‹ Ève dans l'humanitéChapitre 7 sur 28 · LÀ FEMME DANS LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

LÀ FEMME DANS LA SOCIÉTÉ

Par le seul fait de l'asservissein^înt de la feni:ne, la famille ne peut remplir sa destinée. La famille n'accomplissant pas sa destinée, la société ne peut accomplir la sienne.

Qu'est-ce que la société ?

La société, c'est Thumanité organisée. La société ne désigne pas seulement la valeur numérique de la totalité de Tespèce, la somme des individus, mais elle est l'expression des rapports qui s'établissent entre eux et des échanges physiques, matériels et moraux qui en résultent. Elle reproduit, dans son ensemble, les facultés que lui fournit chacun des membres qui la composent ; et sa fonction consiste à les coordonner, à les exploiter au profit de chacun et de tous, le but qu'elle poursuit étant son développement et son perfectionnement par le développement et le perfectionnement des individus. Ici, ce qu'on entend par développement et perfectionnement, dans le sens le plus élevé, est la connaissance de la nature des choses et des lois qui les régissent. Cette pénétration de l'nnivers permet à l'humanité de se mettre en harmonie avec ses milieux et d'atteindre à ses fins. Mais, pour toucher à ce but supérieur, la première condition est de bien classer la collectivité ; car. l'ordre social ne peut être obtenu que si chaque être

occupe la place que lui a assignée la nature, et si il y trouve le moyen de donner à ses facultés tout l'essor qu'elles comportent, afin de procurer à la société le contingent qu'elle réclame de ceux qui en fout partie, en échange des avantages qu'elle leur offre.

A rencontre, si, par ignorance ou par préjugé, l'estiïnation faite delà valeur des individus, l'appréciation portéesur leur caractère, leur capacité, leur tendance, est contraire à la réalité, la distribution des fonctions devient absolument arbitraire, c'est-à-dire non conforme à leur constitution, leurs aspirations et leurs destinées. Les rapports sont faussés et la société évolue anormalement.

C'est ce qui frappe notre esprit dans l'étude des sociétés modernes comme dans celle des sociétés anciennes, malgré les progrès partiels qu'elles réalisent incontestablement dans Tordre inférieur.

Toutes celles qui nous ont précédés, soit en Orient, soit en Occident, n'ayant été organisées et classées que sous l'empire d'idées fausses, se sont trouvées en défaut avec la loi naturelle, et elles ont porté en elles les germes de leur désagrégation.

Elles n'ont toujours usé que d'une moitié de Tirtiialité ; elles ont^donc été facilement épuisées, ne mettant en jeu qu'une partie de leurs ressources. Elles ont conservé encore, à un degré intense, la folie guerrière, destructive, qui est la caractéristique masculine par excellence, la femme étant née génératrice, preduetrice et conservatrice de son œuvre.

Malheareusement, façonnée dans un moule de convention, dénaturée dans son type spécifique par une éducation étroite et erronée, matée par les lois, la femme a perdu ou dn moins laissé engourdir, sasi do rares exceptrons, ses belles qualités géniales; son iatelHgence, par l'ignorance qu'on lui a imposée, est

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dépourvue d'initiative ; elle a fini par partager les préjugés de ses oppresseurs. La femme Spartiate est un spécimen du genre.

Certainement, elle n'a pas été sans réagir à diverses époques (ta prouver, par des actes de haute portée, ce dont elle était capable. Mais ces eiïorts, n'ayant jamais été qu'individuels au lieu d'être collectifs, il n'en est rien résulté de décisif.

C'est donc ainsi que l'un des deuxfacteursde l'hunianité ne fournissant pas l'apport nécessaire à l'évolution sociale, la société demeure en soulTrance.

Cet apport est de deux natures. D'une part, il coopère àl'œuvre collective par une activité particulière; de l'autre, il transmet, par voie d'hérédité, les principes d'ordre universel. Car, comme nous l'avons fait observer, la société n'est pas seulement une agglomération d'indi vidus, defamilles etde groupes se livrant à un mutuel ■échange pour subvenir aux besoins matériels, et restant étrangers pour tout le reste; c'est un tout mu par une communauté d'idées et de sentiments, visant à atteindre un but supérieur ; sans quoi, il serait facile de concevoir que la multiplicité des intérêts et la diversité des besoins sont plutôt faits pour amener des différends, des désaccords, que la bonne entente et Tharffîonie.

Au milieu de cette complication d'appétits et de prétentions, le but supérieur auquel les sociétés doivent viser serait perdu de vue, si des principes élevés, transcendants, transmis de génération en génération aux individus, aux familles et aux peuples, ne venaient relier étroitement tous les éléments disparates dans une sorte d'unité objective. Tous, sans exception, doivent être pénétrés de ce même esprit ; et ce même esprit vient d'une même éducation reçue et transmise d'engendrants en engendrés. Cette transmission

constante, incessamment répétée, en conséquence accumulée, fait partie intégrante du tempérament des individus.

Les religions, longtemps, ont donné un semblant d'unité aux sociétés. La foi obligatoire pour tous ne permettait à aucun de manifester des divergences. Mais ces sociétés religieuses, et notamment celle qui est chrétiennement organisée, sont si loin de comprendre le progrès et le perfectionnement humain, comme nous le concevons aujourd'hui suivant les données scientifiques fournies par l'expérience, qu'elles prescrivent, comme la plus haute expression de l'idéal, non l'agrandissement de l'être par toutes les possibilités de son" activité ontologique, mais la réduction en bloc de toutes les facultés humaines. Il ne s'agit pas de savoir, mais de croire sans examen préalable.

L'humanité, frustrée dans ses aspirations les plus légitimes, allait demander à la philosophie, qui n'avait été jusque-là que Vancilla theologiœ, de combler le vide. Désormais, elle s'élançait dans le vaste champ de la recherche; et par l'observation, la réflexion, l'étude, elle espérait acquérir la connaissance des choses et pénétrer le plan secret de Tunivers sous la seule autorité de la raison.

Les bases de l'éducation furent changées ; mais cenouveau mode d'enseignement devait-il être appliqué à la femme? Non ; on lui avait prescrit la foi, la foi n'étant qu'une soumission à une volonté supérieure, tandis que la philosophie est une science de raisonnement et de spéculation, sortant de sa compétence. N'avait-on pas décrété le genre féminin inférieur ? Suivant cette opinion, érigée en dogme, la classification humaine est faite ainsi :

L'homme représente le cerveau, la femme le cœur Facultés : la pensée pour le premier, le sentiment pour

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la seconde. Fonctions: gouvernement et suprématie d'une part, dévouement et maternité de l'autre.

La maternité étant une spécialité pour la femme, il s'en est suivi deux programmes d'éducation absolument différents. Absorbée, soi disant, par son rôle de procréatrice physique (Iota mulier in utero, dit uo vieil adage médical,) la femme est inapte aux travauxde l'esprit et à un exercice cérébral soutenu.

La voici donc parquée dans la maternité, mais non point suivant la grande acception du mot, car il ne lui est accordé par la loi ni l'indépendance, ni l'autorité nécessaires.

Cette maternité physique, animale, est dépouillée de ses attributs moraux et intellectuels.

On oublie que, dans l'œuvre de la génération, la femme joue le plus grand rôle. Parlefaitcoïtr//, le germe composé de l'apport des deux producteurs est entièrement confié à l'un d'eux, la mère; il se développe en elle et subit son action. Elle l'impressionne de ses propres impressions. Et pendant cette longue période de la gestation, le fœtus peut être constamment modifié par les différents états physiques et moraux par lesquels passe la mère. Cela est si vrai que, sous lempire d'une émotion profonde et funeste, la femme peut enfanter un être incomplet, difforme ou privé de vie.

La voie maternelle est donc la plus directe pour la transmission des facultés et des caractères.

C'est parelleque s'accomplit, dans l'être en formation, ce phénomène latent d'assimilation inconsciente des éléments moraux aussi bien que physiques, fournis par la mère. Et c*est durant cette phase de la genèse de chaque individu, que les qualités transmises par le père peuvent être combattues, neutralisées ou augmentées par l'action maternelle qui constamment s'exerce.

C'est là que, dans une certaine mesure, se trouve la

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justification de la inéorie des idées innées, c'est-à-dire des manières de sentir, de vi.ir et de jugerqui, léguées par l'hérédité, degénération en génération, constituent, à la longue, chez les individus, une disposition antérieure à tout enseignement, en conséquence à toute idée acquise.

Qu'un le sache bien, tout ce qui n'a pas été déposé dans le cerveau delà femme et qui n'a pas été cultivé et développé, n'existe qu'à la surface dans le cerveau de l'homme.

De là l'absence, en société, d'unité cérébrale, d'unanimité intellectuelle provenant d'une culture philosophique largement appliquée à tous.

Ici, quand je dis philosophie, je n'entends pas un système métaphysique traitant de l'origine de l'univers et de ses fins, et ne donnant que des hypothèses toujours contestables, mais une habitude de l'esprit de généraliser, c'est-à-dire de ne rien considérer dans un sens absolument exclusif et particulier, la vie sociale exigeant, de la part de ceux qui la pratiquent, des vues d'ensemble et des notions de solidarité universelle. La philosophie estia science des principes. Elle les découvre par l'emploi des deux méthodes déductive et inductive.

De cette disposition mentale, partagée par tous, ressort une politique rationnelle qui n'est pas cet art étroit, vil, connu sous ce nom, art composé uniquement de subtilités, de ruses, de fraudes, tenant lieu de règle aux gouvernants pour mieux établir leur domination sur les gouvernés; mais, au contraire, lamiseen action des forces sociales représentées parles individus. Idées, sentiments, passions se combinent, s'organisent pour réaliser, par le progrès constant de l'être individuel et collectif, l'idéal conçu et désiré, idéal de perfectionnement et de bonheur.

D'après ce plan logique, toute éviction d'un seul

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facteur de Thumanité est contraire aux principes de ki science sociale et politique.

L'élimination delà femme dans la gestion des intérêts généraux, cause un dommage considérable aux nations et entrave leur marche.

Et, hormis certaines écoles socialistes, et en tête 1« saint simonisme et le fouriérisme, les hommes d'État réputés les plus fameux n'ontélé ni assez observateurs, ni d'assez bonne foi pour reconnaître par où leur système pèche. C'est à croire qu'ils ignorent l'histoire. Jamais cependant, dans les terribles crises qu'a traversées l'humanité, la femme n'a manqué de fournir son contingent souvent décisif.

A divers intervalles, elle a montré brillamment ce dont elle était capable. Entraînée par la nécessité de révolution, surexcitée par le tragique d'une situation extrême, elle accomplit spontanément, douée d'une force intoitive. des actes de première grandeur.

De plus, dans les rares circonstances qui ont amené des femmes au pouvoir, les peuples ont-ils eu lieu de s'en plaindre ? Les Elisabeth, les Catherine II, les Marie- Thérèse, et tant d'autres, n'ont-elles pas gouverné avec gloire ? Et si l'on eût mis quelque héritier mâle à leur place, n'est-il pas supposable qu'il n'eût pas atteint la même hauteur ? Examinez l'histoire générale et vous verrez que, sur trente souverains appartenant au sex« dit noble, il y en a à peine cinq de capables. Il devient alors extraordinaire que, sur le petit nombre de femmes parvenuçs au trône sans avoir, remarquez-le bien, été Tobjet d'un choix et d'une sélection, plusieurs se soient révélées politiques de génie.

N*est il pas singulier que, dans une des situations de la vie où il faille déployer le plus d^énergie, le plus de volonté et le plus de profondeur de vues, la femme ait été, pour le moins, l'égale de Thomme ? Et chose curieuse.

c'est que la femme ayant atteint de temps à autre la dignité suprême, royauté, empire, impliquant l'exercice de la puissance absolue, elle n'ait (ié nulle part électeur. Une seule explication est possible: dès que la logique est bannie, l'inconséquence a le champ libre.

« Vous n'avez, me dira-t-on, cité que les exceptions, et les exceptions ne font pas la règle. En thèse générale, l'homme est supérieur à la femme. II est donc juste de conférer à ce dernier la direction des affaires de la famille et des affaires de l'Etat. »

Ce raisonnement est en complète contradiction avec le système politique actuel; car, à notre époque, les droits politiques ne sont pas reconnus en proportion des capacités et du savoir des individus; l'homme le plus médiocre, le plus ignorant, comme l'homme le plus savant, jouit de ce droit et l'exerce. Quelle subtilité peut on invoquer pour éliminer du suffrage universel la moitié de Thumanité? Il est clair que, par ce fait, la justice la plus élémentaire est violée.

« Depuis quand les femmes s'occupent-elles de politique?» demandait Bonaparte à M"" de Staël. « Depuis qu'on les guillotine », répondait-elle. Elle eût pu dire, i avec plus d'exactitude, que la femme a été victime, tout ' aussi bien que son compagnon, des fureurs religieuses, ' guerrières et révolutionnaires. Loin de l'épargner à ' cause de la faiblesse de son sexe, on l'a rendue responsable de fautes qu'elle n'avait pas commises. .: De tout temps, elle a clé, à l'occasion, pendue, décapitée, torturée, brûlée, massacrée, ce qui n'est pas plus doux que la guillotine. On n'a pas attendu Quatrevingt-treize pour lui donner l'égalité dans les supplices. C'est la seule dont elle puisse se vanter jusqu'à ce jour. C'est donc un déni de justice commis à son égard. /Examinons quelles en ont été les conséquences.

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Il a été généralement reconnu que la femme a une tendance naturelle au dévouement, une disposition à s'oublier elie-même pour ceux qu'elle aime. Propension admirable et féconde dans la chose publique. Maisi tout justement, comme nous l'avons fait observer, la femme est éliminée de la politique. Aussi, par un sentiment de dignité instinctive, méprise-t-elle la politique comme viande creuse. Elle reporte alors, exclusivement, dans la famille, ses aspirations affectives. Elle ne connaît que les siens, ne se soucie que des intérêts de sa maison. Elle se persuade même que, pour les amener à bien, il suffit de se concentrer sur eux. Sa raison, privée de large culture, rétrécit son jugement et l'ompêche de percevoir les rapports, les relations et les enchaînements qui existent entre l'ordre privé et l'ordre social. La solidarité universelle, considérée comme loi, la laisse incrédule. La grande conception sociale lui échappe parce que toutes les idées appartenant à la catégorie généralisatrice lui font défaut par l'étroilesse du programme éducateur qui lui a été imposé. Rien, dans la suite, ne supplée à cette indigence.

Au siècle dernier, les salons tenaient lieu aux femmes du monde des études qui leur manquaient: avec cette admirable faculté d'assimilation dont elles sont douées, leur intelligence s'était approprié une somme de connaissances suffisantes pour exercer une action considérable sur la société d'alors.

La conversalioh, formii vivante et attrayante de l'enseignement, s'emparait de tous les sujets : philosophie, science, politique, lettres, étaient trait es simultanémentavec compétence, verve etchaleur. Les femmes ne restaient indifTérentes à aucune de ces effervescences de la pensée humaine. C'était dans les salons que se manifestait ce luxe intellectuel et que s'établissaient les relations supérieures de l'esprit; les correspondances

lés plus intéressantes et les plus élevées en étaient la conséquence.

Depuis près d'un siècle, la majorité des femmes est relativement plus instruite; la plupart écrivent l'orthographe couramment et ont des notions diverses. Malgré ce progrès dans la cu'turc de leur esprit, elles manquent de ce sens supérieur que donnait à nos mères te contact permanent des cerveaux d'élite.

Les mœurs de la mondanité moderne s'étant modifiées défavorablement par l'installation des cercles et l'introduction du cigare, l'action des salons devient nulle. Kt c'est ainsi que sur aucun terrain les femmes ne sont initiées à la philosophie des choses. Elles se confinent dans l'espace étriqué de la famille et des petits groupés, et se croient très pratiques. C'est ainsi qu'elles comprennent qu'on se sacrifie pour des personnes, et qu'elles estiment insensé qu'on se dévoue à des idées.

Tout ce qui ne s'incarne pas et ne s'individualise pas, tout ce qui n'e>t pas quel(|u'un, les laisse indifférentes et froides. Et ce n'est pas leur faute, mais celle de leur solte éducation. On leur a d'abord im osé des croyances sans leur permettre de les raisonner ; elles ont donc perdu le goût du libre examen. Libérées, plus tard, des époques de fanatisme où l'exaltation avait toute prise sur leurs cerveaux peu exercés, eiles sont tombées dans wne positivité d'esprit qui les garde de tout enthousiasme, qu'elles considèrent, d'ailleurs, comme les écarts d'une imagination mal réglée.

Elles veulent ignorer à quel point on peut se passionner pour une idée que l'on croit une vérité, et qu'on poursuit avec un acharnement sans égal; vérité qui vous envahit, vous possède plus que tous les autres sentiments, car elle est éternelle et survit aux individus e^ aux générations. Ce qu'elle était avant vous, elle le sera encore après vous, et votre esprit espère la rencontrer

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dans une vie meilleure à l'état de réalisation. Prenons, par exemple, Tidée de liberté pour un peuple, d'indépendance pour un pays. Cette idée est si forte, si puissante, que rien que pour la proclamer et la répandrt-, les âmes généreuses compromettent leur propre liberté et leur sécurité personnelle.

Sans doute, et je ne saurais trop insister, dans les grandes "crises politiques et sociales que traverse l'histoire, ces aspirations supérieures se réveillent souvent tout à coup là où elles semblaient avoir été le moins cultivées, et tentent de s'actualiser. 11 n'est donc pas extraordinaire de voir ce phénomène s'accomplir chez quelques femmes, sans préparation préalable. Alors surgissent les grandes figures auxquelles il n'a manqué ni génie, ni héroïsme, qui, dans l'antiquité, s'appellent Cornélie, Porcia, etc., etc., et de nos temps, Jeanned'Arc, M"" Rolland, M"" deStael, etc. Mais cette poussée spoutanée, produite par la surexcitation d'un milieu passionnément agité, est de courte durée. Sans lien avec le passé vécu, sins préparation mentale antérieure, elle ne dispose d'aucun élément de continuité, et le grand elTort fait est bientôt suivi de lassitude et d'apathie. L'habitude de l'esprit n'est pas contractée, et les femmesabandonnent les hautes préoccupations, finissant parlesjugernuisiblesà leurs intérêts domestiques. C'est ainsi que les tendances dedévouementqui caractérisent les femmes, comme nous venons de le dire, se convertissent en égoïsme, égoïsme à plusieurs, s'entend. La société se scinde alors en petits groupes qui ne pensent et n'agissent que pour eux.

Il y a antagonisme entre la vie familiale et la vie nationale. Chaque famille voudrait tout tirer de la société et lui donner le moins possible.

La femme n'admet qu'on s'occupe de politique que lorsque celle-ci ulTre une carrière avantageuse pour l'un

des siens. S'il n'a do chance que de demeurer simple citoyen, simple électeur, ne devant bénéficier d'aucune part de profit ni de grandeur, pourquoi prendrait-il tant de soucis des affaires du Gouvernement ? Ne pourrait-il pas même, en déployant trop de zèle, nuire à ses intérêts, à ceux de ses enfants ? Ah ! s'il s'agit de la députation pour son mari, son fils, son frère, elle change d'avis et devient tout feu et tout flamme. Elle entrevoit là un but positif qu'elle estanxieuse d'atteindre. Elle se livre à une propagande effrénée ; au besoin, elle rédigera les discours; aucune polémique ne lui coûtera. Mais, ici, elle ne dépense tant d'activité, tant de bon vouloir que pro domo sua.

Et pour réunir plus de chances de succès dans l'élection s'il faut dévier quelque peu de la ligne qu'on avait suivie jusque-là et faire une évolution habile, la femme sera la première à engager son mari à l'effectuer.

S'il est retenu dans celte voie de revirement par quelques velléités de pudeur; s'il craint qu'un jour, peut-être prochain, on lui reproche de n'avoir changé d'opinion que pour agrandir sa fortune, sa femme proteste ; elle le prêche, le sermonne, elle touche à l'éloquence, elle trouve les scrupules puérils ; elle lui mt sous les yeux des exemples, et elle en cite

Il ne faut pas tant de sollicitations pour décider un ambitieux.

Que sera-ce, s'il y a la perspective d'un portefeuille? 11 cstdes femmes qui, pour faire les honneurs d'un ministère, sacrifieraient tout, sans restriction.

« Mais savez- vous, me dira-t or, que vous faites là une critique sanglante des femmes, et que celte façon de nous les représenter infirme la légitimité de vlS revendications en leur faveur?»

Non point; tout au contraire, répondrai -je. Celte

critique met en relief la logique des femmes et Tillogisme des hommes.

La femme éliminée des études transcendantes, la femme exclue de l'élat-major de toute direction humaine, finit par douter de la valeur des choses qu'on lui interdit de connaître. Elle les prend en un jcerlain dédain. Philosophie et politique lui paraissent ^'objel d'opinions controversables et contradictoires | et les nombreux avatars des hommes, les démentis qu'ils se donnent à eux-mêmes dans leurs écrits et leurs actes, la fortifient encore dans ce jugement. Tout ce qui s'appelle femme sensée, soucieuse de mener à bien les intérêts de sa maison et de sa famille, croit de la plus haute sagesse de ne pas s'occuper de ces questions propres a compromettre Tavenir des siens, et d'en détourner ceux-ci. Fidèle à son programme et à la mission qui lui a été imposée, elle reste dans la sphère positive des faits, et elle se défie des théories. El'e n'estime que ce qui est susceptible de se convertir en résultat palpable: honneurs, richesses, réputation. Parquée au foyer, elle veut la prospérité domestique et est contraire à tout ce qui y fait obstacle. Pour elle, philosophie, politique, art, littérature ne sont que des moyens ; et s'ils sont infructueux, elle les appelle rêves, utopies. Les conséquences dommageables de cet antagonisme établi entre l'esprit familial et l'esprit social sont flagrantes.

Si, d'une part, la femme du foyer inculque l'individualisme à son entourage, de l'autre, la femme en dehors de la famille, c'est-à-dire celle qui se classe dans le monde irrégulier, s'efforce de vivre au détriment de l'organisation domestique et de l'organisation sociale. La première sème l'égoïsme, la seconde, la corruption.

Ainsi ces deux types de femmes, de bonnes et de

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mauvaises mœurs, contribuent, par des manières d'être opposées, au dérangement du plan général et à l'ajournemen^t indéfini du progrès.

Cette agglomération considérable qui s'appelle une nation est morcelée en molécules qui ont chacune leur intérêt particulier. C'est donc la cupidité et l'ambition personnelle qui tiennent lieu de principes conducteurs.

Il y a bien la religion qui, sous notre régime actuel, s'efïorce de prendre un regain de vitalité. Cet e reprise est plus superficielle que profonde ; et les pratiques superstitieuses ne l'empêcheront pas de disparaître sous l'action progressive ries conquêtes de la science. Avenir que seule une minorité de savants peit entrevoir.

Il y aurait bien aussi la philosophie ; malheureusement, comme nous l'avons fait remarquer, étant interdite aux femmes, elle est par cela même bannie de la vie du foyer et de celle des salons. Cultivée de 17 à 18 ans parles écoliers pendant l'année de philosophie, elle ne prend racine nulle part; elle n'est qu'un ornement de l'esprit propre à figurer dans les discours et dans les écrits, mais n'entrant pour rien dans la pratique de l'existence et dans le déterminisme des actes.

La société renferme donc, sous une apparence d'unité, de concorde, la division et la désagrégation.

Quant à la politique, privée des principes élevés que doivent lui fournir les conceptions supérieures, elle reste un tissu d'intrigués tramées par les multiples compétitions. Et comme l'égoïsme et la corruption se généralisent avec les progrès matériels, la politique n'offre plus qu'un conflit de prétentions et d'ambitions personnelles de toute provenance.

Dégagées des préoccupations d'un ordre transcendant, les générations gravitent vers un idéal de plus en

plfis abaissé. Le fameux :« Enrichissez-vous! » de. M. Guizot, devient le cri de ralliement. Chacun ne songe qu'à une chose: se faire- une position. Se faire une position n*est pas le mot exact, c'est une situation toute faite qu'on veut trouver sans peine, sans fatigue, sans lenteur.

Plus l'industrie s'approprie les découvertes de la science et en applique les procédés, plus l'essor financier s'accentue, plus les masses aspirent à une vie sans effort et sans lutte.

C'est une course effrénée à la fortune, à la jouissance, à laquelle tous veulent prendre part. Ce qui est donc progrès d'un côté, au point de vue du bien être, marque une déchéance de l'autre, au point de vue moral.

Le monde de l'argent se confond avec le monde du plaisir : le premier ne dépense d'activité que pour parvenir au second. Or, c'est justement cette moitié de l'humanité déclassée, asservie par une législation injuste, qui cherche une compensation, sinon une revanche, dans le trouble des sens et des passions qu'elle provoque. Et je n'attaque pas seulement, ici, la société française, mais la société tout entière dans ses parties prétendues les plus civilisées. Telle est la flore d'une injustice initiale qui, à mesure que le progrès s'accentue dans le domaine scientifique, devient de plus en plus envahissante sur les degrés de l'échelle sociale, comme pourdémontrerqu'un vice fondamental est à la base de la collectivité organisée du Sud au Nord, de l'Orient au Couchant.

Qui donc peut expliquer qu'ayant connaissance des axiomes moraux les plus transcendants, sanctionnés par l'expérience des siècles, on puisse répondre à qui se plaint d'une mesure arbitraire, d'une concussion, d'iin abus ? Question d'administration, les principes n'ont rien à y voir; question politique, la morale n'y

a que faire ; question industrielle, qu'a cela de commun avec la philanthropie?

Or, si la morale et la justice ne se trouvent ni dans l'administration, ni dans la politique, ni dans l'industrie, avouons qu'elles ne se trouvent nulle part.

La jeunesse n'est el e pas l'exubérance de la vie, de la générosité, de l'imagination, de l'enthousiasme ? N'est-ce pas encore là qu'on doit trouver le désintéressement ?

Oui, les jeunes gens ne manquent pas, mais il leur manque la jeunesse.

Ce n'est certes pas la famille qui a pu les former, puisqu'elle leur a donné l'exemple de l'arbitaire; chaque génération reflète ce qui lui a été enseigné par l'expérience. Eh dame ! à la longue, cela agit.

Certes, il ne manque pas de critiques qui constatent cet état de choses. Mais savez-vous quelle conclusion on en tire ? c'est que la femme est un obstacle au progrès ; qu'elle est essentiellement réactionnaire et rétrograde; que, de plus, sa coquetterie et son goût de luxe précipitent les décadences.

Voilà ce qui se répète et s'imprime dans les journaux.

Et les hommes qui ont empêché le cerveau de la femme de s'exercer et qui lui ont imposé, par une éducation arriérée, la superstition et l'erreur, se plaignent aujourd'hui de la récolle, lorsqu'ils ont fait la semence !

Depuis le commencement du monde, s'imaginant suffireàtout, ilssontà latête desafTaires. Ils légifèrent, constituent, organisent, rédigent des programmes, fondent des religions, propagent des doctrines, des systèmes, font des révolutions sans jamais lui demander son avis.

Mais nous dirons aux hommes : « Si les choses se passent ainsi, c'est à vous qu'il faut s'en prendre. Vous

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êtes seuls responsables ; reconnaissez donc qu'à vous seuls vous êtes insuffisants. Vous avez voulu refouler une force humaine ; présentement elle vous fait échec. C'est vous qui, par le rejet de la femme, votre collabora trice suivant la nature, avez préparé le milieu contre lequel vous récriminez et vous protestez aujourd'hui. »

En diminuant la femme, vous vous êtes diminués, et la société est en déficit. Elle évolue dans des conditions anormales, n'étant pas en possession de toutes ses ressources. Il s'ensuit que les réformes qu'exige le progrès ne parviennent pas à s'effectuer.

Les idées de patrie, de solidarité humaine et de perfectionnement qui composent le ciment de toute Cité, n'existent qu'à l'état théorique, sans valeur pratique pour la généralité. Il ne faut donc pas s'étonner que l'injustice, •l'immoralité et la guerre battent leur plein.

malgré la marche des siècles et les progrès de la civilisation, se perpétuera dans les différentes œuvres. Ce sont naturellement les Grecs qui fournissent les premiers spécimens.

Ceux-ci, avec Eschyle, Sophocle, représentent le caractère dogmatique. Les personnages nous expliquent la genèse des dieux et leurs faits et gestes. Là, nous rencontrons, nettement exprimée, la déclaration solennelle de la supériorité du principe mâle.

Dans les fuménides d'Eschyle, lorsque Oreste, meurtrier de sa mère, fait à Delphes, puis à Athènes, une sorte de pèlerinage pour consulter l'oracle, et que le chœur, le sachant parricide, veut sa condamnation, Apollon répond qu'il ne peut y avoir parricide, « parce que, dit- il, ce n'est pas la mère qui engendre ce qu'on appelle son enfant : elle n'est que la nourrice du germe versé dans son sein ; celui qui engendre est donc le père. ^

« La femme, comme un dépositaire, reçoit le germe et, quand il plaît aux dieux, elle le conserve.

« La preuve de ce que j'avance, c'est qu'on peut devenir père sans qu'il soit besoin de mère : témoin cette déesse, fille de Jupiter, roi de l'Olympe. Elle n'a point été nourrie dans les ténèbres du sein maternel ; et quelle déesse eut jamais produit un pareil rejeton ? »

Minerve, plus loin, ne fait que corroborer cette opinion.

« Je n'ai pas de mère à qui je doive la vie ; ce que je favorise partout, c'est lesexe viril ; jesuisdonc toute pour la cause du père »

Je m'empresse de faire remarquer, ici, que l'auteur, étant un homme, fait parler la déesse suivant ses idées personnelles.

Cette répudiation de toute filiation (t même de tout lien avec le sexe féminin, faite par Minerve, personni-

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fiant dans l'Olympe l'intelligence et la sagesse, justifiera toutes les sorties brutales que divers personnages ne manqueront pas de faire dans la suite.

C'est ainsi que, dans les Sept contre Thèbes, Etéocle, s'adressant au chœur des Suppliantes, qui viennent implorer leur dieu pour conjurer les malheurs qui menacent la ville, leur dit :

(( Engeance insupportable, est ce là le moyen de bien servir Thèbes? Quoi ! tomber devant les images des dieux tutélaires ! pousser des cris ! Sexe détesté du sage ! Oh ! que jamais, ni dans mon infortune, ni au jour de ma prospérité, femme n'habite sous mon toit ! Intolérable par son orgueil après la victoire, la femme^ quand elle craint encore, est une peste fatale à sa famille et à son pays. »

Il est charmant, cet Etéocle, en vérité. Et de quel droit émet-il une opinion aussi impertinente, lui, parjure à sa parole et ayant pour sœur Antigone, le modèle de toutes les vertus?

Du reste, l'Hippolyte d'Euripide ne lui cède en rien, et il n'a aucune parenté avec l'Hippolyte de Racine.

Quand il apprend l'amour de Phèdre de la bouche même de la nourrice de celle ci, il invoque Jupiter en ces 'ermes :

(( Jupiter ! pourquoi as-tu mis au monde les femmes, cette race de mauvais aloi ? Si tu voulais donner l'existence au genre humain, il ne fallait pas iaire naître des femmes; mais les hommes déposant dans les temples des offrandes d'.)r, de fer ou d'airain, auraient acheté des enfants, chacun en raison de la valeur de ses dons ; et ils auraient vécu dans leurs maisons libres et sans femmes. Mais, à présent, dès

que nous pensons à introduire ce fléau dans nos maisons, nous épuisons toute notre fortune.

« Une chose prouve combien la femme est uq fléau funeste : le père qui l'a mise au monde et Ta élevée y joint une- dot pour la faire entrer dans une autre famille et s'en débarrasser. L'époux qui reçoit dans sa maison cette plante parasite se réjouit, il couvre de parure sa méprisable idole, il la charge de robes, le malheureux ! il épuise toutes les ressources de son patrimoine, et est réduit à cette extrémité....

« Plus aisément, on supporte dans sa maison une femme nulle et inutile par sa simplicité. Mais je hais surtout la savante; que jamais, du moins, ma maison n'en reçoive qui sache plus qu'il ne convient à une femme de savoir ; car ce sont les savantes que Vonus rend fécondes en fraudes, tandis que la femme simple, par l'insuflisance de son esprit, est exempte d'impudicité. Il faudrait que les femmes n'eussent point auprès d'elles de servantes,- mais qu'elles fussent servies par des animaux muets pour qu'elles n'eussent personne à qui parler, ni qui pût à son tour leur adresser la parole. »

Cette tirade qui renferme autant d'absurdités que de propositions, démontre que, d'une part, le fils de Thésée n'avait aucune notion scientifique pour formulerle vœu ridicule qu'il adresse à Jupiter au sujet de la perpétuité de l'espèce, et que, d'autre part, son jugement porté sur la femme ignorante est absolument contraire à la vérité, car moins l'esprit a de culture, plus les instincts sensuels prédominent.

Mais ce qui nous surprend davantage, c'est ce mélange d'ordre fabuleux et de modernisme. Ainsi, le jeune Hippolyte, consacrant sa chasteté asx autels de Diane, n'est pas indifférent aux préoccupations d'économie intérieure. On dirait d'un bourgeois de nos

DANS l'humanité 99

jours supputant les dépenses qu'occasionne une femme coquette. Cette réflexion en appelle une autre qui est suscitée par l'olimination systématique de l'amour dans la tragédie antique. Il n'en est parlé que pour mémoire par quelque personnage ctiargé d'édifier les spectateurs sur les événements précédents, dont la connaissance est nécessaire à l'intelligence de la pièce ; et la plupart du temps, c'est le chœur qui en a la mission. Nulle part une scène d'amour ; et ce sont principalement les héros du drame qui semblent rester étrangers à la fougue de ce sentiment, le plus violent de tous. Ici* l'orgueil misculin paraît s'accuser en se refusant à avouer qu'il est soumis à l'empire du fils de Vénus.

Certains critiques, je le sais, ont expliqué cette éviction parle caractère sacré que revêtaient ces œuvres dramatiques destinées exclusivement, à l'origine, à être jouées dans les cérémonies religieuses. Mais c'est là la plus mauvaise raison qu'on puisse donner^ l'amour tenant une des premières places dans le panthéon olympien. Vénus, rangée parmi les douze grands dieux, avait ses autels et ses temples dans toutes les villesde Grèce ; et son action sur les faits et gestes des mortels était considérable, puisqu'elle l'exerçait également sur les divinités ses collègues.

La base de toute théogonie antique, aussi bien orientale qu'occidentale, a un caractère essentiellement générateur. Cause fonda m.en taie de ce qui devra suivre, elle n'est toujours que l'union ou syzygie de deux principes de genre différent dont le produit est un facteur nouveau.

« C'est l'Amour, le plus beau des immortels, suivant Hésiode, qui était au commencement, il n'y avait pas de dieux avant que l'Amour eût mêlé toutes les choses. Mais de cette pénétration intime furent engendrés les dieux immortels. » De là l'extension du culte

des divinités génératrices multipliant dans leurs représentations plastiques, à Tœil du croyant, les attributs de leurs facultés procréatrices. L'Amour est donc le grand attracteuret le grand producteur.

Ces tragédies nous font bien voir les produits de l'amour: Astyanax, fruit de l'union d'Hector et d'Andromaque, Eurysacès, rejeton d'Ajax et de Tecmesse ; mais elles ne nous font pas voir l'amour dans, l'intensité de son expression.

Chez Hélène, chez Phèdre, il n'est plus qu'une calamité. L'amour ainsi dépeint semble dénué de toute liberté: la fatalité l'impose; c'est ainsi que Phèdre déplore la passion qui la consume. Elle y voit le signe de la malédiction des dieux ou plutôt de la vengeance de Vénus. Il est vrai que l'Hippolyte, tel que nous le présente Euripide, est loin de justifier les transports^ dont il est l'objet. Dans les deux cas, les créatures qui en sont possédées sont deux femmes.

Il y a donc là aiïectation de la part des tragiques.

Achille, dans Iphigénie en Aulide, éprouve bien un sentiment de pitié pour la fille d'Agamemnon, vouée à l'holocauste par l'oracle de Calchas. Mais la jeunesse, la beauté de celle ci ne font pas une impression plus viv3 sur son cœur. Est-ce à dire que la société grecque ne connaissait pas l'amour dans ce qu'il a d'idéal et de délicat? Quelle erreur! On a prétendu que l'amour physique et l'entraînement des sens avaient seuls prise sur les hommes. On n'a, pour rectifier ce jugement, qu'à ire quelques passages des poésies qu'adressait Alcée à Sapho

Et tant d'autres poètes n'ont-ils pas chanté, avec toutes les grâces d'une plume exercée et l'exaltation d'un cœur fortement épris, les tendresses de l'amour?

Cette omission volontaire d'un sentiment prédominant manifeste cette sourde rancune de l'homme humilié

DANS l'hUMANITK 101

dans son orgueil de subir, à un instant donné, la puissance féminine, puissance propre à lui faire perdre toute volonté et toute raison.

Aussi, dans toute scène ou dialogue entre un homme et une femme, le premier garde-t il une altitude froide, hautaine, propre à mettre en évidence la démarcation qui se lient entre les deux sexes. C'est ainsi qu'Achille dit à Clytemneslre : a II. est malséant pour moi de m'entrelenir avec des femmes.» Cinq cents ans plus tard, Jésus ne fait que continuer la tradition lorsqu'il ditàsa mère: « Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ? »

Eschyle prête à Agamemnon un singulier langage quand, de retour dans sa maison, après la prise de Troie, il répond à Clytemneslre, qui, pour mieux dissimuler sa vengeance, le reçoit avec les marques de la joie la plus vive : « Fille de Léda, gardienne de mes foyers, ton discours est mesuré sur mon absence, il est long ! » Dans VAlceste d'Euripide, Admèle exprime le sentiment conjugal en termes émus. La scène avec son époune a de la sensibilité, delà tendresse. Admèle paraît plongé dans le plus prjfond désespoir à l'idée de perdre sa compagne, objet de son amour et mère de ses enfants. Malheureusement, cet étalage de douleur peut paraître suspect, car Admèle accepte pour sauver sa propre existence, que sa femme sacrifie la sienne; et la scène qui suit, où Admèle reproche à son père, Phérès, de ne s'être pas dévoué pour lui et d'avoir laissé périr Alceste, le prouve surabondamment, d'autant que le père lui répond indigné : « Toi même, tu as bataillé sans honte pour ne pas mourir, tu vis, en sacrifiant ton épouse. Et tu me reproches ma lAcheté, infâme, vaincu par une femme qui est morte pour toi, beau jeune homme ! Tu as trouvé là un moyen dene jamais moirir, si tu peux persuader à l'épouse que lu auras de mourir

pour toi. Et ensuite tu fais un reproclie à tes amis qui se refusent à le faire, quand toî-mènae tu n'en as pas eu le courage ? »

Voilà qui est clair et qui ne laisse avcun doute sur la prétendue sincérité d'Admète.

On me permettra une parenthèse à ce propos. J'aperçois bien, dans la fable et dans Thistoire, des femmes qui se dévouent pour leurs époux, mais je regrette de ne pas voir la réciproque en égale proportion.

Il ressort de la tragédie antique que la femme y est considérée comme appartenant à un sexe inférieur; et comme les Eschyle, les Sophocle et les Euripide étaient des hommes, ils n*ont eu garde de réagir contre des préjugés 'jui consacraient leur suprématie-

Quelques-uns prétendent même qu'Euripide était mysogyne, et que les femmes macédoniennes, irritées des injures qu'il faisait débiter par ses personnages contre leur sexe, le mirent en pièces.

Cette fin du célèbre tragique, trop ressemblante avec celle d'Orphée, n'a pas été considérée comme véridique.

Quoi qu'il en soit, ce qu'il nous importe de constater, c'est que le monde fictif reflète les contradictions du monde réel. En effet, les auteurs précités âe montrent illogiques ; car s'ils tenaient à justifier la mauvaise opinion qu'ils avaient des femmes, leur premier soin devait être de ne pas placer sur les lèvres de celles-ci des paroles décelant la profondeur de la pensée et l'élévation des sentiments. Il leur eût fallu abaisser le caractère féminin : leur partialité n'a pas été jusque-là. De telle sorte que, si l'on établit une comparaison entre les héros et les héroïnes de la tragédie antique, les Iphigénie, les Polyxène, les Ântigone, les Alceste» les Tecmesse paraissent de beaucoup supérieures aux Agamemnon, aux Achille, aux Ulysse, aux Ajax, tous orgueilleux, dominateurs et mesquinement personnels.

DANS l'humanité 103

Je sais bieu que iesdits auteurs se rattrapent eu faisaut confesser par leurs héroïnes la légitimité de la subalternité féminine.

Ne font ils pas dire à Iphigénie, lorsqu'elle se rési • gne au sacrifice de sa vie : a La vie d'un homme est plus précieuse que celle de mille femmes. Et si Diane veut prendre mon 3ang, moi, faible mortelle, pomraije résister à la déesse ? Ce serait impossible. Je me dévoue donc à la Grèce. »

C'est un homme qui s'est fait l'interprète des sentiments de la fille d'Agamemnon, mais nous ignorons absolument si 1 Iphigénie en question les a partagés, si tant est qu'elle ait existé.

Dans les Suppliantes d'Euripide, Athra, mère de Thésée, dit, après avoir longuement, logiquement discouru : « Je sais qu'il n'est pas permis aux femmes de bien parler. »

D'autre part, et dans un autre passage, Thésée reconnaît (( que la sagesse parle souvent par la bouche des femmes. » Il est bon de prendre note de ce retour à la vérité.

Mais la contradiction ne s'arrête pas là. Nous voyons la femme, comme souveraine, obtenir \q^ honneurs et exercer l'autorité. La tragédie des Perses d'Eschyle nous présente Atossa, mère de Xerxès, consultée par les anciens de la ville. Elle arrive dans Suse montée sur un char ; inquiète de l'armée des Perses, elle vient chercher des nouvelles ; et c'est en ces termes que le chœur l'accuei le : « Mais voilà qu'une lumière apparaît aussi brillante que l'œil des dieux : c'est la mère du roi, c'est ma reine; je tombe à ses pieds ; que toutes nos voix s'élèvent : offrons-lui les hommages qui lui sont dus. »

Evidemment les inconséquences pullulent: l'Olympe en donne l'exemple à la Terre. A ce sujet, il est un

Uf% ETE

a rcrn rn en t ^fu on ne *é lasiîéra pas de r.« as or-pos-r et àuquef nous ne nons lasserons pas de it:pori»lr'. c'est celui qui consiste à sli'naler, comme une adhésion à r»:l;jl de chot>e«, l'acceptation de la femme. Comment de* Sapho. des Corinne, des Erinna, et tant d antres douées de îfénie, n'ont-elles pas élevé leurs voix éloquente* po ir revendiquer leur droit et celui de leurs «emblahles ? C'est que, parvenues elles-m^mes à la j/loire par leurs travaux, elles s'nccommjdaient îort bien de l'était d'efîa cernent du reste de leur sexe, le jii^'fanl propre à prêter plus d'éclat à leur mérite et à leur réputation ; et que, d'autre part, comme nous en avons fait déjà l'observation, les femmes de tous les temps ont cru prendre amplement leur revanche par l'amour qu'eMes inspirent; l'anjour, loi naturelle, loi supérieure, qui réduit à néant toutes les inégalités fact'ces.

De la tragédie naît la comédie. Dans la comédie, nous pénétrons la vie intime, la vie privée. Il n'est plus, ici, question des personnages dits héroïques apiiartcnani plus à la fab e qu'à l'histoire, mais d'individus appartenant à la réalité.

f.es éléments de la comédie antique sont restreints.

Peut-être Aristophane n'a t il parlé plus librement rpie parce qu'il était ennemi de toute réforme et de toute nouveauté; à ce titre, il avait chance d'être bien vu d(is gouvernants. Ce qui attire notre attention sur lo point qui nous occupe, c'est qu'Aristophane, dans son plaidoyer pour la paix, incarne cette idée dans une femme et en fait son héroïne, Lysistrata. Pour bien comprendre l'importance du fait, il faut se souvenir que la comédie antique grecque et latine laisse peu do place à la femme ; l'ingénue est un personnage muet qui so tient dans la coulisse; la matrone fait de rares apparitions pour dire une parole de bon sens

DANS L'HUMANITK 105

enveloppée d'une forme aigre ; la scène appartient à la courtisane, la merelrix, etc., les mœurs du gynécée ne devant jias être soumises à l'appréciation d'un public.

Or, contre toute règle, Lysistrata n'est pas une courtisane, elle est l'épouse d'un des citoyens les plus considérables d'Athènes. Lysistrata abhorre la guerre et elle aime la paix, condition de tout progrès. Pour faire triompher son opinion, Lysistrata assemble toutes les femmes de la Grèce et elle leur tient un discours rempli d'arguments solides, tels que pourraient le faire 'les membres les plus autorisés des Congrès de paix actuels. Suivant elle, la guerre est chose absurde; c'est la ruine des maisons, la mort des enfants, l'anéantissement de toute civilisation.

Lysistrata est une femme de grand caractère et de grand sens ; elle relève l'énergie de ses compagnes souvent défaillantes et, tout comme un chef d'armée, elle finit par obtenir d'elles un concoure efficace ; et, ce qu'il y a de curieux à noter, c'est que, malgré les obscénités de langue que se permet trop fréquemment Aristophane, il a conservé intacte la dignité de son héroïne dont l'honneur ne peut être un instant suspecté.

Il est à remarquer que c'est la première fois qu'un rôle d'initiative est confié à une femme.

En somme, Lysistrata personnifie l'idée de paix ; et, en vérité, je ne m'explique pas que des érudits aient vu là une critique contre les femmes et leur ingérence dans les aiïaires publiques.

V Assemblée des Femmes^ elle-même, paraît plutôt une critique des doctrines communistes et des droits qu'elles impliquent qu'une satire contre l'égalité des sexes .

C'est encore une femme, Praxagora, qui est promo-

trice du mouvement. Elle a engagé les citoyennes à s'emparer du manteau et du bâton de leurs maris, plongés dans le sommeil, pour monter à la tribune aux harangues et y faire triompher leurs idées. Et elles s'y expriment si bien qu'elles obtiennent les suffrages du peuple, leur déguisement empêchant de reconnaître leur sexe.

La comédie grecque ne se borne pas à Aristophane, elle a encore Ménandre, auteur de grande valeur, mais dont il reste peu de choses. Heureusement que Térence s'en était inspiré. Nous ne rencontrerons pas chezTérenco, ni chez Plante, les hardiesses d'Aristophane, pour la bonne raison qu'à Rome on ne supportait pas, en vertu de la loi des Douze Tables, les chants dillamatoires ni qu'un auteur se permît de mettre en scène des personnages vivants.

Le poète Névius, qui n'avait pas craint d'attaquer des hommes puissants, en fut cruellement puni par la prison et par l'exil. Cet exemple sévère rendit ses successeurs plus circonspects. Cette observation faite, revenons à l'objet qui nous occupe. C'est seulement dans VEunuqi^ que le poète latin met en scène une femme d'esprit, c'est Thaïs, la courtisane • Cette femme n'a pas seulement de l'intelligence, mais encore des sentiments généreux ; elle se dévoue sous l'inspiration du sentiment fraternel. C'est une femme d'esprit et de caractère.

Nous rencontrons donc dans la comédie grecque et latine trois femmes de tête, capables de ne prendre conseil que d'elles-mêmes et d'agir.

Dans la suite, le théâtre subit un arrêt, j'entends par là qu'il décline.

La chute de l'Empire romain, les diverses races qui l'ont envahi présentent une confusion d'éléments hétérogènes qui se combattent, se neutralisent ou se

combinent. Il y a antagonisme des croyances, des consciences, des esprits ; de plus, le contact des idiomes barbares trouble la pureté de la langue faite. Enfin, le désordre est partout, il n'y a plus de lettres ; et avant que de ce chaos, où tous les principes les plus opposés se coudoient, il sorte une manifestation littéraire du monde moderne, il se passera six siècles de pénible élaboration.

Evidemment le moyen âge est vide ; quant au théâtre, les légendes religieuses en font les frais. Les mystères fourmssent la trame. Ce n'est ni la Vierge, ni Marie-Madeleine, ni même les vierges folles qui offrent un caractère à étudier, elles sont la négation de tout caractère et de toute volonté. La nouvelle doctrine n'apporte aucun document scénique, car elle est Tannibilation, Teflacement de l'autonomie humaine. La femme y est déclarée déQnitivement inférieure. Et à ce compte, la Vierge n'est exaltée qu'en raison même de sa nullité. C'est la consécration de la vieille erreur primordiale, c'est l'Eve de l'origine qui n'obtient sa réhabilitation qu'en abdiquant toute indépendanee : « Je suis la servante du Seigneur, u Tels sont les termes et Tesprit de la nouvelle formule»

Ld réveil du théâtre se manifeste à la Renaiseanee,. et ce n'est qu'une reprise du théâtre antique, ou, pour mieux dire, une imitation ; les légendes ehrétiennes oe paraissaient pas offrir les matériaux littéraires suffisants. Jodelle et Garnier m'apportent rien d'original. Ils croient même bien faire en donnant aox textes anciens la couleur d'une époque ultérieure.

C'esU il faut bien le reconnaître, l'Angleterre qui, par la personne de Shakespeare, fait réfolati<Mi dans le théâtre. Shakespeare lait des excnrsioos sur un terrain nouveau. Il ne s'agit plus seulement d'imiter les Grecs et les Romains, qu'il a, à l'occasioB, traités

suivant sa faolaisie dans quelques-unes de ses œuvres, maisdepeind:elasociétédite[lasienne,mêmeà quelques siècles d'intervalle. Il laisse décote les dieux del'Olympe et s'occupe de l'état desprit né de la nouvelle doctrine. Les héroïnes de Shakespeare sont tout à rameur. Avec l'auteur anglais, la passion fait son entrée en scène, non pas la passion fatale, inspirée par les dieux, mais la passion suivant la loi naturelle.

Toutes les héroïnes de l'auteur anglais sont asservies à l'amour, mais aucune n'est courtisane. Fit du reste, bien plus tard, ni Corneille, ni Racine, ni Molière ne présenteront en scène la Marchande d'amour. Ophélie, Juliette, Desdémone, sont les victimes passives de l'amour : ni la raison, ni la volonté ne. les fout triompher de ce sentiment violent et dominateur.

L'amour mis à l'écart chez les tragiques grecs et latins, l'amour à peine ébauché chez les Ménandre, les Térence, les Plaute, car ceux-ci ne le traitent jamais directement du sujet à l'objet qui l'inspire, mais dans des récits ou des confidences; l'amour, dis-je, devient l'élément du spectacle. Et c'est là un progrès à signaler chez l'auteur anglais, car il établit l'égalité des deux sexes par la puissance de l'amour, auquel l'un et l'autre sont soumis au même degré. Seulement, son impartialité s'arrête là, et il se garde d'aller jusqu'à l'égalité cérébrale.

Quand Shakespeare produit dans ses œuvres une femme énergique, capable d'exercer son influence, il la fait criminelle, témoin lady Macbeth.

Toutes ses héroïnes n'ont, comme force* morale, que la violence de leurs sentiments; la raison ne les guide en rien. La douce et poétique Ophélie est, quant au cerveau, trop faiblement organisée pour supporter les épreuves qu'elle traverse ; la folie s'en empare. Juliette, Desdémone, n'y échappent que par la mort.

Il est facile de saisir Tapinion de Shakespeare à ce sujet. Il croit à la supériorité masculine, bien qu'ayant pour souveraine un des plus grands génies politiques de l'époque, et j*ajouterai de l'histoire. Dans la Méchante mise à la raison, il expose, par la bouche d'un de ses personnages, une théorie qui ne laisse pas de doute à cet égard.

Du reste, nous devons le reconnaître comme circonstance atténuante, c'est le sentiment qui, pour les héros de Shakespeare, quel que soit leur sexe, est le mobile les déterminant à agir; mobile dont ils vivent et dont ils meurent. Hamlet, Othello, le roi Lear sont des impressionnables, dessentimentalisies, et même Macbeth, subissant l'ascendant qu'a pris, charnellement, sa femme sur lui, est tout à la fois sensible et sensuel.

Par une observation profonde, l'auteur anglais a compris que c'est dans le cœur qu'il faut chercher la puissance impulsive de nos actes et la source de toute chaleur, de toute véhémence et de tout mouvement extérieur.

Viennent, après lui, en France, Corneille et Racine ; avec le génie, ils ont de plus une grande entente de la scène, ils ne craignent pas, comme les tragiques antiques, de reproduire la dynamique de Tamour ; et, avec plus de logique et moins de parti pris, ils restituent à la nature son caractère prépondérant. L'Achille de Racine, contrairement à celui d Euripide, est ardemment épris d'Iphigénie, ce qui double l'intérêt de la situation, et qui est beaucoup plus conforme à la réalité ; la pièce y gagne en chaleur et en vitalité.

Mais quel que soit le mérite des Iphigénie, des Pauline, etc. , etc. , elles ne personnifient guère que la grandeuF dans la passivité, la résignation au sacrifice ou la surexeistation nerveuse avec absence de tout raisonnement, telle que Pauline. Pauline ne se convertit

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pas frappée par les clartés de la vérité, mais par l'exaltatioQ de l'amour conjugal. Polyeucte mort, elle veut le suivre. La puissance cérébrale n'y est pour rien, la sensibilité seule est mise en jeu. Aucune de ces femmes ne se dévoue à une idée générale, à un principe.

Sans doute, l'énergie féminine s'incarne dans la Chimène et l'Emilie de Corneille. L'une et l'autre, observatrices du devoir, veulent venger la mort de leur père, et les deux, pour réaliser leur projet, risquent la vie de leur amant.

Dans le premier cas, Chimène a une situation complexe et contradictoire. Elle veut que le meurtrier de son père soit puni, et pour comble d'infortune, elle adore ce meurtrier.

De là, lutte entre deux sentiments.

Emilie, elle, n'a pas la conscience ainsi partagée : elle invite Cinna, qu'elle aime, à servir sa vengeance, quitte à le sacrifier lui-même.

Mais quand arrive le dénouement, Chimène et Emilie me semblent manquer de grandeur d'âme et de dignité.

Chimène en effet accepte comme époux, après tant de belles tirades, Rodrigue qui a tué son père et qu'elle n'a jamais cessé d'aimer, malgré ses imprécations dont on peut alors suspecter la sincérité.

Emilie après de si violents transports de haine, finit par renoncer à sa légitime vengeance en échange d'un redoublement de faveur dont Vaccable Auguste, suivant l'expression du texte.

On ne pourra s'empêcher deconclure que, pour acheter son ressentiment et le réduire, on n'avait qu'à y mettre le prix.

On concevrait que, désarmée par la magnanimité d'Auguste, elle abandonnât l'idée de conspirer contre lui, mais ce qui est répréhensible, c'est qu'elle en agrée le bienfait.

daxs'l'humaxité 111

Pour ce qui est de Camille, d'Hermione, de Phèdre, de Roxane. elles ont cela de commun avec les Juliette et les Desdémone que, tout entières à leur délire passionné, elles oublient, pour s'y livrer, conscience, famille et patrie.

Quant aux Athalie, aux Agrippine, leur vigueur, leur énergie ne s'accusent que dans le crime ; elles n'ont de l'ambition que ce qu'elle contient de perversité.

On dirait, suivant cesdilïérents auteurs, que, lorsque la femme est douée d'une faculté dirigeante, elle sort de son cadre, et que toute son activité ne peut aboutir qu'à des actes condamnables.

L'intention de ces auteurs est d'autant manifeste, qu'aucun d'eux n'a été tenté de mettre en scène une de ces grandes figures féminines dont l'histoire fourmille et qui, pendant les crises que traversent les peuples, ont su, par leurs capacités, leur génie, leur caractère, sauver les situations les plus difficiles. Les plus célèbres écrivains ont même fait silence sur Jeanne d'Arc !

Par contre, les anciens et les modernes ont mis en évidence les Ciytemnestre, les Agrippine, les Athalie, les Lucrèce Borgia, les Marguerite de Bourgogne, les Marie Tudor, les Catherine de Médicis, les Christine de Suède ; et le caractère qu'ils leur prêtent et les actes dont ils les rendent responsables appartiennent plus à la légende qu'à la réalité.

Qui, je le demande, peut être édifié sur la véracité du récit touchant la Tour de Nesle? Nous sommes en droit de les accuser de faire de la sélection en sens inverse.

Tout récemment, un érudit, connu d'un public d'élite pour ses curieuses recherches, M. Hippolyte Rodrigues, a démontré, avec les documents les plus sérieux à l'appui, que Catherine de Médicis n'était pas, comme

112 KVE

on le croit communément, 1 instigatrice de la Saint- Barthélémy, qu'elle ne demandait que la disparition violente des principaux chefs, et que Charles IX seul avait décidé le massacre général sans Tassentiment de sa mère. Donc, non seulement les auteurs font de la sélection à rebours quand il s'agit des femmes, laissant le meilleur pour prendre le pire, mais encore ils altèrent la vérité en amoindrissant les types qu'ils ont choisis. Victor Hugo, malgré son génie, n'a pas fait autre chose en transformant en impudique Marie Tudor, appelée la Sanglante. Scribe, dans le Verre d'Eau, nous a présenté, comme reine Anne, une écervelée qui n'a rien de commun avec l'orîginal .

Ici, on me permettra d'onvrir une comte parenthèse.

Toutes les lois qu'il se présente dans les annales de l'humanité un fait condamnable, messieurs les historiens ne manquent pas d'en reporter la responsabilité sur -ane femme. C'est toujours la légende édénienne d'Adam, qui, ayant participé à la prévarication, avec récidive, répond àDien qui l'objnrgtie : «C'est la femme que voiis m'avez donnée — »

il se «disculpe en accusant sa compagne Suivant lui,^ il a'a lait que céder à ses pressantes sollicitations, fl faat avaner que, d'après le récit bibliqne, notre ancêtre inilialest d'isne jolie conardise. L'exemple partant de si haut a été suivi de génération en génération, à

toutes !l«s époques et à tons les lâiges.

Cest ainsi que vulgairement on met exdnsivemeat

sur le compte de M*" de Maintenon la révocation de

l'Édit de Nantes, et les traîtrises de Louis XVI sur le

coaiptA de Alarie> Antoinette.

Hais alors, ^ l'homme est tellement faible qu'il ne

poisse se soustraire à l'ascendant féminin dans les cir-

DANS l'humanité 113

constances les plus graves, par quelle étrange contradiction lui confère-t on, dans la famille et la société, le pouvoir et Tautorité ?

Donc, dans la tragédie antique et moderne, deux types féminins prédominent : Iphigénie et Clytemnestre, c'est-'^-dire le sacrifice et le crime. Dans la Comédie moderne, la diversité des caractères féminins apparaît sur la scène et prend plus de place.

Grâce aux développements de l'évolution, les mœurs subissent d'importantes modifications, et les relations sociales s'en ressentent. La création des salons accomplit une sorte de révolution dans les esprits et dans les senti» enls.

Pour la première fois, les deux sexes se rencontrent fréqueoimcnt et aux taures de loisir dansdes réunions qui ne sont ni officielles, ni didactiques, ni privées ; elles savt lamilières autai^t qu'élégantes et choisies. Toutes les questions et tous les sujets y sont traités. C'est sur ce terrain que la femme fait briller sou esprit et ses aptitudes à tout comprendre.

De ces contacts incessants entre les deux sexes naissent les besoins delà correspondance. A distance, on éprouve le désir de ne pas interrompre rechange des idées. Llmpiitnerte et la, poste qu'ignoraient l'antiquité et le moyen âge, rendent facile cette communication inteUectnelie entre individus.

Cest sous la forme épîstolaire, mise à la portée de lODS, que la femme révèle ses facultés cérébrales trop sonvenl refoulées par les préjugés. Tour à tour elle se montre, avec beaucoup d'éclat, observatrice, critique, littéraire^ philosophe même. Et il est incontestable qu'il Ifii revient l'banneur d'avoir contribué, pour nue largfe part, au -développement 4e la pensée, à îa form»iaon et au perfectionnement de notre belle langue.

Ii4 EVE

Pendant le xvii' et le xvm» siècle, l'esprit de la femme est monnaie courante, il n*est plus exception ; on le rencontre dans la bourgeoisie comme dans la haute société.

Naturellement, la scène devait se ressentir de cet état de choses. Contrairement à ce qui se passe dani la comédie antique, où l'ingénue reste invisible et ne se fait entendre que dans la coulisse, à l'heure de la délivrance, en invoquant Lucine, (car la plupart des ingénues, chez Térence et Plaute, cèdent aux sollicitations de l'amour avant d'attendre la confarreatio pu la coemptio), les ingénues de Molière et de Regnard tiennent un rôle important ; et, ce qu'il est bon de remarquer, c'est que, bien qu'à une époque où Tautorité paternelle peut être impunément tyrannique, les filles ne craignent pas d'exprimer leurs sentiments avec une pleine franchise. Leur attitude est nette ; il n*y a point de leur part une réserve de convention. L'éducation nulle des couvents laisse leur esprit en quête des choses de la nature ; et le bruit des intrigues de cour, parvenant jusqu'à elles, les initie prémau rément.

Elles ne déguisent rien de leur inclination ; les Elise, les Lucile, les Henriette de Molière, les Agathe de Regnard se prononcent sans circonlocution. Elles savent, à l'occasion, opposer une résistance à la volonté de leurs parents ; et, par une logique instinctive, elles se montrent supérieures aux ingénues de Scribe, venu plus d'un siècle plus tard. Mais si l'ingénue prend sa place à la rampe, la cuurtisane est éliminée chez Molière, chez Regnard et les autres ; à son défaut, un nouveau personnage est introduit : la soubrette. La soubrette est une incarnation de la verve gauloise; avec une langue déliée, hardie, elle caractérise le bon sens. Nous la voyons réconforter les timi-

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des, les faibles, son argumentation familière est solide et n'est jamais prise an dépourvu. Sa répartie est aussi prompte que la parole, et, à peu près partout, elle détermine l'action ; elle est, en un mot, le grand ressort de tout drame.

Dans le fait, les Elmire, les Célimène, etc., sonttrès inférieures aux Lisette et aux Dorine, en énergie et en volonté. Mais de ce que Molière prêtait de l'esprit à ses soubrettes pour les nécessités de ses pièces, s'ensuit-il qu'il croyait à l'égalité des sexes? Non pas. Malgré son génie, il ne s'est pas affranchi des préjugés du mâle. Si, dans VEcols des Femmes, il critique l'ignorance crasse imposée aux femmes, il blâme vivement le développement de leur instruction dans les Femmes savantes qu'il eût mieux fait d'appeler les /'édanfes; mais, en s'arrêtant au premier titre, il a essayé de démontrer que l'intelligence de la femme étant circonscrite dans des bornes étroites, elle tombait dans Textravagance lorsqu'elle voulait les franchir. Ici, il a plus écouté sa passion de masculinité que la raison et l'expérience. L'amour de la science ne peut ridiculiser personne. Molière était dans le vrai quand il raillait jusqu'à l'outrance les précieuses. En cela, il rendait un immense service à la langue française et à l'esprit français, qui puise sa clarté et son élégance dans la simplicité de la forme. Mais il se trompe sciemment, du tout au tout, quand il critique, chez un sexe qui n'est pas le sien, le désir de savoir.

Pour résumer. Molière n'admet pour la femme qu'un esprit moyen, et il repousse la pensée qu'elle puisse dépasser cette mesure.

Si Henriette, Armande. Célimène, Elmire, et au-dessus d'elles les Lisette, les Dorine, etc., parlent avec esprit et témoignent d'une certaine profondeur, c'est

ne

que Molière met l'empreinte de son génie sur tous ces caractères. Il ne traite rien ordinaireaient.

Tout en laissant le naturel à s€s personnages, il ne manque pas de leur faire dire tout ce que la situation comporte; et lors même qu'ils sont sots, jI sont si logiques dans leur sottise qu'ils acquièrent delà valeur et deviennent presque intelligents.

Il se produit, du reste, le même phénomène, seulement en sens inverse, dans les pièces de certains de aos auteurs contemporains. N'ayant ni le calibre, ni l'envergure de Molière, il leur arrive qu'exhibant a la scène une personnalité supérieure, ils la rendent mediocre, pour la bonne raison qu'ils y ont mis d^eux-

m^iuies.

les successeurs de Molière n'ajoutent rien aux

caractères féminins déjà créés. Loin même de les

accentuer, ils les affaiblissent et les affadissent.

r.ien que les temps de la Révolution soient proches, que le langage s'élève, que les voix haussent le ton" et cfciie le besoin de liberté s'accuse impérieusement dans les esprits et, conséquemment, dans les œuvres, les héroïnes du théâtre s'étiolent et se décolorent.

Si Figaro, de Beaumarchais, représente, sous la forme individuelle, le peuple supérieur; s'il se dessine vigoureusement et fait d'un cas privé la chose eollective ; si, généralisant ses iugements, il figure rhumanité tout entière et prête une voix aux justes isevendications de celle-ci ; par contre, Suzanne n'est quMin écho amoindri des Lisette et des Dorine. Rosine devenue comtesse d'Almaviva a perdu son brio de jeune fille révoltée; ce n^est plus qu'une désœuvrée sentimentale et nulle s'énamourant, faute de mieux, d'un adolescent, doat elle fait en même temps sa l^apée et son amant.

El aotei q.oe c'est au xvni* siècle que Beaumarchais

DANS l'hUMAXH É 1 17

écrit ; coiimient o»ibliait-il toute cette génération de femmes illustres qui, par leur esprit naturel, leur caractère, leur concours et leur participation, ont su grouper et inspirer les savants et les littérateurs, perfectionner la langue française dans le style et dans la construction ?

Mais, continuons. La Révolution s'accomplit. On est disposé à croire qu'au théâtre, comme ailleurs, les rôles féminins devront se modilier et acquérir de l'importance: non point. Mal^'ré rafTranchissemcntgcncraL, la femme reste dans l'infériorité légale.

Le bourgeoisisme se développant soumet les femmes à des convenances uiesquines et étriquées. Substituer aux grands et rationnels principes de l'éthique des règlements arbitraires, en conséquence absurdes : faire aux jeunes filles une i)resciiption du silence, et aux femmes un mérite de leur nullité, c'est là, à leur égard, tout l'enseignement de la bourgeoisie.

Aussi, celles qui n'en ont pas tenu compte sontelles sorties du cadre imposé.

Scribe, nous devons lui rendre cette justice, a parfaitement dépeint cette époque. Il fait défiler devant DOS yeux toute une série d'ingénues niaises, de veuves sensibles et de coquettes qui ne sent que des sous- Célimène. La soubrette, elle-même, d'un esprit «i alerte, d'une répartie si vive, dans l'ancienne couiédie, en est réduite à n'être plus qu'une comparse subalterne propre à annoncer un personnage ou à porter une lettre.

En prenant nos auteurs actuels les plus réputés, s'en trouve-t-il un parmi eux qui ait essayé de produire devant la rampe la femme supérieure, la femme de tête, guidée par la raison et sachant par sa capacité diriger et administrer une maison, un établissement, être enfin artisane de sa fortune ? Mais dans le monde

des affaires, on en compte par centaines. N'avons-nous pas aussi mille exemples à citer dans le domaine de renseignement, des arts, des lettres? Ah ! Messieurs les auteurs s'en gardent bien. Ce type de femme supérieure dérange leur plan, réduit à néant leur prétention. Songez donc, une femme qui, par ses facultés, son esprit de conduite, atteint la richesse, obtient la considération sans l'aide du mâle, c'est un véritable scandale ! Ils préfèrent de beauco'.\p s'en tenir, suivant les vieilles traditions, à l'exhibition de la femme créée pour l'homme, subordonnée à lui, soumise à sa loi, attendant tout de son bon plaisir ; en conséquence, s'appliquant à lui plaire, à le servir, à se dévouer pour lui. Puis, par antithèse, la femme qui fait opposition à la loi s'en affranchit, et tournant le dos à la ligne droite, prend le chemin de traverse, et partant de là, ne mérite que le mépris public.

De ces deux extrêmes naissent quatre types, façonnés non suivant la loi naturelle, mais suivant la loi sociale provoquée par une moitié de l'humanité, intéressée à ce qu'il en soit ainsi. Telle est la gradation : l'ingénue, la femme honnête, la coquette, la courtisane. Chacun de ces types correspond à chacune des manières d'êire de l'homme, en un mot, à la satisfaction de ses sens, de son imagination, et enfin de ses besoins de repos.

Il est évident que notre classement, ici, doit être compris en sens contraire.

Dans la vie de l'homme, c'est la femme légère, la coquette, la courtisane, qui occupent sa jeunesse. Là, il s'agit d'assouvir ses sens, ses appétits encouragés et stimulés par une éducation stvipide. Dans les relations du monde, il trouve aussi un excitant et un amusement au contact de la coquette. Puis, quand arrive l'instant de se fixer définitivement, d'améliorer sa situation, il

DAKS l'hUMATOTÉ 119

songe à l'ingénue qui fait excuser son ingénuité par une grosse dot Qu'est-ce donc que l'ingénue? C'est soi disant une ignorante, d'une assez profonde ignorance pour accepter, au début de la vie, comme compagnon de la vie, les restes d'une vie délabrée.

Tous les caractères féminins se produisant à la scène sont niais, médiocres, rusés ou pervers. Kt nous sommes, à notre grand regret, forcée de le reconnaître, c'est la perversité qui a le mieux excité l'attention du public. La cuurtisane, une fois introduite, a réduit à néant tous les autres côtés féminins, elle les absorbe; c'est à elle que sont réservés les grands effets ; elle seule a le privilège d'exprimer l'ironie, la passion et ses violences. C'est elle qui monte au plus haut degré le diapason dramatique. C'est elle, enfin, qui a le don d'impressionner le plus les spectateurs.

Jugeons-îe en précisant. Passons en revue les héroïnes appartenantà l'ordre régulier, chezEmileAugier, Ponsard, Alexandre Dumas fils, Sardou, Octave Feuillet; nous les trouverons toutes plus nulles, plus incapables les unes que les autres.

DdiïisV Honneur et V Argent de Ponsard, les deux filles du solennel bourgeois Mercier rentrent dans la note commune ; une scène entre les deux sœurs rappelle le dialogue de Mariane et de Dorinedans Tartufe, ^i n'en est qu'une réminiscence affaiblie.

Dans le Lion Amoureux, la jeune aristocrate semble bien plutôt convertie à l'amour qu'aux principes républicains, et elle abandonne trop facilement la cause des siens qui font, eux, le sacrifice de leur vie.

Et qu'est-ce que Gabrielle dans la piècede M. Emile Augier ? Un cerveau mal équilibré, sans valeur intellectuelle, une pensionnaire romanesque, se livrant dans son ménage à des rêvasseries malsaines. Pourvue d'un mari distingué, loyal, au foyer comme à la ville— rara

WÊm

avis — elle s'avise d'écouter un petit monsieur qui n'a rren de remarquable. Mais le mari, comme on en voit peu, comme on n'en voit pas, sauve la situation, empêche la catastrophe par une supériorité de sentiments et de procédés qui paraissent ahsolumant invraisemblables de la part d'un homme.

Si nous allons dcGabrielle aux Effrontés et au Fils de (fiboyer du même auteur, nous rencontrons la photographie, avec variante de fond, des mômes héroïnes.

M"' Charrier personnifie les ingénues incolores et pleurnichantes en dedans ; la marquise d'Auberive est déiiouf vue d'esprit de conduite.

M"" Maréchal du Fils de (j'iboyer est une minaudière sur lerolourqui ne trouvera d'aliment à ses prétentions d arrière saison que les petits jeunes gens enquête d'une protection .

Pour ce qui est de F/mande, il est évident qu'Emile Augier s'est proposé de crayonner l'idéal de la jeune fille sérieuse, honnête et agissant avec réflexion. VA\ bien, en y regardant de près pendant les cinq actes, je n'ai pu que constater que la petile personne est sèche, raide et alTectée ; et le dénouement m'a encore désillusionnée sur son compte.

Je n'ai pas compris qu'elle se prenne de belle passion pour le fils de Giboyer qui, jusque-là, u'a accusé aucune faculté supérieure. Secrétaire de Maréchal, ganache prétentieuse, il n'a copié que des discours qu'il n'a pas rédigés, et, plus tard, il signera une (l'uvre dont il n'est pas l'auteur.

On me dira, comme circonstance atténuante, que c'<ïst son i)ère (|ui l'a écrite. Ce n'est pas là une raison siiffisanle et ce ne peut être qu'une preuve de parfaite nullité ; ce qui ne justifie pas le choix de la jçune Fernande, présentée comme une femme d'élite.

Je sais bien que, dans cette pièce, Emile Augier a

usé d'un singulier procédé ; certes, il n'est pas à court de moyens, tant s'en faut; inais, pour être original, il faut le croire, il a tenu à ce que son principal personnage n'eût d'esprit que dans les entr'actes. On va se récrier, mais je vais vous le démontrer.

Giboyer père, qu'on a déjà vu dans les Effrontés, tient alors le premier rôle. C'est, d'après ce qu'on nous en dit et ce qu'on prétend nous faire croire, un génie déclassé. Victime des vicissitudes de l'existence, il a été bohème, son langage s'en ressent, il est même souvent trivial. Quelques mots heureux ça et là ne constituent pas une capacité hors ligne. De telle sorte que Bouî! pouvons résumer la pièce ainsi: le génie de Giboyer est dans un discours que nous n'avons pas entendu et dans un livre que nous ne lirons pmais. Ceci n'est qu'une parenthèse, je la ferme et je rentre dans mon sujet.

Paul Forestier qui date, je crois, de l'année dernière, produit à la rampe la femme-passion, non point la courtisane de métier, mais la mondaine bien posée dans le monde, jouissant de la considération ; nature ardente qui transige avec la vertu en catimini et entretient des relations intimes avec le peintre Paul Forestier. Le pèrede celui- ci, instruit de cette liaison (1), sachant que M"'" de Clers est séparée de son mari et qu'il n'y a nul moyen de régulariser la situation, a recours à un stratagème qui, pour réussir, exige la •complète niaiserie de celle auprès de qui on en use. Le père Forestier cherche donc à persuader à M™" de Clers qu'elle n'est pas aimée de sou amant comme elle le croit. Celle-ci proteste, elle ne doute pas de la constance de Paul Forestier. Sur ce, le père Forestier la met au défi d'eu faire l'épreuve. « Eloignez-vous de

Ci) Il n'y avait pas alors le divorce.

lui pendant d^iix ans, parXez sans donner à mon fijs^ les motifs do votre absence. Alors vous pourrez juger de la profondeur de ses sentiments. » M"' de Clers, femme peu perspicace, accepte. Elle part pour deux années, vous entendez. Le plus invraisemblable, c'es^ qu'elle ne revienne pas le lendemain.

Il n'échappera à personne que cette scène a de l'analogie avec la Dame aux Camélias, d'Alexandre Dumas fils. Dans les deux pièces, les deux auteurs n'ont pas observé la nature, ils ont fait de la conven^ tion. Quant aux héroïnes qui font de l'amour libre une carrière, Emile Augier nous en présente deux :dans V Aventurière et le Mariage d'Olympe. Pour ce qui est de l'Aventurière, elle ne nous paraît pas de calibre à mener à bien ses aventures. On n'imagine guère qu'une intrigante de marque, et qui n'en est pas à ses premiers exploits, se laisse piloter par un frère, espèce de soudard, qu'elle prétend faire passer pour un noble hidalgo, bien qu'elle n'ignore pas qu'à la première bouteille il commettra mille indiscrétions, et racontera les frasques de sa sœur, en les assaisonnant de ses propos d'homme ivre. La plus niaise serait plus avisée. Nous retrouverons encore les mêmes fautes dans le Mariage d'Olympe.

Ici, j'ai à me faire excuser, car je n'ai pas suivi l'ordre chronologique des pièces. Les Filles de marbre^ de Théodore Barrière, doivent être les aînées. Si j'ai bonne mémoire, c'est pour la première fois que le type de l'hétaïri poussé au noir jusqu'au dernier degré d'intensité est produit à la scène, c'est la femme infernale, croqueuse de cœur, de cervelle et de fortune ; c'est la pieuvre dont toutes les séductionsdiaboliques, comme autant de tentacules, sucent le sang jusqu'à la dernière goutte. C'est enfin Marco, « Aimes-tu Marco la belle ? ». Comme antithèse, il lui est opposé Marie,

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la petite Marie, bien innocentine, bien nigaudine; Marco n'en fera qu'une bouchée entre 'deux repas.

Cependant Marie survit à la mort de Raphaël. Nous la retrouverons dans les Parisiens, Elle pleure toujours Raphaël, bien que ce dernier l'ait plantée là pour courir après Marco ; et comme elle est trop absorbée dans ses regrets et dans sa douleur pour se tirer d'affaire en travaillant, elle reste à la charge du brave Desgenais, que son métier de moraliste en chambre n'a pas enrichi. Il est vrai qu'elle passe son temps à aller prier sur la tombe de Raphaël. Mais, mademoiselle, on a le dimanche pour ces choses-là ; en semaine, tirez l'aiguille, je vous prie. Il est vrai que Desgenais lui dit: (( ïu es un ange. » Oaii/a, d'Octave Feuillet, est en somme une contrefaçon des Filles de marbre, Dalila n'est autre que Marco déguisée en princesse italienne ; la fille de Serlorius, une réédition de Marie avec aggravation d'une mort par amour.

Ne rencontrerons-nous donc pas au théâtre, en opposition à la femme qui ne puise son omnipotence que dans le vice, la femme forte qui trouve son énergie dans la vertu ? Quoi, nulle d'elles n'a de ressort pour réagir ? Les auteurs et leurs œuvres se succèdent et nous serons condamnés à voir reproduire, exclusivement, cette catégorie d'êtres plus ou moins pervertis ou •détraqués, comme si elle représentait la majorité ! Quelles sont donc aussi les héroïnes de M. Alexandre Dumas fils? les Diane de Lys, les Madame d'Ange, et ses amies et celles du Fils naturel, Diane de Lys, nous apprend-on, appartient au meilleur monde; on a raison de nous le dire, car nous ne nous en serions jamais doutés. Une grande dame qui, au premier acte, sous le prétexte de reprendre une correspondancecompromettante, quoique innocente, accepte un rendezvous à 9 heures du soir dans un atelier de peintre

dont elle ne connaît pas le propriétaire, qui y arrive,, ladite dame, il eet vrai, e&cortée d'une amie honorable, n'aurait pas dû accepter de faire cette démarche de comptée demi. Une fois dans l'atelier, ladite grandedame, toujours acco:Hpagnée de son amie raisonnable, laquelle semble dépourvue de raison ea s 'associant à cette démarche, furette partout, ouvre les tiroirs, lit la correspondance du jeune artiste qu'elle neco»naif pas, fouille dans les poches d'habits suspendos à une patère et s'en va, toujours suivie de son amie raisonnable,

A un des actes suivants, Diane de Lys, toujours grande dame, possédant' un hôtel magnifique avec le personnel voulu, concierge, chasseur, valet et fenarae de chambre, voit tout à coup entrer dans sa chambre à coucher, de dix à onze heures du soir, un jeune duc audacieux. Mais comme on ne nous apprend pas que ce gentilhomme ait hypnotisé tous les gens de service, comment a-t il pu s'introduire aussi librement dans cette somptueuse demeure ? Il faut vraiment que la grande dame soit cotée comme une peiile dame. Combien cette Diane de Lvs est absurde!

Et le Demi-Monde, n'est-ce pas w\ ensemble de femmes dévoyées étant toutes sorties du droit sentier par différentes issues ? M'"" d'Ange y est au premier plan. Cette séduisante personne, prétendue très adroite et très rusée, agit pourtant durant les cinq actes comme une vraie pensionnaire.

Si ces dames ont chacune quelques tares, par contre, les hommes qui les fréquentent sont tous bon» êtes, loyaux et délicats. Qui le dirait en entendant parler et en voyant agir M. de Jalin qui se conduit, tout le temps de la pièce, comme un parfait goujat et commeun lâche ?(( Le plus honnête homme du monde!» s'écrie M. de Nanjac. Alors que seront les autres?

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Et Richon et de Thonnerins, ce père de famille, ce vieillard libidineux qui se permet, après mille folies, peu excusables à son âge, de faire des leçons de morale lorsqu'il devrait en recevoir? Ces honnêtes gens-là sont au niveau des salons frelatés qu'ils hantent de préférence aux autres.

Cependant M. Dumas fils ne devait pas s'en tenir là, il allait créer tout d^'un bloc une femme sérieuse, une femme à idées. Oh * fis je en regardant l'afRche, une femme sérieuse fabriquée par l'auteur de Diane de Lys al du Demi-Monde, que peut-elle bien être ? (l)-

Les Idées de Madame Aubray, suivant les théories de M. Dumas fils, ne pouvaient être que saugrenues, une femme ne pouvant avoir des idées sages et rationnelles. En effet, je ne m'étais pas trompée, les idées de M™" Aubray ne sont que les idées de détunt M. Aubray. Il paraîtrait qu'en mourant, cet homme d'élite, — dans toutes les œuvres de Dumas fils, il y a des hommes d'élite, pour nous consoler, .sans doute, d'en rencontrer si peu dans la réalité — cet homme d'élite, dis-je, a fait de son bagage intellectuel sa femme légataire universelle.

Or, ces idées de feu Aubray forment une mixture nébuloso mystico-chrétienne. Pour être juste, il y a du bon ; par exemple, morale identique pour les deux sexes. Puis, prescription plus contestable, le pur est dans l'obligation de s'unir à l'impure pour lui faire recouvrer, à son contact, sa blancheur première. Avouons que c'est excessif. Le pur, c'est le fils Aubray qai, grAce à sa mère, a hérité des idées de feu son père. L'impure, c'est Jeannine, la crèaiurz d'instinct,

[i] A celtp (':poque, M. Dumas fils n'avait pas fait ftncore son évolution, et il élait le contempteur acharné de toute émancipation féminine.

c'est elle qui le dit, en se confessaDt à la maman Aubray. L'aveu est grave ; dès que l'instinct n'est pas rectifié par la raison, où neva-t-on pas ? Mais M"' Aubray, qui est légataire de défunt Aubray, s'empresse d'unir son fils immaculé à Jeannine, V instinctive. N'estil pas étrange qu'on croie réhabiliter d'une défaillance commise une femme, en arguant qu'elle a succombé par inconscience, par entraînement instinctif ? Voilà qui est fort. Et peut-on rabaisser un être humain assez bas pour dire qu'il s'est donné, livré, non pas poussé par le sentiment le plus irrésistible qui s'appelle l'amour et auquel les plus riches natures n'ont pas toujours pu se soustraire, mais par un lâche abandon •de soi-même, sans y être sollicité par le goût et l'attraction?

Il y a aussi, par ces temps, une certaine Comtesse de Sommerive, qui est devenue adultère sans savoir comment. Elle invoque, à sa décharge, l'excitation des nerfs. « J'étais si nerveuse ! » dit-elle.

De tels phénomènes rentrent dans la catégorie des cas pathologiques. Alors, ils peuvent justifier cette absence de raison et cette annihilation de la volonté. Seulement, le théâtre ne doit pas servir à une exhibition de malades et de détraqués, il y a les cliniques pour cela.

Nous avons bien aussi à passer en revue les femmes -du théâtre de M. Sardou. Nous avons, de ce côté„ à enregistrer une singulière inconséquence: la plupart •des jeunes filles y sont avisées, spirituelles : elles ont la répartie heureuse. Par contraste, les jeunes femmes, abêties par le mariage, il faut le croire, se font soupçonner d'adultère par leurs démarches inconsidérées, leur manque d'esprit de conduite. Il suffirait d'un seul mot pour démontrer leur innocence, mais elles se gardent bien de le prononcer. Les Pattss de Mouche,

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Nos Infimes, Nos Bons TiUageois, la Famille Benoîton, représentent la même situation.

Je n'ignore pas que si la femme accusée d'infidélité fournissait la preuve du contraire avant le cinquième acte, la pièce s'arrêterait net, ce qui ne ferait pas l'affaire de l'auteur. Mais ce public n'est-il pas admirable de complaisance en applaudissant à de telles invraisemblances ?

Il y a, on pourra m'objecter, dans la Famille BenoUon une certaine Clotilde qui pose en femme sensée, et j'ignore pourquoi, car cette veuve prud'femme potine pendant toute la pièce, se mêle de ce qui ne la regarde pas et risque de compromettre l'heureux dénouement. Si M. Sardou n'était pas là, suprême escamoteur, tout serait perdu à jamais ; un tour de gobelet lui suffit pour remettre toute chose à sa place. Ce sont là, évidemment, des trucs auxquels des auteurs sérieux auraient scrupule d'avoir recours ; mais le public les acceptant, pourquoi M. Sardou n'en userait-il pas?

Il a bien osé plus, dans Les Femmes fortes, (rien des proverbes de Salomon) ; n'a-t-il pas eu la prétention^ sans études, quedis je, sans renseignements préalables, de dépeindre les mœursaméricaines et de photographier les caractères des femmes qui ont pris, dans le Nouveau-Monde, l'initiative de la revendication des droits féminins ?

Rien de plus mensonger et de plus ridi«:ule que les caricatures de M. Sardou. Los femmes américaines, qui se sont mises à la tête de ce mouvement d'affranchissement, sont toutes d'une rare distinction et par lésa voir et par la conduite. Plus d'une serait parfaitement capable de donner des leçons de tenue et de bon goûta nos Européennes.

M. Sardou a donc commis deux fautes, en faisant une mauvaise action et en même temps une œuvre plate.

Froufrou, qiiiest un de nos récents succès, corrobore encore le jugement synthétique que j*ai porté sur le rôle de la femme dans le théâtre.

Ici, deux sœurs sont en présence : Froufrou, tète frivole toute au plaisir; Louise, caractère raisounable, mais intelligence médiocre, en somme. Les auteurs se sont donné le mot pour ne jamais produire une femme supérieure. Comme on doit s'y attendre, c'est la jeune évaporée qui a tous les succès au détriment de la jeune fille sérieuse. Tous les partis les plus avantageux se présentent pour la première et laissent de côté la seeo^lde. C'est ainsi que Louise voit passer à sa sœur l'homme qu'elle aime et dont elle s'est crue aimée — ce qui prouve son peu de perspicacité, car l'amour ne se traduit pas par des paroles, il se décèle dans le regard ; et pour qu'une femme s'y méprenne, il faut qu'elle soit dénuée de tout esprit d'observation.

Mais, le fait accompli et introduite dans le jeune ménage, comment se fait-il que cette sœur raisonnable ne prévoie rien, ne prévienne rien, n'avertisse pas sa sœur brouillonne que ses frivolités lui aliènent le cœur de son mari ?

En vérité, le spectateur en est à soupçonner la droiture de Louise et à penser qu'elle ne serait pas fâchée de prendre la place de Froufrou î Et, ce qui est certain, c'est que le dénouement justifie ce jugement. Mais, comme les dramaturges se piquentrarementdelogique, les dénouements sont facultatifs et ne prouvent absolument rien. Seulement, ce dont on est sur, c'est que Louise pas plus que Froufrou n'est un caractère.

Nous ne multiplierons pas les exemples etles citations, ils deviendraient surpêrflus. .

Le théâtre, il est bien entendu, doit être, sous la forme fictive, la reproduction de la vie réelle.

Or, si vous en faites le miroir de l'humanité avec

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toutes ses variétés d'individus, de familles, de groupes et de nationalités traversant, dans de diverses conditions,les péripéties et les vicissitudesderexistence,vous trouverez, pris sur nature, l'homineavec ses passions, ses vices, ses petitesses, mais aussi avec son génie et sa grandeur, son héroïsme ; quand il s'agit de la femme, il n'en est pas de même, la partialité commence, la convention l'emporte sur l'observation ; c'est un amoindrissement, un diminutif systématique du type. Cest une constatation facile à faire. Si une figure masculine appartenant à l'histoire est mise à la scène, on tend, à l'occasion, à l'élever encore, à l'idéaliser, elle est toute lumière quasi sans ombre. Si cette figure est féminine, on use du procédé contraire, on abaisseet on rapetisse à dessein, perversité ou médiocrité; comme nous l'avons déjà fait remarquer.

Les conséquences de cette violation de la vérité ont plus de portée qu'on ne le suppose. Il faut comprendre que le spectacle est, de tous les amusements, le plus recherché, le pluscomplet, le plus attrayant. Le roman, en comparaison, est relativement pale, parce quen art le théâtre est la manifestation la plus impressionnante, étant la plus vivante, et que l'imagination et l'esprit n'ont pas à faire les frais qu'exige la simple narration, si bien écrite et si éloquente qu'elle soit; les individus y sont en chair et en os, ils parlent et agissent devant vous, l'illusion de la réalité est complète, le talent des interprètes aidant. Et justement, c'est là où est le danger. Une impression profonde survit à la représentation et ce souvenir reste favorable au vice et défavorable à la vertu.

Pourquoi? c'est qu'on ne la voit que frappée d'impuissance.

Lorsqu'elle triomphe à la scène, c'est par des cir-

constances où sa volonté n'entre pour rien ; loin d'être une force, elle n'est qu'une faiblesse.

Si dans l'humanité les choses se passaient comm^ au théâtre, la société ne durerait pas une semaine.

Et pensez-vous que cette vertu, sans action, qui laisse faire sans réagir, attire des élèves et des disciples?

Qui donc voudra être dupe ou victime ?

Les spectatrices copieront de préférence les Marco, les Dalila, les Froufrou, en prenant la résolution d'apporter des tempéraments à leurs modèles et de ne pas aller jusqi»'au cinquième acte. On ne comprend pas assez combien l'instinct d'imitation est accentué en l'humanité. Peut-être est-ce là un argument plausible en faveur delà doctrine darwinienne protendant que nous descendons de la race simienne, qui est, comme on le sait, essentiellement imitative?

Dès qu'un fait quelque peu excentrique se produit, les phénomènes de contagion se rééditent à de nombreux exemplaires. 11 en est de môme pour les préjugés qui ont cours et que le théâtre vulgarise et sanctionne.

C'est ainsi que l'ingénuité constitue la vertu, c'est-àdire l'ignorance des choses de la vie. C'est un état d'innocence qui est, chez la plupart, plus feinte que sincère, le témoignage des yeux et des oreilles suffisant bientôt à mettre en lumière certains points obscurs. La nature est la meilleure institutrice ; elle incite à l'observation, à la réflexion. La pratique du bien n'est pas le fait de l'ignorance, mais de la connaissance.

Le théâtre, sur ce point essentiel, n'a donc fait que sanctionner le préjugé et la convention. 11 est vrai qu'il n'est pas le lieu des innovations et des théories nécessitant des développements et provoquant des discussions, le théâtre se nourrissant plus de faits, de situations que de délibérations; il est, de plus, soumis

à certaines exigences d'intervalles detemps par lesquels Pœuvre se trouve coupée dans l'intérêt de la niise en scène, du repos des interprètes et des spectateurs. Ici, il ne s'agit pas d'innovations, maisde bonne foi.

Nous ne nous berçons pas de cette chimère que le théâtre doive être une école. Pour cela, il faudrait toujours que les dénouements fussent favorables à la probité et à la vertu, et alors le théâtre cesserait d'être la peinture de la réalité; nous lui demandons simplement la bonne foi, la sincérité. Jusqu'ici il n'a fait que montrer un aspect de la femme et il a choisi le plus désavantageux. Nous exigeons qu'il tourne autour de son modèle et qu'il n'en néglige aucun des caractères.

Le théâtre, par la fréquence de ses représentations et par la répétition, jusqu'à centaine, d'une œuvre à succès, peut remuer l'opinion et faire marcher les idées. Ses moyens exceptionnels de vulgarisation, sous la forme la plus frappante, le mettent à même de combattre bien des préjugés et des jugements à priori, mieux que ne peuvent le faire les discours et les livres, quel qu'en soit le mérite, sans affecter toutefois de soutenir une thèse et de faire une leçon. Ce résultat ne sera obtenu qu'à la condition de ne faire que de l'observation impartiale et intégrale ; de ne pas s'attacher seulement à la réalité dans l'accessoire, mais à la réalité dans l'essentiel ; d'éviter de ne porter les investigations que sur certaines classes, certaines catégories à l'exclusion de certaines autres.

Il y a, dans ces parties mises à l'écart, toute une mine de ressources théâtrales. Sans exagérer, nous sommes autorisée à dire que le nouveau répertoire roule sur un fonds d'une demi-douzaine de charpentes ou canevas scéniques ; ce ne sont après que recopies •de copies avec variante de condiments. Cela devient fatigant à la longue.

Que de choses d'une vérité consolante ou poignante n'ont pas vu le feu du lustre, dédaignées qu'elles sont par les auteurs î

Qu'ils comprennent, cependant, ces auteurs, que c'est en apportant dans leurs observations les rigueurs d'une conscience profondément éprise de la vérité, que leurs œuvres ont chance de devenir impérissables et immortelles.

Rendez donc à la femme ce qui lui appartient dans l'ordre élevé de l'intelligence et du caractère.

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