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Et d'abord, il y a des hommes qui savent et des Ihommes qui ne savent pas.
M. Alexandre Dumas fils est l'homme qui sait. C'est pour cela qu'il a été chargé d'une mission providentielle afin de faire cesser les malentendus et de remettre tout en place ici bas.
Donc, il nous déclare que si la société va tout de travers, c'est parce qu'on oublie de tenir compte des tendances et des fatalités originelles.
Or, comme M. Dumas a pour mandat de tout rétablir ■d'après le plan primordial, il commence par étudier la nature et nous dit avec la logique et la science qui lui font défaut, les choses qui suivent. — Page 12 de son livre :
(1) Cette (jtade a paru pour la première fois en 18*2.
« Les deux manifestations extérieures de Dieu sont la forme et le mourement.
« Dans l'humanité, le masculin est mouvement; le féminin est forme. De leur rapprochement naît la création perpétuelle; mais ce rapprochement ne se fait pas sans lutte. Il y a choc avant qu'il y ait fusion. Chacun des deux termes trouvant en l'autre ce qu'il n'a pas en soi, cherche à s'en emparer. Le mouvement veut entraîner la forme avec lui, la forme veut retenir le mouvement. »
Examinons :
« Les deux manifestations extérieures de Dieu sont la forme et le mouvement. »
Comment! Monsieur! vous qui vous basez sur la Bible, vo\is omettez de Dieu la manifestation la plus considérable, l'acte le plus puissant, — la création ! -^ Vous le réduisez au rôle de Démiurge —artisan ; — et la matière donc? Créée ou incréée, n'est-elle pas manifeste, visible, divisible, tangible, palpable? Sans elle, sur quoi s'exerceraient donc le mouvement et la forme ? N'est-elle pas le fondement, l'élément, l'essence de toute chose? N'est-elle pas le substralum nécessaire, susceptible de recevoir les modifications possibles?
Maintenant, pourquoi séparer la forme du mouvement d'une façon si distincte ; pourquoi ne pas signaler le lien qui les attache nécessairement Tun à l'autre^ puis'jue le mouvement est le générateur de la forme, et que la forme n'existerait pas sans le mouvement ; que tout mouvement décrit une configuration et qu'il la fait et la défait, la modifie et la change suivant les conditions dans lesquelles il opère ?« Donnez-moi de la matière et du mouvement et je ferai le monde», s'écriait un savant illustre. La forme est donc la résultante du mouvement. Continuons.
DANS l'hl'mamté 189
M Dans l'hiimanilé, le masculin est mouvement, le féminin est forme. »
Qu'est-ce <|ue cette classiTicalion fantaisiste ? Sur quoi se base-t-eile, par c|oeis arguments peut-on la justifier, quelles preuves viennent à l'appui?
II est avéré, .il est évident que tous les êtres, tous les îDdividus sont matière, forme et mouvement. Prenez le rotifère, l'intusoire, enfin le dernier d^ré de l'animalité, et vous rencontrerez en lui ces trois conditions.
Bien que privé de moyens de locomotion, l'animal le plus élémentaire a un mouvement intérieur, nne circulation qui est la vie.
La femme, pas plus que l'homme, ne spécifie la forme.
Qu'une forme soit plus ou moins ronde, plus ou moins anguleuse, plus ou moins parfaite, elle est toujours forme.
Et l'homme, de son côté, pas plus que la femme, ne caractérise le mouvement.
La femme, physiquement et moralement, dans l'ordre privé comme dans l'ordre social, a son activité, son action propre, qu'elle tient d'elle-même et qu'elle ne reçoit pas de l'homme. Et dans l'u^uvrede la reproduction, elle apporte son action dynamique, son mouvement virtuel ; puisque, à l'égal du père, elle transmetà ses rejetons non seulement sa forme, son sang, mais encore son caractère, ses facultés, ses goûts, etc., etc.
Ces faits positifs et si fréquents dérangent toutes les théories qu'ont échaffaudées, tant bien que mal, des philosophes bouflis d'orgueil, qui prétendaient que la femme n'est qn'une réceptivité ; qu'elle ne donne que la chair, les os à l'enfant, dout l'intelligence est de provenance pattrnelle ; que, par conséquent, la
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emme ne joue qu'un rôle subalterne dans Thumanité.
L'expérience a fait justice de toutes ces sottises.
Je reprends :
« De leur rapprochement nait la création perpétuelle.
Mais le rapprochement ne se fait pas sans lutte ; il y a choc avant qu'il y ait fusion. »
Je ne chicanerai pas cette expression de création qui naity le langage de M. Dumas fils étant souvent quelque peu bizarre; je ne cherche que le sens, peu m'importe le reste.
Pourquoi y a-t il choc avant qu'il y ait fusion ? Où a-til pris cela?
Nous voyons, depuis que le monde existe, que de toutes les combinaisons humaines, c'est l'alliance des deux sexes qui s'eiïectue le plus rapidement, le plus facilement ; trop facilement même, tant l'attraction est spontanée.
La faiin. l'occasion, l'herbe tendre et je pensj
Quelque diable aussi me poussant.
« Chacun des termes trouvant en l'autre ce qu'il n'a pas en soi, cherche à s'en emparer ; le mouvement veut entraîner la forme ; la forme veut retenir le mouvement. »
Dieu ! que c'est ingénieux ! Cet homme sans forme, cette femme sans mouvement, se livrant à un pugilat pour s'approprier les qualités qui leur manquent! C'est donc pour nous raconter de ces histoires là que notre grand docteur monte sur son trépied ?
« Or, dans cette humanité, le mouvement et la forme, les sexes se rapprochent, s'accouplent sans savoir pourquoi ».
DASS l'humakité 191
Et dire que cette liiimanilé se livrait ainsi a une foule d'opérations familières depuis qu'elle existe, sans en avoir le sens précis, sans en comprendre le pourquoi ; et que le grand docteur Alexandre Dumas, fl!s, va le lui donner 1
a Ces unions, pour la plupart, n'offrent qu'antai^ouisme. ajoutet-il ; mais quand l'homme est conscient et la femme harmonique, la lutte n'est pas longue et le couple prédestiné n'a pas besoin de la mort pour commencer à être divin. »
Il paraîtrait qu'on ne peut être à la fois conscient et harmonique : qu'harmonie et conscience sont deux quatitésqui ne sauraient convenir qu'à deux sujets ; et que lorsqu'on a l'une, on ne peut avoir l'autre.
Tel est le support, la base, la vérité fondamentale de la théorie de M. Dumas. Tout le reste va pivoter sur cet Énoncé. Voyez s'il présente toutes les gaianlies désirables pour accepter ce qui va suivre :
L'auteur nous met sous les yejx le plan primordial de l'humanité auquel il faut revenir; sinon, on ne fera rien qui vaille.
El avec ce ton dogmatique qui convient à un envoyé de Dieu, il nous recommande de ne point oublier que les empires meurent, que les civilisations se transforment, que les religions se divisent; mais que Oteu, l'homme, la femme, principes du monde, subsistent toujours les mêmes.
Erreur ! orreur ! sacrilège ! docteur fantaisiste.
Dieu seul est le principe du monde.
L'homme et la femme ne sont que des moyens créés et employés parlui pour celte (in.
Continuons.
Il paraitreit que le triangle sacré, lel que nous le connaissons, ligure, symbole de la divine Trinité, est absolument démodé, et qu'il est remplacé avec avantage
par le triangle de l'auleur de la Visite de Noces, qui l'a arrangé à sa guise. Il a évincé deux dieux qui le gênaient, les a relevés poliment de leurs fonctions, les a mis eu disponibilité et les a invités à la retraite. Puis, façon tout à fait neuve, il loge l'homme et la femme aux deux angles vacants et place Dieu au sommet. C'était bien le moins qu'il lui accordât la place d'honneur.
Voici donc les représentants des deux sexes dans une position égale à l'égard l'un de l'autre.
Cependant tel n'est pas le dessein divin, a Dieu toutpnissant, l'homme médiateur, la femme auxiliaire. » Voilà l'ordre immuable suicant M. Dumas.
Et c'est ainsi et continuellement que l'auteur s'embarrasse.
V homme ne peut rien sans Dieu ; la femme ne peut rien sans Vhomme. Voilà la vérité absolue, éternelle immuable.
Mais, je me le demande, si la femme ne peut rien sans l'homme, qu'est ce donc que l'homme peut sans la femme ? Et n'est-ce pas s'avancer inconsidérément en assurant que l'homme est médiateur nécessaire entre Dieu et la femme et que celle-ci ne peut recevoir la parole divine que par l'entremise du masculin, lorsqu'au premier pas que je fais dans la connaissance delà doctrine, j'apprends que la femme, sans se préoccuper de son voisin de Vangle opposé, a communiqué avec l'Être suprême, et cela si intimement, si efïïcacement, qu'elle en est devenue mère d'un Dieu, au grand ébahissement de Joseph, qui n'entrait pour aucune part dans cette collaboration ?
Douze ceuts ans avant Marie, la chaste Ao-ssée passa sur la trace de l'Esprit Saint et enfanta le grand Fo-hi.
Ce que je remarque et que je souligne avec plaisir.
DANS L'HUMAMTK i^i
c'est que lHtraditioM.de iiuclquelatitudoqu'elle vienne, n'enregistre jainai» du fait de l'homme semblable exploit.
Pourquoi Dieua-t-ilfaitalltanee avec la femnieplutût qu'avec l'homme?
Miracle pour miracle, ne pouvait-il pas faire surgir un sauveur des cnlrailles ou du cerveau du sexe fort, soi-disant noble "?
Que signilie celte préférence V
Du reste, esl-ll juste, est- il vrai d'assumer sur le fëminiTi toute la responsabilité de la déchéance humaine?
D'où vient la rébellion, d'où vient la transgression à la loi î D'un esprit masculin, d'un mflle séraphique, d'un auj^e. OCez la faute masculine, et du même coup celle d'Kve disparait.
Mais reprenons Vi narration.
(( DÈS que la femme prend l'initiative, tout est perdu. Pour rétablir l'ordre, il est donc urpent que l'homme reconquière sa position prépondérante, qu'il soit l'initiateur de la femme. Malheureuseiiient, — c'est l'auteur qui parle, — l'homme n'est ie plus souvent <]Uâ laid, ignorant, grossier, brutal, bfte, — M. Dumas ne traite pas ses pareils avecdu sucre,— il est incapable de dirlgerl'ânie desa femme 1), tout cela parce «lu'il ' ne sait pas ce que M. Dumas sait.
(1 Que fait l'homme qui ne sait pas ? tl envoie sa femme à l'homme qui sait d'une autre façon que M. Dumas, au prêtre, ce berger du troupeau humain. qui s'est soustrait ait féminin, — ici, sourires et réclamations —ouquise l'est subordonné par l'alUmice purement spintuelle.
« Il pénètre dans l'àm', de la femme ga'il ferme à i'homm', — le mari, — si bon lai semble. Il disparait
avec elle dans des régions où V homme — toujours le mari, — n'est pas admis, et ils se disent là des choses qui ne le regardent pas, — encore le mari.
« Il paraîtrait que le prêtre, dont Vhomme s'est dégagé, s'efforce, à son tour, de dégager Vhumanité catholique de lajeligion du masculin, c est-à-dire, du Père et du fils, et de Vamenef, par Vlmmaculée- Conception, à la religion de Marie, de la Vierge-3îère, de r épouse spirituelle, de la femme enfin. »
L'accusation n'est pas mince. Le prêtre ne donnant plus qu'une attention secondaire au PÈRE, au FILS, au SAINT-ESPRIT, pour glorifier uniquement Marie, la femme enfin ! Comme il faut être trois fois béatifié pour s'exposer ainsi aux foudres d'Orléans, de l'Univers et de la Gazette de France l
Quant à cette expression de Vierge-Mère, de femme enfin, elle me jette dans un trouble indicible ; elle me plonge dans un océan de suppositions toutes plus étranges, plus extraordinaires les unes que les autres ; un million d'idées utopiques, bizarres, folles traversent mon cerveau. Dieu ! que les gens de théâtre sont heureux de pouvoir être impunément inconséquents avec eux-mêmes ! D'une part, notre missionnaire nous déclare que la femme ne peut rien sans l'homme; de l'autre, il afTirme, avec la môme autorité, que la femme enfin, la vraie, la femme type, c'est la Vestale, en un mot, la femme qui se soustrait au masculin, la Vierge- Mère.
Vestalat pour la femme, célibat pour l'homme : tel est Tidéal suprême de l'humanité.
« Mais qu'entends-je? le vestalat féminin est fécond, fertile, virtuel ! w
Dieu renouvellera-t-il tous les jours, à toutes les heures, à toutes les minutes, le mystère de la concep-
tion spirituelle, ou bien la femme, grâce au progrès de la science, comme le prévoyait Auguste Comte, pourra-t elle, dans un temps prochain, fournir les éléments suffisants pour accomplir sans auxiliaire l*œuvre de la reproduction?
Que devient dans ce cas la supériorité de l'homme ? A quoi sert-il désormais, ce fameux générateur, ce fameux initiateur? En réalité, le voici en dehors du triangle susdit. Il passe à l'état de superfluité ; il ressemble à la mouche du coche. Conséquemment, ce monsieur de l'angle d'en face n'a plus qu'à faire ses mafles et à décamper au plus vite dans une autre patrie où la femme enfin, la vierge- mère, n'aura pas «ncore fleuri.
Evidemment, en prônant le vestalat, M. Dumas a contrefait l'apôtre Paul. En cela, il a erré. Saint Paul ne conseillait pas le mariage, il ne faisait, disait-il, que le tolérer. « Si vous vous mariez, vous faites bien ; si vous ne vous mariez pas, vous faites mieux. »
En parlant de la sorte, saint Paul obéissait à une conviction profonde. Il croyait à une lin du monde prochaine, et engageait, dans cette perspective, la totalité des humains à se détacher de toute affection terrestre, pour laisser rayonner, dans son entière plénitude, le sentiment religieux, l'amour divin. S'il eut su ce qui devait advenir, à coup sûr, il eût tenu un autre langage. Sans quoi il eût été parfaitement absurde.
Le célibat dans le monde ne peut et ne doit être qu'une exception, sans quoi l'humanité ne tarderait pas à rentrer dans le néant.
Ici, l'homme qui sait a parlécomme l'homme qui ne «ait pas ; il s'est embrouillé dans sa logomachie et a embrouillé le lecteur. Il a dit cela comme il aurait dit
autre chose: et il ne faut pas lui en vouloir s'il ne s'entend pas bien lui-même.
Les gens qui communiquent avec les esprits ne sont pas forcés d'être logiques. S'élevant dans les sphères supérieures, ils s'honorent de procéder autrement que les humbles mortels.
Vous sentez bien que si notre missionnaire a découvert que l'homme est mouvement et que la femme est forme ; que s'il les a fait asseoir dans un triangle, avec le Père Eternel au sommet, ce n'est point pour en rester là. Il revient donc à sa marotte; il veut rétablir la distribution des fonctions.
Si le désordre règne dans la société ; par exemple, si la femme réclame ses droits civils ; si elle demande le libre exercice de ses facultés; si elle prétend qu'elle doit recevoir une instruction égale à celle de l'homme, c'est parce que le plan primordial est sens dessus dessous ; que l'homme qui s'est obstiné à être encore plus sot que l'ancêtre Adam, ignore cequ'il doit savoir, et demeure, partant de là, incapable d'être pour sa femme : père, frère, époux, ami, prêtre, en un mot son directeur spirituel.
Or, besoin n'est pas de changer l'éducation de la femme, de lui donner plus de dro Is qu'elle n'en a; l'important, l'essentiel, toujours d'après notre nouveau docteur, c'est de refaire l'éducation de l'homme, afin qu'il sache. »
« Et cependant, ajoute-t-il, Jésus est venu pour remettre tout en place. A cette intention, il fit aux noces de Cana cette réponse célèbre à sa mère : « Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ?» — pour bien faire sentir la différence qui existe entre les deux sexes et reconstituer la hiérarchie. »
Les écrivains «acres n'ont guère vu dans cette réponse assez bizarre de Jésus qu'une manière d'affirmer ea
DANS l'humanité 197
public son origine divine et sa consubslantialité avec les personnes de la Trinité. M. Dumas, lui, y voit autre chose. Imaginez-vous qu'un fils conçu et engendré suivant le mode naturel, le seul que nous connaissions, aille dire à sa mère; « Femme, qu'y a-t il de commun entre vous et moi ? » Ne serait-ce pas à rire à sa barbe ?
Comment, lui dirait-on, tu demandes ce qu'il y a de commun entre toi et ta mère ? Mais tu es formé de sa chair, de sou sang ; tu as hérité de sa santé uu de sa maladie, de ses qualités ou de ses défauts. Imbécile! n'aperçois-tu pas qu'en la rabaissant, tu te rabaisses toi-même ?
Comment se fait-il que Jésus n'ait pas fait cesser ce malentendu, et qu'il faille que M. Alexandre Dumas vienne à la rescousse pour donner un coup de main à l'entreprise et la mener à bonne fin? Voilà ce que cet homme modeste ne nous dit pas. Il se contente de nous promener de la physiologie à l'ethnologie, de l'ethnologie à l'affaire Dubourg, après quoi il pose les conclusions suivantes:
« Tant que l'homme ne saura pas, la femme sera en droit de se plaindre; elle ne sera pas responsable de ses errements, puisqu'elle aura été privée de la direction masculine dont elle ne peut se passer, n'étant née que pour être auxiliaire et subordonnée. »
C'est à ce propos que le sieur Dubourg n'est qu'un affreux coquin d'avoir assassiné sa femme, puisqu'il est l'homme qui ne sait pas.
Mais à rencontre, quand Vhomme sait et qu'il lui échoit en partage une femme cacophonique, — je ne sais pas d'autre expression à opposer à harmonique — s'il l'a initiée suffisamment, s'il lui a expliqué qu'est ce que ia vie et qu'est-ce que la mort ; s'il lui a déroulé le système de la nature; s'il lui a fait connaître
le plan primordial, les propriétés du fameux triangle et les intentions divines ; et si, malgré tous ses soins, cette femme résiste à la bonne parole, si elle le trompe, le dupe, le joue; alors cet homme, voyant que cette femme est perturbatrice de l'ordre initial, juge qu'elle doit être rayée du grand livre de la vie.
Et ici, en auteur dramaturge qu'il est, ^^ Dumas se suppose un fils qui sait. Il le fait monter sur la montagne à l'instar de Belzébuth et lui dit d'une voix de cuivre : « Cette femme qui n'est point dans la conception divine, celte femme purement animale, c'est la guenon de Nod, c'est la femelle de Gain, TUE-LA ».
Permettez qu'à mon tour, Monsieur, je me suppose une fille. Et moi aussi je me rends avec elle sur la montagne, qui est votre lieu de prédilection, et d'un accent solennel et convaincu, je lui tiens ce langage: « Mon enfant, tu es la femme harmonique, tâche de trouver l'homme qui sait; à vrai dire, qu'il sache ou qu'il ne sache pas, c'est absolument la môme chose ; n'oublie pas, toi qui es jeune, belle, instruite, toi qui as du talent et des vertus, que si ce monsieur, qui s'approprie tout cela et en plus ta dot, ta fortune, pour se faire notaire, agent de change ou député, ne se plaît qu'aux gravelures et aux obscénités de la Belle- Hélène et de la Timbale d'argent ; s'il entretient des cabotines, des baladiiies, sa laveuse de vaisselle au besoin ; s'il te ruine, s'il arrive même à corrompre la pureté de ton sang, n'oublie pas que cet homme souille le plan primordial, la conception divine, qu'il est indigne de figurer au triangle ; c'est le singe dont parle Darwin, c'est Caïn en personne ; TUE-LE, n'hé site pas.
Ici, quittons la plaisanterie qui nous a égayée un instant et rentrons dans le sérieux.
DANS L*HUMAMTÉ 199
Et nous aussi, nous allons tout remettre à sa place.
Kt d'abord M. Aies and re Dumas fils.
Je n'aime pas à faire de personnalités, je préfère juger les œuvres d'un écrivain sans me préoccuper de sa personne, de son caractère, de ses actes ; mais quand un auteur se reflète dans ses ouvrages, lorsqu'il a le soin de se mettre constamment en scàne, force est bien de parler de lui en parlaut de ses productions.
Je ne connais pas M. Alexandre Dumas fils, je ne lui ai jamais parlé, je ne l'ai jamais vu ; mais il m'a suffi de le lire et de voir jouer ses pièces.
Dans son Homme- Femme, il y a un trait de franchise que je ne saurais trop louer.
Page 160, il avoue « qu'il y a une foule de choses qu'il ne sait pas, qu'il ne saura jamais, sa jeunesse s'étant trop dispersée au hasard. »
Toutes ses œuvres s'expliquent par ces quelques mots.
En elTet, il y a une foule de choses qu'il ne sait pas, et cela se sent dans le cours de ses ouvrages. Par un travers commun à l'esprit humain. M. Dumas aime à parler de préférence des choses qu'il ignore. Son éducation a été faite de pièces et de morceaux, à l'aventure. Absence d'ordre et de méthode. Chez lui, on rencontre, à tout pas, des notions mal digérées, des idées flottantes ; tantôt une formule scientifique, tantôt un paradoxe ; rien ne se tient, rien ne s'enchaîne. Un jour, il a conversé avec un savant et il en retient quelques bribes; une autrefois, avec un homme politique ; peu après, avec un magistrat, un prêtre, un philosophe, une femme d'esprit, et le voilà sténographiant quelques phrases, quelques théories dans son cerveau, recousant le tout avec une certaine dextérité. N'ayant pas reçu par voie d'hérédité l'imagination exubérante de son père, n'ayant pas le
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don, si rare, de découvrir des idées et des situations neuves, M. Alexandre Dumas a visé à la profondeur; il a voulu faire de l'analyse physiologique et psychologique.
Malheureusement, il écrivit trop tôt. Héritier d'un nom justement populaire, il fut déjà célèbre avant de mériter de l'être ; toutes les portes lui furent ouvertes, et il trouva une réputation faite à l'avance.
Lancé dans cette voie, il lui resta peu de temps pour s'instruire et pour méditer.
Il est à remarquer que tous les gens qui ont vraiment dit quelque chose à l'humanité, ont été longtemps à se taire.
Quant à M. Alexandre Dumas fils, quel a été son sujet d'observation, quel a été son milieu ? Le monde des coulisses, les paysages de carton, le bagout superficiel des comédiens, le monde des courtisanes de tous étages, la bohème des cafés ; en un mot, tout ce qu'il y a de plus factice, de plus frelaté au monde.
11 ne passe pour savant qu'aux yeux des gens qui ne savent pas.
En faisant le résumé de son livre, nous ne trouvons qu'incohérence, confusion, contradiction.
Que l'auteur place son critérium de vérité dans la Bible, il en est libre; mais qu'il ne s'imagine pas pour cela entraîner invinciblement tous les esprits, puisque tout l'univers n'est pas régi par les mêmes croyances. Ensuite, si les Écritures sont pour lui Ja source de toute lumière ; s'il les croitempreintes du sceau divin ; s'il juge faux tout ce qui ne s'y rapporte pas, il n'a plus le droit de rien changer au texte sacré; sinon, son critérium de vérité n*a plus de valeur.
Sa première bévue, comme nous l'avons signalée, est d'omettre (a manifestation divine la plus brillante, la création de la matière. La secondeconsiste à prendre
DANS l'humanité 201
pourpoint de départ l'unité des espèces, que proclame la Bible, pour conduire à la pluralité.
Puis, à quoi bon faire intervenir Tethnologie dans TafTaire, lorsqu'il n'est question que des caractères généraux de l'humanité, caractères fondamentaux qui se retrouvent sous toutes les zones ?
N'est-il pas comique d'expliquer les disputes du ménage, les incompatibilités d'humeur par la différence des races ? Monsieur aime les voyages, les aventures, madame aime les bals et s'y décollètelargement parce que ; d'une part. Monsieur a une affinité, au millième degré, avec les races nomades des temps primitifs et qu'il en reproduit, à distance, le caractère ethnique; et que de l'autre madame a dans ses veines un huitième de goutte de sang noir ou de sang jaune ; que ses premiers ancêtres ayant l'habitude de se vêtir avec quelques plumes, elle ne peut se soustraire à l'influence générique et se trouve toujours trop habillée.
Où n'irions-nous pas?
Prenons la race la plus homogène, la pins autochtone et la totalité des individus qui la coniposent, nous aurons la diversité des caractères, des physionomies, des aptitudes. Sans quoi, nous ne trouverions que des clichés. Que deviendraient l'individualité, l'originalité, le moi? Comment Gain aurait-il tué Abel ?
Comment pourrait-on satisfaire à la diversité des professions ?
Les dissidences qui se produisent dans le ménage, sans aller chercher midi à quatorze heures, viennent de l'opposition des goûts et des caractères, quelquefois même de la similitude d'humeur qui n'amène que de mauvais résultats le plus souvent. Cette théorie ethnique met immédiatement M. Dumas en défaut.
Si l'être ne peut se dégager des influences originelles ; si les tendances ethniques ne cessent de se re-
produire en lui, à quelque distance qu'il soit du point de départ ; si une éducation autre, un milieu différent, une volonté ferme ne parviennent point à la combattre, l'individu n'est plus responsable de ses actes; il agit en vertu d'une force supérieure à la sienne propre.
Pourquoi donc M. Dumas qui. lui-même, nous fait valoir ces motifs, conclut-il alors pour le châtiment ?
Maintenant, jetons un coup d'œil sur sa physiologie féminine.
Nous savons tous que l'objet de ses études est spécialement la femme. Il l'a considérée dans les diverses situations de la vie, dans les différentes positions qu'elle occupe ; il en a fait le sujet de ses dissections : la Dame aux Camélias ; le Demi-Monde ; Diane de Lys ; les Idées de Madame Aubray ; la Visite de Noce ; la Princesse Georges ; V Affaire Clemenceau, ne forment qu'un long défilé des idées, des opioions de l'auteur sur la question des femmes. Et chose curieuse, au fur et à mesure qu'il travaille son sujet, il ne le connaît pas davantage. Nous constatons toujours les mêmes erreurs, toujours les mêmes fautes de logique.
C'est ainsi qu'au mois d'avril 1870, nous réfutions, aux conférences de Cluny — Société des gens de lettres, — sa définition de la femme (préface de VAmi des femmes), où il disait ; « La femme est un être circonscrit, passif instrumentaire, disponible, en expectative perpétuelle, — C'est le seul être inacheté que Dieu ait permis à Vhomme de reprendre et de finir. — C'est un ange de rebut. » — Nous lui répondions : a Cette définition a un inconvénient, elle ne définit pas. Pour définir un objet, un être, il faut en saisir tous les caractères spéciaux, particuliers, qui lui appartiennent en propre et qui le distinguent de tous les autres. »
« La femme est un être circonscrit. »
DANS l'hl'manité 203
Calte qualilicalion va dtSsi^ne rien imrce qu'elle désigne lout.
Eii eflet, loul est circousi:ril dans la nature, les choses et les âlres A quoi donc pense M. Dumas (lia ? 11 oublie que la liuiitation, la forme, est le priDcIpe des individus.
« Iti femme eU un élre passif n
]l Q y a point d être exclusivement passif ou actif.
Nous sommes tous sans exception passifs ei actifs simnitanement en tant que nous subissons l'action de nos se nblables de noi milieuv de*) circonsLances ambiantes dans lesquelles mus nous trouvons placés, et quel ous la leur faisons sub r en même temps. Passif est do c aussi inexact que circouscnt.
Lontinnons L I femme e-l ui ttre m tmmenliire. »
Dans uotre monde, objets et personnes sont instrumentaires : Minéral, végêt'il, animal, bumanit^.
L'homme politique, l'écrivain, l'artiste, le journanaliste, le savant sont également des instruments "sociaux, instruments utiles, agréables ou dangereux ; nous sommes donc tous des instruments en tant que nous nous servons les uns les antres.
(( La femme est un élre disponible, h
Cette expression est une doublure, une redite des deux précédentes, » En expectaliee perpélucUe. « L'attente est le sentiment incessant de l'bumauitë. Chacun attend quelque chose: In fortune, le succès, la gloire, la santé, le plaisir; on attend même la mort. Mais cela avec moins d'impatience.
n La femme est le seul èlre inachevé que Dieu ail permis à l'homme de reprendre et définir. »
Achever et finir onlplusieurs si^nincations.
Est-ce dans le sens de réduire, de ruiner, que l'eu-
I Ll r^ Le
fit, ttJU', ^rtfttt*, <ïi: h l;H'k//ie, appel-îe [I.yâiologie, |m»m'' '(m'HI<î frîiif^î <\('/'', (>r/huHH a l'état actif, exi^e la jjîM.; n(/'/</Mîun<; jrnf»;if ti;j|it>M;t le rejet coffjplet de tout /<' /(II) /'«?f hMlK/t, n frtul, ?i travers la triple couche de M,i»v<'nno/m, /ItPîi'ii/'rH, (](', pr^îjiigés, pénétrer jusqu'à l/i ttuUitt', H l/i H/ihir dnriH tonte sa simplicité, dans lodh' «Mil liid''pniMliiiirf5.
riiMllMf Im jMii (In rorj^niiJHfno, c'est étudier ses fonc- (Miiiw, (iiir r',oiMU"(|iM«iif. NCH hcHoins, ses passions; c'est (m |ifiliil 0(1 «M loiirliriil In pliysiolo^io et la psychologie.
I'lui'i\ (MiiiiiKt iiniiM riivniiH (Irjf'i niciitionné, dans un iiilllMii liniH, iinvHtl ipin d«'H sujets plac(»s à faux, M, iHiiiiim MU llrO i|(in (Iph ronrhisioiis fausses.
DANS l'humanité 205
Il ressasse de vieilles erreurs en niant la femme-sensation, la femme-passion, ou ne la considérant que comme un être anormal.
Regardez avec attention les espèces animales, et vous verrez que la loi invisible de l'attraction entraîne chaque sexe l'un vers l'autre avec une égale ardeur.
En humanité, on a prétendu le contraire.
Suivant l'arrangement social, on a décrété que la femme n'a point de passion, qu'elle ignore les incitations des sens. Des faits positifs, tels que le grand nombre des courtisanes, les aventures galantes dont le monde fourmille, les adultères fréquents, donnent un démenti formel à cette opinion. Elle n'en persiste pas moins ; elle passe outre. La femme-passion n'est pour M. Dumas qu'une triste exception de la nature. Quant à la courtisane, elle ne fait pas partie de l'humanité, c'est un sexe à part, comme le sexe ecclésiastique. Il est créé pour le besoin des circonstances.
A ce sujet, l'influence de réducation est tellement forte, les idées sont tellement enracinées, le Code est si absurde que jamais femme n'ose s'expliquer sur ce point sincèrement, craignant de se faire déjuger. Et cela est si vrai, que tout mari est généralement trompé pour avoir ignoré le tempérament de sa femme, et s'être cru libéré de ce côté, tandis qu'un troisième personnage intervient et découvre, dans cette même femme, des tendances, des aptitudes que le mari n'avait même pas soupçonnées.
Cette opinion, radicalement fausse, porte de très grands préjudices à Tordre social:
1* Elle abaisse la vertu en en faisant une question de tempérament; de telle sorte qu'on n'a pas plus de mérite à être vertueuse qu'à être sanguine, bilieuse, ou lymphatique.
2° Elle engendre deux morales diamétralement con tradictoires et qui s'annulent réciproquement.
Voyons un peu le mécanisme naturel.
La nature, qui a infiniment plus d'intelligence et de sagesse que tous les poètes, tous les romanciers et tous les dramaturges réunis, a fait naître, là où elle veut alliance, union, des attractions réciproques ; elle a distribué, dans les deux sujets qui doivent se joindre, la passion à dose égale ; elle n'a pas placé dans l'un l'exubérance, dans l'autre la privation ; elle n'a point voulu mettre aux prises des désirs et des répugnances^ l'ardeuretl'impassibilité. Ici, elle ne s'est point complu à l'antithèse qui eut inévitablement dérangé ses plans. Où aboutiraient l'homme-passionet la femme-froideur, l'homme-agression et la femme-résistance ? A un antagonisme perpétuel, à une lutte qui finirait toujours par une victoire et par une défaite.
En outre, en donnant à l'homme la fougue des sens, à la femme le calme, vous accordez immédiatement à celui-là le droit de professer des mœurs libres, tandis que vous prescrivez à celle-ci des mœurs régulières. Dans quelles contradictions ne tombez-vous pas ? Ou bien l'homme sera perpétuellement déçu dan s ses aspirations les plus naturelles, ou bien la femme transgressera constamment la loi de pudeur.
Non, la nature n'a point commis une telle sottise ; elle a donné aux deux sexes des passions égales ; mais elle a fait surgir de leur conscience la morale qui régularise, équilibre : sensations, affections, désirs, pour lessubordonnerau devoir: morale une, indivisible, loi immuable, en dehors de laquelle il n'y a que trouble et confusion.
Où a-t-il vu aussi cette répulsion, cette déception, cette humiliation intérieure de la jeune fille pour l'accomplissement de la loi fondamentale de l'humanité?
DAKS LHCMAMTK 207
D'où lui vient celle siir|)i'ise, eette stupéiaetion, cette leiTeur "? Xe se daule-le!le ab-olument de ritin ?
Je saisbicit que l'iïditcation des Qllcs est étroite et ridicule; je saia bien que ia complète ignorance est confondue avec l'innocence et la candeur: ce qui fait qu'à ce compte, dès qu'une femme n'ignore plus, elle cesserait d'Être pudique : ce qu'on ne prétend pas, assurément.
Mais, maigre tout, quelle que soit la vi(;ilance que des parents exercent pour entretenir cbez leur fllle cette ignorance profonde, la nature, permettez-moi d'y revenir, domine la métiiodede la famille par une instruction instinctive.
Cette ^rantie maîtresse ne procède ni par secousse ni par suprise. Pour cliaque pbase de lu vie, elle prépare l'individu par des avevtisscnieuts secrets, par des enseignements intérieurs, par le spectacle même de tous les iJtres ; elle agit dans un ordre, dans une progression constante. Il n'y a point de si bormic ni de si sotte qui ne l'entendent et ne la comprennent.
Et voyez comme il faut peu de chose pour apercevoir le bout de l'oreille et pour saisir la vérité au passage.
Tout le monde se souvient, par e.vpérlence ou par on ilit, qu'il était d'usage, au-v noces, il y a quarante ou ciuquaiile ans, que ia mère delà mariée, llanquée de t(uelques tantes etdequelquesbelles-sccurs, reconduisit sa fille au domicile conjugal.
il Voyous, vous qui aveï du caractère, disait le pÊre ù une parente, asslstez-donc ma pauvre femme dans cette tùche... w et le cortège partait, Grâce à toutes ces préparatiODS, à cet entourage mystérieux et alTairé, la Jeune épousée se conlormait au rite.
Elle savait, à l'avance, qu'elle devait paraître émue, Iroublée, tiemblanle, éperdue, éplorée.
Ces matrones l'épiaient, l'observaient, pour voir si elle était selon la formule. La mère se trouvait mal;
les tantes cherchaient à l'iraiter ; les belles-sœur& larmoyaient. Enfin commençait toute cette série bien, connue de grimaces et de simagrées.
Puis, le jour suivant, toute la noce savait quelle avait été l'attitude de la mariée dans cette situation difficile. Alors venaient les réflexions, les critiques. Les uns trouvaient qu'elle n'avait pas assez pleuré, les autres, qu'elle avait trop d'assurance, etc., etc.
Un beau jour, on déclara, au nom de la mode, qu'il était de mauvais ton d'accompagner la mariée ; que cela était bon pour les gens de jnu; que les jeunes époux devaient partir seuls. Dès ce moment, il y eut un changement subit. Les mères, les tantes, les belles-sœurs fuient invitées à retourner chez elles et à mettre leurs mouchoirs dans leurs poches. La mariée partit comme tout le monde : elle fiît dispensée de se faire un visage de circonstance. Et, le lendemain, quand les parents anxieux, comme s'ils avaient, à l'exemple de Laomédon, livré leur fille au Minotaure, allèrent frapper à la porte des jeunes époux, ils trouvèrent ceux-ci à table dégustant des huîtres d'Ostende et dévorant un pâté de foie gras en intercalant le tout par des ris.
« Tiens, c'est papa! tiens, c'est maman ! Quoi! vous vous êtes dérangés sitôt ! Mais nous allions aller vous voir, c'était dans nos projets ».
Et les parents de s'apercevoir que leur présence n'était point indispensable et que leur visite n'était pas impatiemment attendue. Leur fille ne réclamait ni encouragement ni consolation.
Si la jeune fille, le jour de son mariage, ne trouve qu'une réalité décevante, c'est que le sujet qu'elle a rencontré est indigne d'elle, ou bien qu'il lui inspire tout à coup une antipathie subite.
Les unions se font dans des conditions si déplorables
DANS LHUMANlTt: âM
que ce qui devrait être attrait, charme, plaisir, se métamorphose, le plus souvent, en corvée.
Si je me suis attachée à taire ressortir cette qieition de tempérament, c'est qu'elle est iatîmement liée à la question de l'adultère et qu'elle y joue le premier rôle, et que celle-ci ne pourra se résoudre qu'en tenant compte de celle-là.
En matière de pénalilé, lorsqu'il s'agit de prononcer une coodaïunalion, d'appliquer des châtiments, les études superficielles ne sauraient-suHire. De ce qu'une loi a été promulguée, de ce qu'elle est en vigueur, il ne s'ensuit pas qu'elle soit juste ; il faut qu'elle soit basée sur N nature.
Or, prenons le mariage à son point de vue le plut irréductible. Qu'est-il, physiologiquement parlant?
L'union de deux organismes qui ont chacun des fonctions à remplir, en conséquence, des besoins, des appétits, des désirs, et qui cherchent mutuellement à les satisfaire l'un par l'autre, l'objet de celte satisfaction étant la perpétuité de l'espèce.
Voilà le fond du mariage, voilà son but. Qu'od l'embellisse, qu'on l'orne, qu'on le poétise, on n'en cbanger». pas le caractère essentiel : il est inva; iable. F:t quelqne divers que soient les circonstances, les bonneurs, les ■ positions et les individus, le mariage ne sera loujoura que cela et rien autre chose; tout ie reste vient par surcroil.
On comprend que si l'un des conjoints se sonstrait à ses obligations, il autorise volonUers l'autre à commettre l'adullëre, le but du mariage n'étant pas atteint.
Aussi le cas d'adultère de la femme est-il toujoui^ complexe ; l'accusée n'y est pas seule en jeu . Quand •a touche à l'infidélité de la femme, on touche en mëm* temps à la conduite du mari.
C'est parce qu'on nie le tempérament de la femiiï
bien élevée — comme si la femme bien élevée ne faisait pas partie de la nature, — que des vieillards ou que des hommes caducs avant l'âge ne se font aucun scrupule d'unir leurs débris à des jeunes filles resplendissantes de jeunesse et de santé ; c'est parce qu'on nie le tempérament de la femme honnête, que Vhonnéte mari gaspille en ville ses dispositions galantes. Tous sont intéressés à se persuader que leurs femmes seront encore trop heureuses de les voir rentrer à la maison. Une femme honiiêteise contente de si peu !
Et le jour où la femme est adultère, de tels hommes se constitueront juges !
De quel droit ?
Les uns auront accepté, en connaissance de cause, un mandat dont ils se savent incapables de s'acquitter ; les autres, en dépit de leurs engagements, porteront à des concubines ce qui appartient à leurs femmes. Quand on manque de vertu soi-même, on perd le droit de l'exiger chez autrui.
Et lorsque l'homme surprend sa femme en adultère, on devrait s'enquérir des mœurs du mari. S'il était prouvé que lui-même a été adultère antérieurement à sa femme, on le débouterait de sa plainte.
L'homme s'écriera : « Mais l'adultère de ma femme peut me donner des enfants étrangers. »
La femme répondra : « L'adultère de mon mari peut me mener à la ruine. »
— Vous deviez avoir assez do force, assez de raison pour résister, répondra le mari.
— Vous qui représentez la raison, vous en avez bien manqué le premier, répondra la femme ; je n'ai fait que vous rendre ce que vous m'avez donné.
— Chez moi, c'est un caprice des sens, exclame le mari.
DANS l'humanité 211
— Chez moi, c'est une nécessité. Vous m'avez faite veuve sans l'être.
Donc, pour porter un jugement équitable, comme préliminaire du procès, la justice devrait s'informer des manières d'être des deux époux. Il ne s'agit donc pas de savoir si le mari doit se venger ou faire miséricorde ; le terrain du débat n'est pas là. Il s'agit de s'assurer si, par rapport à sa conduite, il a le droit de punir, et si la femme mariée, privée de son mari, peut toujours et quand même résister aux sollicitations de la nature.
11 est fréquent qu'une femme célibataire ou veuve vive dans la plus parfaite continence. C'est de propos délibéré qu'elle a choisi celte position correspondant sans doute à ses idées, à ses goûts ; d'ailleurs, rien ne l'engage, rien ne l'oblige à ne point changer d'avis dans la suite. Au contraire une femme qui s'est mariée prouve clairement qu'elle n'a voulu rester ni dans le célibat, ni dans le veuvage. Or, si le mari, par son inconstance, lui impose, contre son gré, cette situation, elle a de si forts griefs à faire valoir qu'elle a volontiers droit à l'acquittement en cas de délit.
A coup sûr, il est beau, il est sublime d'unir à la hauteur des principes une force d'ûme capable de faire triompher la vertu dans n'importe quelle circonstance. Mais lorsqu'on édicté des lois, on se fonde sur les natures moyennes qui forment la généralité de l'humanité, et l'on fait abstraction des caractères exceptionnels* Sans quoi, la loi deviendrait inapplicable et impraticable.
Voilà le seul moyen de rétablir la justice et de rendre un arrêt équitable.
Où la partialité est manifeste, où l'injustice est Criante, c'est en ce qui concerne l'adultère du mari. Ce dernier n'est condamné qu'à une amende dans le
rds où il introduirait sa maîtresse sous le toit conjugal. Ceci ressemble à une plaisanterie. Et ce serait vraiment à donner envie de se faire justice soi-même. Du Teste, le mariage est le contrat le plus léonin que la femme puisse jamais signer.
Et comment M. Alexandre Dumas ose- 1 il nous dire €[ue cette institution est tout à l'avantage de la femme? Quel contresens !
Quoi ! la fille majeure n'entre t-elle pas en possession d'elle-même ? Si elle a une fortune, n'est-elle pas libre de l'administrer à sa guise, d'aller où il lui convient, d'agir comme elle l'entend, de recevoir qui bon lui semble et de mener une vie selon ses goûts ?
Dans le mariage, au contraire, elle abdique saliberté, 3on nom ; elle livre sa personne, sa fortune ; enfin, elle s'aliène du tout au tout, comme si elle devait nécessaire- «ent trouver dans le mari qu'elle prend une direction 3upérieure. La loi, notez bien, est censée supposer dans lont homme l'intelligence, la loyauté, la raison. Eviëemment, cette supposition n'est qu'une fiction. Mais wi n'en donne pas moins à cette fiction force et puissance.
Le gouvernement est remis à l'homme. Cependant, quand l'homme a une maîtresse, il semble que ce serait ftien le moins que la loi offrît une protection à Ih femme. Eh bien, loin de lui fournir des armes contre ^ trahison de son mari et les conséquences qui peuvent en résulter, elle les lui refuse.
Dès qu'un homme a une maîtresse, il est en voie de roiner sa femme ou tout au moins de distraire quelque ehose de son ménage. Non seulement la femme légiliiae est délaissée, mais de plus elle est privée, elle •st réduite dans ses dépenses pour faire face aux exi- ^nces illicites du mari.
DANS l'humanité 213
La situation est trop connue pour que je m'étende davantage sur ce sujet.
Je le répète, le mariage, tel qu'on le pratique, n'est le plus souvent pour la femme, — en me servant d'ua' mot de Montaigne, — qu'une affreuse piperie : elle s'engage sans engager l'homme au môme degré.
Quand les faiseurs de comédies nous mettent le mariage et l'adultère en scène et qu'ils essaient, à ce propos, de soutenir une tlièse, le spectateur n'en peut tirer aucuna leçon : tous les personnages sont de convention. Cette opinion que la femme n'a point de passion jouit d'une si haute estime que, lorsqu'un auteur veut nous intéresser à une femme adultère, il se garde de donner pour motif de sa chute l'entraînement de l'imagination et des sens, il préfère nous présenter cette femme indifféremment passive, victime en quelque sorte d'une défaillance inconsciente.
Et vraiment, on dirait qu'à plaisir l'auteur marche contre le but qu'il veut atteindre, car il ne néglige jamais de mettre en opposition un mari modèle, comme on n'en voit pas. Donc, loin d'atténuer la faute, il ne fait que la rendre plus détestable, puisqu'il lui enlève l'excuse d'une revanche ou bien celle de l'amour.
« Exemple : le Supplice d'une Femmf, la Ccmtesse de Sommer ice. »
Je ne puis m'empêcher de rire, lorsque je vois des hommes avoir la prétention d'apprendre à la femme ce qu'elle est, tandis que c'est à elle à le leur apprendre. « Laissez parler la femme, disait Enfantia, et nous saurons ce qu'elle sent, ce qu'elle pense et ee qu'elle veut. Nous n'avons aucun droit de lui imposer des conditions d'existence sans savoir si elles lui conviennent »
Et maintenant laissons M. Alexandre Dumas fils.
Son livre n'a été pour moi qu'un prétexte.
Celte question des femmes, je l'ai déjà traitée sous bien des faces ; mais le moment est venu de la reprendre avec plus de persistance que jamais.
L'avenir social en dépend.
Oui, il y a lutte ; oui, il y a antagonisme entre le masculin et le féminin ; et cette guerre sourde, latente, féline, est aussi vieille que le monde.
Quelle en est l'origine ? quelle en est la cause ?
Les traditions nous tirent-elles d'embarras ?
Non, pour la bonne raison que toutes ne s'accordent pas au sujet de la chute.
L'Inde impute la faute à Brahma, l'Egypte aux âmes ; la Grèce a deux versions : Pandore et Prométhée. Et, d'ailleurs, si l'on devait se baser sur les légendes, que de vérités scientifiques il faudrait abandonner, et que d'erreurs il faudrait reprendre !
Tenons-nous en donc à la méthode expérimentale.
La source de cette servitude me paraît facile à découvrir si l'on veut bien admettre la théorie la plus simple et la plus naturelle.
Dans les Ages de concurrence vitale, la force musculaire fut tout. La femme ne joua donc alors qu'un bien petit personnage ; et tout ce qui fut délicat, frêle, ne fut pas mieux partagé qu'elle.
Ceux qui étaient forts devinrent inévitablement chefs, dominateurs et partant orgueilleux. Ils crurent volontiers que leur origine était supérieure à celle des autres hommes, et que quelque divinité tutélaire leur avait conféré ce j)rivilège de la force dès leur naissance. Tous les grands hommes des temps héroïques ne manquèrent pas de se dire issus des dieux et de prendre pour maître de l'univers une divinité masculine. Associant toujours l'idée de puissance à l'idée de développement corporel, ils ne représentaient les dieux que dans des proportions colossales. Ils étaient
DANS l'humanité 215
imbus de cette croyance que les héros, après leur mort, acquéraient une taille plus élevée et plus majestueuse.
Ceci nous explique pourquoi la Bible nous enseigne que l'homme est sorti le premier des mains du Créateur ; que la femme, — production seconde, — a été formée de l'homme. Donc, une force ne produisant jamais une force égale à elle même, l'homme est moins fort que Dieu, et la femme moins forte que Thomme.
Celte façon d'expliquer les choses se trouvait tout à fait d'accord avec l'état des esprits ; et, a priori, il est logique qu'on ait jugé que l'intelligence était en raison de la vigueur, et que là où il y avait vigueur, il devait y avoir commandement.
Il appartenait à la méthode expérimentale de modifier singulièrement cette opinion.
Le règne de la force dans les temps primitifs fut donc un fait naturel, fatal. Plus tard, on y joignit l'artifice. Comme la force n'est toujours que relative, et qu'on est d'autant plus fort qu'on est entouré de moins forts que soi, ceux qui avaient la puissance mirent leur premier soin à empêcher leurs semblables de se développer, de s'élever, de se fortifier.
Alors s'établit cette théorie fausse, malsaine, vicieuse, qui base la grandeur d'un seul ou de plusieurs sur l'abaissement du plus grand nombre.
Telle est notre ennemie.
Tel est le point de départ de notre subordination.
Cette théorie a prévalu et prévaut encore dans l'ordre politique comme dans l'ordre social. Klle amoindrit rhumanité elle paralyse l'essor intellectuel des masses. Elle crée des luttes de sexe à sexe, de na'tion à nation, de classe à classe, d'individu à individu. Elle a cependant perdu beaucoup de terrain.
^6 Èvs
Nous avons vu figurer successiveineDt Tesclavage» le servage, le vasselage; eofia le peuple a obtenu réalité devant la loi. Quant à la femme, son tour est tDcore à venir.
Aujoord'hui, cette théorie de la grandeur s'est retranchée dans sa dernière position, et elle y défend avec acharnement sa dernière aristocratie : raristocratie masculine. L'homme, par rapport à la femme, s'est constitué en noble ; il s'entête à ce privilège. Il a basé sa dignité, sa qualité, sa supériorité sur Tasservisaemeut féminin. Et quand on lui parle d'affranchir la femme, de la libérer, de la rendre son égale, il se figure qu'il va cesser d'être homme, qu'on veut i'inllrioriser.
Pour lui, partager ses droits avec elle, cela équivaut à les perdre.
N'est-il pas bizarre que l'homme s'imagine que la femme ayant un droit égal au sien, elle sera tout et lui
lien ?
Aussi rencontrons-nous les plus grandes hostilités delà majorité des hommes. Un certain nombre d'esprits plus profonds, plus justes et surtout plus perspicaces, comprennent qu'en somme l'humanité pourrait bien gagner à cet acte de justice, et que, tout bien réfléchi, il n'est peut-être pas très habile d'inférioriser un sexe qui entre de moitié dans leur façon.
Si tant d'adversaires s'élèvent contre nous, c'est que î'homme conserve une vieille rancune.
11 s'est toujours senti humilié, lui qui se déclare maître et souverain, de subir, ne fut-ce qu'une heure, le joug d'un3 créature faible et délicate, en apparence du moins. 11 a considéré celte domination passagère eomme uneaclion maligne. Il a d'autant plus cherché à soumettre la femme qu'il redoute son empire. lien est arrivé à ce triste résultat d'abaisser la femme intellec-
DANS l'humanité 217
tuellement et de subir quand même son influence ; ce qui ne l'a pas grandi d'un pouce, tant s'en faut. Les hommes n'avouerout jamais cette faiblesse de leur part.
On cache généralement les calculs de vanité et d'égoïsme.
Ils ont inventé quelques argumentH perfides — je dis perfides parce qu'ils ont un faux air de bonne foi et qu'ils entraînent la plupart des gens sans leur laisser le loisir d'examiner s'ils sont vrais.
On a commencé par dire que les différences physiques impliquent nécessairement des différences morales. Nécessairement est de trop, et l'expérience de tous les jours contredit cette assertion.
Ce ne sont point les hommes les plus barbus, les plus moustachus, qui font le plus preuve d'intrépidité.
La nature se plaît à opposer des contrastes ; il est à remarquer qu'elle ne favorise pas les êtres de tous les côtés. Ce qu'elfe donne d'une part, elle le refuse de l'autre. Elle loge souvent les énergies les plus rares dans des corps grêles. La physionomie de Jules Gérard, le célèbre tueur de lions, était efféminée, son corps était grêle. La plupart des grands hommes se recrutent parmi les petites tailfes. Les exemples abondent. La vraie force est dans l'esprit.
Interrogez là-dessus la physiologie et vous ne la trouverez pas très forte en matière cérébrale.
Elle vous dira qu'on pense avec le cerveau, ce dont vous vous doutez depuis longtemps. Mais quant à vous apprendre ce qui constitue tel ou tel degré d'intelligence, n'y comptez pas. Des hypothèses, oui ; des certitudes, non.
Les peintres se sont obstinés à nous représenter Judith sous des formes gigantesques. Horace Vernet nous en a fait une sorte de Mars juvénile en jupe ; Zie-
gier un colosse sauvage. Qui nous dit que l'héroïue juive ne fut pas petite et mince ? Avec la grâce de Dieu on peut toujours couper le cou à tout le monde. Moïse était petit et bègue; Michel-Ange nous le représente comme un géant. Elisabeth d'Angleterre était mignonne et d'un blond roux.
Que de jugements à rectifier!
Au nombre des arguments fallacieux figure celui-ci :
(( La femme est un être de sentiment, l'homme est un être de raison. »
Or, comme il est du plus élémentaire bon sens de conférer le gouvernement de la famille et de la cité au plus raisonnable des deux, il s'ensuit que la direction des affaires revient légitimement à l'homme.
Cette conclusion donne le change, elle paraît logique. C'est bien dommage que les prémisses n'en soient pas vraies. Cette distribution est absolument arbitraire; elle vient en ligne directe de la prévention et non de l'observation.
La femme a autant de raison que l'homme et l'homme autant de sentiment que la femme ; car ces deux êtres procèdent réciproquement l'un de l'autre; et, par voie d'hérédité, ils échangent, ils se transmettent mutuellement leur caractère respectif; en sorte que le type féminin et le type masculin se croisent et se confondent.
Cette prédominance de sentimentalité chez la femme est plus une apparence qu'une réalité, qu'elle doit en partie à son éducation. Les Carthaginoises jetaient leurs enfants dans les bras enflammés de Moloch ; les Lacédémoniennes voyaient fustiger jusqu'à la mort leurs enfants dans le temple de Diane; chez certaines peuplades de l'Amérique du Nord, les femmes servent de bourreau. Dans tous les cas, cette sensibilité ne nuit en rien à son esprit de conduite.
DANS l'humanité 219
Sans invoquer les héroïnes illustres de Thistoire, nous voyons, autour de nous, une foule de femnies chefs d'industrie, chefs de commerce, très aptes à entendre et à mener les affaires, à administrer, à s'enrichir et à garder leur fortune, à remplir les fonctions du père dans la famille, enfin, à faire preuve de fermeté.
Malgré sa servitude, malgré l'étroilesse de son éducation, malgré la malveillance qu'on lui a opposée, elle a su, dans tous les temps et à quelque rang qu'elle appartînt, faire preuve d'énergie, d'héroïsme, détalent, de génie même. Et cette femme, soi-disant faite pour obéir, a excellé dans l'art de gouverner. A combien d'œuvres n'a-t-elle pas apporté sa collaboration anonyme, l'homme se réservant la gloire d'y apposer sa signature !
La femme n'est donc pas seulement un être aiiiciliaire surbordonnè : elle n'est point seulement un être complémentaire, elle est un être complet.
Elle est l'égale de l'homme.
La supériorité de celui-ci n'est que factice et artificielle, puisqu'il ne l'obtient qu'en comprimant l'essor des capacités féminines.
Homme et femme ne diffèrent que dans la forme ; ils sont identiques quant au fond.
Et je mets au défi quiconque de trouver dans l'un des deux sexes un goiU, une passion, une faculté qui fassent défaut à l'autre.
La cause consciente de l'Univers, Dieu a voulu que ce fût ainsi, afin qu'homme et femme, destinés à s'associer, à s'unir, à poursuivre un même but, puissent se suppléer mutuellement dans les circonstances de la vie. Les événements déroutent le plus souvent les prévisions les plus sages ; nul ne peut dire: « je ferai ceci; un tel fera cela ; » ils mettent fréquemment les
gens en demeure de remplir des fonctions inattendues. Il est donc nécessaire que la femme exerce ses facultés pour être à la liauleur de toutes les situations. Par ce moyen, en Tabsence de Tépoux, du père, elle évitera à sa famille ces transitions brutales, terribles, qui la font passer d'un état de prospérité à un état de misère.
La femme veuve redoublera de courage, multipliera ses efforts et pourra, à elle seule, élever ses enfants et préparer leur avenir.
Tant qu'on ne restituera pas à la femme la place qui lui appartient, l'économie sociale sera troublée.
Croyez bien que l'homme ne doute pas, autant qu'il le veut paraître, des capacités de la femme, il les appréhende même.
C'est pourquoi il refuse énergiquement de les mettre à l'essai.
Résumons :
Quel a été le résultat obtenu par la servitude des femmes ?
Le voici :
1" Amoindrissement de l'humanité, privée de la moitié de ses forces ;
2° Scission de l'humanité en deux camps, représentant chacun des intérêts opposés. Conséquences : Mouvement en sens inverse, discordes, gâchis général.
3" Immoralité ; car dès l'instant qu'il y a deux morales, il n'y a plus de morale. Et, nous l'avons dit : la morale est la loi d'ordre ;
4" Crise.
On m'objectera que tous les siècles et tous les peuples ont drécrété la subordination de la femme, et qu'ils n'en ont pas moins prospéré pour cela. Ne parlons pas si haut, l'histoire enregistre plus d'une
décadence. Et, si Ton veut se donner la peine d'en scruter les causes, on s'apercevra bien vite que cellelà n'est pas une des «moindres.
Tant qu'il restera une injustice légiférée, les sociétés seront menacées de dissolution.
SI les nations ont prospéré quand même, cela prouve que l'humanité est robuste, et qu'à l'égal des organismes dont elle est composée, elle renferme des forces vitales qui résistent longtemps à des influences délétères, à un mauvais régime, à une fausse hygiène. Mais un instant arrive où elle en est réduite à changer de direction, sous peine de dégénérer et de périr.
Le système de l'infériorité de la femme en est arrivé à sa dernière conséquence. Il a fait son temps, il esta sa fin. Si la femme a été si lente à sentir tout le poids de sa chaîne, toute l'humiliation de sa situation, c'est que la soi-disant domination qu'elle exerce en amour lui a donné le change.
Cette souveraineté passagère a flatté cette paresse humaine qui aime assez pour tout obtenir, n'avoir que la peine de naître et de paraître. Mais l'amour n'ayant qu'un moment comme la jeunesse qui l'inspire, la femme commence à comprendre qu'il vaut mieux une égalité durable qu'une royauté fugitive.
Il était naïf, il était enfantin de s'imaginer que cette marche ascensionnelle des masses vers l'égalité, que ce mouvement universel vers la liberté n'entraînerait pas irrésistiblement tous les êtres, qu'il se circonscrirait dans la moitié de l'humanité, qu'il ne se bornerait qu'à un sexe.
Combien c'était méconnaître les lois de l'inflexible logique ! Uomhien c'était ignorer les phénomènes de l'hérédité ! Combien c'était nier la puissance de la contagion !
Le sang de nos pères émancipés coule dans nos veines;
les idées d'indépendance qui ont exalté nos mères, ont germé dans le fond de nos cœurs, elles vont bientôt atteindre le degré voulu d'épanouissement.
Le droit des femmes paraît intimement lié à la fortune de la République. Il estcertainement une résultante logique et nécessaire au principe de démocratie, et les démocrates qui le rejettent ne sont que des insensés, car ils démentent leurs doctrines.
L'œuvre de la libération de la moitié de l'humanité est, comme la République, à sa troisième tentative : elle s'est essayée en 1789, en 1848 et aujourd'hui.
Rien d'important ne réussit du premier coup. 11 faut toujours passer par cette lilière d'expériences et de tâtonnements successifs.
La République semble, cette fois, vouloir s'affermir; et le droit des femmes qui marche à son côté, commence à être une question avec laquelle il faut compter.
Persévérons dans nos efforts.
Toute vérité a son heure.