‹ Ève dans l'humanitéChapitre 21 sur 28 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

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Depuis quelque temps, la presse fait défiler devant nos yeux toute une série d'actes abominables accomplis par des parents sur leurs enfants. C'est de leurs générateurs, de leurs protecteurs naturels que ces infortunés petits êtres sont victimes, eux qui n'ont pas réclamé la vie !

Sans doute, ces faits monstrueux ne sont pas nouveaux. De tous les temps, les types de paràtres et de marâtres ont toujours offert un trop grand nombre de spécimens.

Aujourd'hui que rien ne se passe guère sans être consigné et divulgué par les journaux, répandus à des millions d'exemplaires, ces faits nous semblent s'être augmentés ; tandis qu'en réalité, auparavant, la plupart échappaient à la connaissance publique faute d'être mis en lumière.

La réaction assure que, si la criminalité, dans toutes ses variétés, prend de l'extension, surtout en France, c'est grâce au régime républicain qui lâche la bride à tous les appétits.

Or, il arrive que si la criminalité s'étend, notre pays n'a pas, en cette matière, le triste avantage de l'emporter sur tous les autres, comme le prétendait un certain M. Starke, conseiller à la Cour suprême de Berlin. C'est le contraire qui est vrai. Et M. Illing, autre conseiller — conseiller intime, celui-ci — vient de détruire l'édifice mensonger de son quasi-collègue et compatriote, en établissant avec des statistiques officielles, que, loin de diminuer, les crimes de toute nature s'augmentent en Prusse avec une rapidité effrayante. La France, elle-même, est distancée.

Ainsi, depuis 4876, dans la nation des bonnes 77iœurs et de la grande vertu, il y a une progression do 65 à 83 pour 100 dans les crimes. Quant à la, pudique Albion, le Pale-Maie Gazette nous a appris de quelle façon elle protège l'enfance et la jeunesse.

Au résumé, le niveau de moralité doit être à peu près le même partout, la civilisation générale reposant à peu près sut les mêmes bases.

Jusqu'ici, quelques étiquettes sont seulement

diflérentes, mais les fondations restent quasi semblables. La moralité est en raison du degré de justice atteint ; et c'est précisément par la justice que toutes nos sociétés pèchent.

Ceci dit, revenons aux enfants.

Ces crimes trop fréquents, et dont le seul récit ft rait prendre en horreur l'humanité, capable de produire les monstres qui les commettent, sont tout à la fois les plus odieux et les plus honteux.

Les plus odieux, puisqu'ils violent la loi naturelle dans ce qu'elle a de plus impérieux et de plus sacré ; car si le sentiment de solidarité est d'une application facile, c'est bien là. L'accomplissement du devoir n'a plus besoin de la pression du législateur ; il est instinctif, spontané, irrésisr tible, et répond aux aspirations les plus intimes et les plus profondes du cœur.

Les plus honteux, parce que leurs hypocrites auteurs non seulement s'acharnent sur un être sans défense, mais encore parce qu'ils se gardent, pour mieux assurer leur impunité, de se débarrasser, de leur malheureux enfant par un seul coup violemment donné, et qu'ils adoptent, de préférence, le système des mauvais traitements quotidiens. Us font alors subir à cette faible créature un long martyre qui amène nécessairement sa destruction dans un délai plus ou moins considérable. Us espèrent ainsi n'être ni soupçonnés, ni inquiétés, et joignent la lâcheté à la barbarie.

Lorsque, avant que leur infâme projet ait réussi, des voisins plus vigilants, plus attentifs, plus humains que d'autres, en prêtant attention^

ont été les témoins auditifs de ces sévices journaliers, et qu'ils ont, sans crainte de s'attirer des ennuis, porté plainte au commissaire du quartier, les parents arrivent en correctionnelle. Convaincus d'avoir, par des corrections réitérées et cruelles, meurtri le corps de leurs enfants et compromis leur santé, ils s'abritent sous le couvert de la puissance paternelle qui leur confère le droit de correction sans contrôle. Investis de ce droit, ils ont, disent-ils, le choix des moj^ens de coercition à employer pour redresser leurs enfants, former leur caractère et combattre en eux les instincts pernicieux.

Il n'est pas rare de voir un tribunal agréer ces explications et acquitter les prévenus, en leur adressant toutefois une réprimande. Si une condamnation est prononcée, elle est si légère, si dérisoire, que les parents peuvent vraiment se payer, à peu de frais, le plaisir de la récidive, l'enfant continuant de rester sous leur autorité.

S'il y a cadavre, et qu'il soit avéré que la mort de l'enfant est due au régime de torture qu'on lui a inlli<,^é, les parents déclarent qu'ils n'ont eu aucune intention de tuer leur enfant. Ils protestent contre cette accusation. En agissant comme ils l'ont fait, ils ont cru simplement devoir recourir à une extrême sévérité — c'est ainsi qu'ils qualifient leur crime — pour venir à bout de l'humeur indisciplinable de l'enfant et de ses vices précoces, etc.

La plupart du temps, le tribunal prend en considération cette façon de se défendre. Au lieu

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de se déclarer incompétent et de renvoyer Taffaire en cour d*assises, il admet les circoiis. tances atténuantes ; et comme le maximum de la peine en police correctionnelle est de trois ans, il applique le plus souvent la peine inférieure.

C'est ainsi que, récemment, une misérable marâtre qui, depuis des années, séquestrait son fils, âgé de 7 ans, dans une armoire, le frappait avec des instruments contondants, le couvrait d'ecchymoses et de brûlures, lui arrachait les cheveux, le privait de nourriture, si bien que la victime succomba peu de jours après son transport à rhôpital ; c'est ainsi, dis-je, que cette odieuse créature se targua de son autorité maternelle, et qu'elle afficha la plus cynique arrogance. Elle n'a été condamnée qu'à 3 ans de prison, maximum du tribunal correctionnel.

C'était devant la cour d'assises qu'elle eût dû comparaître.

A peu près à la même date, un père, accusé des mômes méfaits, a gardé, lui aussi, devant les juges une attitude révoltante d'outrecuidance.

Nous le voyons, la puissance paternelle donne lieu à de fausses interprétations de la part des accusés et de la part de ceux qui les jugent.

Mais ce qu'il y a de plus choquant, c'est que cette législation, si indulgente devant l'assassinat commis sur un enfant conscient, devient, tout à coup, des plus rigoureuses quand il s'agit d'avortement ou de manœuvres abortives. Les incriminés vont en cour d'assises, où le minimum

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de la peine est de cinq ans, et le maximum de dix ans.

De là, on pourrait inférer qu'empêcher un enfant de naître est un plus grand crime que de le tuer quand il est né.

Il nous semble difficile d'établir une balance entre deux crimes de degré si différent. Comparerons-nous, une minute, l'anéantissement d'un fœtus informe, dépourvu de vie propre, de sentiment, de connaissance, au meurtre rapide ou lent d'un être définitivement constitué, en plein développement et en pleine conscience de son existence ?

Dans le premier cas, il est permis d'alléguer, pour la défense, que le germe que l'on a détruit pouvait être arrêté dans sa voie de formation par un accident pathologique durant la gestation, période où il est entièrement subordonné à rétat physique et moral de la mère . De plus, on peut encore faire valoir que la femme, en essayant Favortement, court les plus grands dangers et risquo elle-même sa vie, tandis que, dans le second cas, la mère est absolument indemne.

On me dira que la loi, toujours équitable, sait faire la part de chacun, et qu'elle est disposée, selon les conditions dans lesquelles s'est passé le délit, à l'indulgence envers la femme, et que toutes les rigueurs sont portées sur ceux qui ont pratiqué les manœuvres abortives.

Eh bien ! je ne crains pas de le dire, si coupables que soient les individus qui exercent un si hideux métier, ils ne le sont jamais à l'égal de

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ceux qui tuent volontairement une créature formée, faite et issue d'eux-mêmes.

Il faut reconnaître que les personnes qui se vouent à Tobstétrique sont, à tout instant, sollicitées d'employer les connaissances de leur art en sens contraire à la nature. Souvent même des sommes d'argent considérables leur sont offertes. Et comme, chez certaines gens, la conscience n'est pas incorruptible, ils se rassurent par ce fallacieux raisonnement : « En quoi sommes-nous si criminels ; que faisons-nous de plus quêtant d'autres ? L'observance de la contrainte morale, dont beaucoup se vantent, n'est-elle pas un obstacle à la procréation ? Et qui donc songe à considérer cette réserve comme un crime ? Nous ne faisons que détruire une possibilité d'être ; car avant d'arriver à l'existence, le fœtus doit passer par des phases successives et graduées dont il peut parfaitement ne pas sortir. Il n'y a donc dans notre acte ni infanticide ni homicide. En l'accomplissant, nous avons cédé aux supplications d'une malheureuse qui agissait en connaissance de cause, et qui est seule responsable. »

Le sens moral une fois oblitéré, tout va à la dérive.

Nous le répétons, la loi est illogique et manque de proportions dans les deux pénalités.

Il est certain que, si les liens du sang, de la chair, dans leurs rapports les plus immédiats, ne suffisent pas à rendre chers les êtres qu'on a soi-même procréés ; si la mission de paternité et de maternité est à charge et qu'on veuille, à

tout prix, s'y soustraire, comment pourra-t-on espérer plus de scrupule de la part d'étrangers indifférents et cupides?

Il n'est donc pas étonnant, si la famille manque si fréquemment à son mandat envers l'enfant, de voir la société suivre le même exemple et exploiter l'enfant jusqu'à extinction et à son profit, dominée elle-même par des intérêts multiples.

Le drame de Porquerolles, pénitencier privé, corrobore le jugement que je porte. A l'exploitation excessive des enfants, contraints à un travail que ne supporteraient pas des adultes, s'est joint un système de châtiments et de répression dignes de marcher de pair avec les épouvantables traitements que l'antiquité faisait subir à ses esclaves, l'habitude étant prise de disposer de l'enfant comme d'un instrument, dès que l'autorité paternelle ne s'y oppose pas.

Nous le constatons, l'enfant n'aura vraiment de garanties dans la famille et dans la société que lorsqu'on aura revisé le Code, et qu'on aura substitué à la puissance paternelle la protection avec la suppression des corrections arbitraires.

Déjà l'instruction obligatoire a entamé la puissance paternelle ; elle a forcé celle-ci à reconnaître une autorité supérieure à la sienne, celle de la République, qui, s'appuyant surles principes de solidarité, d'égalité et de liberté, exige que chacun des membres la composant ait sa part de lumière et parvienne à son entière éclosion physique et morale.

Quand cette réforme urgente sera faite et que Topinion publique sera pénétrée de son efficacité, la loi de 1874, dont Tobjet est de protéger les enfants du travail, aura sa complète application.

Ces idées, que j'exprimais en 1876, salle Taitbout, dans une conférence sur les Droits de VEnfant, faite en faveur de l'école laïque du IX^ arrondissement, ont malheureusement toujours la même aclualité, et les abus les plus révoltants continuent de se produire. C'est pour cette raison que je crois utile de la publier, la situation s'étant, en somme, peu modifiée. J'y joins un appendice où l'on trouvera, à propos de l'observance de la loi de 1874 dans les fabriques et usines, des renseignements intéressants puisés dans les rapports annuels de la commission supérieure du travail des enfants et des filles mineures, et présentés à M. le Président de la République. Je dois ces documents et divers autres à l'obligeance de M. de Hérédia, député, membre de la commission supérieure, dont l'activité, la haute compétence et le profond dévouement sont acquis à cette grande cause.

LES DROITS DE L'ENFANT

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Messieurs, Mesdames,

C'est un devoir grave et austère . qui m'amène aujourd'hui devant vous. J'ai pris à tache de vous parler des droits de l'enfant. Du reste, je ne sache pas de sujet mieux approprié à la circonstance qui nous réunit ici.

Certes je n'ai pas la prétention d'avoir, en cette matière, ni l'honneur de l'initiative, ni celui de la supériorité ; car j'ai été précédée, dans cette voie, par tout un cortège d'esprits distingués, d'âmes d'élite, qui se sont faits les champions et les défenseurs de cette noble cause, sans obtenir, il est vrai, et cela est triste à avouer, de satisfaisants résultats.

Loin de me décourager, cela m'engage, puisqu'il est convenu que les idées les plus nettes, les plus claires, les plus saines, les vérités les plus évidentes, s'impo-

sant le plus à la raison, sont justement celles qui soulèvent le plus d'oppositions et rencontrent le plus de résistances. Comme Texpérience nous démontre qu'il faut toute une série de siècles pour qu'elles arrivent à être rangées parmi les théories possibles, et toute une autre série de siècles, peut-être encore plus longue que la première, pour qu'elles soient enfin considérées comme étant susceptibles de quelque application, je n'hésite plus, je me décide.

En elTet, si la propagation et la vulgarisation des vérités et des principes usent tant de temps et tant d'existences, la mienne n'est pas de trop. Je m'empresse donc de m'inscrire au nombre des participants à cette (l'uvre de revendications successives, et je réclame une modeste place sur cette échelle d'efïorts et de protestations continns du droit de l'enfant. D'ailleurs, cette question ne peut être débattue en temps plus opportun.

Il est certain qu'à l'heure présente nous attendons tout des jeunes générations. Car il ne faut pas se faire d'illusion, les générations faites ont pris leur pli et peuvent difficilement en changer ; elles comprennent une foule d'esprits incurables de la part desquels toute transformation est inespérée. Ce sont donc des plants nouveaux, des pousses nouvelles qui doivent réaliser, dans un avenir que nous aimons à croire prochain, ce que nous n'aurons fait que rêver et à peine entrevoir. Arrivés au bout de notre système caduc, nous ne pouvons léguer à nos neveux que l'immense désir d'en sortir et d'en garder le moins possible.

L'enfant est donc notre espérance, notre arche de salut ; il nous apparaît, à l'horizon, comme le réparateur de nos fautes, de nos erreurs, de nos défaillances.

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L'enfant n'est-il pas la substance des sociétés, la matière première qui n'a encore été altérée par aucun alliage, l'argile malléable disposée à recevoir et à conserver l'empreinte que saura lui donner la main la plus habile ? C'est pourquoi aucune étape de l'enfance ne doit nous laisser indifférents. Nous n'ignorons pas que le développement moral est sous la dépendance du développement physique, et que l'appareil cérébral, ne se forme et ne se façonne que dans certaines conditions d'hygiène et d'éducation.

Oui, c'est le début de la vie, ce sont les premières années qui décident, le plus souvent, du tempérament de l'individu, de son caractère et conséquemment de la nature de son action sur la société.

L'enfant doit donc être l'objet de toutes nos sollicitudes. Nous avons tout intérêt à ce que l'être qui nous succédera un jour apporte à notre œuvre un concours actif et éclairé. Jamais il n'a été plus urgent de s'occuper attentivement de l'enfance, de préparer sainement ses destinées, et de la sauver de l'arbitraire des volontés et des lois.

Sans doute, en théorie, cette sollicitude existe, elle a ses formules émues et attendries. En fait, elle est nulle

C'est ce qui est à démontrer.

En 1869, M. Emile Acollas, le savant jurisconsulte, fit paraître une brochure sur V Enfant né hors mariage. Cette brochure fit grand bruit ; elle agita les esprits et remua les consciences. Romanciers, journalistes, dramaturges s'emparèrent de la thèse qu'avait brillamment soutenue l'éminent profe seur de droit. Tous se rangèrent de son avis, à peu d'exceptions près. Et nous sommes à même de dire que, depuis, cette thèse n'est pas tombée dans l'oubli ; elle est restée en circulation.

L'auteur, dans cet opuscule, plaidait, avec la science et réi'udition qu'on lui connaît, la recherche de la paternité. Il protestait au nom de 50.000 enfants naturels qui naissent, chaque année, dans notre beau pays de France, conséquemment au nom de 1.500.000 Français, total résultant de l'accumulation des susdits effectifs annuels. 1,500,000 Français victimes des adorateurs exclusifs de la débauche, du plaisir et de réj^oïsnie ; 1.500,000 Français privés d'état civil et, partant de là, en butte, toute leur vie, aux difficultés, aux vexations et aux humiliations qu'occasionne à un individu l'illégalité de son origine. Il faisait ressortir l'infériorité de notre législation relativement aux législations étrangères. En Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en Belgique, la recherche de la paternité est admise avec plus ou moins de restrictions ou d'extension, il est vrai ; mais elle est en vigueur.

Quand, sur une question aussi essentielle, notre pauvre France est si arriérée, nous pouvons lui demander à quoi a servi la Révolution avec sa déclaration des droits de l'homme. Les droits de l'homme, fort bien ; mais à quelle époque de sa vie pourra-t-il les faire valoir et en être le bénéficiaire? Concevezvous d'abord qu'il y ait quelque part des droits de l'homme sans qu'il y ait des droits de l'enfant? Mais l'enfant, c'est le début de l'homme.

A la fin du xviii" siècle, il se passa un fait sans précédent dans l'histoire. Sur un point de la terre, dans un coin du globe, un acte s'accomplit qui n'avait pas seulement une portée locale, nationale, mais qui avait en plus une portée universelle. Pour la première fois dans le monde, l'humanité s'affirmait ; elle proclamait son autonomie en rédigeant la déclaration des droits de l'homme qui est la base, l'assise du nouvel édifice

social. C'est ravènement de la loi dans les sociétés ; la loi suivant la justice. C'est toute la Révolution française.

Cet acte solennel a-t-il reçu une entière application, a-t-il été poussé jusque dans ses dernières conséquences? Voilà la question. Sans doute, ces droits diffèrent entre eux. L'enfant est créancier et il a droH au développement intégral de ses facultés physiques et morales. Or, la recherche de la paternité est la première application du droit de l'enfant.

Un enfant naît, d'autres volontés que la sienne l'ont appelé à la vie, que dis-je, la lui ont imposée. II arrive nu, indigent, désarmé, incapable, enfin, d'agir par lui-même. Il est dans l'ordre, dans la justice, qu'il retombe à la charge de ceux qui ont provoqué sa venue, de ses auteurs en somme, et que si ceux-ci se dérobent à cette obligation naturelle, la loi les mette eji demeyre de s'exécuter.

Comme l'enfant est dénué d'action et de coercition, il revient à cette loi de se mettre en son lieu et place. Rien de plus logique. Aussi cette interdiction de la recherche de la paternité est-elle l'infraction la plus flagrante des droits de l'enfant, conséquemment des droits de Thomme. Elle donne une triste idée de l'état des consciences !

Comment, nous tolérons que des gens soient assez pervers, assez dépravés, pour jeter sur le pavé, par une belle nuit ou par un beau soleil, comme disait Chaumette, une nouvelle existence, sans plus s'en soucier que d'une bouffée de tabac 1 Quoi ! nous supportons que des âmes aient le sens moral assez oblitéré pour lancer une force dans le monde sans s'inquiéter de la direction qu'elle va prendre ! Tournera-t-elle pour ou contre la société? Et cette société, constamment menacée, accepte comme un fait normal cette apostasie

des instiiicls les pins spontanés, des sentiments les plus lé;^Mtimes !

Manquons nous donc do principes supérieurs ? Les doctrines religieuses sont-elles donc sans inlUience? (^es doctrines si virtuelles, quand il s'agit d opérer un mouvement de recul, sont-elles impuissantes quand il s'agit d'opérer un mouvement en avant '? Non seulement elles sont impuissantes, mais de plus, elles ont sanctionné toutes les spoliations : esclavage, seivage^ subalternisation de la femme, exclusion du bâtard. M. le cardinal Gousset n'a-t-il pas dit, dans son Code expliqué, « que la recherche de la paternité était réclamée par les rêveurs, et deciuelles ma'urs pouvait-il être question ? » Plus loin et augmentant, il déclare : « Sans la prudence de l'article 'VtO, les conduites les plus pures, les plus irréi)rocliables, ne seraient pas à l'abri d'accusations injurieuses. » Tout au fond, le sagace prélat a prévu que plus d'un Basile pourrait bien être incriminé à raison, en plus d'un cas. Et le point essentiel n'est- il point d'éviter le scandale?

Mais si cette interdiction de la recherche de la paternité est nettement formulée, il n'en est pas de même pour la mère. C'est à cette femme, à laquelle la société a fait une position si inférieure, si précaire, qui, le plus souvent, est dans l'impossibilité de se suffire à elle-même, c'est à elle que revient toute la charge.

Gomme cela est intelligemment et sagement distribué! On me dira : « Que voulez-vous, c'est regrettable, c'est malheureux, mais c'est fatal ! La maternité fournit des preuves irrécusables, tandis que la paternité ne présente que des incertitudes. ))Sans doute, mais n'existet-il pas des apparences concluantes : la vie en commun, des assiduités à des heures où l'on ne faitpas de visites, des signes extérieurs qui décèlent la liaison la plus intime, une correspondance, des aveux, des indiscré-

lions ? Puis, en somme, la Joi est-elle toujours aussi scrupuleuse, aussi réservée, aussi retenue en rendant ses arrêts ? Combien de fois n'a-t elle pas condamné à mort sur de simples probabilités ? Tl y aurait mille exemples à citer pour un. 11 me semble, pourtant, ({u'il y a moins d'inconvénients à attribuer à un liomme un enfant qui, en fin de compte, pourrait être le sien, qu'à attribuer un crime à un innocent, crime qui lui fera tomber la tète et qiù déshonorera sa famille. Je crois qu'il n'existe personne au monde qui ne se range de mon avis.

D'où vient donc cette différence choquante dans les procédés de la justice ? Elle vientde ce que la recherche de la paternité menace la majorité des hommes, et que ceux-ci sp révoltent à la seule idée de régler leurs mo'urs ou bien d'en subir les conséquences quand elles sont mauvaises. A peu d'exceptions près, tous en sont là, ceux qui font et défendent les lois, comme ceux qui les suivent. Ah ! le Basilisme n'existe pas seulement dans une cnstc !

iMais enfin, allons encore plus loin. Si la mère, par une lial)ileté coupable, ])arvieiit à se soustraire aux poursuites de la loi, qr.e devient Tenfant? Rassurez-vous, me répond-on, la société ne l'abandonne pas, elle s'en charge. Oui, Dieu sait comment 1 Les enfants trouvés, pendant la |)remiére phase do leur enfance, meurent comme des mouches, grâce aux soins vigilants des nourrices auxquelles on les a confiés et auxquelles on alloue un salaire insuffisant et dérisoire. Plus tard, s'ils sont assez solidcinent constitués pour surmonter de pareilles éprauves, la société s'en débarrasse, comme elle jieut, en les mettant en location chez des cultivateurs ou des ouvriers qui les traitent, la plupart dn temps, comme des bètes de somme. Voilà pour les enfants trouvés.

olO EVE

Sans doute, ce y réilêchissani, on est scandalisé qocind on pense que c'est dans une nation qui.se prétend civilisée qu'un aussi triste sort est réservé à I enfant naturel et à l'enfant trouvé. Seulement, on se scandalise encore plus et la surprise augmente quand, arrivant à îenfant légitime, on le voit lui même privé de .iraranlie et n'ayant en somme qu'une apparence de droit et rien de plus.

Ouvrons le Code et arrêtons-nous d'abord à l'article f03 : Lesfpnu.r c*>ntract€nt ensemble par le fait seul du mariage ruhliLralion de nourrir, entretenir et élever leur.^ rnlants. Cet article est, comme on le voit, écourté, concis.. 11 comprend, sous celte forme étriquée, le devoir des parents. Mais comme tout devoir implique un droit, voyons quel est ce droit et si, par hasard, il ne viendrait pas empiéter sur le devoir.

Je poursuis mes recherches dans le Code. Le titre IX fixe immédiateinenl mes regards : sa rubrique : Puissance paternelle, m'oiïusque considérablement. Je ne me figure pas bien, dans nos temps, qu'un individu soit l'objet de la puissance d'un autre individu. {Manuel de droit ciril. E. Acollas.)

En cela, le Code de la Convention, mieux pénétré et fortement imbu des idées d'égalité et de droit, avait substitué à cegros mot de pwma/^ce, toujours menaçant, les termes de surveillance et de protection, de telle sorte que la mission des parents consistait bien plutôt dans un exercice de tutelle que dans un pouvoir discrétionnaire. Et cette rédaction mitigée diminuait cbez les parents la haute opinion qu'ils auraient pu concevoir de leurs prérogatives et du prestige de leur autorité Eîle autorisait aussi, en quelque façon, les étrangers à intervenir et à faire de justes observations s'il y avait abus de pouvoir dans la famille, n'étant pas retenus par celte barrière solennelle appelée puissance-

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Le Code Napoléon en jugea autrement, et. s'inspirant du droit romain, il maintint la fameuse Pat ria pot estas. Que venait bien faire le droit romain à cette époque de revendication, de rénovation et de nivellement, un vieux droit qui remonte à plus de deux mille ans, un droit promulgué par une société qui admettait l'esclavage pour le plus grand nombre et la liberté pour le plus petit, une société enfin, qui traitait l'enfant comme un véritable animal dont l'existence dépend de la volonté et du caprice d'un individu, comme un objet dont le possesseur peut se défaire à son gré ?

Et voyez combien Rome était illogique. Cet enfant qui, si on lui laissait la vie, devait être un jour membre libre d'une cité libre, entrait dans la vie en esclave. Etrange apprentissage de la liberté ! Ainsi l'enfant était la propriété absolue du père ; le père avait tous les droits et n'était tenu à aucun devoir.

J'avais donc bien raison de dire, tout à l'heure : « Que venaitdonc faire le droit romain dans notre Code moderne ?» Son intrusion sur ce fait est insolite et disparate.

Sans doute, cette Patrla potestas y est amoindrie, amputée, mais néanmoins il en reste encore trop.

Certes, ce n'était pas inconsidérément que Napoléon avait emprunté au droit romain ; ce n'était pas non plus par amour de l'antiquité, mais bien pour des raisons particulières. Cet homme, qui avait avant tout le génie du desjiotisme, comprpnait parfaitement qu'en l'implantant dans la famille, il l'installait du même coup dans l'État. Il voulait donc justifier dans son Code l'origine de la tyrannie, parce que la famille est la société principe, la cité élément, parce que. quand l'autocratie s'assied au foyer, on la retrouve parallèlement sur le trône. C'est pourquoi Proudhon a soutenu une chose absurde en déclarant, lui le préconisateur de

l'anarchie, le démolisseur de tout pouvoir politique, en déclarant, dis-je, qu'il ne connaissait de légitime que l'autorité absolue du chef de famille, autorité qu'il prétendait même renforcer encore.

Il ne faut pas en vouloir à Proudhon. Malgré de brillantes fa-cultés, son cerveau était mal équilibré : quand il sonnait juste d'un côté, il sonnait faux de l'autre. Il ne comprenait pas que l'organisation politique n'est que l'application en grand de l'organisation familiale, et que, dans le même temps où les pères envovaient leurs enfants au cloître ou à la Bastille, les rois y expédiaient leurs sujets.

Cet idéal de la paternité engendra une foule de types de pères narbares, tyrans, véritables persécuteurs de leurs familles. Cequiestétrange, c'est qu'on n'ait jamais pu concevoir un pouvoir qui ne fût arbitraire. Il paraissait alors et il paraît encore être dépouillé de prestige et amoindri, quand il est contenu dans les bornes de la Justice.

Ici, une question se présente tout naturellement à l'esprit. Où prendre l'origine de cette puissance paternelle érigée en létichisme, et dont nos sociétés modernes sont encore si fortement entichées ?

Pour la découvrir, il faut aller au delà du droit romain, et atteindre le cipur même des traditions religieuses ; car n'oublions jamais que toute erreur tenace, obstinée, i\u[ tient à l'àme comme une tache indélébile tient à une étoile, a sa source dans la tradition religieuse. Klle est si forte, si pnissantJ, cette tradition, ([u'elle imi)ose silence à la raison, qu'elle met sans façon le bon sens à la porte. Qu'après avoir éliminé ces d<Mix témoins, toujours gênants, elle reste maîtresse diîterrain, et tout alors lui devient facile. Hélas! combien de bicoques de la superstition restent encore

debout dans les Ames ! Malheureusement, la loi d'expropriation n'a pas encore passé par là.

Donc, cettre tradition religieuse assimile le rôle du père à celui de créateur. Pourquoi? En voici la raison.

Dans les vieilles théogonies et cosmogonies hindoues, tout le grand drame de la création s'opère sous la forme générative ; tout s'engendre : les dieux, les hommes, les hôtes, les plantes, les choses ; c'est-àdire que tout être, tout objet est le produit de la jonction de deux éléments distincts, de deux principes, Tun actif, l'autre passif: le ciel et la terre, le feu et l'eau. L'homme, qui est né malin bien avant que d'être Français et d'avoir créé le vaudeville, s'est arrogé le plus beau rôle, le principe actif, principe fécondant, vivifiant, animiquo, laissant à la femme le soin de représenter le principe réceptif, c'est-à-dire secondaire et inférieur.

Cette théorie a passé de l'Inde à la Grèce, de la Grèce à Rome, et de Rome jusqu'à nous.

Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer que cette analogie est fausse. Quel triste créateur que celui qui ne peut apporter à l'élaboration de son (l'uvre ni son. génie, ni sa science, ni son expérience acquise! Inférieur en cela à l'artiste d'Horace, qui fait sortir d'un bloc de pierre ou de marbre soit un Dieu, soit un banc» soit une cuvette, il ne peut sa\oir, à l'avance, si l'être qui se forme sera monstre ou enfant, féminin ou masculin, fort ou faible, brun ou blond, beau ou laid, crétin ou intelligent. Ce pauvre créateur est inhabile même à transmettre ses qualités propres, et ne reproduit souvent, et contre son gré, que ses défauts. Car l'hérédité pathologique est bien plus certaine et bien plus fréquente que l'hérédité cérébrale, autrement dit les facultés supérieures.

Je dirai mieux : dans les cas d'atavisme, les parents paraissent souvent n'être plus que des agents conducteurs de la vie. Il faut donc que la paternité rabatte beaucoup de ses prétentions. Où elle acquiert une véritable importance, où elle revêt un caractère de grandeur dont nul ne peut la dépouiller, c'est lorsqu'elle devient éducatrice, parce que cette mission d'éducateur donne la mesure de la valeur de ceux qui ont engendré. A la période instinctive succède la période rationnelle ; à une minute de plaisir succèdent des années de dévouement. Façonner dans cet être embryonnaire une force, un cœur, une intelligence d'où jailliront peut-être un jour des actes de vertu, d'béroïsmo ou de génie, c'est là le chef-d'œuvre. Aussi l'enfant doit-il être bien plus reconnaissant du fait de l'éducation que de celui de la naissance.

Or, ce rôle d'éducateur, le Code Tat-il suffisamment signalé, l'a-t-il imposé? Point. Rien de plus laconique que lui à cet égard. Le père élève ses enfants comme il l'entend. S'il l'entend mal, tant pis pour l'enfant.

Ce (|ui ressort le plus dans la loi, c'est que le père peut infliger des corrections à son enfant, si celui-ci, dit le texte, lui donne des sujets de mécontentement. Quelles sont ces corrections ? Elles sont de diverses natures, manuelles, s'il convient. Comment s'administreront elles? Est-ce avec une verge, un fouet, un bâton une cravache, un martinet? Les moyens sont variés. Le Code est peu explicite à ce sujet. Il compte comme le maximum du châtiment l'incarcération, l'emprisonnenuMit de l'enfant. Ainsi l'enfant, jusqu'à l'âge de quinze ans révolus, peut être appréhendé au corps et emprisonné pour un mois. Sur la demande du père, le président du tribunal d'arrondissement délivre le mandat d'arrestation sans enquête préalable. Cela s'appelle la voie d'autorité.

Dès que l'enfant a l'âge de seize ans commencés, le père ne peut le faire enfermer que par voie de réquisition, c'est-à-dire que, cette fois, le président dudit tribunal, après en avoir conféré avec le procureur du gouvernement, délivre ou refuse l'ordre d'arrestation. La détention peut aller jusqu'à six mois, c'est ce qu'on nomme la voie de réquisition/Mais, comme la paternité exerce beaucoup de prestige, la loi obtempère généralement à ses vœux.

On m'objectera que la mère peut s'opposer aux rigueurs du père; car l'article 372 dit que l'enfant reste sous l'autorité de ses père et mère jusqu'à sa majorité. Oui, seulement cet article n'est qu'une formule polie et sans effet. L'article 373 nous édifie tout aussitôt et en détermine le vrai sens : le père seul exerce cette autorité durant le mariage. C'est clair.

Les auteurs ont donné comme motif explicatif, que la puissance paternelle ne peut souffrir de partage. L'argument paraît bizarre.

Donc, cette mère qui a joué le principal rôle dans cette naissance, cette mère qui, à aucun instant et dans aucune circonstance, ne peut douter une seconde de sa maternité, supériorité incontestable sur le père — la paternité n'étant qu'un acte de foi, une preuve de confiance donnée à la fidélité d'une femme — cette mère qui a porté neuf mois ce petit être dans son sein, qui a senti se manifester en elle les premiers phénomènes de cette vie, cette mère qui l'a formé de sa propre chair, de son sang, qui Ta fait respirer de sa propre respiration, qui a fusionné son existence avec la sienne, qui l'a mis au monde au péril de ses jours, qui l'a allaité de son lait, qui a satisfait à toutes les exigences de sa première enfance, cette mère non seulement ne peut pas transmettre sa nationalité ni son nom au fruit de ses entrailles, mais encore elle devra

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C'? n'est qs: a la r;...:t ùii j vrc «jii'elle succt-de à la l'îiissu.'.i:-?, si t nl-fjis s^n Liari, i^r UL:e dispùsitiou Ic-ta.'ii jutLlre, h'i:..^ .i-s j | r^s à h^ îr.-re un conseil de fai].ilî'? qui |/»rdlys:ra t i;5 ks a'.t.'S de la t;itrice. La I'Uiss:i;u:e li:i revient ehC',r.j atùruit e'i|Htseiice d'uue aljS'Mif-e i!roloiii:i'e du père, uu j>ar son iiiterdiction judif-iiiliL- ou lé'raie, uiie cùiidamiiatiun correctionnelle I)oiir cxcitîitioii à la dcLauciie de ses jjroj)res enfants. VA C(,'pendjint, dans cl-s cas, la mère n'exerce rautorîté qu'avec re.-lriction, puisque, pour faire détenir l'enfant, elle ne peut user que de la voie de réquisition.

Vous le voyez. Mesdames, dans t-iUtes les phases de votre vi( , la loi vous déclare incapables. Et, en vérité, on peut dire que tout le temps vous ne faites que clian^^ur d'incapacité. Miiieurés, vous étiez incapables sous la puissance paternelle; mariées, vous êtes incapables sous la puissance maritale ; mères légitimes. vous êtes incajjables de nouveau, en vous retrouvant face à face avec une seconde jiuissance paternelle.

(îetle loi est éminemment immorale, parce qu'elle diminue et amoindrit ce (jui constitue la dignité d'un être, et jiarce que la mère naturelle ayant droit à exercer la j)uissauce, on met l'honnête femme à même dw' regretter d'être entrée dans la légalité.

Parlant des droits de l'enfant, il m'était impossible de garder Louche close sur les droits de la mère. Je reprends.

Le droit du père rayonne donc uniquement, et il est tellement absorbant que le pauvre pftit article 203 vient s'y fondre ei s'y engloutir tout entier. En efTet, qui surveille donc l'exécution des conditions qui y sont stipulées? Personne. La famille est un sanctuaire, etc. Vous connaissez la ritournelle.

La conduite du père, faute de contriMe, est donc absolument facultative, et l'on conçoit vite, d'ailleurs, qu'il existe bien des façons insuffisantes d'élever, de nourrir et d'entretenii* un enfant. L'eiifant a assez de vitalité en lui-même pour supjiorter, sans mourir, des privations, des mauvais traitements. Sans nul doute, sa constitution sera alTaiblie; mais ({ui donc plus tard recherchera les causes de cet afTniblissemerit ? Toujours personne. Et ce n'est pas tout. Ces mots élever, nourrir, entretenir, n'imj)liqucnt pas néct^ssairemeiit les idées d'instruction, de savoir, ni mênie de connaissance d'un état. C'est en cela (jue le Code de la Convention avait fait preuve de jilus de jjrévuyance, quand il avait prescrit aux parents de faire apprendre un métier à leurs enfants. L'état, le métier, la profession, n'est-ce pas l'outil de la vie? Suie quà non.

Ah ! si nous avions l'instruction obligatoire, l'arbitraire du père serait déjà fortement entamé (1)!

Mais cette obligation, qui était dans les premières mesures à prendre, nous ne l'avons pas encore. Et comme nous l'attendons depuis six ans, voici encore une génération perdue.

11 est des parents grossiers, ignorants, abrutis qui ne se font aucun scrupule de laisser leurs enfants

(1) La loi n'était pas encore promul;.iK'e.

grossiers et ignorants comme eux. « Nous avons bieu vécu comme ça, disent-ils, eli bieu ! ils feront comme nous ! » Ils ne sont point barbares pour cela, ils sont insouciants.

D'autre part, il pullule des pères cupides, avares, qui n'entendent faire aucun sacrifice. Ceux-là sont les premiers à exploiter les forces de leurs enfants à leur profit. Plus d'un en fait des serviteurs dans sa maison sans plus s'occuper de leur avenir. Certes, il y a des distinctions à établir. Dans les classes élevées, par exemple, l'amour propre, le respect humain, le besoin de considération tiennent lieu de tendresse dans les familles, et les enfants, quelle que soit la froideur des pères, reçoivent toujours une instruction convenable. Il n'en est pas de même dans les autres catégories de la société.

Donc, ce qui frappe le plus dans cette étrange législation, c'est que l'enfant se trouve seul engagé ; car si les parents ne font que le demi-quart, que le seizième de ce qu'ils pourraient et devraient faire, l'enfant reste obligataire aux mêmes termes, et ses devoirs envers eux restent tout entiers. Et ses devoirs ne sont pas légers : c'est l'obéissance passive, l'acceptation des corrections sans réclamation possible, l'abandon complet de la direction de ses forces et du choix d'un état, l'obligation de demander le consentement des parents pour le mariage, et celle, bien plus lourde encore, de subvenir à leurs besoins quand ils sont dans l'impossibilité d'y pourvoir.

11 est donc clair que, dans les rapports qui se tiennent entre les parents et les enfants, tout caractère de gratuité disparaît pour faire place à l'échange: le prêté pour le rendu. Les parents font crédit à l'enfant jusqu'au jour où celui-ci sera en mesure d'acquitter sa dette. C'est ainsi que les parents jouissent des biens

de Tenfant, quand il en possède, jusqu'à sa majorité. Cette disposition du Code est désignée sous la dénomination de jouissance légale. Il en est de même si l'enfant exerce une profession ; le salaire revient aux parents. L'enfant gagne-t-il plus qu'il ne coûte, les parents en sont les bénéficiaires.

On me fera observer que ce cas est rare et que la plupart des enfants ne produisent rien, soit par paresse, soit par débauche, soit par incapacité. Je répondrai à cela que l'exploitation des parents est plus fréquente qu'on ne le suppose.

L'enfant, je le sais, peut mourir avant d'avoir rien produit. En ce cas, il reste insolvable et les parents en sont pour leurs avances. C'est le risque que court tout créancier.

La loi, me dira-ton, a préparé des compensations à l'enfant en enlevant aux parents le droit de tester. Je ferai une simple observation. Comme il y a beaucoup plus de gens qui ne possèdent pas que de gens qui possèdent, cette disposition du Code n'intéresse que le petit nombre. 11 arrive alors que cette compensation ne vient pas à ceux qui ont subi le dommage. J'entends par dommage le manque de soins et d'enseignement.

Du reste, cette loi de l'héritage n'est qu'une atteinte portée à la liberté humaine qu'on ne sait guère respecter d'une part ni de l'autre.

L'enfant ne doit être créancier que de la dette d'éducation. La famille doit développer ses facultés suivant les moyens dont elle dispose ; elle n'est tenue à rien déplus.

Cette assurance de succession a, en général, d'assez tristes effets. Elle donne naissance à celte filière d'inutiles, dits fils de famille, qui, en perspective d'un patrimoine, se croient dispensés de tout effort person-

neî et cultivent Toisivoté et tous les vices qui en découlent avec la plus parfaite quiétude.

Donc, puisque l'enfant est considéré comme débiteur, je voudrais que le prêt, à raison duquel il est engagé, lui fut donné non fictivement mais elïectivement. Car faute de représentant, de mandataire, l'enfant est mille fois frustré. 11 est victime de l'inertie de la loi.

On m'accusera, je ne l'ignore pas, d'introduire la déiiance dans la famille, le papier timbré, au besoin, l)eut-ètre ! Mais je veux que la confiance soit motivée. Ceux qui n'ont pas soulTert en parlent à leur aise. Eu vérité, notre morale est plus que suspecte !

Commerit! on trouve qu'il est indispensable et conforme à la loyauté la plus élémentaire qu'un associé règle sa part d'association, qu'un tuteur rende des comptes de sa tutelle; cependant, dans ces deux cas, il n'est question que d'intérêts |)écuniaires, d'argent, en un mot, tandis que l'enfant aventure sa santé, sa vie, sa conscience, son intelligence, enfin tout ce qui fera de lui un être vigoureux, chétif ou maladif, instruit ou ignorant, honnête ou coquin ; ft l'on trouve insolite que je demande une garantie! Certes, oui, je la demande, et, si j'en avais la possibilité, je l'exigerais.

La garantie, me réj)ondra-t-on, elle est dans l'amour des parents pour leurs enfants; c'est dans leur tendresse qu'il faut la clierclier. Ali! voilà le mot magique prononcé: l'amour! 11 provoque l'attendrissement et fait taire toute critique. On met en avant la voix du sang, le cri des entrailles. Au théà re, ces grands mots font grand elTet. Cependant, il faut reconnaître qu'ils ont un peu vieilli.

A Dieu ne plaise que je conteste la vivacité et la profondeur de Tamour paternel et maternel. C'est un sen-

timent sugp^éré parla nature et qui n'a rien d'artificiel. Mais il n'est pas prépondérant chez tous les individus. L'amour, à tous les degrés, est très indépendant, si indépendant même qu'il est fréquent de voir dans la même famille un enfant haï à côté d'un enfant adoré, et cela sans motif. Puis, il existe des Ames qui sont envahies par des instincts violents, des appétits grossiers. Pour elles, la paternité, la maternité ne sont que des fonctions organiques amenant la satisfaction des sens, et rien de plus.

C'est donc à tort que la loi se fonde sur Tamour pour se dispenser de toute surveillance. D'ailleurs, qu'on y prenne garde, en famille, en religion, comme en politique, dès que l'amour est érigé en système et est considéré comme un principe directeur, il n'y a de place que pour le caprice, il n'y a plus de place pour la justice.

Au nom de Tamour de Dieu pour ses créatures, 25,000 Israélites se massacrèrent mutuellement dans le désert.

Quant à l'amour des princes pour leurs peuples, il a fallu une fière dose d'imagination pour l'inventer. 11 nous donne, comme preuve, la Saint-Barthélémy sous Charles IX, les dragonnades sous Louis XIV, le pacte de famine sous Louis XV, les cours prévôtales sous Louis XVIII et enfin le coup d'Etat sous Napoléon III.

En ce qui concerne l'amour conjugal, les journaux pullulent de femmes égorgées, assommées, étranglées, jetées par la fenêtre, etc.. Quant à l'amour des parents, il a fréquemment d'étranges façons de se signaler. Il n'est pas de semaine où la Gazette des Trihunaiix ne publie des jugements rendus contre des pères et des mères dénaturés, sans compter ceux dont les sévices ne sont connus que des voisins trop

peureux et trop pusillanimes pour oser les porter à la connaissance de la loi. Ce ne sont qu'enfants enfermés, privés d'air, de jour, de nourriture, accablés de coups et dont le corps est couvert d'ecchymoses. Ce ne sont que les forfaits absolument éclatants qui arrivent à nous, le reste nous échappe. Et ce reste est odieux, si odieux, que la statistique des enfants suicidés monte chaque année à un chiffre qui nous plonge dans les plus amères réflexions.

Pour qu'à un âge aussi tendre, à une époque de la vie oîi l'on est si léger, si insouciant, où les impressions sont si mobiles, on en arrive à un dénouement aussi tragique, il faut vraiment que les motifs de désespoir soient bien horribles.

N'est-il pas bien naïf, du reste, de s'imaginer que la paternité a la vertu mêcitable de transformer complètement un individu, de faire disparaître ses défauts, ses passions, ses vices ? L'ivrognerie, la paresse, le jeu, le goût du plaisir, la prodigalité, la débauche sont autant de destructeurs de l'instinct paternel. Et, à défaut de ces infirmités morales, la misère suffirait à elle seule. Elle est le plus .actif dissolvant des rapports de la famille. Les privations continues dégénèrent en souffrances aigu('s, elles irritent et rendent injustes.

Dans ces intérieurs délabrés, sordides, une naissance équivaut à une catastrophe. Cette fête de la vie, loin de donner lieu à des transports de joie, n'est accueillie qu'avec, des imprécations. On était misérable à trois, à quatre, que sera-ce à cinq, à six ! C'est la faim, c'est le froid, c'est le dénuement dans toute sa hideur.

Ne pensez vous pas que, dans de semblables conditions, l'enfant étant considéré comme une aggravation de peines et de maux, il ne soit en butte à des repro-

^^rt

DANS l'humanitk 323

<5hes immérités, et que, pour une moindre faute, il ne soit brutalisé et corrigé outre mesure ? Ce père qui exerce souvent un état dur, grossier, qui manie, à cet effet, des instruments lourds et pesants, saura-t-il se rendre compte de la portée de ses coups? Et dans ces scènes privées, qui sont souvent si terribles, qui donc interviendra entre cet homme en fureur et ce petit être sans défense ? Les voisins ? mais ils sont persuadés que l'amour paternel atténuera ce que la colère a d'excessif. Puis, enfin, le père n'a-t-il pas le droit de reprendre et de corriger son enfant ? Ajoutez à ces considérations la crainte de s'attirer des désagréments, et vous aurez la raison de cette indifférence, de cette insouciance avec laquelle, dans certains quartiers surtout, des gens entendent journellement des pleurs, des cris, des bruits de coups réitérés, sans plus s'en émouvoir. Ils ne comprennent pas ce qu'il y a de disproportionné entre cet emportement, cette violence et le motif puéril qui l'a provoquée.

11 est même des voisins ([ui prêtent l'oreille, considérant ces iniquités intimes comme un spectacle dont ils ne veulent manquer aucune des péripéties. Sans doute, qnand les sévices prennent les proportions d'un crime, la rumeur publique aidant, la justice se décide à paraître. Mais, hélas ! le plus souvent, quand il n'est plus temps!

Du reste, quand elle arrive à point, que fait-elle? Elle condamne les parents délinquants à l'amende, à la prison môme; puis, à l'expiration de leur peine, elle les réintègre dans leurs droits. De telle sorte que l'enfant retombe au pouvoir de ses persécuteurs dont la rage contre lui s'est encore accrue.

Des esprits sains, bien pensants, ont fait en vain ressortir le côté absurde et dangereux de cette législa-

tion. La routine et -le préjugé ont pris le dessus et ont triomplié de la justesse de leurs observations.

Or, que se produit-il ? L'enfant, suivant la robusticité de sa constitution, meurt ou résiste; le plus souvent il se produit un terjnc moyen, Tenfant ne meurt pas, mais il s'étiole, se racbitise Sous l'empire d'épouvantes continuelles, son cerveau s'atrojjhie et s'idiotise. Je pourrais citer plus d'un ex'emple. J'ai moi même été témoin de résultats de cette nature.

Dans tous les cas, si l'enfant a le sang assez généreux pour endurer un pareil régime sans dépérir, il ne faut pas inférer que son caractère n'en soit pas atteint. Il devient défiant, vindicatif, haineux ; il se plaît aux méchants tours, s'applique à supporter les corrections les plus rudes avec cynisme, effronterie, fanfaronnade. C'est le candidat de la prison et du bagne.

Que faire, s'écrie-t-on ? Faut-il donc toucher au oode, ébranler toutes les bases de la société on les remettant en question ?

Qu'on se rassure, il n'y a rien d'ébranlé (|ue les cerveaux faibles, et j'avoue (ju'ils sont en grand nombre.

Quoi, le Code est-il donc sacré? A-t-il été fait par des infaillibles? La France, en effet, a de quoi se souvenir de l'infaillibilité de Napoléon !

Non, les codifications ne sont pas éternelles; élaborées dans le temps, elles portent, bon gré mal gré, l'empreinte de l'actualité qui limite leur durée. Et, comme les hommes ne sentent et ne pensent pas toujours de la mén)e façon, c'est donc un droit et un devoir pour nous que de soumettre à un libre examen ces monuments de l'intelligence humaine qui donnent chacun le diapason de la conscience d'une époque.

Sans doute, toute législation a une portée impérissable, celle qui s'assied sur des vérités relevant du bon

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sens et sans cesse justifiées par l'expérience. L'autre partie destructible reflète les passions, les préjugés, les ignorances d'un siècle.

Ne ci'aignez-vous pas, ni'objectera-t-on, qu'en attaquant la puissance paternelle qui, jusqu'à , présent, est restée au-dessus de toute discussion, vous n'affaiblissiez le principe d'autorité déjî si mal affermi en France ?

Non, parce qu'aujourd'hui aucun pouvoir, quel que soit son titre, ne doit échapper au contnMe.

Longtemps le pouvoir n'a semblé respectable et imposant qu'autant qu'il lui était donné d'aller jusqu'à l'arbitraire.

C'était amoindrir l'autorité, lui faire perdre de son prestige que de la contenir dans les bornes de la justice. Une puissance responsable, rendant des comptes, paraît encore, à certains esprits arriérés, découronuée et avilie.

La déclaration des droits de l'homme, malgré les nombreuses transgressions dont elle a été l'objet, a effectué son trajet. Elle s'est détaillée en formes incisives qui ont pénétré dans les cœurs et dans les consciences et que rien ne saurait effacer : la dignité individuelle, le respect de la personne humaine, la solidarité, V autonomie.

Le temps est passé où l'on formait les individus en brisant leur caractère et leur volonté sous un joug de fer. C'est qu'alors il fallait des sujets, des créatures. A présent, il nous faut des citoyens. D'ailleurs, tout pouvoir, qui ne se légitime ni par la raison, ni par l'équité, finit toujours par provoquer, à la longue, dans la famille, comme dans l'état, l'irritation, la rébellion, la révolution.

Ce sont les persécutions paternelles dont Mirabeau a été victime qui en ont fait l'apôtre et le tribun le plus ardent de 89. Cette nature exubérante, incarcérée successivement dans tous les forts de la France, grâce aux tendres soins du tendre auteur de ses jours, cuva dans le silence des prisons toutes les haines et toutes les rages contre la tyrannie, quelque forme qu'elle pût prendre.

Cette liberté comprimée, refoulée, forma en lui une sorte d'abcès qui vint, à un instant donné, crever sur la société française, avec tout le fracas d'une indignation explosive et d'une éloquence déchaînée.

Plus tard, Chateaubriand, en faisant le tableau de sa famille, nous donne aussi une fidèle image de l'inflexible autorité paternelle.

Après avoir fait le procès de la puissance paternelle telle qu'elle est constituée dans le Code, il nous reste à en intentçr un à la société elle-même qui, elle aussi,. exerce ses pouvoirs sur l'enfant.

La famille n'est pas seule responsable.

Il arrive un moment où l'enfant quitte, en partie, la direction de ses parents pour passer sous le joug de l'étranger, c'est-à dire du maître, du patron. Le faitest général dans le prolétariat.

Or, qu'est-ce que le patron ? Un individu qui est bien plus disposé, sauf de rares exceptions, à faire de l'industrie, c'est-à-dire sa fortune, qu'à faire de la philanthropie. De là une exploitation prématurée ou à. outrance des forces naissantes.

Qui oblige les familles, dira-t-on, à envoyer detrop bonne heure leurs enfants à l'atelier? Hélas !la misère qui ne supporte pas de réplique. Il faut vivre et s'en procurer les moyens. Toute la tendresse paternelle et maternelle combinées ne peuvent obvier à l'insuffisance du salaire, et dans l'intérieur prolétaire, quand

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la famille prend un certain accroissement, la consommation excède la production. Ainsi la prolificité, dans la classe ouvrière, rompt l'équilibre de la recelte €t de la dépense, de l'actif et du passif. Alors, si les forces enfantines ne s'exercent pas Je plus tôt possible, et ne créent pas de nouvelles ressources, le dénuement, la détresse viennent s'asseoir au foyer.

Aussi, quand on a jeté un cri d'alarme, en signalant l'affaiblissement de la population, aurait-on pu trouver facilement les motifs explicatifs à cet état de choses.

Beaucoup de gens, et je ne peux les blâmer, jugent qu'il est préférable de ne pas naître quedenaitre pour être la proie du malheur. Mais, comme l'Economie, malgré d'honorables travaux, n'a rien résolu du problème social et ne l'a pas môme élucidé, puisqu'elle en est encore réduite à flotter entre la loi Malthus et l'émigration, on ne peut raisonnablement accuser les parents, dont les charges dépassent les moyens, d'envoyer le plus tôt possible leurs enfants à l'atelier. Cela, d'ailleurs, peut ne pas être un mal, car le désœuvrement, l'oisiveté, pour les enfants, comme pour les adultes, sont pernicieux et corrupteurs. Seulement, ce travail auquel on les soumet ne devrait pas nuire à leur développement, mais bien au contraire y aider. Il faut aussi que la culture morale n'ait pas à en souffrir.

En somme la société a tout intérêt à n'user des forces individuelles que lorsque celles-ci ont acquig toute leur plénitude. Les escompter à l'avance, les faire fonctionner avant terme, c'est récolter un déficit. En voulant faire l'ouvrier de onze ans, on tue, ou tout au moins on atrophie l'ouvrier et le soldat de vingt ans.

L'exploitation de l'enfant a donc trois facteurs : l'arbitraire paternel, la misère, la rapacité industrielle»

Entre ces trois rouages se trouvent broyés, plus d'une lois, la vigueur, l'intelligence, le moral de l'enfant.

On peut s'étonner, à juste titre, que le premier soin d'une civilisation ne soit pas d'assurer les meilleures conditions possibles au développement des jeunes générations. Qui a donc fait la civilisation ? Qui a donc produit ces merveilles de la philosophie, de la science, des lettres, des arts, de l'industrie ? Vest-ce pas l'humanité dont les plus brillants phénomènes de production s'arrêteraient net le jour où la majorité de l'espèce dégénérerait ?

Epuiser l'enfant est aussi absurde que manger son blé en herbe, rien de plus évident au point de vue seul de l'intérêt des sociétés ; et au point de vue solidaire et fraternel, c'est absolument élémentaire, à moins de tirer à honneur d'être classé parmi les sauvages.

Cependant, cet acte de sauvagerie, notre siècle Ta accompli à sa grande honte. Un intérêt matériel mal compris, une concurrence poussée à outrance ont compromis l'avenir de notre espèce.

En 18^*1, de bons esprits et de grands cœurs appelèrent l'attention du législateur sur un état de choses si déplorable.

On s'étonnera certainement qu'il ait fallu édicter une loi de protestation contre le travail des enfants dans les manufactures pour enrayer les abus dont ceux-ci étaient victimes. On se demandera comment, dans des centres industriels, les patrons, les chefs n'avaient pas eux-mêmes pris l'initiative pour constituer une organisation conforme aux sentiments de l'humanité et du progrès.

Une loi fut donc promulguée, mais incomplète et défectueuse. Cependant, tout insuffisante qu'elle était, elle eût rendu de réels services, si elle eût été appliquée. Elle tomba en désuétude avant que d'être mise en

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vigueur. Il est humiliant de l'avouer, elle n'avait pas pénétré dans les consciences, elle était au-dessus des mœurs !

Et cela est si vrai, qu'on l'avait organisée de telle sorte qu'elle ne put recevoir d'exécution. Les inspecteurs n'étaient pas rétribués, ce qui était un grand tort: car des individus qui donnent toute leur vie à une missioù doivent y trouver des moyens d'existence. De plus, ces inspecteurs étaient en nombre insuffisant et dérisoire et, le plus souvent, ils s'entendaient "avec les patrons.

La loi lui donc comme non avenue. Il fallut trentequatre ans pour qu'on la ressuscitât, qu'on la perfectionnât et qu'on la prît sérieusement en souci.

Pendant ces trente-quatre ans, l'industrie prit de plus en plus d'extension et le nombre des victimes d'un travail hâtif et prématuré s'augmenta tous les jours sans qu'on y prît garde.

Pourtant, vers 1865 et 1867, on commença à s'inquiéter de la petite taille et de l'air chétif des jeunes gens qui se présentaient au tirage dans les villes manutacturières. En 1867, sur 325,000 individus inscrits, on en comptait 109,600 de réformés. Sur ce chiffre, 18,000 n'atteignaient pas la taille de 1",60, et 33,000 étaient de faible constitution et même rachitiques. Ils se ressentaient de l'abandon de la loi de 1841.

Des statistiques ont établi que, dars les départements agricoles, pour 100,000 individus valides, il s'en trouvait 4,209 de réformés, tandis que, même proportion gardée pour les départements industriels, le chiffre des réformés s'élevait à 10,000, 11,000 et même 14,000. On s'est enquis, et l'on a été à même de constater, que le travail dans les manufactures était pour une large part dans cette détérioration de l'espèce. Ce

qu'il était facile de prévoir, du reste, sans être doué d'une grande perspicacité.

De 1865 à 1869, des faits révoltants continuant à se produire, le conseil général, grâce aux propositions réitérées de son président, M. Dumas, de l'Institut^ vota un crédit pour allouer des émoluments à deux inspecteurs. L'intention était bonne. En fait, c'était une moquerie.

Le gouvernement impérial donnait comme motif de cette lésinerie la crainte d'ajouter aux dépenses.

L'Empire osant parler d'économie !

On me dira que je raconte une vieille histoire et que la loi de 1874 a mis fin à tous ces abus. Ce serait une grande erreur que de le croire. Il n'y a, pour s'ea persuader, qu'à étudier Tenfantement pénible de cette loi et à en examiner toutes les phases, à tenir compte des résistances qu'elle a rencontrées et qu'elle rencontre encore dans son application. Alors on aura une idée juste de la valeur des résultats acquis aujourd'hui.

On a mis trois ans à voter cette loi qui a été l'objet de trois interminables délibérations remplies toutes de discours inutiles et d'amendements oiseux.

Il semble, n'est-ce pas, que, pour l'honneur de cette assemblée, tous devaient tomber d'accord sur cette question d'humanité élémentaire. Le contraire advint.

Enfin, ces débats, beaucoup trop prolongés, ont servi à mettre en lumière des faits que le public ignorait, bien qu'on ait eu garde de tout dire et pour cause. De grands industriels étant membres de l'Assemblée, il y avait des intérêts à ménager. Leur position devenait délicate et difficile. N'étaient-ils pas, en grande partie, responsables du triste sort des enfants employés dans leurs ateliers ou dans leurs usines ?

Un certain filateur, bien connu et siégeant à la

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Chambre, n'employait-il pas lui-même, pour le dévidage des cocons, des petites filles de huit à dix ans dès trois heures du matin ? On eut bien soin de dissimuler toutes ces misères. On célébra, au contraire, les sentiments généreux, la sollicitude attentive des industriels pour l'enfance. On vanta le cœur des parents, le cœur des patrons, le cœur des ouvriers, le cœur des députés. Jamais on n'avait vu pareille réunion de cœurs tendres; c'était à faire pleurer les murailles. Tout naturellement, on se demandait pourquoi, si chacun avait si bien fait son devoir, on avait perdu un temps toujours si précieux — irreparabile tempus — à nommer une commission, à élaborer une loi, à la discuter, puisque tout était pour le mieux dans la plus paternelle des industries possibles.

Par une de ces interversions dignes des émules de Loyola, l'Assemblée n'avait plus qu'une peur, celle de céder aux entraînements d'une sensibilité irréfléchie et exagérée. Alors on mit en avant les nécessités industrielles.

J'aimerais assez qu'on n'employât ce mot que dans son sens propre.

Les lois de l'univers sont nécessaires et conséquemment des nécessités, parce qu'elles sont au-dessus des volontés, qu'elles sont inaccessibles à toute modification, à toute fluctuation, à tout changement, et que c'est de cette immutabilité que dépendent l'ordre et l'harmonie de l'univers. Nous appelons encore nécessaires et nécessités toutes les choses auxquelles nous ne pouvons nous soustraire et que nous devons fatalement subir.

En dehors de cette acception véritable, le mot nécessité, employé incongrûment, déguise toujours quelque infamie ou quelque iniquité.

Il y a eu des nécessités religieuses, et l'on égorgeait

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ment, se manifestèrent. Et, il faut le dire à regret, Tadministration ne sut pas s'armer contre eux pour Texécution de la loi nouvelle, malgré l'expérience qu'on avait faite de l'inefficacité de la loi de 1841.

Ceux qui se plaisaient à croire que la loi de 1874 allait tout changer eurent une amère déception. Le rapport des inspecteurs leur enleva beaucoup de leurs illusions. Ils reconnurent d'abord que le personnel de l'inspection était insuffisant et que, d'autre part, les milieux étaient récalcitrants, chaque intérêt particulier s'ingéniant à restreindre l'action de la loi à son profit. C'est qu'il ne suffit pas qu'une loi soit sévère : il faut encore que le public lui serve d'auxiliaire et qu'il signale toutes les infractions dont cette loi est l'objet; car elle se trouve paralysée quand le public reste dans son indifférence et dans son égoïsme. Une fois que les inspecteurs ont le dos tourné, tout recom-

mence.

Le public a donc le droit et le devoir de protester toutes les fois que la loi est escamotée ; et il peut toujours s'indigner : car si l'on s'indignait devant chaque injustice commise, on en diminuerait le nombre.

Ainsi donc deux obstacles s'opposèrent à la loi : l'indifférence du public et le petit nombre- des inspecteurs qui n'atteignaient que le chiffre de 15. Il y eut donc, dès l'abord, impossibilité pour eux de signaler toutes les contraventions qui se produisaient. C'est ainsi que les rapports ont appris que des enfants, à Paris, travaillaient encore de treize k quatorze heures par jour dans des fabriques de fermoirs de porte-monnaie, bien qu'âgés de douze ans. Et notamment dans des fabriques de boulons et de vis, des enfants de huit à dix ans travaillaient, en temps de presse, de six heures du matin à dix heures et demie du soir.

Dans les diverses parties de Tindustrie, on faisait même travailler les enfants le dimanche. On apprit, non sans un grand ébahissement, que les patrons transgressaient la loi faute de la connaître. Cependant cette loi a été promulguée en 1874 et il arrive qu^en 1876 on dit ne pas la connaître.

On apprit aussi qu'il y avait des locaux de forces mécaniques. Ces établissements sont divisés en plusieurs compartiments où sont des machines mises en mouvement par un moteur commun. On raccole des enfants, pris au hasard, et on les enferme jusqu'à ce qu'Usaient fait la tâche voulue, tâche dure et pénible. De plus, ils sont là sans surveillance. On voit d'ici ledanger et la démoralisation.

Nous disions, il n'y a qu'un instant, que, pour qu'une loi reçoive son application, il faut que la nécessité de cette loi s'impose à la majorité des esprits, sans quoi le plus grand nombre s'efforce de la tourner à son profit.

Après la promulgation de cette loi, on pouvait devoir compter sur le concours des parents intéressés à ce qu'on ne surmenât pas leurs enfants. Le contraire se produisit, et l'antagonisme des parents est venu se joindre à l'antagonisme des patrons et le corroborer. Nous ne parlons pas seulement du département de la Seine, mais bien aussi de certaines régions du Midi. Dans le Tarn, principalement, l'opposition prit uncaractère de violence.

Là, la population est hâve, misérable, flétrie en germe par les privations continuelles de génération en génération et par un labeur prématuré. Donc, l'interdiction du travail des jeunes enfants, dans les manufactures, fut considérée par les familles comme une mesure arbitraire et vexatoire accroissant encore leur misère. Les habitants exaspérés allèrent jusqu'à menacer

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l'inspecteur qui veillait à rexécution de la loi (rapport de M. Estelle en 1876); et, passant des menaces aux voies de fait, ils en arrivèrent à lui jeter des pierres.

En somme, ces] résistances ont toutes pour racine le respect traditionnel de la puissance paternelle. Parents et patrons, les premiers pour défendre" leur autorité, les seconds pour défendre leurs intérêts, se liguent volontiers pour entraver Texercice de la loi de 1874.

Ajoutez à ces dispositions récalcitrantes le nombre toujours insuffisant des inspecteurs, le plus ou moins d'activité apporté à leurs fonctions, leur crainte de se faire des ennemis, et vous aurez la raison des infimes résultats obtenus pendant les dix-huit mois qui viennent de s'écouler. La loi n'a été applicable qu'un an après sa promulgation, suivant l'article 31.

Maintenant, il est temps de nous résumer.

J'ai démontré, pièces en mains, que l'enfant, même l'enfant légitime, n'avait qu'une apparence de droit ; qu'il était livré au double arbitraire de la famille et de la société, et qu'il n'était pas plus garanti d'un côté que de l'autre. J'ajoute que la société, en ce cas, est encore plus coupable que la famille, parce qu'en sa qualité de personnage collectif, elle est une abstrac-' tion, une entité dépouillée de toute passion, et qu'en conséquence, à l'avantage de tous et en vue d'un certain idéal de bien et de moralité, sa mission est justement de suppléer aux défections individuelles, de redresser les déviations particulières, de réparer le mal autant que faire se peut, el surtout, et avant tout, de le prévenir.

Or, l'enfant ne peut être responsable, parce que c'est un être inachevé, que sa yolonté est incomplète, qu'elle est plus instinctive que rationnelle. 11 a donc iesoin d'une saine direction, et, si cette direction lui

manque dans la famille, la société doit la lur fournir.

La société n*a pas compris cela ; elle s'est forgé, comme à plaisir, un obstacle infranchissable dans rautorité paternelle. Elle pratique, à son égard, le large laissez-faire et le plus vaste laissez -passer ; elle tient à la respecter quand même et lorsque celle-ci ne se respecte même pas. C'est en vain que les faits lui crèvent les yeux ; c'est en vain qu'elle est témoin des sévices les plus graves : elle s'abstient.

Mais ce qui dénonce l'insincérité des agissements de la susdite société, c'est que, toujours dans la crainte, soi-disant, de porter atteinte à la liberté des familles, quand il s'agit de sauvegarder l'enfant et de le préserver d'une chute imminente, cette crainte disparaît tout aussitôt dès qu'il n'est plus question que de le frapper, de le punir et de le flétrir.

Alors l'Etat se substitue violemment à la famille, sans qu'elle ait droit de réclamer. Il est un cas où cette conduite de l'Etat est la plus abusive et la plus révoltante : c'est quand il ose imprimer au front d'une mineure les stigmates définitifs de la plus basse abjection.

Quoi 1 une enfant de seize ans, une adolescente qui na jouit pas de ses droits, qui, logiquement, ne peut être entièrement responsable, une fillette qui à été pervertie par la corruption de la famille, de l'atelier, de la rue, souvent de toutes les trois à la fois ; quoi ! cette malheureuse se voit incorporée de vive force dans l'immonde cohorte !

On la condamne à quoi ? — à continuer la honte, à réitérei, par métier, par profession, le délit qu'elle n*a pu commettre que dans un instant de délire et d'égarement passagers !

Et c'est ainsi que 18 à 20,000 mineures peuplent ces

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monstrueux établissements qu'on a l'effronterie de qualifier (futilité publique.

De là une police des mœurs, un bureau des mœurs. Mais, je ne l'ignore pas, la société a des appétits ; et pour lés satisfaire, il lui faut des proies. Elle ne recule donc devant aucun de ces procédés sauvages.

Je trouve seulement que nous avons un rude aplomb de nous prétendre en civilisation.

On me fera remarquer qu'il est plus aisé de critiquer les lois que de les faire meilleures.

Je réponds à cela que, dès que les défectuosités d'une loi sont reconnues, on doit ne pas hésiter, soit à l'abroger s'il y a lieu, soit à y apporter les modifications nécessaires.

Dès l'instant que la famille manque à son devoir, et que, pour l'enfant, les mauvais traitements remplacent les soins et la tendresse, que les mauvais exemples tiennent lieu d'enseignements moraux et que ces faits sont publiquement connus, la société, la loi, l'État, comme vous voudrez, doit arracher aussitôt l'enfant de ce funeste milieu. On ne le soustraira jamais trop tôt au spectacle de tant d'insanités. Mais comme la société ne pourrait suffire à tant de charges, et que ce serait d'ailleurs encourager les mauvais parents que de les délivrer de leurs enfants, l'État, d'accord avec les patrons, grâce aux renseignements de la police, prélèverait chaque semaine ou chaque mois sur la paye une somme proportionnelle au gain des parents pour subvenir à l'entretien des enfants.

En outre, la société promulguerait tout aussitôt l'instruction gratuite et obligatoire. Elle multiplierait les écoles professionnelles, où l'enfant peut, tout à la fois, éclairer son esprit et acquérir les connaissances techniques d'un métier, sans se démoraliser au contact de gens dont le langage et les mœurs sont souvent dissolus.

Dix ans de ce régime apporteraient déjà une amélioration sensible à l'ensemble social. Dans ces conditions de salubrité physique et morale, la jeune génération se préparerait favorablement.

Ici, je prévois une objection, et je vais âu-devant. On me dira: « Mais tous les désordres, tous les scandales ne proviennent pas seulement du défaut d'instruction, de surveillance. Les fils choyés, chéris, instruits, des classes supérieures, donnent-ils donc toujours de si satisfaisants résultats? Ne fournissentils pas, eux aussi, un assez joli contingent aux malpropretés sociales ? Ne rencontre-t-on pas, à l'occasion, dans leurs dossiers, des caisses soulevées, des escroqueries de tout genre, des attentats aux mœurs de toute nature, voire môme contre nature? Délits enfin, qui les traînent, bel et bien, en police correctionnelle ou en cour d'assises. Vous voyez donc bien que là n'est pas la source du mal. La source de nos maux est dans l'abaissement des consciences. Il n'y a plus de principes, il n'y a plus de croyances. »

C'est vrai, répondrai-je. Et puisqu'il est question de conscience, c'est par la conscience que je vais finir.

La conscience disparaît successivement ; d'où vient ce phénomène?

Nous avons fait remarquer que, d'une part, la paternité est soit tyrannique, soit indifférente, soit idolâtre, mais rarement rationnelle. Quant à la société, elle l'est encore moins.

L'enfant a cependant besoin d'être élevé, mais surtout bien élevé. On doit non seulement fortifier son corps, mais encore former sa conscience. La conscience n'arrive pas toute faite : on la fait ou on la défait suivant l'éducation.

Comment s'y prend-on pour former cette conscience?

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Examinons les trois degrés de l'instruction primaire, secondaire, supérieure, et nous verrons que la même détestable méthode est en vigueur pour chacun d'eux.

Nous sommes dans une époque de pleine lumière, et nous agissons comme en pleines ténèbres. Par ' routine, préjugé, respect humain, toutes sortes de motifs peu estimables, nous transmettons servilement l'erreur à l'enfant. Nous la lui enseignons pendant douze longues années, pour la battre en brèche pendant douze autres longues années. Nous meublons sa jeune intelligence, sa jeune mémoire, de la légende, de la féerie, du fantastique, du merveilleux, du miraculeux enfin, c'est-à-dire de l'invraisemblable, de l'impossible, du mensonge, de tout ce que rejettent et condamnent la science, la raison, l'expérience. Et l'on choisit, pour faire cette première semence, l'instant où le terrain est neuf, tout rempli de sève et d'énergies végétatives qui sont prêtes à accélérer le développement de tout germe !

Ce^premier plant d'erreurs rapporte l'erreur.

Plus tard, on risque une seconde couche de vérités, et Ton ne récoite que la confusion.

Oui, Messieurs, oui, Mesdames, nous sommes en pleine confusion. C'est là la caractéristique de noire temps. Rien de plus concevable. Tout notre présent est rempli de notre passé ; notre âge mûr, notre vieillesse sont constamment assaillis par les réminiscences de notre enfance et de notre première jeunesse.

Que peut donc être notre conscience, milieu de luttes, de guerres, de batailles ? Elle nous présente le spectacle de la plus lamentable anarchie. Alors, il arrive un instant où, par lassitude, le conflit cesse, la conscience s'apaise ; elle retombe dans le calme, mais le calme plat. Elle se produit alors sous un aspect nouveau : elle devient officielle. Imaginez quelque chose

de distendu, d'élastique, qui emmagasine tout indifféremment. C'est un bazar, c'est une boutique, c'est un bric-à-brac, où les choses les plus disparates se rencontrent. La conscience n'est plus le tribunal sévère et loyal, mais un juge taré qui donne gain de cause au plus offrant.

Alors nous entrons dans cette interminable série de non-sens, de contresens, de contradictions, de rétrocessions, qu'on décore du mot de concession, de conciliation, et dont le jrai nom est défection.

Ces faits sont plus frappants chez les hommes publics, parce qu'ils sont plus que les autres en évidence ; mais ils sont le signe d'un état général.

Oui, la conscience s'abaisse ; oui, elle s'amoindrit, parce que nous sommes une génération bâtarde. Pourquoi est-elle bâtarde ? Parce qu'on a greffé en elle l'esprit moderne sur l'esprit du moyen âge, et qu'on a voulu concilier des inconciliables. 11 s'ensuit que la conscience est tirée par deux forces contraires, deux forces qui marchent en sens inverse et produisent la stagnation, ou, tout au plus, une oscillation. Dès que nous avons mis le pied en avant, nous le reportons en arrière. Ceci pourra se prolonger ainsi indéfiniment. Il nous faut pourtant sortir de là.

Nous en sortirons en élevant l'enfant autrement que nous n'avons été élevés nous-mêmes. Nous lui devons une éducation à base rationnelle et scientifique.

Comment ! s'écrie-t-on, est-ce que c'est suffisant ? Est-ce que la science répond à tous les besoins de l'âme ? Est-ce qu'elle instruit l'homme sur ses desti-' nées ultérieures ? Quand elle essaye de l'édifier, elle le désole, le décourage et lui montre le néant ! Il va donc chercher ailleurs des solutions plus favorables.

II est certain que la science ne peut donner que ce qu'elle a. Non, elle n'a pas encore dégagé toutes les

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inconnues du grand problème de l'Univers. Il est même probable qu'il en est qu'elle ne dégagera jamais. Mais c'est elle, souvenons-nous-en, qui nous a débarrassés de l'erreur. Elle a droit à notre reconnaissance.

D'ailleurs, quelles sont ces fameuses solutions qu'on va chercher dans les doctrines ? Hélas ! elles ne sont que les conclusions, 'les conséquences erronées de prémisses radicalement fausses. Ceux qui s'en contentent ne sont vraiment pas difficiles.

Oui, l'enfant a droit à la vérité : elle doit être sa suprême pâture morale. Nous ne devons lui affirmer que ce dont nous sommes sûrs : agir autrement e§t déloyal. Alors, grâce à cette éducation, l'amélioration ne sera plus seulement dans les choses, mais dans les hommes, dans les femmes, et, conséquemmenl, dans la société tout entière.

Il faut, pour arriver à ce résultat, que chacun se persuade qu'à n'importe quel âge l'être humain ne peut être à la disposition du bon plaisir et de l'arbitraire ; que l'enfant, corps et esprit, ne saurait être un objet de possession, de propriété et d'exploitation ; que le rôle des parents consiste à aider à son éclosion physique et à édifier su conscience sur des principes moraux, certains, indiscutables, ratifiés par l'expérience, la science et la raison ; à cultiver, en un mot, sa volonté, la diriger dans le sens de la vérité et de la justice.

C'est en revisant le Code et en substiiuant à la puissance paternelle la protection, qu'on parviendra à modifier l'état desesp its.Touscomprendront quedans l'enfant est l'individu de l'avenir. Comme il est incapable, au début de la vie, d'afiirmer ses droits et de les défendre, il revient à la famille et à la société de les reconnaître. C'est donc à quoi nous devons travailler

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avec toutes les forces de notre intelligence et toutes les générosités de notre cœur.

XOTA. — Aujourd'hui la loi sur l'organisatioa de renseignement primaire langue est dénoitiTemeot adoptée par le Parlement. Bien qu'incompli'te, oUi' marque un progrès. Mais, cependant, noas doutons quVlle ait l'aclion qu'on en attend. Le laîeisme, étant proclamé d'urgence, devrait comprendre tous les degrés de l'instruction. Or, il arrive quelle s'arrête au premier. C'est une grava inconséquence, car, plus l'inlelligence s'élève à de hautes études» plus elle est tenue â se dégager des superstitions et des préjugés engendrés par l'ignorance. C'est le contraire qui va exister. L'instruction secondaire et l'instruclion supérieure restent soumises aux rites religieux.

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