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LES GRANDES FEMMES

Celte qualification de grande, d'illustre, de célèbre, attachée à un nom féminin, dérange pour beaucoup de gens l'idéal qu'ils se 3ont fait de la femme Car illustration, célébrité, grandeur, impliquent des idées d'énergie, de savoir, de volonté, de publicité et d'autorité, tandis que le mot femme sous-entend timidité, ignorance, soumission, effacement.

En effet, depuis le commencement des sociétés, religions et philosophies prêchent à la femme, dans tous les idiomes, que sa grandeur est en raison inverse de celle de l'homme ; que la gloire masculine est dans une existence brillante; que sa gloire, à elle, est dans une

(1) Des extraits de cette GonféreDce, qui a été faite à la salle du boulevard des Capucines en 18G9, ont été publiés par la Revue des Cours Littéraires (n» du 14 août 1889).

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vie obscure; que science, courage, dignité, pouvoir, sont les attributs exclusifs de rhoname ; que simplicité, humilité, subordination sort les signes caractéristiques de la femme.

En fin de compte, on a décidé que moins sa vie est apparente, plus elle est conformée sa mission.

La cause de celte étrange distribuiionest tout entière dans ce que nous avons dit précédemment. On a mesuré les facultés intellectuelles sur la dimension des facultés physiques et musculaires. Alors, on s'est livré à la classification la plus arbitraire. On a posé en principe que l'homme possédant la force, représentait nécessairement la raison, et que la femme n'ayant en partage que la faiblesse, personnifiait le sentiment.

De là on a tiré la conséquence suivante : l'homme est grand par le génie, la femme est grande par la vertu.

Nous allons déjnontrer, sans recourir à des subtilités, mais à l'aide du simple bon sens, que cette déduction est grosse d'erreurs et de contradictions flagrantes.

Et d'abord, nous prouverons que génie et vertu ne sont pas aussi distincts qu'on le prétend ; une relation intime les unit. Il y a entre génie et vertu communauté d'origine, communauté de but, similitude d'essence. Communauté d'origine, car génie et vertu sont deux forces, et comme forces, ils ne peuvent jaillir d'une nature faible; communauté de but, car génie et vertu servent les intérêts d'autrui ; similitude d'essence, puisque le génie n'est que Tintelligence poussée à son extrême limite, et que, de son côté, la vertu n'est que la raison parvenue à son point culminant.

Or, intelligence et raison, raison et intelligence sont proches parentes dans une même famille.

Aussi est-il manifestement absurde d'affirmer que la femme étant un être de faiblesse et de sentiment, doit

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reproduire la vertu, puisque la vertu, au contraire, se base sur la raison.

Chez un être sentimental, le sentiment le plus vif l'emportera sur tous les autres : et le sentiment le plus vif n'est pas toujours le meilleur. La vertu s'accroît en proportion de la raison. Plus il y a de raison, plus il doit y avoir de vertu.

On me dira que la vertu n'est que raccomplissement du devoir. J'en conviens. Mais le devoir contrarie presque toujours la sympathie et le sentiment ; de plus, il n'est ni fixe ni déterminé. En fait de devoir, il n'existe point de spécialités à étudier. Le hasard, ou la providence, comme on voudra, déroute toute préparation. Nul ne peut dire : Un tel fera ceci, un tel fera cela. Tout à coup, les circonstances, les événements mettent les gens eu demeure de remplir des fonctions inattendues. L'accomplissement des devoirs ne demande pas seulement de la droiture et de la bonne volonté, il exige aussi des capacités.

11 est donc nécessaire que chacun exerce ses facultés pour être à la hauteur de toutes les situations ; et la première obligation de la vie est de se disposer à remplir tous les devoirs qui se présentent.

Génie et vertu n'atteignent la grandeur qu'autant que leur action est étendue.

Si le génie ne procurait des avantages qu'à son possesseur ou qu'à sa famille, il pourrait être estimable, mais il ne serait jamais grand, son mérite n'excédant pas une courte durée.

Le génie est grand parce qu'il sert, par ses travaux, par ses inventions et ses découvertes, les intérêts collectifs du présent et de l'avenir. De même la vertu. Elle s'illustre de plus en plus, suivant l'importance de l'objet auquel elle se dévoue.

Il est moins beau de se sacrifier pour l'un des siens que de se sacrifier pour sa patrie ou sa nation.

Quelques-uns s'écrient : Ceci est injuste, car si la valeur du sacrifice est la même, si par exemple l'individu donne sa vie, il est certain qu'il ne peut faire plus et qu'ici son dévoument est complet et sans réserve, quelle que soit la portée des bienfaits qui en découlent.

Eh bien, non. Le sacrifice est identique, soit ; mais les motifs qui le déterminent sont différents.

Dans le premier cas, l'individu est entraîné par des attaches directes, par des sollicitations immédiates. Il lui semble, tout en décidant sa perte, sauver encore quelque chose de lui-même.

Dans le second, il s'agit de se dévouer à une collectivité, à lapatrie, àl'humanitéjà un principe,à la science. Alors l'attraction cesse d'être passionnelle, elle s'éloigne. Il faut une surélévation de l'âme pour quitter le concret et monter à l'abstrait. C'est sur les ailes d'une

raison transcendante que le dévouement atteint cette région sublime.

Telles sont donc les conditions de la grandeur ; elles sont invariables et ne changent pas suivant la nature des sexes.

Toutes les femmes célèbres dans l'histoire n'ont été grandes que parce qu'elles ne se sont pas restreintes au rôle domestique et qu'elles ont accompli des devoirs sur un théâtre plus large.

Lucrèce, par respect pour la foi conjugale, se tue après l'attentat de Sextus. Est ce précisément celte fidélité poussée au fanatisme qui perpétue son nom dans toutes les mémoires, depuis plus de deux mille ans ? Non. A dire vrai, le retentissement de Lucrèce vient de ce qu'elle a été le prétexte d'une révolution contre la tyrannie. Que le coupable soit autre que Tarquin, et cette matrone romaine sera ignorée de toutes les

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époques ultérieures. Le mérite d'un fait domestique s'épuise et disparaît avec la personne qui en a cueilli les fruits.

Est-ce seulement la tendresse maternelle de Cornélie qui l'a rendue grande dans l'histoire ? Non. Il y a eu et il y a des milliers de mères dévouées qui ne sont pas passées et ne passeront jamais à la postérité.

La cause de l'illustration de Cornélie gît tout entière dans l'éducation qu'elle a su donner à ses fils : elle a formé deux champions pour la liberté.

Cornélie ne s'est point contentée de filer de la laine; elle possédait une érudition égale à celle des hommes les plus remarquables de Rome: sa correspondance en fait foi. Fille de Scipion l'Africain, elle en avait l'éloquence. Elle éleva ses fils dans des principes de raison, en les incitant à s'y sacrifier au besoin.

Après la fin tragique desGracques, Cornélie, bien que profondément blessée dans son cœur, n'en continua pas moins de vivre comme par le passé, au milieu des célébrités de son temps.

Une mère ordinaire n'eût peut-être pas survécu. La grande force d'àme de Cornélie triompha de son désespoir.

Pourquoi, dans l'Ancien Testament, parle-t on toujours d'Esther et si peu de Vasthi?

Vasthi et Esther sont deux figures contemporaines et volontiers symétriques. Toutes les deux sont reines, toutes les deux s'exposent à un même danger : toutes les deux désobéissent au souverain, Vasthi en refusant de paraître devant lui, Esther en paraissant sans son

ordre.

Ce qui distingue l'héroïne juive de Vasthi, c'est que cette dernière, en transgressant la loi de soumission» suit un sentiment personnel, tandis qu'Esther ne désobéit que pour sauver sa nation.

Laissons le fait tel qu'il est, changeons-en seulement les conditions. Admettons qu'Esther se soit violemment éprise d'un capitaine des gardes de l'armée d'Assuérus, et que pour sauver son amant elle risque sa vie, la figure d'Estherdiminue aussitôt ; elle n'est plus qu'une héroïne de roman ou de théâtre ; elle tombe de la hauteur du fait historique à la platitude du fait divers.

Elle passe dans le temps sans laisser de trace.

Ces exemples confirment une fois de plus que la grandeur de la vertu est en raison de la cause qui a déterminé l'acte, et de l'importance des avantages qui en dérivent.

Malgré l'influence énorme qu'exerça le christianisme, malgré les prescriptions de .saint Paul enjoignant aux femmes de se couvrir la tête, de ne point enseigner, d'obéir, de s'abstenir de tout devoir public, toutes les femmes illustres de la chrétienté n'ont été grandes qu'à la condition de ne pas tenir compte des arrêts du fougueux apôtre.

Sainte Geneviève, Blanche de Gastille, Jeanne d'Arc, sainte Thérèse, ont harangué, commandé, régné, combattu, philosophé, enseigné.

Puisque nous venons de citer sainte Geneviève, elle va servir de point de départ à la revue historique, rapide et concise, que nous allons faire des femmes célèbres. Nous aurions pu remonter plus haut dans l'histoire et vous parler des Sémiramis, des Judith, des Corinne, des Sapho. Mais leur nom seul indique la nature de leurs travaux, et les documents un peu circonstanciés manquent sur leur œuvre. Il est impossible de s'arrêter longtemps à considérer ces grandes figures. Revenons à Geneviève.

Attila, ce barbareformidable, ce fléau de Dieu, comme on l'appela, venait d'entrer en Gaule. La terreur était partout. La petite ville de Lutèce, à son approche, était

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en proie à un effroi qui paralysait tous les courages. Songer à la défense eftt été dérisoire : la panique qui précédait Attila énervait les plus braves. Après maintes délibérations, on prit io parti de fuir en emportant le plus qu'on pourrait, comme le raconte Jean Bolland, rhistoriographe de Geneviève (l). Les barques étaient à flot; on ne voyait que meubles entassés sur les places, que maisons désertes, que troupes d'enfants et de femmes en pleurs qui allaient dire un dernier adieu à leurs foyers. Qui entreprend d'arrêter l'émigration? C'est la petite Geneviève, la chétive, la maladive fillette de 15 ans ; elle ose affirmer qu'Attila n'approchera pas de Lutèce si les habitants se repentent et se confient à Dieu ; elle entreprend une sorte de prédication ; elle ne se borne pas à prier, elle suit son activité naturelle. Elle va d'abord exhorter les hommes : elle n'en reçoit que des injures et des huées. Elle ne se rebute point et elle s'adresse aux femmes. Sa parole est chaleureuse, véhémente, inspirée ; tout ce qu'elle a de foi et de charité découle de ses lèvres. Les femmes s'émeuvent à sa Toix, elles sont ébranlées, elles la suivent au temple élevé en Thonneur de saint Etienne. Là, elles se barricadent et se livrent à la prière. Les hommes surviennent pour chercher leurs femmes ; elles ont disparu. Fureur des hommes : ils s'apprêtent à percer les portes do temple, décidés à s'emparer de Geneviève, à la lapider ou à la jeter dans la Seine. Geneviève ne perd pas son calme. Un diacre fuyant les barbares passe par là : il reproche aux habitants de Lutèce leur cruauté et leur ingratitude. Les hommes, à leur tour, subissent l'influence du courage de la jeune fille ; ils restent.

(1) Terrore percuisi Parisiorum cives bc^na ac stipendia facoltalum suarum in alias tutiores civitatta déferre nitebaûtui. iViU sanctœ Genovefœ, 10).

Attila retourne sur ses pas : Lutèce est sauvée. Plus tard Geneviève sauvera une seconde fois la ville. Lutèce est menacée d'une nouvelle invasion, celle des Fraocs ; elle est environnée de toutes parts; le siège dure depuis longtemps ; la famine est grande. L'âme sublime de Geneviève s'émeut; elle prend en pitié les misères du peuple; elle fait remonter quelques bateaux sur la Seine et procure des vivres à la ville.

Geneviève est le précurseur d'une héroïne plus surprenante encore. Huit siècles après rayonne Jeanne d'Arc, offrant au plus haut degré Je type de la valeur mise au service du plus ardent patriotisme. Il y a, dans le procès de la martyre, certaines réponses qui sont des chefs-d'œuvre de logique. Ce qui frappe dans Geneviève et Jeanne, c'est l'initiative. Ce sont des natures vigoureuses. Riches de leur propre fonds, elles n'empruntent rien à leur entourage; elles sont douées de la farce subjective ; chacune d'elles agit suâsponte. En plein moyen âge, alors qu'elle est placée dans un rang subalterne, la femme ne se tient pas pour battue, malgré la doctrine religieuse qu'elle professe, malgré la loi salique qui annule les femmes françaises. Du reste, c'est par une interprétation astucieuse que l'on tire de la loi salique l'exclusion des femmes du trône : la loi salique ne parle que des alleux, c'est-à-dire des terres de conquête. Les femmes cherchent par tous les moyens à sortir de la position inférieure qu'on leur a faite. Elles produisent des vertus, des actes capables d'éblouir le monde. Elles ne se contentent plus de la vie de châteaux, elles aspirent à voir leur influence outrepasser les frontières domestiques et s'exercer sur les affaires générales. On les voit alors recevoir des hommages, présider des tribunaux, veiller à la gardé ■et à la défense des manoirs, conduire les armées, remplir envers leur suzerain tous les devoirs de vassalité.

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Les xiii', xiv% xve et wi® siècles fourmillent en héroïnes. Le courage et la capacité des femmes se manifestent individuellement et collectivement. Blanche de Castille sait satisfaire à sa double tâche de mère et de régente. Jeanne de Flandre administre avec fermeté et sagesse les états de son mari prisonnier et porte Tépée nue au sacre de Louis IX. La comtesse de Champagne règne au nom de son jeune fils. Jeanne de Navarre et Marie de Brabant sont les protectrices éclairées des savants et des poètes. Au xiv© siècle apparaît une pléiade de femmes supérieures et vraiment extraordinaires. Une des plus étonnantes est Jeanne de Flandre, comtesse de Montfort. Jean de Montfort, compétiteur de Charles de Blois à la succession de Bretagne, était retenu prisonnier dans Rennes par le duc de Normandie, fort ami du roi de France. Cette captivité semblait devoir mettre fin à ses compétitions, quand un événement imprévu releva ses affaires désespérées. La comtesse de Montfort, abandonnée par la fortune, ne s'abandonna pas elle-même : elle tenta à elle seule de réparer les désastres de sa maison.

C'était une de ces natures énergiques qui se disent : Aide-toi, le Ciel t'aidera. Accoutumée jusque-là à des soins domestiques, la comtesse les quitta aussitôt; elle mit de côté la quenouille et la tapisserie ; elle prit répée, elle commanda les hommes d'armes et leur communiqua son courage. Anne de Beaujeu, à 22 ans, fut appelée à la régence de France par son père Louis XI ; elle développa des capacités inattendues ; elle continua cette grande œuvre de la destruction de la féodalité ; elle triompha du duc d'Orléans à St-Aubin-du-Cormier. Par grand malheur pour la nation, la loi salique ne lui permit pas de rester au pouvoir ; elle dut remettre le royaume à son frère Charles VIII, un assez piètre sire. En Angleterre,

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Philipi ine de Hainaut, femme d'Edouard III, remporta une victoire sur les Ecossais qui avaient envahi les provinces septentrionales. Au XV« siècle nous voyons les femmes sur les remparts, à la brèche. A St Hiquier, à Beauvais, à St-Lô, à Perpignan, à Metz, à La Rochelle, partout elles déploient une énergie et une vaillance extraordinaires. Le Dauphin, plus tard Henri il, au siège de Perpignaiî, voulut voir un brave capitaine dont les prouesses étaient venues à ses oreilles. On le connaissait dans le camp français sous le nom de Capitaine Loys. Il le manda sous sa tente. Mais lorsque lejiéros eut ôté son casque, on fut bien étonné de voir une jeune fille de 16 ans, Louise Labé, dite plus tard ja belle Cordière. Elle maniait d'ailleurs la plume aussi bien que l'épée. C'était elle qui disait : « Je ne puis faire autre chose que de prier les vertueuses dames d'élever leur esprit un peu au-dessus de leur quenouille. » Dans un bref discours du siège de Metz (1552) rédigé par un soldat à la requête d'un sien ami, on voit que les gens de la ville réédifient leurs murailles à mesure que l'ennemi les abat. « Et ne laissa-ton point, lit-on, qu'on n'y travaillât jour et nuit, autant bien les femmes comme les hommes, et, qui est encore beaucoup plus admirable, les filles qui étaient encore bien jeunes et les femmes, lesquelles continuellement apercevaient les pièces de murailles, qui étaient d'artillerie frappées, volant en lair bien souvent ou choir, tuer maintenant l'une tantôt l'autre, non seulement n'en recevaient ébahyssement, mais comme de chose de petit moment, w A La llochelle, les huguenotes combattent avec une égale valeur et un égal enthousiasme contre les massacreurs de la St-Barthélemy.

L'amour de la liberté, le triste spectacle des malheurs de la patrie animaient ainsi plus d'une nouvelle Clorinde. Duguesclin savait bien, quant aux femmes

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de notre pays, qu'il D'y a rien de plus français en France que les Françaises. « Il n'y a pas une fileuse, disait-il, qui ne file une quenouille pour ma rançon. »

Ici se trouve une lacune. Le passage suivant concerne le rôle et le cayactèred'liili.sabetli d'Angleterre et de Marie Stuart.

Alors se produit un fait assez singulier et très digne de remarque. A la même époque, dans le même pays, avec le môme titre, surgissent deux femmes qui symbolisent à elles seules la grande lutte des deux types féminins : Elisabeth Tudor, Marie Stuart.

Le génie écrasant de la première, la profondeur de se.^ vues et son aptitude à la politique, — la science la plus générale après la philosophie, — lui ont donné beaucoup d'adversaires parmi les hommes. Ils ont senti que s'ils acceptaient ce caractère comme un spécimen de la femme, leur supériorité croulerait à jamais et qu'ils ne seraient plus dorénavant que seï égaux.

Cette considération a fait la fortune de Marie Stuart. Les hommes, sans s'occuper si elle est rousac ou brune, ont pris son parti rien que pour servir leur propre cause.

En admirant Elisabeth, les hommes perdent de leure privilèges ; en exaltant Marie Stuart, ils les accentuent et les confirment.

Elisabeth, c'est la femme dominée par la raison; sentiments, passions sont régis chez elle par le jugement. Croyante dans l'autorité légale des rois, elle pousse l'autocratie aussi loin que possible; mais cette autocratie .s'exerce au bénéfice de son peuple. Elle <a vraiment l'amour national. La grandeur et la prospérité de son pays passent avant ses satisfactions intimes et

personnelles ; aucun intérêt collectif n'est sacrifié à ses favoris.

Tandis qu'Edouard III discrédite la fin de son règne par ses faiblesses pour Alice Pierce ; tandis qu© Henri VIII suscite les fureurs religieuses et se vautre daus les crimes pour assouvir ses lubriques instincts; tandis qu'Henri IV sedispose à entreprendre une guerre pour satisfaire un caprice amoureux, Elisabeth continue jusqu'à la dernière heure de mettre un frein à ses tendances et à ses sympathies particulières.

Aucun roi d'Angleterre n'est à la hauteur d'Elisabeth. Et pourtant jamais souverain n'est monté sur le trône dans des circonstances aussi difficiles. .

Est-elle donc une exception, une organisation à part ? Est-ce un homme manqué ? comme certaines gens se plaisent à le dire. Non. Elle est femme dans toute l'acception du mot : elle aime à plaire, elle recherche la parure , elle mène tout de front, a Elisabeth a toutes les grâces de son sexe, dit l'historien ; si elle n'en a pas toutes les beautés, elle en possède tous les charmes ; elle a l'alïabilité, la bienveillance, le tact, le sourire ; et sa seule présence ravit le peuple anglais. »

Elisabeth règle tout, pense à tout. Elle administre avec tant de sagesse, tant de prudence, qu'elle accomplit des travaux immenses bien qu'en faisant des économies. — Problème à résoudre de nos jours.

Les évoques la gênent, outrepassent leur juridiction. Avec quatre lignes bien senties, elle les remet à leur place. Jamais on n'a vu réuni dans une seule personne plus de présence d'esprit, de volonté et d'intelligence.

Marie Stuart est spirituelle, instruite ; elle est plus belle qu'Elisabeth. Son ambition n'est pas moindre : elle aspire à la couronne d'Angleterre; elle prétend, en vertu d'une parenté éloignée, avoir plus de droits au

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trône que la fille de Henri VIII. Telle est l'origine de l'antagonisme des deux femmes.

Autant Elisabeth a de calme et de réflexion, autant Marie est emportée par des impressions. Ses sentiments, ses fautes, ses chutes, elle les efïace non par des arguments, des motifs explicatifs, mais par la séduction. Elle séduit, séduit encore, séduit toujours et croit que tout es' racheté.

Elle séduit François II, elle séduit Darnlev et le fait assassiner dans la suite, elle séduit Bothwell, elle séduit Douglas, elle séduit Norfolk et le pousse du même coupa la conspiraton et à l'échafaud : son amour est fatal. C'est par la fascination qu'elle se fait des partisans et qu'elle affirme ses droits. Devant une passion, un désir à satisfaire, rien ne l'arrête. Elle pleurera la France en présence drs Écossais irrités ; un mari la gêne, elle s'en débarrassera : elle ira jusqu'à épouser l'assassin et voudra le faire accepter par la nation entière. Intérêts publics, dignité royale, réclamations du peuple, rien ne la touche. La royauté, pour elle, c'est la facilité de contenter ses caprices, c'est le prestige du pouvoir ajouté au prestige de la femme.

Le prestige qu'exerce Marie Stuartestde convention. Ce n'est pas sans préméditation que les hommes exaltent ce caractère ; il caresse leur orgueil, il légitime leur ascendant.

Les femmes ainsi organisées ont besoin de tutelle et de maître.

A cela, je ne répondrai qu'un mot. Les hommes se figurent être d'autant plus forts que la feinme est plus faible. Erreur ! La faiblessB de celle-ci annule la force de ceux-là. Du reste, pour juger de la valeur d'un caractère, il faut le généraliser. Multipliez les Marie Stuart, les Héloïse, les Juliette, les Marguerite, c'est à-dire des natures où la volonté est toujours

dominée par le senliment, par la passion, et vous verrez ce que deviendront la famille, la cité, la nation.

Les filles ouvriront les portes à l'ennemi de leurs pères ; les femmes quitteront leurs maris pour leurs amants ; les mères, aveuglées par la tendresse, encourageront les désordres de leurs (ils ; enfin toute femme trahira sa patrie, reniera sa nationalité, ses principes, ses croyances, pour obéir à l'impulsion de ses sens et de son ca.»ur.

ki se trouve une autre lacunî».

Il y avait, au temps du polythéisme, en sus des temples dédiés aux divinités du panthéon, un autel au frontispire duquel était gravée celte inscription « Dto ignoto ». A mon tour, aujourd'hui, après avoir parlé des femmes célèbres dont le nom est resté dans l'histoire, j'élèverai un autel aux grandes femmes inconnues.

Nous appellerons grandes femmes inconnues toutes les femmes qui participent à une œuvre sans avoir la gloire de la signer, qui y coopèrent dans le silence et dans l'obscurité. I^ur collaboration est latente, occulte; elles s'absorbent dans une personnalité qui n'est pas ta leur; elles abdiquent en sa faveur; elles ont le labeur et non la récompense.

On admire un poète, un écrivain, un orateur, un artiste, et l'on oublie peut-être que la moitié de son mérite revient à un autre, à un associé invisible et mystérieux qui ne se nomme jamais, une femme, épouse, Mère, sœur ou fille.

Celte femme est la gardienne de votre gloire, elle leilleà ce que vous ne la compromettiez pas; elle

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prend des notes, elle consulte des dictionnaires, corrige des épreuves, scrute une ptirase, l'adoucit ou l'accentue ; elle substitue un mot à un autre ; elle suggère une idée, fournit en substance un aperçu nouveau ; elle est scrupuleuse à l'excès, par amour et par dévouement.

Mais combien elle a de tact! comme elle voit juste! Un avocat distingué me disait, ces temps derniers, que ses causes les plus difficiles, il les portait à sa mère. Elle examinait le dossier, l'étudiait et lui fournissait presque toujours ses meilleurs ar^'uments.

J'ai connu une femme qui apprit l'anglais et l'allemand pour procurer à son mari de consciencieux renseignements.

J'ai connu un jeune officier qui perdit son bras droit à Balaklava. Il avait une mère assez Agée parce qu'il était le dernier de ses enlanls, et elle en avait beaucoup. Dès qu'elle sut le malbeur de son tils, elle ne se servit plus que de son bras gauche, et peu do temps après elle écrivait à son enfant: « Mon ami, console-toi ; le malheur qui te frappe est réparable. Aujourd'hui je cesse de me servir de mon bras droit pour travailler, pour m'Iiabiller. La première quiiizaine a été un peu pénible : songe que j'ai soixante-dix ans ! Mais au bout du compte, j'y arrive, je t'écris; mon intelligence n'en est pas ébranlée pour cela. Prends donc espoir, Se servir du bras droit est une manie: je m'en déshabiiue. »

Je range encore parmi les grandes femmes inconnues celles qui, dans les affaires, font la fortune de leur maison, sans que personne s'en doute. Toutes les louanges sont dévolues au mari. On dit: L'n tel est bien fin, bien habile, il a l'entente desaifaires. En réalité, que de maris se trouvent bien de ne rien entreprendre sans l'avis de leurs femmes, de s'éclairer de leurs lumières, de se laisser guider par leur clair-

voyance et leur finesse! Et d'autre part, que de femmes^ malgré leur intelligence et leur travail, assistent à la déchéance de leur maison, quand elles donnent en vain de sages conseils ou qu'elles ne sont pas intimement associées à la direction des affaires ! Si le mari, quj a la haute main, le droit de signature, l'initiative des entreprises, est un incapable ou un débauché, la sagacité de la pauvre femme, ses labeurs, ses conseils seheurtent contre une borne ; ses économies ne feront que retarder la catastrophe. Et pourtant elle avait tout ce qu'il fallait pour prospérer et réussir ! Que^de fois la femme, témoin d'opérations slupides, sait qu'à elle seule elle pourrait tout conjurer, et se voit, par l'arbitraire ou l'obstination du mari, condamnée à la ruine î

La conclusion de celle Conférence n'a pas été retrouvée.

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