TENMI SALLE LÉVIS, LE 10 AVRIL
l>»%/\^»^^/V»^VW«
Président d'honneur- : M. Victor Schoelchbr, séwafetir.
Président : M. le docteur Thulié, ancien président du Conseil municipal de Paris, réélu président du Conseil municipal, le 1^' mai 1880.
Orateurs inscrits :
Mme Joséphine Butler, de Liverpool ;
Mme Venluri, née Ashurt;
Mlle Maria Deraismes ;
M. Aimé Humbert, de Neufchâtel (Suisse), ancien président du Conseil des EtatsSuisses, ancien ministre plénipotentiaire ;
M. Benjamin Scott, Chamberlain de la cité de Londres ;
M. le docteur Chapman, directeur de la Westminster Revieic ;
M. James Stuart, professeur à l'Université de Cambridge.
M. Yves Gruyot, membre du Conseil municipal de Paris.
M. Auguste Desmoulins, conseiller municipal.
-IË.
Discours de MademoissUe Deraismes
Citoyens, Citoyennes,
La question qui fait Tobjet de cette importante et de cette imposante réunion a été traitée, depuis plusieurs années, sous ses ditTérents aspects ; elle a été examinée, élaborée au point de vue du droit, de la morale, de l'hygiène, de l'économie et de la législation. Permettez qu'à mon tour je vienne la considérer brièvement dans un cadre spécial, c'est-à-dire dans le domaine politique, et en étudier avec vous les eiïets.
Cet ordre de phénomènes est digne de toute votre attention. Il ne s'agit pas seulement, ici, du préjudice dont la femme est victime, de l'indignité dont elle est frappée et qui jaillit sur le sexe féminin tout entier ; mais des ravages que la prostitution opère dans la sphère des intérêts généraux et publics.
Quand nous lisons l'histoire, surtout l'histoire contemporaine, nous sommes étounés, sc*)ndalisés même, que la marche des sociétés soit si lente, que le progrès soit si tardif ; qu'il y ait des arrêts, des reculs, et quelquefois même des éclipses. Quand aux révolutions succèdent, à de si courts intervalles, des réactions et
DANS l'humanité 249
des restaurations, nous en cherclions vainement la cause.
Qu'est-ce que le progrès, pour nous ? C'est l'extension de la liberté, autrement dit, l'extension de la vie ; car c'estpar la liberté quechaque individu peut effectuer son complet développement ; c'est par la liberté que l'humanité parviendra à son écloslon inti!grale et qu'elle pourra répandre sur le monde entier tout ce qu'elle contient de cœur, tout ce qu'elle contient d'intelligence, tout ce qu'elle contient de génie.
La liberté est donc la loi, la condition de noire être. L'idée que nous en avons nous vient d'un sentiment de notre propre valeur ; nous sentons que nous sommes raisonnables, c'est-à-dire capables de porter des jugements, de discerner le vrai du faux, le bien du mal, de prendre des déterminations de proposdélibéré; enfin, nous sentons que nous avons tioire principe de direction en nous-mêmes, et que c'est porter atteinte à notre dignité que de nous l'enlever. Le jour où on ôte la liberté à quelqu'un, on le dépouille de son attribut essentiel et caractéristique, on le range au-dessous de l'humanité.
Toutes les convulsions politiques, tous les grands mouvements populaires n'ont eu pour objet que la défense, ou que la conquête de la liberté. Pourtant, bien que cette liberté nous soit si chère, nous sommes souvent témoins, — c'est ce qui nous navre et provoque en nous des défiances et des décourat^ements, — défaits capables de nous rendre sceptiques sur le cas que nous en faisons, l'ayant.
Nous avons vu des peuples, épris d'un saint amour pour la liberté, combattre pour elle.la conquérir; puis, une fois conquise, que se passet-î! ? Le pieraier moment de surexcita'ion et d'enivrement passé, nous voyons les caraelÈres s'affaisser, les'volontés se déten-
dre ; cette indépendance qui, tout à l'heure, était pour ces peuples le bien le plus précieux, devient tont à coup un fardeau, une sorte de charge qu'ils supportent avec peine; alors, ils retournent peu à peu à leurs vieilles habitudes de subordination, à leur admiration plate. Et, un jour, on n'est pas peu étonné de les voir rappeleravec enthousiasme ceux qu'ils avaient expulsés naguère, ou bien encore reconstruire, sous d'autres noms et avec d'autres individus, l'ordre ancien qu'ils ^venaient de détruire et de renverser.
Enfin, ces peuple?, en possession de la liberté, à un instant donné, on dirait vraiment qu'elle leur brûle lesdoigts, ils vont la remettre à un homme qui est un maître, à la condition que celui-ci voudra bien leur en concéder quelque chose.
Devant ces conséquences réitérées et multiples, des politiciens philosophes ont été en droit de dire : l'homme est indigne de la liberté, il est fait pour être gouverné.
Eh bien, non ! cela n'est pas exact: l'homme est fait pour se gouverner lui-même.
Nous allons donc chercher les causes de cette contradiction et nous les trouverons vite.
Depuis le commencement du monde, depuis destemps immémoriaux, l'humanité évolue sous l'influence de deux facteurs dont les caractères sont opposés : 'homme et la femme, c'est-à-dire la liberté et la servitude, l'élément noble et l'élément vil, celui qui agit et celui qui subit l'action.
Ces deux éléments se transmettent d'individu à individu, de génération à génération, par voie d'hérédité et par l'éducation. Quand ils se combinent, ils se neutralisent ; quelquefois l'un des deux prédomine, et alors, on voit d'un côté l'autocratie, et de l'autre l'aplatissement moi^al de l'être.
DANS l'hu.manitk 251
Et que l'on ne confonde pas ici ; il ne s'agit pas de deux principes antagonistes figurés par deux partis ou par deux classes, mais de deux principes contraires se rencontrant dans une môme conscience, un même esprit, enfin dans cette unité qu'on appelle l'individu. Mais toutes les fois que la liberté est en contact avec la servitude, elle se dénature, elle se décompose, s'annihile, ou bien elle devient privilège, monopole.
Le groupe humain est le prototype de toute hiérarchie arbitraire : on y trouve un maître, une servante, celui qui commande, celle qui obéit. C'est là qu'il faut chercher le berceau, l'origine primitive de toutes les castes, de toutes les classes.
La femme ne s'est jamais appartenu, elle n'a jamais eu la libre disposition d'(^lle-même ; elle a été la propriété du père, la propriété du mari ; à défaut de ceux-ci, la propriété de la famille; celle-ci manquant, «lie devenait la propriété de l'Etat, de la tribu. Elle est même encore, aujourd'hui, dans une certaine^ mesure, un objet sur lequel s'exerce la puissance maritale. Et comme, lorsque le principe d'abaissement est admis, la dégradation n'a plus de limite, la femme en est arrivée à devenir, à l'occasion, la propriété publique : ce qui est le dernier terme de l'opprobre.
La prostitution n'est qu'une forme de l'esclavage. L'esclavage fut une rigueur terrible, injuste à coup sur, mais c'était une mesure générale appliquée à tous les peuples vaincus : les plus fiers despotes, le plus puissant hégémone n'en étaient pointgarantis. Le hasard des batailles pouvait très bien les réduire un jour à orner le char du vainqueur, et à lui servir de marchepied. Eh bien, comme cet esclavage, en somme, menaçait tous les peuples, toutes les classes d'individus sans exception, cet esclavage a dû disparaître, et il a dispa'U; en effet. Mais la prostitution s'est maintenue
parce qu'elle frappait une classe de personnes déjà spoliées par la loi qui ne lui accordait qu'un quart de droit; or, quand on a une part si minime de droit, on est bien près de n'en avoir plus du tout.
Les révolutions politiques et religieuses se sont succédé, la prostitution seule est restée debout. Il y a eu la déclaration des droits de l'homme, fait historique sans précédent ; la prostitution, inflexible comme la nécessité, est demeurée inébranlable. Il est vrai de dire que l'homme n'avait pas compris la femme dans cette déclai-alion, ne la considérant pas comme son égale; sans prendre garde qu'il perpétuait le principe de servitude dans sa descendance, car la femme est mère, génitrice ; et, à ce titre, elle peut transmettre ses caractères à ses rejetons.
L'homme n'a donc pas pensé à cela, et cette prostitution, monument d'ignominie, nargue, par sa persistance, les protestations faites au nom de l'égalité et de la dignité humaine, et marque chaque siècle, chaque époque de son empreinte de fange et de boue.
On me dira : Comment se fait-il que l'homme, si jaloux de son droit et l'ayant proclamé, ait consenti à la violation du droit? Hélas ! il a fait plus que consentir à la violation, ill'a exploitée à son profit. Il a invoqué, à cet effet, une foule d'arguments justificatifs : l'exubérance dynamique, une pléthore de vigueurs qui l'autorise à professer des mœurs libres.
Pour la femme, c'est autre chose ; n'ayant pas la même impétuosité de tempérament, elle n'aurait pas eu la même excuse ; elle doit donc se tenir strictement dans les limites de la légalité.
De deux choses l'une : ou bien l'homme sera perpétuellement déçu dans ses aspirations les pluslégitimes, ou bien la femme transgressera la loi qui la régit. C'est qu'alors la nature s'est trompée, elle est en contradic-
tion avec elle-même, c'est elle qui a commis une énorme bévue ; et voici le monde livré à un conflit sans fin ; ou l'homme devient fou, ou la femme devient coupable ;ou l'homme assassine la femme parce qu'elle lui résiste, ou il la méprise parce qu'elle lui cède. Voilà un dilemme terrible.
Notez bien que cette situation fausse et exceptionnelle est réservée spécialement au genre humain, car rien n'existe de pareil dans les autres espèces où il y a, entre les individus de sexe différent, concordance d'attractions et d'appétits.
Eh bien ! qu'a dit la femme de cette étrange situation ? Hélas î la femme pliée à la subordination, dénuée d'initiative, la femme a accepté l'abjection de ses semblables comme un mal nécessaire dont son sexe devait faire à lui seul les frais. Elle a eu le jugement assez faussé, cette femme — je parle des femmes honnêtes qui croient connaître la morale. —Après cela, c'est l'Eglise qui la leur a enseignée ! Eh bien ! cette femme vertueuse, dis-je, a le jugement tellement faussé qu'elle méprise profondément la prostituée , mais qu'elle estime celui qui s'en sert ; elle a eu le sens moral tellement oblitéré, cette pauvre femme, qu'elle admet parlaitement que celui qui commerce avec la corruption peut n'être pas lui-même corrompu, que celui qui souille n'est pas souillé. Ah ! ce serait là un vrai miracle ! Elle ne s'insurge pas contre ce jugement aussi illogique que monstrueux, qui ^condamne une délinquante à récidiver d'obligation son délit. Vous avez été infâme, je vous condame à l'être toujours. C'est abominable et grotesque !
Ainsi, nous voyons d'une part l'homme confirmant le droit et le violant à son profit ; et de l'autie, la lémme qui accepte cette violation du droit à son détri-
ment. Je me demande quel est l'état des consciences, quel est l'état d'esprit général.
Appesantissez- vous un peu sur ce qu'il doit être. Certes, il n'est pas possible que cette situation morale contradictoire ne se reilète pas dans les divers déparlements de l'organisation sociale, dans l'application de la toi, dans l'esprit des juges, dans les agissements des administrations, dans les rapports politiques du dedans et du dehors ; eî il n'est pas difficile d'en avoir la preuve.
Voyez ce légiste : il vient d'affirmer le droit humain avec toute l'autorité de la compétence ; voyezce tribun: il a soulevé les applaudissements de tout un auditoire en parlant des bienfaits de la liberté ; voyez ce diplomate, cet homme politique ; il a fait valoir le droit des gens, l'autonomie des peuples ; et au sortir du tribunal, au sortir du conseil, au sortir de l'assemblée, ils se rendront secrètement dans des lieux de pestilence, où ils violeront sciemment le droit, la liberté, l'autonomie.
Et, quant à cette multitude, cette masse, qui se précipite vers les urnes électorales pour garantir sou indépendance, pour affirmer son droit, elle voit froidement tous les jours son indépendance et sa dignité outragées dans les personnes de sa caste, de sa famille ; car il faut bien le dire, c'est le peuple qui fournit, en grande partie, le personnel des infâmes maisons.
Eh bien! est-ce que vous vous imaginez, par hasard, que la liberté peut se fonder ainsi ? On parle des rechutes, et l'on s'indigne, l'on se scandalise parce que la liberté fait souvent naufrage ; mais c'est tout naturel, c'est absolument logique. La liberté ne peut que traverser comme un éclair certaines sociétés ; elle ne peut pas séjourner dans les milieux vicieux et malsains. Il faut les purifier si vous voulez fonder le régime de la liberté ; si vous voulez que ce sentiment
DANS l'humamtl 253
s inocule dans les consciences, dans les imrurs, il faut faire place nette ; il faut expurger, nettoyer et balayer toutes ces scories du vieux r<!giine pourri qui n'était que privilèges, mouopoles, c'est-à-dire iniquités.
L'instant est particulièrenieol propice. Il y a ici une femme, une Anglaise, frète de santé, mais forte de ca'ur. M"' lïutler. Elle a pris l'initiative, cette femme, elle a entrepris une croisade contre l'infâme. Kspril posé, calme, elle a parlaitement prévu et compris toutes les difficultés, tous les obstacles ; mais cela ne l'a pas effrayée, ni arrêtée. Elle a groupé autour d'elle quelques personnes dévouées; ce groupe est bientôt devenu une légion. D'AuRleterre elle est allée en Suisse, puis elle est venue en France; et, lu, l'union s'est bientôt faite. Elle a rencontré, par une heureuse coïncidence, un mouvement Aûj-à commencé.
Ainsi, aujourd'hui, nous avons la consolation de voir l'Angleterre et la France, ces deux nations qui ont été autrefois divisées plutôt p'ir leurs gouvernements respectifs que par l'esprit de leurs peuples, fraterniser solidairement sur le terrain du droit, de la justice et de ta liberté.