‹ Ève dans l'humanitéChapitre 6 sur 28 · LA FEMME DANS LA FAMILLE · texte numérisé non relu

LA FEMME DANS LA FAMILLE

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Dans la précédente conférence, nous avons démontré que la subalternisation des fennines était une cause de la dissolution des nnœurs. Nous allons, aujourd'hui, en examiner les conséquences funestes dans la famille.

Qu'est-ce que la famille ?

La famille n'est point d'invention sociale, elle est -d'ordre naturel ; nous la rencontrons môme à l'état rudimentaire chez les animaux.

La famille est la cause efficiente de la cité ; elle en est le type primordial, elle est la société principe ; €'est-à-dire qu'elle est la plus ancienne de toutes et qu'elle sert de fondement à la société nationale ; car un peuple n'est qu'un composé de plusieurs familles ; •c'est la société embryonnaire de laquelle sortent toutes les autres.

C'est daus la famille constituée régulièrement que les caractères moraux se transmettent par voie d'hérédité.

La famille est, tout ensemble, la génération, la formation, la tradition de la vie sociale. C'est la famille qui produit la vie et qui la développe ; elle donne la naissance, c'est-à-dire l'être, et l'éducation de l'être. On peut affirmer, sans exagération, que dans le monde,

depuis la famille privée jusqu'à la famille humaiue, ei> passant par la famille nationale, tout est famille.

Ces différents liens, plus ou moins directs, plus ou moins étroits, soutiennent, transmettent et augmentent la vie à des degrés différents et à des titres divers. C'est ainsi que nous constatons que le sentiment lopins propre à susciter l'enthousiasme et à produire l'héroïsme, est celui de la patrie, mère patrie, dit-on, pour en bien faire sentir l'origine et le caractère essentiellement familial.

La famille, dans sa large acception, comprend et résume toute l'existence de l'individu ; à chaque phasede son épanouissement, elle lui offre une situation correspondante et une satisfaction à ses besoins. A l'enfant, être chëtif, besogneux, plus en peine d'être aimé que d'aimer, elle donne la tendresse désintéressée du père et de la mère ; tendresse prévoyante d'où découlent les soins, l'éducation, le savoir. Plus lard, l'enfant devient nubile, c'est une individualité nouvelle, ayant conscience et cherchant, à son tour, à conquérir son indépendance. Il sent alors que l'amour iilial est incomplet : cœur, sens, imagination sont en effervescence et cherchent à se concentrer sur un objet unique. Ici encore la famille ne fait pas défaut, elle fournit le mariage. Le mariagç est le sentiment affectif dans sa manifestation la plus intense, la plus féconde. Unir sa vie à la personne qu'on chérit le plus ; confondre avec elle plaisir, peine, intérêt, devoir ; donner du bonheur et en recevoir en même temps ; être heureux sans l'abnégation d'un autre, c'est véritablement l'apogée delà félicité humaine.

Pendant quelque temps le couple se suffit à luimême sans recourir à l'entourage ; il vit un instant pour son propre compte ; son désir consiste à prolonger le présent.

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Dans la suite, il se produit une transformation. Ce sentiment si vif, si impétueux, se tranquillise, se régularise graduellement. La situation se complique, les rapports deviennent plus complexes, les affections se partagent : des enfants sont nés. Le couple cesse de vivre exclusivement pour lui-même. Désormais, la joie dépendra de la prospérité des nouveaux arrivants. Cette situation différente exige un surcroît d'activité de la part des deux époux, commun désir d'agrandir leur position et leur fortune, mutuels efforts pour arriver à cette fin. Et comme la sécurité des intérêts est intimement liée aux faits sociaux et politiques, ils -devront nécessairement se préoccuper des intérêts collectifs et généraux.

Nous saisissons ainsi l'objet de la famille, son économie, son fonctionnement.

L'être humain, au début, commence par l'égoïsme inconscient, indispensable à son développement, et il continue et finit par le dévouement. Au fur et à mesure, son cœur s'agrandit en passant par cette série graduelle do sentiments, de plus en plus compréhensifs: famille, patrie, humanité. Tel est l'idéal, le roman de la famille, en d'autres termes, la famille ainsi qu'elle devrait être. Mais, hé as! cet idéal, ce roman est le plus souvent démenti par la réalité !

L'inégalité des deux sexes dérange, à elle toute seule, •ce plan harmonique indiqué par la logique et le bon sens. Le mariage légal qui consacre cette inégalité, contient tous les germes de désagrégation domestique

et sociale.

Nous ne saurions trop le répéter, l'infériorité légale de la temme ne se base sur aucune loi naturelle : elle est d'invention masculine; cette usurpation de pouvoir a pour raison l'arbitraire.

Ainsi la famille qui devrait être la meilleure école

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d^s consciences, commence par les fausser en représentant comme légitime la perpétuelle violation du droit. C'est ainsi que la théorie des deux morales est enseignée et acceptée là où la régularité des mœurs, la justice dans les rapports doivent faire loi.

Le genre mâle s'étant constitué en aristocratie, a entendu s'affranchir de certaines règles. Nous avons dit, il n'y a qu'un instant, que la famille devait satisfaire à toutes les phases du développement de l'individu ; 1^ ' présence des deux morales réduit à néant celte affirmation.

De ce fait des deux morales ressort la nécessité de deux amours, en conséquence, de deux types de femmes capables de répondre aux exigences d3 l'un et de l'autre.

L'amour chez la femme honneste, comme on disait dans le vieux français, observe de sages réserves ; les démonstrations et effervescences ne doivent point dépasser les limites prescrites par la vertu. Sine concuplscentia.

L'amour chez la courtisane ne reconnaît, à rencontre, ni prescriptions, ni règles. Les poètes l'exaltent jusqu'au troisième ciel et le portent à la quatrième puissance. Pour la courtisane tous les enthousiasmes, tous les enivrements. Il s'ensuit que l'homme, qui croit être en droit de décider de tout, veut user des deux modes, et s'arrange de façon à avoir et le confort et le iwice. Le premier est représenté par l'épouse qui lui donne des enfants légitimes, qui veille aux soins de son intérieur, c'est-à-dire à l'entretien de sa maison et à l'économie domestique; le second est figuré par la maîtresse, qui charme ses loisirs, stimule ses sens, son imagination. L'ingéniosité de cette invention revient à l'humanité ; et comme l'humanité appartient au règne animal à un degré simplement supérieur^

elle commet une lourde bévue en divisant une loi unique en deux lois.

Cette distinction subtile entre l'amouripur etTamour impur, n'existe dans aucune espèce; elle n'est que le fait d'un cerveau mal équilibré. F/expression du sentiment le plus vif, le plus impétueux varie suivant les tempéraments.

Le tempérament n'est pas dépendant de la catégorie sociale où l'on est né, ni de l'éducation qui ne peut lui opposer une résistance que dans une certaine mesure ; le tempérament a presque toujours le dernier mot.

Comment alors efïectuera-t on cette classification ? Comment imposera-t-on à celle-ci et à celle-là telle façon d'être? Cette prétention à gouverner ce qui esft ingouvernable est absolument ridicule, risible même.

Voici donc des nuances délicates pour les gens qui n'ont souci de la réalité. Un écrivain qui, aux yeux de ses admirateurs, a passé pour un grand homme d'Etat» nous a laissé un spécimen du genre: L'Amour dans le Mariage, de M. Guizot. C'est l'amour orthodoxe, compassé, observateur fervent de la respectabilité, consultant le thermomètre pour savoir au juste à quel degré il faut s'arrêter. Si cet amour-là fait le compte d'un certain nombre de femmes, la majorité nous démontre qu'elle ne saurait s'en accommoder. Il est à ce propos bon de remonter à l'opinion de Montaigne qui, bien que fin et pénétrant, n'a pu se dérober aux préjugés qui le flattaient, il est vrai.

Citant Aristote, il dit: « Il faut touscher sa femme (( prudemment de peur que le plaisir ne la fasse sortir « hors des gonds de la raison. »

Plus loin : « Je ne vois point de mariages qui faillent « plus tôt et se troublent que ceux qui s'acheminent par « la beauté et désirs amoureux ; il y faut des fonde - « ments plus solides et plus constants et y marcher

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« d'aguet. Cette bouillante allégresse n'y vault « rien ...

« Un bon mariage, s'il en est, refuse la compagnie « et conditions de l'amour. Il tascheà représenter celle « de l'amitié. C'est une doulce société de vie pleine de « constance et de fiance et d'un nombre infini d'utiles (( et solides offices et obligations mutuels. »

Après avoir écrit ces paradoxes, il semble que le bon sens de Montaigne se réveille, et que son esprit observateur critique ses propres arguments : « Il n'est pas « passion plus pressante que celle-ci — l'amour — à « laquelle nous voulons que les femmes résistent « seules, non simplement comme au vice de sa « nature, mais comme à l'abomination et à l'exécra- «lion plus qu'à l'irréligion et au parricide; et nous « nous y rendons sans coulpe et reproche.

(( Ceux-là mêmes d'entre nous qui ont essayé d'en « venir à bout, ont assez advoué quelle difficulté ou « piustôt quelle impossibilité il y avait, usant de « remèdes matériels à mater, affaiblir et refroidir le « corps.

« Nous, au contraire, nous voulons les femmes « saines, vigoureuses, en bon poinct, bien nourries, et (( chastes ensemble. » Ce jugement est la propre condamnation de tout ce qui procède.

Donc, la femme est rationnée en amour, ne devant le connaître que dans le mariage et encore à l'état réduit. Ce qui n'empêche pas qu'effrontément on ne prétende que Tamour tient toute la vie de la femme,, tandis que, dans celle de l'homme, il n'en occupe qu'une page. Or, c'est le contraire qui est vrai, le* hommes, sur ce terrain, ne renonçant jamais, quelque sérieuses raisons qu'ils en aient. Cette prescription idiote, qui interdit aux femmes la passion dans l'amour^ prépare et active toutes les catastrophes conjugales.

Néanmoins, ce préjugé, qui caresse Tintérôt des plus forts, s'est maintenu quand même.

Nous voici donc en présence de deux morales, de deux éducations, de deux amours. C'est avec .ces matériaux que la famille va se constituer.

Ces éléments différents et contraires donnent naissance à deux mondes : le monde régulier, légal, et le monde irrégulier et illégal ; monde exclusivement sensuel et passionné, sans lien, sans devoir, sans décorum, sans convenance; monde des liaisons passagères ; monde où chacun exige lesplaisirs, les agréments et récuse les peines ; monde où Ton recherche le profit et où on rejette les charges ; monde où les sentiments ne sont que des amusements, où les alTections ne sont que des prétextes à parties de plaisir. Nous l'avons déjà signalé dans notre dernier entretien. Ce monde-là est la plante parasite de la famille : il vit, se nourrit, se développe à ses dépens ; il en absorbe la sève, le suc, la vitalité. Il est Tarène où l'imagination et le cœur s'usent, où toute vigueur se débilite, où tout sang se corrompt. La famille est privée d'une force, et cette force, transportée loin d'elle, se convertiten faiblesse. La famille devait régulariser la passion, et c'est la passion qui, du dehors, trouble et désorganise la famille. Car la passion, en dehors de la vie domestique, dans laquelle elle doit opposer à chaque droit un devoir, n'est plus qu'une force déviée et agissant à rebours.

D'impulsive, d'efficace qu'elle serait, elle devient funeste et destructive. La famille est appauvrie et ne résume plus toute la vie ; elle n'en est plus qu'une phase. I^ tourbe illégale lui vole la jeunesse, l'imagination, l'enthousiasme, la santé, la fécondité.

Toutes les heures expansives de joie, d'allégresse suprême, où l'âme humaine vibre sur toutes les cordes

dans un épanouissement complet, n'ont plus pour témoin le foyer domestique. Ce qui rend ce monde illégal tout-puissant, c'est qu'il n'a pas de personnel spécial, puisqu'il emprunte au monde licite ses sujets principaux : le mari, le père, le fils. Ces deux mondes, diversement étiquetés, se confondent le plus souvent par une promiscuité conslaute et s'imprègnent des mêmes mœurs.

Dans ces conditions, l'institution du mariage, base de la famille, est absolumentcompromise et gravement atteinte. C'est pourtant le mariage qui olïre le plus de sécurité à la reproduction des êtres î

Sans doute, la vie peut se transmettre en dehors de toute règle, de tout contrat,detout engagement public; mais alors elle ne rencontre aucune garantie de développement normal; elle est livrée à tous les hasards des caprices, des abandons. C'est la vie, nous ne saurions trop le dire, sans lien avec le passé, sans souvenir des ascendants, sans tradition, sans hérédité connue ; c'est la vie isolée, flottante.

La famille est évidemment le milieu où une naissance est le mieux accueillie, et où le nouveau venu a le plus de chance et le plus d'avenir.

Ce n'est que lorsque la famille fait défaut qu3 la société peut et doit s'y substituer. Malheureusement, la licence des hommes diminue singulièrement pour eux l'urgence du mariage ; car pour le jeune homme, la première partie de sa jeunesse, dès l'adolescence même, n'est qu'un mariage anticipé avec tous les condiments de variétés et ae changements. Pourquoi aspirerait-il à une union définitive ? Ne trouve t-il pas toutes les satisfactions désirables en ce genre, sans aliéner, le moins du monde, son indépendance? '^ Lorsqu'il s'y décide, ce n'est point pous33 par les soilicitalions des sens et du cœur, dont il a usé et

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abusé, mais par calcul, comme nous l'avons fait remarquer dans La Femme et les irueurs. li agit à froid, après réflexion. Le besoin d'argent, l'ambition, les raisons d'hygiène sont généralement les causes qui le déterminent à prendre cette résolution. Quelquefois aussi des motifs d'une moindre importance le décident àentrer dans la régularité: le désir soudain de l'ordre, le dégoût de la vie d'hôtel et des menus de restaurant, le désir d'un mobilier bien tenu, d'un ménage bien soigné, d'une existence tranquille et uniforme. Quant au reste, vous comprenez facilement que le jeune homme, repu, blasé, qui a puisé des joies à toutes les sources, ne considère dans l'union légale qu'un acte de raison ne pouvant lui offrir qu'une répétition amoindrie et aiïadie des douceurs, des transports qu'il a goiités auparavant.

Il est juste de mentionner, au nombre de ces considérations diverses, l'instinct delà paternité qui ne se manifeste guère que vers la seconde jeunesse, la première s'appliquant à ne jamais en tenir compte. Parmi ces considérations se rencontrent aussi l'eiïroi de la solitude, le besoin de se créer des aiïcctions, l'ennui d'abandonner sa fortune à des collatéraux,, enfin un certain amour-propre de ne pas disparaître, un jour, sans laisser de soi des preuves vivantes de son passage.

En effet, le mariage, comme je l'ai dit précédemment,, est l'antécédent indispensable de la paternité. Autre ment la paternité n'existe pas ; elle est envisagée comme une calamité, un fléau, auquel on cherche par tous les moyens à se soustraire ; elle est condamnée comme prématurée, insolite, inopportune: la position n'est pas assurée, la fortune n'est pas faite, ou n'est pas même encore en. voie de se faire. On place une

sourdine sur son cœur, sur sa conscience, et l'on remet ses tendresses à plus tard.

Le mariage n'est donc pas envisagé pour lui-même; etrhomme n'y recourt généralement que pour les avantages sérieux et personnels qu'il peut lui procurer à un instant donné Aussi combien est-il différé, retardé €t môme ostracisé !

Pourtant, quelques hommes de bonne foi s'imaginent, et c'est une justice à leur rendre, rompre avec le passé, entrer dans une nouvelle ère avec un état physique et psychologique nouveau. L'illusion est de courte durée. L'action réflexe l'emporte sur les belles résolutions.

Le temps de la première jeunesse consacré par l'homme au libertinage, le prépare mal à la vie de ménage qui doit être ordonnée. Celui qui a fréquenté le plus grand nombre de femmes qu'il lui a été possible, ne saurait se contenter d'une seule ; et j'ajoute qu'il en est de même pour la femme. Celle qui a promené ses amours sur plusieurs ne saura se tenir à unobjet unique ; le goût de la variété, du caprice, des sensations imprévues et cette curiosité malsaine qui cherche à établir des comparaisons, se sont développés par l'habitude.

Le mariage n'est plus alors qu'un internement obligatoire et difficile à supporter. Je sais bien qu'on me dira : « Vous vous trompez. Dans cette dissipation de la jeunesse, l'homme acquiert l'expérience et avec elle les désillusions de certains mirages. Ayant usé des choses, il en connaît la valeur. Ce qui lui a paru la liberté, lui semble maintenant l'esclavage. Aussi aspiret-il sans regret à changer son mode d'existence. Il rencontrera dans le mariage la pureté, la vertu avec toutes ses grâces aimables, ce qui fera un heureux contraste avec ses habitudes antérieures. »

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Rien n'est plus inexact.

Prétendre que l'amour que la vierge fait naître au cœur de l'honnête homme est supérieur à celui que lui inspire la courtisane, est une affirmation gratuite.

Dans les sociétés corrompues par l'inégalité des sexes, la virginité est peu appréciée; et les grands sacrifices, les folies de la passion, poussée jusqu'à l'immolation de l'honneur et de la vie, sont inspirés par des femmes qui l'ont perdue depuis longtemps. Oui, certes, la pureté est précieuse, la vertu est touchante et admirable; mais pour qu'elle s'impose, pour qu'elle exerce un empire, pour qu'elle fasse des prosélytes, il faut qu'elle soit le produit de la raison, de la volonté, de l'indépendance et non de l'ignorance et de la subordination.

Cette vertu naïve, considérée, en somme, comme une discipline à laquelle sont soumis les faibles et avec laquelle l'homme va dorénavant marcher de compagnie, ne le persuadera pas et n'aura sur lui aucune influence ; car l'homme aspire à la science, à la liberté, et il n'achètera jamais la vertu au prix de l'une et de l'autre. Par l'absence d'instruction rationnelle, on a créé facilement une Infériorité féminine qui annule la puissance de la vertu et lui enlève même son action et son charme.

C'est ainsi que cette jeune femme vertueuse tombera dans de singulières inconséquences. Personnification de la pudeur, elle se complaira à provoquer les Indiscrétions de son mari et à en obtenir les confidences : confidences (^maillées d'actes et de détails scandaleux, auxquels elle s'associe par le rire. Elle semble même avide de ces sortes de récits. Dès ce moment, aux yeux de son mari, elle perd de son prestige : sa vertu manque de dignité.

Evidemment, si la vertu de cette jeune femme était

basée sur des principes de raison, des principes immuables et éternels, et qu'elle pût les soutenir, à l'occasion, par les ressources qu'offrent une intelligence cultivée et un cerveau qui pense et réfléchit, elle n'accepterait pas volontiers ces confessions cyniques, puisqu'elles sont laites sans aucun repentir, et qu'elles renferment les transgressions à la loi que scrupuleusement elle observe. Elle verrait là un défi porté à sa morale, une sorte d'insulte.

Mais tel est l'effet essentiellement démoralisateur de l'inégalité des deux sexes, que rien en elle ne se révolte, et que l'homme, de son côté, se croit assez grand pour se dispenser des mœurs pures, et trouve tout naturel que la femme s'y soumette en raison de son infériorité.

On voit que cette question est grosse de contradictions. Bien que nous les ayons déjà fait ressortir dans notre notre précédent discours, nous ne nous lasserons pas d'y revenir. Cette situation et cette éducation subalternes de la femme diminuent les chances de bonheur du ménage. Toute une sphère d'idées est mise à l'écart. Chacun y perd : la femme se rétrécit l'esprit, et l'homme ne modifie pas le sien.

La femme a souvent une foule de bonnes raisons à faire valoir; il est regrettable que, faute d'une instruction approfondie, elle manque de puissance pour les exprimer.

Un paradoxe, un argument spécieux la déconcerte. Dans la discussion, elle a presque toujours le dessous, bien que soutenant une bonne cause. Le mari est vainqueur à peu de frais, même s'il a moins d'esprit naturel que sa femme.

Du reste, lui-même sent bien la faiblesse de son triomphe et ea est médiocrement satisfait. Son amour-

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propre est bien autrement flatté quand il répond à l'objection sérieuse d'un adversaire digne de lui.

Toute personne humaine aime à vivre avec ses pairs, c'est-à-dire ses pareils, en éducation, en savoir. La différence d'apport intellectuel et scientifique chez les époux rompt l'équilibre; un malaise s'empare de l'un et de l'autre et notamment du mari ; il est dans l'isolement de l'esprit, dans la solitude de la pensée. La plupart des questions qui l'intéressent ne sont même pas soupçonnées par sa femme ; il y a communication d'intérêt, il n'y a point communition d'idées ; il y a estime, il ne peut y avoir complète sympathie; il manque quelque chose à la vie du foyer. Sous le même toit, à la même table, on se sent incompris et étrangers sur une foule de points.

L'homme alors peut se demander ce qu'il a gagné à entrer en ménage. A l'insouciance du célibataire, il a substitué la prévoyance du chef de maison. Devant être plus lard chef de famille, cette prévoyance de l'avenir lui donne des préoccupations ignorées auparavant; il a dii retrancher certaines habitudes coûteuses. Aussi pour trouver une compensation à son ancienne liberté d'allures, il faudrait qu'il trouvât dans le commerce conjugal, non pas seulement un lien charnel qui devra le lasser promptement par ses conditions de répétitions monotones, mais le lien moral qui comprend toutes les facultés de l'esprit et du cœur.

Désormais, le dialogue entre les époux se bornera à des détails d'intérieur, les préoccupations étroites du budget, les soucis de l'entretien d'une maison, enfin les tiraillements de la vie de ménage. Ce fonds épuisé, on ïiQ desserrera plus les dents.

On me fera justement observer que cette inégalité de culture cérébrale n'existe pas dans le prolétariat, ce qui n'empêche pas l'homme de se croire supérieur et

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de concevoir un certain mépris pour le féminin. La raison en est simple, c'est qu'il n'a souci d'instruction, et a toute estime pour la force musculaire. A son défaut, le seul fait d'tHre du sexe fort constitue à ses yeux une prépondérance légitime. La vieille théorie de l'élément uïAle prépotent provoque chez lui le besoin d'être avec ses égaux. De là, le désir d'aller au dehors, d'être entre hommes. Lo a great attraction », suivant les milieux et les catégories, est le cabaret, le café ou le cercle. Ce besoin impérieux d'aller chercher ailleurs ce qu'on croit ne pas trouver chez soi, cette soif du dehors d'où rcssortent lep habitudes du jeu, de la débauche, de rivresse, sont les éléments de la dislocation familiale.

Cette facilité donnée aux hommes de ne point régler leurs UKrurs, lâche toute bride à la prostitution. Dans tous ces plaisirs, dans toutes ces distractions du dehors, la courtisane s'introduit et sert d'excitant et d'apéritif.

Au théAtre, au sport, au casino, on la retrouve, elle est partout.

D'où vient l'engouement qu'elle provoque? La courtisane a-t-elle plus d'esprit, plus de savoir, plus de beauté que la femme du monde?

En général, non. Seulement, comme nous l'avons Inentionné dans notre dernier entretien, la liberté de ses allures, ses nombreuses liaisons avec des hommes appartenant aux lettres, aux sciences, aux arts, lui fournissent, à défaut d'études, une sorte de vernis, une connaissance de toute chose qui se traduit dans un bagout drôle; cette licence dans le langage, cette façon de toucher à toutes les questions avec la gausse parisienne qui leur donne un tour pimenté, égayé et émoustille tous ce» cerveaux quasi paralysés par les orgies et le cigare.

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De plus, les salons interlopes sont de véritables lanternes magiques où l'on voit passer une procession de célébrités contemporaines dont on chercherait vainement ailleurs l'ensemble. Ce sont ]ù autant de contacts propres à rompre la monotonie de l'existence et à y répandre quelque charme. La courtisane accumule donc autour d'elle des ressources qnT manquent aux femmes honnêtes.

Le ménage, tel que nous venons de le dépeindre, ne représente plus, sauf exception, qu'obligations, charges, corvées, absence d'idéal et d'harmonie intellectuelle, rien que le devoir morne; les époux ne se ren« contrent que sur un ennui commun.

Le premier phénomène de la dislocation conjugale est le refroidissement du mari et le mécontentement légitime de la femme. La femme veut bien accepter le passé scabreux du fiancé, mais elle entend que le présent lui appartienne. Lorsque ce qui lui revient de droit passe à une autre, elle se froisse, s'irrite, et, suivant son tempérament, son caractère, elle 3e désespère, se fâche, se résigné ou se venge. Malheureusement, ceux qui rédigent les règlements et les codes sont le plus souvent ignorants de la nature humaine et de la loi des organismes. Il arrive donc que, chez des femmes esclaves de la considération sociale et victimes des négligences de leur mari, des troubles pathologiques se produisent. Mais il est rare que les excitations physiologiques, jointes à la colère ou à la passion, ne triomphent pas des scrupules. Et c'est ainsi que les adultères pullulent, secrets ou divulgués. Alors, aux' scandales du père, dont les enfants sont témoins, s'ajoutent les scandales de la mère.

Chez les riches, les époux peuvent s'espacer. Les plus ingénieux s'avisent de supporter le tête-à-tête en compagnie de cinquante ou de cent personnes. l's résident

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dans toutes les fêtes : dîners, concerts, théâtres, bals. On ne les trouve chez eux que les jours où ils reçoivent. En les remarquant toujours ensemble, on s'écrie: « Quel heureux ménage ! Comme ils sont unis! Quel accord ! » Oui, pour ne jamais se trouver face à face. En réalité, ils sont séparés sans en avoir l'air.

On dira : « Sî ces époux ont des enfants, ils se rallient au foyer. Les enfants opèrent la jonction et offrent la distraction. L'attachement dont ils sont l'objet, leur folâtre gaîté réchauffe, ranime les sentiments éteints. Les deux époux s'attendrissent réciproquement à la vue de leurs rejetons et font retour sur eux-mêmes ». Oui, en effet, cela arrive, à la condition qu'il y ait communion d'idées dans le ménage ; sinon, les enfants, de messagers de paix qu'ils devraient être, deviennent des brandons de discorde. Tout fournit sujet â contestations, à discussions : éducation, choix d'une carrière, mariage, etc., etc.

Le plus souvent, le couple qui n'a pas su trouver des ressources en lui-même, est atteint de la manie mondaine. Il aime ses enfants ; seulement, comme il faudrait, pour les surveiller en personne, rester au logis, et que ce sacrifice est au-dessus de ses forces, il les- confie alors à des domestiques, en leur disant: « Soignez-les bien. »

Les enfants grandissent, l'heure de l'instruction a sonné ;maiscela ne gêne en rien les parents. Dieu merci ! l'enseignement au dehors les tire d'affaire. Lorsqu'aux jours de congés, de vacances, ils arrivent à la maison paternelle, bien que pour peu de temps, la maison les attriste, rien d'attrayant ; excepté les remontrances traditionnelles, aucune intimité, aucun échange intellectuel. Pendant les heures des repas règne la contradiction, la dispute.* père et mère se chicanent à tout propos, ou bien ils se taisent. Les enfants ne savent quelle

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contenance tenir et pour lequel des deux prendre parti. L'ennui des parents les gagne à leur tour. A peine arrivés, ils voudraient déjà partir, cet intérieur leur pèse ; c'est une contagion qui les pousse à sortir de la famille. Plus tard, nous les reverrons, ces familles qui ne se suffisent pas à elles-mêmes, courir de plaisir en plaisir, solliciter partout des invitations. Chaque membre ne rentre au foyer que pour se disposer à le quitter à nouveau. Pour l'épouse, la mère, la fille, la journée n'est que la préparation du soir. Le dîner, qui réunit la famille et qui lui laisse le plus de loisir, puisque les travaux du jour sont accomplis, est dans ces sortes d'intérieurs hâté, précipité. Il devrait être l'instant du repos, du délassement où l'entretien général s'établit, où chacun échange ses idées, rend compte de l'emploi de son temps, etc. Hélas! cet instant n'est plus qu'un obstacle qui parait prendre toujours trop de temps. La mère coilïe la fille, la fille coiffe la mère; à peine prennent-elles leur potage entre deux tire-bouchons. Enfin, l'aiguille de la pendule a marqué l'heure du départ: ils vont vivre! Mari, femme, fils, fille sont arrivés au lieu de réunion. Le père joue, la fille danse, le fils se partage entre ces deux plaisirs ; car le goût des cartes se manifeste déjà en lui : s'il pouvait gagner ! Quant à la mère, elle fait tapisserie, potine sur les riches héritières, observe tous les valseurs de sa fille et s'ingénie à conquérir un gendre.

Ceci se passe généralement dans le monde de la bureaucratie où le budget restreint n'est pas à la hauteur des exigences et des aspirations de la famille. On a mis sur le compte du luxe, comme nous l'avons mentionné déjà, le désarroi de la famille ; on a bien tort. Le luxe ne devient un besoin, une nécessité que lorsque, ne se plaisant pas au foyer, on cherche à

étendre ses relations pour sortir de chez soi le plus qu'on peut. Le jour où ces relations provoquent des dépenses auxquelles ne peut suffire la position, la modeste aisance se change en misère. Les revenus ne sont plus proportionnés aux frais. Les gens qui se trouvent heureux chez eux ne sentent guère la nécessité de quitter sans cesse l'intérieur domestique pour courir dans le monde. Pour eux, la vie de famille prenant plus de développement, ils visent plus au confort qu'à Teffet.

Nous le voyons, la famille, prototype de la cité» étant organisée inéquitablement, ne représente plus l'harmonie, mais au contraire la discorde. Ce n'est plus l'ordre, c'est le désordre. Cette constitution anormale de la famille en annule toute la vertu.

Traînant à sa base l'injustice comme un boulet, la famille, sous n'importe quelle forme, politique, religieuse ou sociale, a failli à ses destinées.

Remontons au plus haut de l'antiquité, examinons les livres sacrés.

Cherchons dans la Bible la famille patriarcale. Nous y constatons, comme partout, la subalternisation de la femme, de i'épouse, en conséquence de !a mère, bien que la mission de celle-ci soit plus complète et plus haute que celle du père. Ce dernier joue le rôle de pontife, malgré ses faiblesses, ses vices même ; sa bénédiction est seule valable et attire celle de Dieu. Cette bénédiction est le privilège de l'aîné de ses enfants, les filles exceptées.

De là des intrigues sans nombre, des manœuvres déloyales, des fraudes pour s'approprier la fameuse bénédiction.

Les récits hiératiques nous exhibent les scandales les plus monstrueux.

Les patriarches commercent avec leurs servantes, et

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les fruits de cette fornication sont jetés au désert avec la mère qui les a enfantés.

Les femmes de ces fameux patriarches, car les patriarches sont généralement bigames, usent de stratagèmes pour capter, au profit de leurs enfants, les bénédictions paternelles supposées fructueuses. Haine entre les frères et les sœurs, viols, incestes, assassinats : voilà la vie patriarcale. Dans l'ancienne Grèce et l'ancienne Rome avec sa loi des douze Tables la famille n'était plus qu'une tyrannie dont le mari, le père était le despote.

Au moyen âge, la famille représente à tous les degrés le privilège. Et, en somme, il faut la Révolution française pour abroger le droit d'aînesse et établir les enfants sur un même pied. La femme seule est restée mineure et est privée de la jouissance intégrale de ses droits civils et politiques.

Le principe de servitude est donc admis dans la famille et se transmet de génération en génération, par voie d'hérédité.

Jetons un coup d'œil sur la famille ainsi qu'elle devrait être.

Nous le répétons, la famille renferme un vice radical. Ce vice radical détruit le bonheur et la prospérité privés. Lorsque le bonheur est en souffrance, toute la société tombe dans un état maladif.

Ce vice radical, c'est l'infériorité conventionnelle de la femme. Nous avons appuyé suffisamment sur ce point. Eh bien ! imaginons, maintenant, un ménage, puisque c'est toujours par là qu'il faut commencer, le mariage étant la pierre angulaire de la famille, imaginons, dis-je, un ménage où la femme soit l'égale du mari. Là, les différences ne sont que i)hysiques et les similitudes sont intellecluelles et morales. Il y a alors équivalence de devoirs et de droits.

Celte union ne présentera pas l'absorption d'un être par un autre, mais une association où chaque associé garde sa personnalité distincte et sa volonté.

Dans le mariage, tel que nous le pratiquons, une personnalité l'emportant sur Tautrc, il s'ensuit que l'union est plus une diminution qu'une augmentation sociale, puisqu'on réduit deux êtres à un seul.

Le mariage, tel que nous l'entendons, serait, au contraire, une addition en même temps qu'une adjonction, c'est-à-dire la fusion de deux personnes qui sont deux forces convergeant au même but, avec tout l'essor de leurs facultés.

De cette addition, de cette fusion surgit, indépendamment de la procréation, un fait nouveau, une œuvre morale. Et lors même que des enfants ne surviendraient pas, chose qui peut arriver, le mariage ne serait pas pour cela une association stérile.

Le mariage, comme nous le comprenons, comme nous le voulons, doit s'accomplir suivant la loi sentimentale et rationnelle, nous représentant sous notre double aspect. L'égalité de l'enseignement amènera dans le ménage une sortede camaraderie à laquelle se joindra un sentiment pénétrant et plus tendre. L'homme instruit, de retour au foyer, aura à qui causer de ses affaires, de ses travaux.

Pendant le temps qui précède le mariage, l'instruction des jeunes gens fiancés étant de niveau, il leur est plus facile, dans leurs entretiens, d'accuser leur caractère ; les idées qu'ils échangent en seront, en effet, l'expression. Tandis qu'au contraire plus il y a de banalité dans les sujets, moins les opinions et les manières de voir se révèlent; on est sur un terrain commun où tous tombent d'accoid.

Pour faire ce qui s'appelle un mariage de raison, il faut qu'il y ait sympathie physique et morale. Or, dans

le milieu où nous somnns, on n'est silr que de la première, les investigations n'excédant pas la surface.

La jeune fille instruite au même degré que rhomme qu'elle a choisi, a le sentiment de sa dignité. Sa vertu est un produit de la connaissance et non de l'ignorance ; se conduisant suivant les principes de la raison, elle n'admettra pas deux codes de morale ;elle exigera que les actes de la vie passée de son fiancé soient conformes à la loyauté la plus rigoureuse. Elle déclarera injuste, inique, qu'un homme de mu'urs licencieuses s'arroge le droit de mépriser sa complice, tandis qu'il obtient partout la considération. Si un jour l'un de ces hommes à bonnes fortunes, las de ses succ«'S et de ses excès, venait lui demander sa main, elle saurait lui dire elle-même : « Monsieur, on a beaucoup trop parlé de vous. Le monde que vous avez préféré n'est pas le mien, nos principes diffèrent. Un mariage est impossible entre nous. » Et si cet ancien beau, ce séducteur émérite essuyait plusieurs refus de ce genre, cette déception lui ferait faire un retour sur lui-même avec accompagnement de salutaires réflexions.

Quant aux jeunes gens dans le même cas, la leçon leur profitera. S'apercevant qu'ils peuvent com promettre leur établissement, ils tenteront quelques efforts pour régulariser leur conduite.

Sans nul doute, il y aura toujours des faiblesses, des défaillances, mais non pas cette débauche de|)arti pris convertissant en loi la transgression de la loi, érigeant en droit le mépris du devoir. L'n mariage fait dans les conditions normales réunit, autant que faire se peut, toutes les chances de bonheur. L'infériorité disparue, il y a, malgré l'intimité, plusd'égards,plus de politesse; les droits étant égaux, les susceptibilités sont les mômes, les ménagements sont réciproques. Le top impérieux n'est plus de mise, nul n'est exploité que

s'il y consent- Le mari ne se figure plus qu'il lui appartient de violer le serment conjugal sans entacher sa réputation d'honnête homme. Il ne croit plus que l'oubli des promessrs, l'inconstance des sentiments, le caprice soient une preuve d'indépendance et de force de caractère. Il saura que l'insconstance est une débilité de la raison, une infirmité du cœur. Il comprendra, au contraire, que le respect des engagements est la manifestation de la supériorité humaine sur toutes les autres espèces. Aimer aujourd'hui ce qu'on aimait hier, jurer qu'on l'aimera les jours suivants, c'est affirmer l'infaillibilité de son jugement, c'est avoir conscience de la libre action de sa volonté, c'est prouver qu'on est en pleine possession de soi-même.

Une fois reconnu qu'en fait d'amour, tromper, c'est déchoir, que tromper est à la disposition des plus médiocres, nul ne s'en fera plus un mérite. Enfin cette égalité des deux sexes, outre qu'elle est une interprétation plus complète du Droit et de la Justice et un avantage pour la femme, en est peut-être encore un plus grand pour l'homme et la famille. Les mœurs libres, permises aux hommes, mettent incessamment la famille en péril. Cet homme marié, père de famille, est d'une étoffe si fragile que le moindre contact excite ses sens, ses désirs, et l'enflamme; et il a la liberté de mal faire, et c'est à lui, quel non sens ! que la loi confère la direction du foyer domestique et celle de la société! Il gère le bien de la commuuauté conjugale sans contrôle, sa femme étant sous sa tutelle. Le groupe domestique est donc perpétuellement menacé de ruine.

L'égalité des deux époux est une garantie pour la sécurité de la maison, car l'un des deux conjoints aura le droit de s'opposer aux folies de l'autre; on ne verra plus l'homme compromettre sa santé, sa fortune, son

DANS l'humanité 1[\

avenir, celui des siens dans des liaisons indigues, dans des alliances honteuses. La postérité n'en sera que plus saino do corps et d'esprit: lui-même sera beaucoup plus heureux et saura mettre le bonheur à sa vraie place.

Tout amour en dehors de la famille est incertain, précaire, nuisible ; il n'est propre qu'à engager l'avenir, et le plus souvent à le perdre.

La plus grande compensation aux déboires de la vie est dose reposer sur une aflection solide, capable de tous les dévouements à tous les instants de la vie, affection renforcée par la communauté des idées, des sentiments, des intérêts.

Peu sont appelés à la fortune, à la réputation, à la gloire; tous sont conviés aux joies du cœur. Et si quelques unions contractées en dehors du mariage obtiennent parfois l'estime publique et ont rencontré le bonheur, c'est qu'elles ont emprunté les principaux caractères de cette institution, à savoir : la fidélité et le mutuel dévouement.

Du reste, les productions de l'âme humaine n'atteignent une véritable grandeur qu'en revêtant un caractère immuable, impérissable, éternel. En insistant ainsi sur le mariage, j'ai voulu faire bien comprendre que toute l'économie familiale dépend des conditions dans lesquelles il s'accomplit. On reconnaît presque unaninement que la femme représente la famille, le foyer, la maison. L'intérieur vaudra ce qu'elle même vaut. Si la femme est ignorante, le souffle intellectuel ne traversera jamais la maison ; si, au contraire, elle est instruite, le foyer rayonnera et donnera une large hospitalité à toutes les choses de l'esprit.

On m'objectera : « Mais, le mari, le comptez- vous pour rien ? »

NoU) certes ; seulement, la femme a un art tout

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particulier d'évincer les sujets auxquels elle est étrangère ; elle se soucie peu des choses qu'elle ne comprend pas, qu'elle n'admet même pas ; elle les considère comme vaines, oiseuses. Le mari en est quitte pour aller en parler ailleurs.

Lorsque, plus haut, nous esquissions ce que pouvait tHre une union dont les conjoints ont des titres égaux, nous constations qu'elleofïre plus dechance de bonheur pour les associés ; et nous nous promettions de démontrer que le mariage ainsi constitué est un milieu favorable à l'éclosion de la famille et à son développement.

Les enfants,- arrivés à l'âge de la connaissance, sont témoins d'une organisation établie sur la justice. Avant toute instruction élémentaire, par l'exemple qu'ils ont sous les yeux, ils apprennent la saine notion de l'égalité et du droit. Rien ne choque leur jeune conscience : l'arbitraire n'existe pas pour eux. Mais dans les conditions actuelles, que peut être Téducalion des garçons? Tout petits, ils s'enorgueillissent déjà de leur sexe et entrent en fureur quand on les prend pour des lilles ; instinctivement ils insultent leur mère. A peine adolescents, les vertus de celles-ci ne sauraient être un exemple pour eux, elles leur semblent serviles ; et, dans l'envie d'alllcher l'indépendance du mâle, ils se hâtent de commettre des sottises, avant môme que la passion les y pousse.

L'iniluence des dispositions morales de lanière sur les enfants commence bien avant le temps qu'on suppose. Cette jeune femme dont l'intelligence est cultivée, quia réfléchi, pensé, médité, exerce déjà une action sur l'enfant qu'elle porte dans son sein. De nombreuses observations, des exemples frappants ont corroboré la théorie de l'éducation antérieure..

Lorsque les enfants arrivent à l'âge de six ou sept ans, leur intelligence s'éveille déjà ; elle donne les premiers signes. Plus ou moins distraits, ils assistent tous les jours à l'échange intellectuel des parents et il leur en reste toujours quelque chose; des mots, des bribes d'idées se gravent dans leur mémoire, lis entendent d'autant mieux qu'on ne les oblige pas à écouter.

La nature, dans sa sagesse, leur inspire cette bienfaisante curiosité qui les pousse à observer, à interroger, pour savoir. La mère instruite, sachant tout le parti qu'on peut tirer de cette disposition, stimule cette tendance. Elle inculque ainsi les rudiments de la science sous des formes appropriées au jeune âge de ses élèves; elle prendra les plus attrayantes, instruira en n'ayant l'air que de répondre et d'expliquer simplement que ce qu'on lui demande. Instruire les enfants en les amusant avec des iaits réels appartenant à l'histoire, c'est la meilleure méthode préparatoire aux études définitives.

Une telle mère, joignant aux charmes naturels les qualités de la raison etdu savoir, jjrendrasur ses enfants un empire immense autant que salutaire. Comme elle agira en pleine connaissance de cause, ses remontrances ne tomberont jamais à faux, parce qu'elle connaîtra bien les points où elle reprendra ; la justesse de ses vues ne sera point enfermée par le manque de savoir.

Ses fils ne diront pas seulement : « Combien notre mère est bonne et tendre ! » Mais ils ajouteront aussi : « Combien elle est intelligente, instruite ; comme il est bon et utile de la consulter ! » Organe spécial de la morale au foyer, la femme ne doit pas seulement la baser sur le sentiment, mais aussi sur la science.

La famille ainsi constituée vivra donc danà une

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