DISCOURS PRONONCE
A LA SOCIETE DES « AMIS DE LA PAIX ET DE LA LIBERTE » A LA SALLE PIERRE PETIT, EN 1879
J'ai tenu à traiter aujourd'hui avec vous la question du suffrage universel.
Le suffrage universel est, à l'heure présente, la base fondamentale et indestructible de toute société soucieuse du progrès. Le Suffrage universel n'est que la participation de tous à la gestion de tous ; il n'est que l'application d'un droit naturel fondé sur l'égalité originelle des hommes.
Rien de plus simple, rien de plus légitime en soi ; puisque tous les membres de la cité supportent également les charges, subissent nécessairement et inévitablement les conséquences heureuses ou malheureuses des événements publics et politiques, il est de la plus stricte équité qu'ils puissent manifester leurs opinions, leurs volontés, et exercer un contrôle et une influence sur les décisions et les actes du pouvoir qui, en somme,.
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ne doit être qu'une délégation. Cela n'empêche pas que, bien que conforme à la justice, peut-être même à cause de cela, le suffrage universel n'ait été fortement combattu, contesté dans son principe, et qu'il n'ait soulevé et qu'il ne soulève encore des discussions passionnées.
Je vous ferai grâce de celles qui émanent du parti clérical: récriminations violentes et arrogantes de MM. les cardinaux, archevêques, évoques et tutti quanti. Le congrès de Chartres, les cercles catholiques, les mandements, les sermons des curés nous ont fait voir ces messieurs parlant avec cette bravoure de gens auxquels on a laissé le droit de tout dire et de parler à tort et à travers, sans courir aucun risque et en restant indemnes. Parmi eux s'est particulièrement di^ingué M. de Mun, ce prêcheur casqué; j'aime à voir cette intrépidité chez un militaire.
Nous nous arrêterons seulement aux objections qui nous paraissent dignes d'être réfutées. On a dit: la capacité est rare, donc le gouvernement du nombre ne sera autre que le gouvernement de la médiocrité. Une fois que les médiocres ont voix délibérative, comme ils forment la majorité, ils neutralisent, dans les assemblées et dans les conseils, l'action salutaire des capables. Il est donc bien plus logique, pour avoir une direction supérieure, de choisir les plus intelligents et de s'en référer à eux pour la conduite des affaires .
Ce raisonnement semble rempli de sagesse. Seulement, il faut se demander si, avant le suffrage universel, les sociétés étaient nécessairement gouvernées par des capacités. Etait-ce aux temps de la monarchie absolue, où le gouvernement des peuples dépendait des hasards de l'hérédité, laquelle, régulièrement, faisait succéder à un souverain capable une demi-douzaine de
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vicieux ou d'imbéciles? On nous dira: si le prince était nul, le ministre pouvait être intelligent. A moins -que ledit imbécile ne choisît de préférence un ministre intrigant favorisant ses plaisirs royaux.
Serait-ce davantage à l'époque où le suffrage censitaire était en vigueur ? Le paiement de trois cents francs d'impôt, même de deux cents, tenait alors lieu de brevet de capacité. Tout homme intelligent et instruit ne pouvant satisfaire à cette condition était éliminé. Du reste, le gouvernement n'aimait pas les capacités, et il en a donné la preuve en 1848. La réforme ne demandait point le suffrage universel, mais simplement l'adjonction des capacités. Le gouvernement refusa et tomba.
On a dit encore : la politique est la plus vaste et la plus grande de toutes les sciences ; et comme la plupart des hommes sont absorbés par les préoccupations de pourvoir à l'existence et de satisfaire aux exigences de leur profession, ils n'ont pas le loisir de l'étudier et de l'approfondir. D'ailleurs, tous i''y sont point aptes, de même que tous ne peuvent être mathématiciens, chimistes, jurisconsultes, etc. , etc.
Il est donc nécessaire qu'un corps spécial soit affecté à ce travail.
Ici, il y a méprise et confusion. H faut bien nous entendre sur la portée du mot : science.
Oui. sans doute, la politique est une science, bien que, jusqu'à présent, nous n'ayons rien vu de semblable en elle, car toute science, et même tout art, s'appuie sur des principes fixes et invariables ; tandis que les hommes politiques se sont fait, en tout temps, gloire et honneur de n'en point avoir.
La politique diffère de toutes les autres sciences en ce qu'elle ne peut être traitée à part et qu'elle ne donne
pas lieu à une étude spéciale et exclusive : elle est éminemment générale. J'entends ici le terme dans son acception la plus étendue, parce que non seulement elle comprend tous les éléments idéaux et positifs d'une nation et de l'humanité, mais surtout parce qu'elle est commune à tous les hommes; elle est immanente.
Ainsi, lorsque l'illustre Aristote dit : «L'homme est un animal politique, » il signale, par cette seule qualité» le caractère spécifique qui distingue l'humanité de toutes les autres espèces.
La politique, ressortant de la sociabilité, est la condition indispensable de l'entier développement des individus qui la composent, lesquels ne peuvent l'acquérir que lorsque l'existence de chacun d'eux s'elïectue sous le double mode individuel et collectif. C'est ce qui fait que cette faculté politique, comme tous lesinstincts constitutifs de l'humanité, est présente dans chacun de nous à des degrés différents ainsi que la pensée ; les uns pensent plus que les autres, tous, néanmoins, pensent.
Celui qui est indifférent à la politique ne remplit passa destinée.
La politique est donc en complète contradiction avec elle-même lorsqu'elle se laisse représenter par une fraction, elle qui a son origine dans la totalité et l'universalité des peuples. N'est-il pas absolument illogique que les masses ne figurent que l'intérêt privé, tandis qu'une faible minorité, dile politique, figure lesintérêts publics ?
Les conducteurs des peuples, pour légitimer leur domination, Ji'ont rien trouvé de mieux que de recourir à une analogie fallacieuse.
Dans l'antiquité déjà, un certain Menenius Agrippa, habile farceur, bien que sénateur romain, s'amusa^.
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pour calmer le peuple en rébellion, à lui débiter l'apologue: les Membres et V Estomac. Vous le connaissez. Le bon La Fontaine Ta vulgarisé et en a fait une fable qui n'est qu'une flagornerie a l'adresse de la royauté. Les membres révoltés, c'est le peuple; re.^tomac, c'est le pouvoir. Celui-ci, privé désormais d'alimentation, de nutrition, d'assimilation, est incapable de remplir son offlce et de reporter les forces acquises dans l'ensemble de l'organisme; il se débilite, et en même temps les membres tombent dans la langueur et maudissent trup tard leur insurrection insolite. Telle est la morale.
Que Ton compare un pouvoir à l'estomac, l'image peut être exacte ; tant de monarchies, d'empires, d'aristocraties ont dévoré et englouti des peuples et des pays qu'il n'y a pas à réclamer si on les appelle des gargantuas.
Mais qu'on ait l'aplomb de conclure que plus le pouvoir consomme, plus le corps social s'en trouve bien, la plaisanterie est mauvaise.
Cette analogie est radicalement fausse. C'est une image spécieuse propre à ne tromper que les sols. Et il est tout aussi inexact de comparer, de nos jours, la société à un mécanisme, et chacun de ses membres à un rouage spécial destiné à remplir une fonction déterminée, le tout ncevant l'impulsion du moteur principal. Ce moteur, en société, est l'homme d'État, le diplomate. Malheureusement, toutes ces analogies, ces comparaisons pèchent par la base. Assimiler les individus aux rouages d'une mécanique ne vaut pas mieux que de les assimiler aux membres et aux organes du corps humain. Ni les uns, ni les autres, nous ne sommes des rouages d'une même machine, mais bien une machine entière, complète, ayant son moteur en soi et son prin- <îipe de direction.
Nous le répétons, chez les individus, l'aptitude politique n'est jamais absente, elle ne diffère que dans le degré. C'est en exerçant cette aptitude, comme nous le disions plus haut, qu'on en connaît l'étendue et qu'on en mesure la limite. Qui donc se -chargera de faire cette distribution ries fonctions? Qui donc pourra dire : tu feras ceci, lu feras cela, avant d'avoir soumis les gens à l'épreuve?
Celte classification arbitraire de l'humanité en cerveaux dirigeants et en cerveaux dirigés est outrecuidante et funeste. J'insiste sur ce point parce qu'il est essentiel. A l'heure présente, nous sommes menacés d'un danger.
Certains savants, M. Renan est du nombre, voudraient reconstituer, au nom de la science, l'arbitraire social qui, jadis, a été établi au nom de la foi et qui consiste dans l'absorption d'une nation par certaines individualités puissantes. En religion, on fait valoir la volonté divine ; en science, la prépondérance cérébrale. Là est Ja seule différence, il y a donc lieu de se défier. Heureusement que l'étude de la nature ne ratifie pas le moins du monde cette théorie.
Notre idéal est absolument contraire. Nous nous opposons de toutes nos forces à ce qu'une collectivité s'annihile dans une unité chimérique et que desmillions de volontés abdicjueut au profil d'une seule; nous voulons Textension et le perfectionnement indéfini de chaque individu ; nous voulons que chacun, par l'éducation, par les conditions de son milieu, parvienne au summum de lui-même, et que tous, indépendants, libres, autonomes, se réunissent,, volontairement, sous la loi de la solidarité pour accomplir l'œuvre commune.
Qu'on le sache bien, il n'est pas d'individualité assez
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puissante, assez vaste pour vivre de toute la vie d'un peuple. Elle peut s'eu pénétrer, s'en assimiler quelque chose, en être une des plus glorieuses expressions, mais quant à la contenir et la résumer, jamais. Il n'est pas de conscience particulière qui puisse se substituer à la conscience nationale. Dès que la pensée de l'homme d'État ne puise pas à cette source vive, à cet arsenal de toutes les sèves, de toutes les énergies, le pays décline • et périclite.
Voyons dans l'histoire les hommes politiques les plus réputés, il n'en est pas qui n'ait péché par ce côté fondamental et qui ne se soit égaré en violant l'opinion publique. Je passerai sous silence les politiques célèbres qui ont précédé la Révolution ; ils appartiennent à un ordre d'idées si dilTérentes des nôtres qu'il n'y a pas lieu de nous y arrêter.
Examinons plutôt nos sommités contemporaines : M. Guizot, M. Thiers. On a vu rarement deux hommes aussi bien doués. Est-ce le talent, l'éloquence, l'érudition, l'esprit qui manquaient à M. Guizot? Non certes ; il était grand écrivain, grand orateur, de l'aveu même de ses ennemis. Qu'a t il fait ? Il a fait une politique personnelle, une politic[ue en dehors de la nation ; il s'est fié à ses seules forces et a déclaré aveugle le pays qui ne voyait pas comme lui ; il a échoué misérablement.
M. Thiers n'avait pas moins de mérile que M. Guizot. Lui aussi était historien et avait des qualités oratoires ; lui aussi se trompa beaucoup trop souvent dans le cours de sa carrière politique. On pourrait faire un long chapelet de ses erreurs, l'ne entre autres, et dont nous ressentons encore, aujourd'hui, les conséquences, sur la loi de l'enseignement de 1850, la loi Falloux, qu'il vota avec les cléricaux, en haine de la République. Lorsqu'à la lin de sa vie.
M. Thiers, appelé aux affaires, se contenta, par une inspiration soudaine, de suivre le courant et de le diriger, cette dernière évolution lui valut un dénouement glorieux.
Voyons ce M. de Bismarck, si redouté des cours étrangères. On ne peut lui nier une tête fortement organisée. Il veut faire l'unité allemande sans se soucier des convenances du peuple allemand et sans prendre garde à l'hétérogénéité des races qui le composent. Pour lui, comme pour la religion, le peuple n'existe pas. C'est tout au plus un instrument propre à exécuter le plan conçu sous son crâne. Il entend le pro-, téger juste assez pour qu'il puisse payer les impôts et servir. C'était l'avis de Richelieu : « On doit, disait il, laisser quelque chose au peuple, parce qu'il faut qu'il paie et qu'il sente ainsi sa servitude. »
M. de Bismarck rêve une grandeur et une prospérité de la patrie allemande en dehors de la prospérité du peuple allemand. Pour réaliser son projet, il a commencé, pendant des années, à convertir toutes les forces productives de son pays en agents destructifs, et a nécessairement ruiné l'industrie et le commerce. Il comptait se rattraper en France. En eiïet, il nous a pris deux de nos plus riches provinces et cinq milliards. Eh bien, à quoi a t-il abouti ? au développement du socialisme et à celui de l'émigration.
M. de Bismarck est hanté par un esprit fatal. Il est obsédé par la vision d'un empire universel. Beaucoup d'autres, dans l'histoire, ont été travaillés par cette maladie. Aucun n'en a réchappé. Les tentatives d'empires universels ont été promptementsuivies dedémembreraents. Démembrement de l'Empire macédonien, fondé par Alexandre; démembrement de TEmpire des Romains; démembrement de l'empire de Charlemagne. Charles-Quint atteint à son tour de cette même épidé-
mie, lui qui, cependant, pouvait se vanter de voir se lever et se coucher le soleil sur ses États, meurt découragé dans un couvent. Son fils, Philippe 11, le trop fameux brûleur d'hommes, ce démon du midi, veut aussi asservir le monde; et malgré les mines du Pérou, son rêve s'écroule dans une banqueroute.
Napoléon P' qui, certes, dépasse en génie tous ceuxlà, entrevit, lui aussi, la possibilité de reconstituer un empire universel ; et pour atteindre à ces fins, il commença par distribuer divers troiies européens aux membres de sa famille; tandis que l'inconstante fortune, avec Waterloo, lui préparait Sainte-Hélène.
Or, M. de Bismarck, ne profitant pas de l'expérience historique, cherche à faire de la Russie sa tributaire, de la Chine son alliée; il fait des avances à la Pologne, à la Hongrie, etc. 11 sème ses promesses qu'il paiera en monnaie de singe. Sans être prophète, je déclare que M. de Bismarck court à son effondrement.
Voilà donc les brillants résultats obtenus par ces grands génies politiciens ! Et encore, faites attention que nous ne nous sommes adressés ici qu'aux natures de première catégorie, de premier choix. Que dironsnous des autres ?
Nous avons pourtant des diplomaties où l'on enseigne la gymnastique politique; l'exercice de la bascule y est fortement recomman-^é. Ces écoles de dressage apprennent à ceux qui y entrent à brouiller les notions du juste et de l'injuste. Le plus souvent, il en sort des fruits secs, des nullités prétentieuses, des médiocrités fastueuses qui vont encombrer les cours étrangères et étaler, dans les réceptions officielles, leurs boutonnières surchargées et leurs cerveaux vides. Cette gent compromet et gâte souvent les rapports extérieurs par son ignorance crasse des milieux où elle se trouve, par sa suffisance et son insupportable
vanité. C'est une inutilité coûteuse qui a plus souvent dérangé nos affaires qu'elle ne les a servies. Quand lesdiplomates entrent en travail, je suis dans les transes Pour rendre des services en politique, il suffît d'avoir du cœur, de l'esprit et du patriotisme. Les Francklin et les Wasiiington, qui ont été de grands citoyens d'habiles négociateurs à l'occasion, et qui ont fondé la République américaine, n'avaient point fait d'études dans les diplomaties, ce qui ne les empêcha pas d'établir le régime de la liberté et de la justice.
Ce n'est ni dans les cours, ni dans le silence du cabinet qu'on acquiert le sens politique; c'est en vivant au milieu de la nation, en connaissant ses besoins et ses aspirations élevées. Les peuples ont l'intuition de leur avenir et le génie de leur destinée.
Je le répète, si l'homme politique ne reçoit pas la lumière du foyer social, il s'engage dans des théories et dans des systèmes créés par son orgueil, et qui n'ont aucun rapport avec la situation réelle. La multitude» au contraire, lui livre la matière première; c'est à lui de la combiner et d'en faire sortir une œuvre profitable à chacun et à tous.
C'est à tort que l'on dit que le progrès n^est lent que parce que les masses ne sont pas préparées à le recevoir. Cela est inexact. Jamais un peuple n'est ni stationnaire, ni réactionnaire; il n'est point assez satisfait . de son sort pour ne point désirer l'améliorer par des changements et des réformes. Les vrais stationnaires et les réactionnaires sont les corps établis et les classes dirigeantes. Se trouvant bien à leurs places, ils craignent que tout mouvement en avant ne vienne les déranger. Ce sont donc les conducteurs des peuples qui paralysent l'élan de ces derniers, loin de le stimuler.
Jetons un coup d œil sur l'ensemble européen. Que
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se passe-t-il et où en est la politique ? LMnanité des travaux et des résultais nous montre Icombien elle est tombée bas.
Les peuples marchent quand même ; les sciences progressent ; elle seule ne bouge pas. A ceux qui lui crient : « Avance », elle ne répond pas lenonpossumus ultramontain, mais le non tolumus. Elle est aujourd'hui ce qu'elle était il y a trois cents ans. Les milieux sont changés, peu lui importe : elle est comme la religion, elle est au-dessous du besoin des esprits, en dépit du droit individuel, du droit national, de l'autonomie, de la solidarité qui sont dans tous les cœurs et dans tous les écrits.
La politique, cette science déclarée la plus grande des sciences, a pour unique représentant une sixaine de têtes officielles — et je crois que j'en exagère le nombre — qui s'imaginent très sérieusement être providentiellement construites pour conduire à elles seules les intérêts de l'univers. Ainsi les immenses questions de rapports internationaux, dé destinées des races, des peuples et de la civilisation deviennent le monopole de ces cerveaux soi disant transcendants. Eux seuils s'arrogent le droit de gouverner le monde sans daigner le consulter. Le champ de leurs investigations se borne à eux-mêmes ; l'objet de leurs études est euxmêmes ; ils s''épient, se guettent, se mentent, se trompent réciproquement; ils adhèrent aux spoliations les plus criantes, les plus monstrueuses ; ils prennent des décisions qu'ils érigent en dogmes. Et quand l'opinion, publique ne les ratifie pas, ils la considèrent comme une rebelle et la traitent comme telle. Ils dissolvent les assemblées parlementaires, entreprennent une croisade contre la liberté et poursuivent leur œuvre de rétrogradation.
Mais qui donc les autorise, les consacre? La naïveté^
la crédulité publique. Celto crédulité provient d'une certaine disposition à l'admiration, à l'engouement et aussi à une assez forte dose de paresse qui aime à se démettre des droits quand ils impliquent trop de devoirs.
C'est pour ces motifs qu'un pays donne aveuglément sa confiance à quelques retentissantes pei'sonnalités ayant fait preuve de qualités brillantes, et qu'il est naturellement porté à leur prêter toutes les autres. C'est là une grande erreur. L'essor exag^^ré de certaines facultés nuit souvent au développement de certaines autres moins apparentes mais plus substantielles.
Ce n'est pas que nous contestions le profit et l'avantage qu'une nation peut tirer de ces ric&es et exubérantes natures.
Ce sont d'admirables instruments de propagande et de persuasion. Plusieurs arrivent à point pour dégager une vérité qui était à l'état vague et obscur dans les âmes ; quelques-uns viennent à propos pour aider à opérer des réformes. Mais ces beaux résultats ne seront obtenus que si ces êtres, si favorablement doués, ne cessent de prêter une oreille attentive aux vuMjx de leurs nations, et ne se détachent jamais de ce centre de vie ; et que si les nations, elles-mêmes, continuent à exercer leur contrôle. Sans quoi ces dons merveilleux tournent au rebours. Puis, il v a encore à faire observer qu'une société ne vit pas seulement d'exceptions.
Je dirai même que ce régime d'exceptions présente plus d'un danger, et amène une série de hauts et de bas des plus préjudiciables.
Quand l'homme d'État hors ligne meurt, suivant la loi naturelle, tout le pays qu'il conduisait est aux abois ; tous s'étant reposés sur un seul, tombent
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dans la stupeur quand celui-ci disparaît. Les espritsn'étaot pas préparés de longue date, se sentent incompétents, troublés, bouleversés ; il faut nonobstant pourvoir à un remplaçant, quitte à se tromper du tout au tout dans ce choix subit.
Non ; la marche d'une nation s'accommode mal d'un état semblable, il lui faut des conditions plus stables, plus permanentes. Il y a entre les deux extrêmes de l'intelligence, entre les sommets et les bas fonds, une partie intermédiaire qui représente la trame, le tissu solide d'une société, c'est-à dire la somme de bon sens et d'esprit positif d'une nation. C'est là et non ailleurs que se forme l'opinion publique, suffisamment éclairée et résolue pour opposer une résistance légale à tout envahisseur de pouvoir. C'est elle seule qui donne des garanties à un pays ; c'est donc là qu'il faut projeter la lumière. L'avenir d'un pays n'a de réelle sécurité qu'en s'appuyant sur la pensée nationale. Je sais bien que les adversaires du suffrage universel nous jettent à la face la faute de 1848 et l'avènement d'un Bonaparte au pouvoir. En toute sincérité, le suffrage universel en est-il réellement responsable, et le suffrage censitaire eût-il fait mieux? Nous voyons d'abord la capitale donner une majorité écrasante à l'intrigant et au charlatan de Strasbourg. La bourgeoisie n'est-elle pour rien dans ce mécompte ? de grands publicistes n'ont-ils pas entrepris une campagne mémorable en faveur du héros qui devait nous mener à Sedan ? témoin Emile de Girardin. Qui s'est donc le plus fourvoyé ? Est-ce la classe lettrée ou la classe illettrée? Qui pourrait le dire ? Du reste, le suffrage universel n'a pas tardé à se remettre en selle et à se réhabiliter. Quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, un peuple peut se tromper temporairement, mais jamais définitivement. Un peu-
pie ne s'acharne pas systématiquement à une erreur. Dès qu'on lui démontre la vérité, dès qu'il la voit luire dans une parole claire, désintéressée, il Tadopte et rejette le faux. L'amour- propre personnel, il ne peut le connaître ; de plus, il se renouvelle, se rajeunit sans cesse par l'introduction continue d'éléments nouveaux.
Au contraire, dans les individus et dans les groupes, Topinion adoptée répond à une certaine disposition de l'esprit et du caractère qui fait partie intégrante de l'individu ; elle devient alors principe, doctrine. Comment, quand on l'a élaborée, travaillée, formulée, publiée, reconnaître publiquement qu'on a fait fausse route, comment abjurer tout son passé ? Il y a là un sacrifice trop pénible de l'orgueil. On persiste dans l'entêtement jusqu'à l'endurcissement. La vieille fable de Pharaon est toujours vraie.
Une nation libre ne tombe jamais dans ce traverslà.
Le suffrage universel ne laisse pas de place à l'esprit de coterie ; il sait aussi la part qu'on doit faire aux intérêts locaux ; i'égoïsme n'ose s'affirmer et se faire jour. Là, tous les intérêts marchent de front et s'équilibrent ; ils ne peuvent rien revendiquer qu'à un même titre: la justice et le droit. Au contraire, lorsque le suffrage est restreint, qu'il est la prérogative d'une seule classe, tous ceux qui en sont investis peuvent se liguer et exploiter le plus grand nombre.
Le suffrage universel est donc conforme à la loi naturelle et à la loi rationnelle.
Présentement, le suffrage universel est admis ; mais cette conquête, consentie à grand regret par les réactionnaires de toute espèce et sur laquelle on revient sans cesse, n'a été obtenue qu'à moitié. De même qu'on trouvait qu'une fraction représentait une nation,
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de même on a trouvé qu'un sexe représentait l'hcmanité. Suivant des traditions qui rappellent trop leur origine masculine, la femme n'a jamais été qu'un duplicata affaibli de l'homme, un être complémentaire.
Je m'adresse à des gens trop instruits pour être obligée de leur faire observer qu'un complément n'est pas égal à la somme qu'il parfait. Etre complémentaire, c'est être inférieur. Le signe d'infériorité, en humanité, est la prédominance du cœur sur la raison. Donc, avoir du cœur est une mauvaise note. Or, comme les politiciens ont déclaré quela politique est une science de raisonnement, ils ont conclu que la femme devait en être bannie.
II est vrai qu'il y a bien eu de grands politiques parmi ies - femmes, l'histoire nous le montre. Sans doute, noas dit-on, mais on ne modifie pas les lois pour des exceptions. En thèse générale, que feraient les femmes dans la politique? Elles y introduiraient le sentimentalisme, l'impressionnabilité, le sensibilisme ■énervant, débilitant, qui no sont point le fait des diplomaties.
Voici donc qui est bien convenu, arrêté : le cœur est un obstacle à toute bonne politique. Napoléon I^^ n'a-til pas dit : « Le cœur de l'homme d'État doit être dans sa tête »? Il est vrai qu'il n'a pas toujours eu lieu de se réjouir de l'application qui a été faite de cette maxime ; il en a subi, à son tour, les inconvénients. Cela aurait du être une leçon pour ses successeurs. Mais c'est le cas de s'écrier : Jupiter dementat...
Pour l'homme politique, c'est faire preuve de caractère que de subordonner le cœur à la raison. Encore, ici, faudrait-il savoir de quelle raison il s'agit. La raison, cette faculté directrice, n'élimine pas le'' cœur, elle l'éclairé et le guide. Autre est la raison d'État : cette raison-là est entièrement opposée à la raison. Il est à
remarquer qu'on revêt du beau nom de raison une foule de calculs égoïstes, ambitieux, cupides, qui ne sont que des infractions à la justice, à la morale, à la saine raison.
Vous voulez, dites- vous, une politique rationnelle, rien de mieux ; mais elle ne sera rationnelle qu'autant qu'elle tiendra compte de la nature des êtres qu'elle dirige. Eliminer le sentiment dans la politique, c'est laisser de côté la moitié de la personne humaine ; c'est jeter dehors la force impulsive et déterminalive de ses actes. Aussi n'avons-nous pas lieu de nous étonner quand nous voyons qu'aucun de ces systèmes politiques n'a été viable ; aucun, quel que soit le génie de son chef, n'a résisté à l'action du temps ; parce que tous, sans exception, ont violenté la nature humaine dans ses aspirations les plus intimes, les plus impérieuses, les plus légitimes; toutes ces politiques ont été anormales.
Il est impossible, entendez-le-bien, de faire la séparation du sentiment et de la raison : les deux tiennent ensemble et forment le moi moral.
Qui donc pourrait dire que les grands principes fondamentaux sur lesquels se base notre conscience, et qui sont comme la mesure sur laquelle nous ajustons tous nos actes et qui nous en font connaître la valeur, procèdent plus de la raison que du sentiment? Nul ne peut contester que la notion de justice et de droit ne vienne autant du cœur que de la tête. La vue d'un intérêt légitime blessé, d'une iniquité commise excite notre indignation.
Qu'est-ce que l'indignation ? une impression, une sensation profonde qui vient vibrer dans le cerveau ; ce qui n'empêche pas que C3 ne soit la sensation, l'impression qui ait donné l'impulsion première. Juvénal s'est écrié : Facit indignatio versum. Ce qui
veut dire que l'indignation, sentiment spontané, violent, trouve immédiatement l'expression qui peut la traduire. Plus tard, Quintilien écrit : Peclus est quod disertum facit. C est l'âme qui fait l'éloquence. Vauvenargues a exprimé, avec bonheur, la môme idée en français : Les grandes pensées mennent du cœur.
C'est qu'en elïet le cœur est l'agent principal de la vie ; c'est à ce foyer que le sang vient se raviver et se refaire pour parcourir ensuite tout l'appareil circulatoire. Donc, quand il a reçu une secousse, le sang arrive au cerveau plus, riche, plus généreux, plus impétueux ; il lui communique la chaleur, l'enthousiasme, l'inspiration. Loin d'élaguer le sentiment et de n'en point tenir compte quand il s'agit de penser et d'agir en grand, c'est le contraire qu'il faut s'appliquer à faire.
C'est ainsi qu'il est des gens qui ont fait de la politique d'un cœur léger. On sait où elle nous a cor*duits.
Et c'est justement, mesdames, parce que la corde sensible vibre en nous, que je voudrais qu'on vous mmisçàt dans tout et partout pour combattre un égoïsme invétéré et un individualisme envahissant ; car vous savez bien que si le sentiment, qui n'est, ici, que le respect et l'amour de ses semblables, est considéré comme un conseiller inopportun en politique, il est de même un objet de suspicion dans tous les agencements en sous-ordre.
Nous étant bien expliquée sur la valeur du sentiment et la grandeur du rôle qu'il doit jouer dans le monde, nous répétons qu'étant l'ûme de la vie privée, il doit également l'être de la vie publique.
Pressés dans leurs derniers retranchements, nos -contradicteurs prétendent qu'ils n'entendent point
faire fi du sentiment , que nous leur prétons des intentions qui ne sont pas les leurs ; qu'ils tiennent le sentiment en grande estime, mais que la faiblesse cérébrale de la femme la porte à s'y livrer sans mesure, et à le pousser à outrance. C'est ainsi que, malgré les progrès de la science, la plupart continuent à rester attachées à la superstition et qu'elles subissent encore l'action de l'Église, laquelle s'adresse spécialement à leur imagination, à leur cœur et à leur ignorance. En un mot, la femme, disent-ils, est cléricale; elle est, conséquemment, réactionnaire et combat avec nos ennemis. La prudence la plus élémentaire nous conseille de ne pas la faire intervenir dans la politique, car si nous avions le malheur d'élargir la sphère de son activité, la société irait en arrière.
Pourquoi donc alors la société n'a-t-elle pas donné à la femme, comme à l'homme, une somme égale de lumière? On dirait vraiment que le cléricalisme est d'importation féminine.
Qui donc a introduit le prêtre dans la politique ? Qui donc l'a fait électeur, député, sénateur, si ce n'est une Constitution rédigée par des hommes? Qui donc a laissé le sacerdoce envahir le domaine de l'enseignement, si ce n'est une loi promulguée par des hommes?
Quoi ! les femmes, en politique, gâteraient tout ? Hélas ! il me semble qu'en ce sens les choses sont bien avancées !
On nous dit aujourd'hui : Nous voulons prendre une autre voie, et si les femmes étaient éieotrices, elles fourniraient un appoint considérable à la réaction. Je ferai observer, ici, qu'on applique à tort l'état d'esprit d'une certaine catégorie de femmes du monde à toutes les autres. 11 y a lieu de distinguer.
La femme mondaine est loin de représenter la totalité des femmes. Ce sont les oisives, les désœuvrées de
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la vie factice qui, mises à la retraite pour les succès de salon, se rabattent sur les succès d'Église. Mais les femmes laborieuses, travailleuses, les institutrices, les professeurs, les commerçantes, les ouvrières qui luttent pour l'existence, qui vivent dans le contact permanent du monde réel qui pense, qui agit et qui produit, i>e sont pas des réactionnaires ni des cléricales; elles souffrent trop de l'état présent pour cela. La femme n'est pas réactionnaire par 'nature ; quand elle le devient, c'est par détournement.
Cela est si vrai que, dans cette vieille légende d« l'Eden, si mal interprétée, la femme, Eve, a pris l'initiative du progrès. A quelle tentation succombe-t-elle? A-celle de savoir et de connaître. Elle cède à la curiosité scientifique. Bienheureuse curiosité, curiosité salutaire! Sans elle, que serions-nous aujourd'hui? Tout bien réfléchi, nous devons à cette femme prototype beaucoup plus de remercîments que de reproches.
Ce caractère s'est transmis, en dépit des vicissitudes, dans tous les grands mouvements de l'humanité et de l'histoire. Vous avez vu les femmes apporter le contingent de leur géjiie, de leur courage, de leur dévouement ; dévouement qu'elles ont poussé même jusqu'au sacrifice de leur vie. Seulement, à la longue, elles ont dû se refroidir ; car si on les a admises à participer à la peine, en revanche, on les a exclues quand il s'agissait de la gloire.
Beaucoup se sont retirées, peu encouragées qu'elles étaient.
La politique du suffrage universel est donc la clé de voûte de toute société soucieuse du progrès. Si elle n'a pas donné tous les résultats qu'on en espérait, c'est que le suffrage universel, amputé d'une moitié, n'a jusqu'ici fonctionné que sur un pied et en boitant.
laissant sans emploi une grande partie de ses forces, en ayant refusé la femme comme auxiliaire.
Il se heurte, à tout instant, à une foule de difficultés qu'il s'est créées lui-même : il ne parvient pas à l'enfant; et celui-ci manque d'éducation civique, car cette éducation doit se donner de bonne heure. Il y a là retard, dommage et déficit. Dans les circonstances exceptionnelles où nous sommes, en train de réorganiser le pays par le régime démocratique, nous avons besoin du concours de toutes nos forces ; nous devons attirer à nous toutes les activités, toutes les influences sans en omettre aucune. Il ne s'agit point seulement de l'avènement d'une classe aux affaires, mais bien de tout un peuple. Donc, il faut que la vie politique circule dans tous les rangs, dans tous les membres de la société sans distinction de fortune, de position et de sexe.
Et, chose curieuse, cette tendance n'est pas seulement particulière à la France, nous la rencontrons chez tous les peuples. Tous se préparent à se renouveler. Cette préparation est le suffrage universel ; ce qui ne revient pas à dire que tous les peuples l'aient à la base de leur constitution, mais que le suffrage universel a des manifestations possibles ailleurs que sur le terrain politique. Le suffrage universel, dans toute l'intégrité du mot, a un mandat, une mission ; son but à atteindre est l'harmonie, c'est à-dire la concordance des sentiments et des intérêts. Il s'applique donc instinctivement en dehors du domaine politique.
Observons que la multiplicité des congrès qui ont eu lieu pendant l'Exposition de 1878 (et la série n'en est pas encore épuisée),'a mis en relief le besoin qu'ont les peuples de communiquer entre eux, de se consulter, de s'entretenir sans intermédiaire de ce qui les concerne réciproquement.
Cette heureuse inspiration de réunir en un seul faisceau toutes les lumières éparses pour en faire jaillir plus de clarté, ce désir d'arriver à l'assentiment commun, au consentement unanime, Mi'est-il pas une afûrmation imposante du suffrage universel ?
L'humanité, en prenant de plus en plus connais - j
sance d'elle-même, commence à avoir conscience de ses destinées ; elle aperçoit que les conditions du développement moral et intégral des individus et des ,
nations, c'est la paix. Elle acquiert la conviction que J
ses chefs, ses maîtres l'ont menée à contresens et l'ont î
fourvoyée à leur profit.
De là la tendance générale des peuples à se donner la main au-dessus de l'action des diplomates qui leur a été à tous plus nuisible que favorable. Ils constatent enfin qu'il leur est plus profitable et plus moral aussi '
d'échanger des idées, des sentiments, des découvertes, des produits, que des balles et des obus ; ils se rendent compte qu'une seule guerre détruit, en un instant, des siècles de civilisation. Malgré les eiïorts des gouver- \
nants pour fomenter et susciter les haines, l'humanité, j
plus éclairée, reprend ses droits. C'est alors que le !
suffrage universel qui émet aujourd'hui ses opinions dans tout ordre d'idées, représente le sentiment public. Or, l'intérêt général n'est jamais pour la guerre ; il n'y a que l'intérêt personnel particulier à qui elle puisse être avantageuse.
Vous entendez bien que nous ne voulons pas une paix quand même, une paix au détriment de l'honneur. Dès que le droit est menacé, ou qu'une cause légitime est lésée, s'il ne reste comme moyen de réparation que la guerre, il n'y a pas à hésiter, il faut la faire, mais eu la considérant, au préalable, comme une extrémité dernière. C'est dans cette propagande de la paix que la femme a son rôle tout tracé.
Certains craif^oenl que, ?i la guerre disparait, il n'y ait abaissement des caractères, affaissement des énergies, diminution des forces. La guerre, dit-on, fortifie les âmes, elle est moralisatrice ; elle apprend à se priver, à se dévouer, à se sacrifier ; sans elle, adieu les traits d'héroïsme, les raàles vertus, les vertus guerrières.
Ces plaintes n'ont rien de sérieux. Jamais la guerre n'a été et ne sera moralisatrice. Nous l'avons dit tout à l'heure, sa cause peut être loyale, légitime, mais, en fait, elle reste immorale. Elle lâche la bride à tous les instincts violents. Le soldat ne peut accomplir sa tâche que grisé par la poudre et par le sang ; lui-même est contraint de se faire, par obéissance, l'instrument d'actes odieux. Il n'est pas de guerre, si sacrée qu'elle soit, qui ne renferme des épisodes sauvages et monstrueux.
11 est banal de répéter que la guerre et la paix armée sont les obstacles de tout réel progrès. Or, l'élimination de la femme du suffrage universel est nécessairement la prolongation de l'esprit belliqueux.
Aujourd'hui, la guerre est un anachronisme : l'essor do la civilisation, ses perfectionnements exigent l'expansion générale de la sociabilité. Par quelle aberration les peuples les plus avancés continuent- ils à se délier les uns des autres et à s'entretuerau besoin? Ce que nous possédons de la terre n'est relativement rien en comparaison de ce qui reste à exploiter. X'est-il pas logique, la science nous fournissant les moyens de communications rapides et la possibilité des échanges, (|ue les peuples les plus avancés s'uniss^'ut et combinent leurs elïorts pour entreprendre cette conquête des régions lointaines et inexplorées, et y accomplir la grande œuvre d'utilisation et de civilisation supérieure ? Il y aura là assez de difficultés à aplanir, d'Qbstacles à vaincre et de dangers à courir pour salis-
faire les courages Ies plus intrépides et les âmes les mieux trempées.
Mais ce plan grandiose ne pourra se réaliser qu'avec le concours inlégral des deux facteurs de l'ImmaiMté. Tant que l'exiiression du suffrage universel ne sera qu'un euphémisme déguisant la suppression de la moitié d'une uation dans le consentement public, les décisions des assemblccset des conseils n'auront qu'un sens incomplet. Et d'ailleurs, à quoi sert de lutter lorsque l'extension du sulTrage universel jusqu'aux femmes s'impose? Car, indépendamment des raisons que je viens d'éaumérer, il en est une autre encore plus forte et plus décisive : c'est que, quelque précaution que prenne l'omnipotence masculine, elle ne peut se dérober â l'inlluence féjnininc; une longue file de siècles nous eu fournit le témoignage. 11 y a entre les deux sexes di3s rapports d'une nature si intime, si fascinatricc, que les plus virils de caractère et de volonté ne peuvent s'y soustraire. Del'Orîent à l'Occident et de rOiîcident à l'Orient, les femmes ont toujours pesé d'uii grands poids sur les évéuemenls publics, qu'elles aient l'air d'y être indifférentes ou intéressées. Le plus sage est donc de les mettre â Tême d'acquérir les connaissances indispensables en celte matière, connaissances qui, jointes à leurs dons naturels, les rendront capables d'apporter un complément, puisque complément il y a, sans lequel la somme des efforts nationaux serait imparfaite et iuféconde.