes, et ici c'est le faux sentimentalisme qui accorde sa vieille guitare, s'écrient : « Mais la mère! Mais l'enfant ! Mais ses baisers ! Mais son doux sourire ! » Cela n'en finit pas.
Laissez les enfants à leurs mères, Laissez les roses aux rosiers.
Vous connaissez cette romance qui est devenue célèbre, sans doute parce qu'elle n'a pas le sens commun; car ces deux propositions n'ont pas la moindre harmonie.
Je dirai, moi, qu'il faut que l'enfant soit bien nourri, bien vêtu et placé dans les meilleures conditions viables : voilà son véritable intérêt ; cela lui vaut mieux que d'être embrassé à tous les instants. Ce qu'il faut à l'enfant, c'est l'aisance dans l'intérieur; car il ne peut exister qu'avec le travail de la femme, non pas comme il est organisé 'aujourd'hui, mais comme il devrait l'être. Le Minotaure qui dévore les ménages et les enfants, c'est la misère: c'est là le ferment de discorde.
Nous arriverons certainement à une meilleure organisation du travail; carde notre temps il se produit dans ce sens un mouvement considérable, dont on ne saurait nier la puissance. Nous n'aurons pas l'honneur de l'initiative: nos voisins d'outre-Manche s'en occupent. La chose va bien chez eux : M. Stuart Mill a déjà posé la question dans ses écrits ; il a planté les jalons. Nous espérons que nos députés le suivront. Ces jours-ci, je lisais dans le journal la Zi^erfé une appréciation très sérieuse d'un discours de M. Jacob Bright sur le rôle de la femme. M. Wilfrid de Fonvielle a repris cette tâche avec des idées sympathiques aux nôtres. M. de Girardin a beaucoup écrit sur ce sujet dans un ouvrage intitulé Questions de mon temps ; mais nous sommes loin encore du mouvement anglais. Récemment, à Londres, la femme d'un représentant du Parlement a soutenu, dans un éloquent discours, une candidature radicale. Son candidat n'a pas réussi, c'est vrai, mais il a obtenu un triomphe relatif: 300 voix de plus lui auraient donné la majorité.
Vous voyez donc que la femme est une valeur so-
ciale, qu'elle a des qualités égales à celles de l'homme, que, malgré l'asservissement où elle est tenue, elle s'impose parfois par son mérite et exerce une influence. Si elle a des défaillances, si elle est avilie par la misère, la faute en est généralement à l'homme qui en fait sa victime ou sa complice, souvent l'une et l'autre, et en lui ôtant les moyens de gagner sa vie par un travail honnête et rémunérateur, la pousse devant les tribunaux. Mettons lafemme à sa place dans la société ; donnons-lui les droits qu'elle tient de la nature et qu'elle est apte à exercer ; qu'elle soit devant la loi l'égale de l'homme, et non plus son esclave, sa chose. €e sera le règne de la justice, la moralité générale en deviendra meilleure et les tribunaux auront moins de scandales à punir.
Ifà-