‹ Évocation des espritsChapitre 3 sur 8 · III · texte numérisé non relu

III

instruit à Rouen. L'évêque leva la séance, afin de pouvoir prendre avis de plusieurs personnes sur cette difficulté.

Dans une nouvelle réunion , Cauchon dit que les personnes qu'il avait consultées lui avaient donné l'assurance que le vice-inquisiteur pouvait agir de concert avec lui; mais qu'il fallait auparavant que lui, évêque de Beauvais, écrivit à l'inquisiteur Jacques Graverand pour le sommer de venir travailler au procès ou, tout au moins, de commettre quelqu'un à sa place pour agir en son nom. Jean le Maistre répondit qu'il consentait que l'évêque instruisît sans lui, attendu qu'il ne pensait pas pouvoir procéder sans en avoir reçu l'autorisation, ce qui fit que, pendant quelque temps, il assista à mon procès comme juge assesseur. En congédiant l'assemblée, l'évêque décida qu'on ouvrirait définitivement le procès le lendemain 21 février.

Avant d'entrer dans la narration de mon procès, je crois devoir nommer les officiers qui composaient le tribunal et dire que la plupart ne s'en étaient mêlés que par crainte des Anglais, qui avaient menacé les plus récalcitrants de les faire noyer ou emprisonner. Presque tous agirent sous l'impulsion de la peur ; il fallait souvent les traîner à leur siège, comme s'ils eussent été eux-mêmes accusés ; il n'est sorte de menace dont Cauchon n'usât pour s'en

faire de dociles instruments ; malgré cela un petit nombre eurent le courage de prendre hautement ma défense.

Yoici les noms et les fonctions :

Juges :

Pierre Cauchon, évéque de Beauvais, licencié en droit ;

Jean le Maistre , frère prêcheur, bachelier en théologie et vice-inquisiteur.

Conseiller commissaire examinateur :

Jean de Fontaine , licencié en droit canonique.

Promoteur : (1)

Guillaume d'Estivet, dit Benedicite, chanoine de Beauvais et de Bay eux, promoteur du diocèse de Beauvais.

Notaires greffiers :

Guillaume Manchon ; Guillaume Colles, dit Boys-Guillaume ; Nicolas Tasquel , notaires publics et de la cour de l'archevêché de Rouen.

(1) Cet officier remplissait les fonctions de Procureur impérial.

Appariteur, huissier ecclésiastique :

Jean Massieu.

Conseillers ou juges assesseurs :

Richard des Saussaies , licencié en faculté de décret ;

Beaupère, docteur en théologie , chanoine de Paris et de Besançon ;

Pasquier des Vallées , docteur en droit canonique, chanoine de Paris et de Rouen ;

Geoffroy de Crotay , licencié en droit civil et canonique ;

Everard Ermangard , docteur en théologie ;

Jean de Castillon, docteur en théologie, archidiacre et chanoine de Rouen ;

Nicolas l'Oyseleur, maître-ès-arts, bachelier en théologie, chanoine de Rouen et de Chartres;

Laurent du Buse, licencié en faculté de décret ;

Denis de Saberveras, docteur en théologie ;

Gérard Feuillet, docteur en théologie ;

Pierre Castel, maître-ès-arts et licencié en droit civil ;

Jean Carpentier, docteur en théologie ;

Gilles des Camps, licencié en faculté de décret ;

Isambert de la Pierre, frère prêcheur, bachelier en théologie ;

Thomas de Courcelles, docteur en théologie ;

Gilles do Durcmont, abbé de Fécamp, docteur en

théologie ; Guillaume l'Hermitc, abbé, bachelier en faculté de

décret; Jean Rosai, curé du Cler ; Nicolas de Vandères, archidiacre de Rouen, licencié

en droit canonique ; Jean Bosset, licencié en faculté de décret ; Jean Roy, chanoine de Rouen; Nicolas Laval, licencié en droit civil ; Raoul Roussel, docteur en faculté de décret et trésorier de l'église de Rouen ; Jean Tavernier, licencié en faculté de décret : Jean Geroult, abbé des Petits-Prés, prieur de Saint-

Leu; Guillaume, abbé de Sainte-Catherine, docteur en

théologie ; Martin l'Advenu, frère prêcheur; Raoul Saulvaige. bachelier en théologie ; Nicolas Copequesne, bachelier en théologie ; Guillaume du Lin, licencié en droit civil; Jacques Guesdon, docteur en théologie ; Nicolas Midi, docteur en théologie ; JeanTiphine, docteur en faculté de médecine ; Pierre Moinier , bachelier en théologie ; Raoul Augay , licencié en faculté de décret $ Richard du Pré, docteur en théologie ;

— Mb —

Guillaume Brelhester ; Jean Lolrier ; Clément Buscy ;

Pierre Morice, docteur en théologie ; Jean Colombeau, licencié en droit canonique ; Jean de l'Espée, licencié en droit canonique, chapelain de l'cnfant-roi; Jean Fabry, de l'ordre des frères ermites, docteur en théologie ; il fut plus tard évèque de Démétriade ; Pierre Miger, prieur de Longueviile, docteur en

théologie ; Guillaume, abbé de Cormeilles; Guillaume Boucher, docteur en théologie ; Maurice du Quesnay, docteur en théologie ; Richard Gronchet, bachelier en théologie ; Burel de Corneilles, licencié en faculté de décret ; Jean Pigache, bachelier en théologie ; Guillaume des Jardins, docteur en faculté de médecine ; Jean Sucrin, docteur en faculté de décret ; Jean Mahomet ;

Bertrand, du Ghesne , docteur en faculté de décret ; Ledoux, licencié en droit civil et canonique ; Pierre Carré, licencié en faculté de décret ;

Guillaume Erard, docteur en théologie ;

Guillaume Thouroucle, abbé de Mortemer , docteur en thîologie ;

Jean Brullol, licencié en faculté de décret et chanoine de l'église de Nour ;

Guillaume Hayton, bachelier en théologie ;

Guillaume le Mesle, abbé de Saint-Ouen ;

Nicolas Médieis, italien, bachelier en théologie ,

Jean Pichon, licencié en droit, archidiacre de Josas et chanoine de Paris ;

Jean Tonnelier ;

Jean Guérin, docteur en théologie -,

Robert Barbier, licencié en faculté de décret et chanoine de l'église de Rouen ;

Eustache Cauteleu ;

Guillaume, abbé de Gompiègne, docteur en droit ;

Robert Morel, chanoine de l'église de Rouen ;

Jean de Quesmin, licencié en faculté de décret ;

Jean Maugier , docteur en théologie ;

Guillaume Àdelit, docteur en théologie;

Jean-Nicolas le Roux, abbé de Jumièges, docteur en faculté de décret ;

Aubert Morel, licencié en droit canonique ;

Pierre Houdent, docteur en théologie ;

Denys Gatinel, licencié en droit civil et canonique ;

Renault le jeune;

Guillaume de la Chambre, licencié en faculté de médecine ;

L'abbé de Saint-Georges;

Nicolas Houppeville ;

Jean de Wibot, docteur en théologie ;

Jean Bonesque, docteur en théologie, aumônier de

l'abbaye de Fécamp ;

Guillaume le Grant ;

Guillaume de Baudrebois , bachelier en théologie ;

Girard de Fay ;

Jean le Vautier;

Guillaume du Désert, chanoine de Rouen ;

Jean Boucher, docteur en faculté de décret;

Laurent le Doux;

Jacques de Touraine, docteur en théologie ,

Guillaume le Maistre;

Nicolas Maulin ;

Nicolas de Séville $

Jean de Faro.

Coups consulteurs du Saint-Office.

L'Université de Paris ,

Le chapitre de la cathédrale de Rouen ;

Prélats consulteurs du Saint-Office.

Philibert, évèque de Lisieux ; Dominique, évêque de Coutances ; Jean, évêque d'Avranches.

Outre cela trois prélats furent présents à la prononciation du jugement ; ce furent :

Henri Beaufort, frère naturel de Henri IV, roi

d'Angleterre ; il était cardinal de Saint-Eu-

sèbe, plus connu sous le nom de cardinal de

Winchester ou d'Angleterre ; Jean de Mally, évêque de Noyon; Louis de Luxembourg , évêque de Boulogne-sur-

Mer.

La chapelle royale de Saint-Romain, située dans le château de Rouen, fut le premier théâtre de mes interrogatoires.

Le 21 février, vers cinq heures du matin, Nicolas l'Oyseleur entra dans ma prison; il avait l'air profondément affecté -j je lui demandai avec inquiétude ce qui lui était arrivé de fâcheux.

— Jeanne, me dit-il , les Anglais me mettent à une rude épreuve.

— Que vous ont-ils donc fait? demandai-je vivement.

— Ahî que maudit soit, dit-il, le jour où je suis né î

— Mais encore, qu'avez- vous donc ?

— La mort, reprit-il, me serait moins funeste.

— Vous expliquerez-Yotts? lui dis-je impatientée ; qu'y a-t-il?

— Il y a, répondit-il , que les Anglais veulent

que je siège parmi vos juges, ma chère sœur, et qu'à ce prix ils m'offrent ma liberté , me menaçant de la mort en cas de refus ; je viens vous voir pour la dernière fois, car je suis résolu à me laisser périr plutôt que de m'entremêler dans cette inique affaire.

Émue jusqu'aux larmes de ces paroles prononcées avec toute l'apparence de la sincérité et de la franchise, je lui dis :

— Maître Nicolas, vous me prouvez que vous êtes bien mon ami; mais je ne puis pas accepter votre généreux sacrifice. Allez siéger parmi mes juges; parlez contre moi, s'il le faut; je saurai que votre cœur démentira les paroles que votre bouche prononcera.

— Non, non, dit-il, plutôt mourir!

— Vraiment, lui dis-je, vous êtes bien déraisonnable; vous voulez me priver du seul ami que j'aie près de moi; un juge de plus ou de moins, que voulez- vous que cela me fasse? d'ailleurs, loin de m'être nuisible, comme vous le pensez, vous pouvez m'être utile en parlant pour moi.

— Dans ce cas, je ne demande pas mieux, ditil; mais je vous jure que j'eusse mieux aimé mourir que vous causer le moindre tort.

11 me raconta ensuite qu'il connaissait à peu près les questions que Ton m'adresserait ; il me les dit,

en me dictant les réponses que je devais y faire. Elles étaient conçues en tels termes qu'en ne me donnant aucun soupçon, elles offraient cependant matière à la malignité de mes juges. Quand il crut m'avoir bien disposée, il me rappela la sommation qui m'avait été faite dès la veille de comparaître devant le tribunal et me quitta, m'exhortant à suivre ses conseils en tous points.

Quelque confiance que j'eusse en lui, je ne laissai pas d'appeler les voix à mon secours. Elles ne restèrent pas sourdes à mon appel, et me dirent de répondre hardiment, non pas ce que l'Oyseleur m'avait conseillé, mais ce que Dieu m'inspirerait.

A huit heures du matin, l'évêque de Beauvais, le promoteur, les notaires Manchon et Boys-Guillaume, l'huissier et quarante des juges assesseurs, allèrent à la chapelle royale du château. L'évêque fit lire les lettres royales et celles du chapitre de Rouen, après quoi le promoteur d'Estivet dit aux assesseurs que j'avais été citée à comparaître devant eux à cette heure, pour répondre aux questions qui me seraient faites. Il donna ensuite lecture des lettres de citation de l'évêque et la relation de la signification de ces lettres :

« Pierre, par la miséricorde divine évêque de « Beauvais, ayant territoire en la cité et diocèse de « Rouen, de par le vénérable chapitre de l'Église

« Je Rouen, en la vacance du siège archiépiscopal, a à nous prêté pour déduire et terminer la ma- « tière ci-après décrite, au doyen de la chrétienté « de Rouen (Jean Massieu) et à tous prêtres cons- « titués en la ville de Rouen, auxquels parvienne dront nos présentes lettres, dont la teneur suit, « salut en l'auteur et consommateur de la foi, < Xotre-Seigneur Jésus-Christ. Comme certaine « femme, communément dite la Pucelle, prise et « appréhendée en notre diocèse de Reauvais, par « très-chrétien et sérénissime prince notre seigneur « le Roi de France et d'Angleterre, comme véhé- « mentement suspecte d'hérésie, pour que nous « fassions contre elle un procès en matière de foi, « nous fut vendue et expédiée, amenée et livrée; et « nous, ouïe la renommée des faits et gestes d'elle, « en lésion de notre foi, non-seulement au « royaume de France, mais encore par toute la « chrétienté notoirement répandue, après nous « ctre instruit diligeamment par information et aidé « du conseil de gens habiles, voulant en cette ma- * tière procéder avec maturité : ordonnons que '( ladite Jeanne soit évoquée, citée et entendue sur « les articles à donner contre elle et les interroga- « toires à lui faire concernant la foi. Pour cette « cause, mandons à vous et à chacun de vous, afin « que l'un n'attende pas l'autre, de citer en termes

« péremptoires devant nous, en la chapelle royale « du château de Rouen, pour le jour de mercredi, « vingt-et-unième jour du présent mois de février, « au matin, ladite Jeanne, laquelle nous tenons « véhémentement suspecte d'hérésie, pour qu'elle « ait à répondre la vérité sur lesdits articles et « interrogatoires et autres points sur lesquels nous « l'avons pour suspecte, et pour être en outre fait <c par nous ce qui sera juste et selon la raison, « avec intimation que nous l'excommunierons si « elle ne comparaît pas devant nous ce jour; et « vous enjoignons de nous rapporter fidèlement, « par écrit, ce qui aura été fait par vous et en votre « présence, >>à l'occasion de l'exécution de nos « ordres. Donné à Rouen, sous notre sceau, l'an du « Seigneur mil CCCCXXX6, mardi, vingtième « dudit mois de février. Ainsi signée :

G. Boys Guillaume. G. Manchon.

Voici la relation de l'exécution de ce mandement adressée par Jean Massieu à l'évêque de Beauvais.

« Au révérend père et seigneur en Jésus-Christ, * maître Pierre, par la miséricorde divine, évêque « de Beauvais, ayant territoire de par le vénérable « chapitre de l'Église de Rouen, le siège vacant, à « vous prêté pour déduire et terminer la matière « ci-après décrite, votre humble Jean Massieu,

« prêtre, doyen de la chrétienté de Rouen : obéis-

« sance prompte à vos commandements avec toute

<t révérence et honneur. Que votre révérende pater-

« nité sache qu'en vertu de votre mandement à

« moi présenté, auquel cette mienne présente rela-

« tion est annexée, j'ai cité péremptoirement de-

« vant vous, en la chapelle royale du château de

« Rouen, pour le jour de mercredi, vingt-et-

« unième du présent mois de février, à huit heures

« du matin, certaine femme vulgairement appelée

« la Pucelle, par moi personnellement dans les

« limites dudit château de Rouen appréhendée,

« laquelle vous avez pour véhémentement sus-

« pecte d'hérésie, pour qu'elle ait à répondre la

« vérité, etc., avec l'intimation contenue en vos

« dites lettres.

« Laquelle Jeanne, en substance, m'a répondu

« que volontiers elle comparaîtrait et répondrait

« la vérité sur les questions à lui faire; mais

« qu'elle demandait qu'en cette affaire vous vou-

« lussiez bien convoquer avec vous des ecclésiasti-

« ques des parties de la France aussi bien que de

« celles d'Angleterre, et en outre qu'elle suppliait

« votre révérende paternité de permettre que de-

« main, avant de comparaître devant votre révé-

« rende paternité, elle pût entendre la messe, et

« que je vous le signifiasse; ce que j'ai fait.

— loi —

* Lesquelles susdites choses, ainsi par moi fai- « tes, je signifie à votre révérende paternité par « les présentes, de mon sceau et de mon seing « manuel scellées et signées. Donné l'an du Sei- « gneur mil CGCCXXX6, le mardi précédent ledit v mercredi.

« Ainsi signée : Jean. »

Après avoir lu ces actes, le promoteur demanda instamment que je fusse mandée à venir devant le tribunal, comme j'avais été citée à le faire, pour répondre sur certains articles concernant la foi. Sur la réponse affirmative de l'évêque, Jean Massieu sortit et vint me chercher; j'étais prête déjà depuis un bon moment.

En attendant ma venue, Gauchon exposa à l'assemblée que j'avais demandé à différentes reprises d'entendre la sainte messe, mais qu'il avait cru devoir différer à m 'accorder cette grâce, attendu les crimes dont j'étais diffamée et la difformité d'habits dans lesquels je persévérais, en dépit des exhortations amicales qui m'avaient été faites à différentes reprises.

Il allait aborder la réclamation que j'avais faite d'avoir des juges du parti français, lorsque j'entrai avecMassieu. Il craignait de se voir obligé de se ~endre à cette juste demande; aussi laissa-t-il là ce

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sujet pour faire un long discours, dans lequel il récapitula tout ce qui s'était passé depuis ma prise. Il me parla avec une douceur affectée, qui ne m'abusa pas; il commença par me dire de jurer sur l'Évangile de dire la vérité sur toutes les choses qu'on me demanderait.

— Je ne sais sur quelle chose vous m'interrogerez ; peut-être m'en demanderez-vous de telles que je ne pourrai vous les dire.

— Vous jurerez de dire la vérité sur les choses qui vous seront demandées, concernant la foi, que vous saurez.

Je ne lui laissai pas le temps d'en dire davantage : — De mon père, de ma mère et de ce que j'ai fait en France depuis mon arrivée, je le jurerai volontiers ; mais quant à mes révélations et à certaines choses, je ne les ai jamais dites et je ne les dirai jamais, si ce n'est à mon Roi, quand même on devrait me couper la tête. Mon conseil, c'est-à-dire mes voix m'ont défendu de les révéler; pourtant, d'ici à huit jours, je pourrai leur en demander la permission.

Il me fit alors différentes questions, qui étaient les mêmes pour le fond, mais dont il avait changé la forme pour me tromper. Je lui répétai les mêmes choses avec tant de fermeté qu'il passa à une autre question.

— Ne voulez-vous pas au moins jurer de dire la vérité sur les choses, touchant notre foi, que vous saurez?

J'y consentis, sans me douter du piège. On me fit mettre à genoux et je posai les deux mains sur un Missel, en disant :

— Je jure de dire la vérité tout entière sur ce que l'on me demandera, touchant notre sainte foi ; mais je me réserve de ne pas répondre sur les choses qui me paraîtront concerner les révélations que j'ai promis de taire.

L'évêque vit qu'il n'obtiendrait rien de moi et il laissa là l'article du serment; mais il eut soin de faire mettre dans le procès-verbal que je n'avais pas parlé de la condition que j'avais voulu mettre d'abord, c'est-à-dire de ne rien révéler de ce que m'avaient dit mes voix. Cauchon continua de m'interroger.

— Quels sont vos nom, prénoms et surnoms?

— On m'a appelé Jeannette, dans mon pays, et Jeanne depuis mon entrée en France ; pour ce qui est de mon surnom, je ne sais pas ce que vous voulez dire.

— Ne portez-vous pas celui de Pucelle ?

— Oui.

— Vous passez pour être vierge, dans l'esprit des Armagnacs; l'ètes-vous réellement?

— Oui.

— On aurait besoin pour vous croire d'un autre témoignage que le vôtre.

— Vraiment ! vous ne voulez pas me croire ? Eh bien! faites-moi visiter par des femmes; mais qu'elles soient sages et honnêtes : c'est tout ce que je vous demande.

L'évêque délibéra avec ses collègues si l'on accepterait ma proposition. L'affirmative fut unanime ; cependant on résolut de prendre l'avis du duc de Bedforl; l'évêque avait jugé prudent de le consulter, sachant de quelle importance était ma virginité. J'ai dit assez souvent pourquoi, pas n'est besoin de le répéter.

— Où êtes-vous née?

— Au village de Domremy, dépendance de celui de Greux, où se trouve la principale église.

— Comment se nomment vos père et mère ?

— Mon père se nomme Jacques d'Arc et ma mère Isabeau.

— Que font-ils?

— Mon père est laboureur; il cultive ses champs avec mes frères, et ma mère remplit les devoirs d'une bonne mère de famille. Pour la réputation qu'ils ont, vous n'avez qu'à aller à Domremy ; on vous dira que Dieu et le Roi n'ont pas de meilleurs serviteurs.

— Comment remplissent-ils leurs devoirs religieux ?

— Comme tous bons chrétiens sont tenus de le faire.

— Ne portent-ils point de Mandagores?

— Non, c'est une œuvre du démon.

— Comment vous ont-ils élevée ?

— Dans la crainte de Dieu et l'amour du prochain.

— Ne vous ont-ils point fait de recommandations particulières ?

— Ils m'en ont fait.

— Lesquelles?

— D'être bonne, douce et humble; de faire le bien, d'éviter le mal, de respecter les vieillards, d'aimer mes compagnes, de leur rendre service autant qu'il est en mon pouvoir ; de protéger les petits et les malades, enfin d'aimer mon prochain comme moi-même, selon ce qu'a dit Notre-Seigneur Jésus-Christ.

— Leur avez-vous obéi et avez-vous suivi leurs conseils?

— Oui, autant qu'il a été en mon pouvoir.

— En quel lieu fûtes-vous baptisée?

— En l'église de Domremy, qui n'est pas loin de chez nous.

— Quels furent vos parrains et marraines ?

«— Une de mes marraines s'appelait Agnès, l'au-

tre Jeanne, l'autre Sy bille ; un de mes parrains se nommait Jean Lingue, l'autre Jean Barrey. J'ai entendu dire à ma mère que j'avais eu plusieurs autres parrains et marraines (1 ).

— Quel fut le prêtre qui vous baptisa?

— Jean Minet, je crois.

— Vit-il encore?

— Je ne le sais pas.

— Est-il mort?

— Je vous ai dit que je ne le savais pas.

— Vivait-t-il encore quand vous fûtes arrêtée ?

— Je pense que oui. Mais laissez-moi tranquille ; cela ne regarde pas votre procès.

— Quel âge avez-vous ?

— Dix-neuf ans, à ce que je crois.

— Que savez-vous de votre religion ?

— Ma mère m'a appris le Pater, Y Ave Maria et le Credo; c'est d'elle seule que je tiens ce qui regarde ma croyance.

— Puisque vous savez le Pater, nous vous requérons de le réciter devant nous.

— Veuillez m'entendre en confession, et je vous le réciterai volontiers.

(1) Je ne les nommai pas, d'e crainte de les compromettre; c'étaient Jean Morel, Béatrix-Félicité , femme d'Estellin le Clerc ; Jeannette, femme de Tiestelin du Veau, et Jeanne tt de Boye, femme d'Etienne Thevelin?

— Donc vous refusez de le réciter ?

— Non; mais entendez- moi en confession.

— Vous refusez de dire le Pater?

— Oui, si vous ne voulez pas m 'accorder ma demande.

Si Gauchon eût accepté, il n'eût pu rester juge; je ne le savais pas; mais je pensais qu'en lui confiant, comme à mon confesseur, les révélations qui m'avaient été faites, il serait convaincu de mon innocence et me jugerait en conséquence , sans cependant que mes révélations eussent à courir aucun danger. Il pénétra mon intention et, changeant de batteries, il me dit :

— Si je vous envoyais quelques notables panant français, réciteriez-vous le Pater?

— Oui, s'ils m'entendaient en confession. Il me dit :

— Je vous défends de sortir sans ma permission des prisons du château de Rouen, sous peine d'être déclarée convaincue du crime d'hérésie. Je répondis avec fermeté :

— Je n'accepte pas cette défense et si je m'évadais, personne ne pourrait me reprocher d'avoir violé ma foi, car je ne l'ai jamais donnée à personne.

Gomme je m'étais plainte d'être enchaînée dans ma prison, il me dit :

— Vous avez autrefois et à plusieurs reprises, tenté de vous évader des prisons ; c'est pourquoi il a été ordonné de vous retenir avec des chaînes de fer, afin que vous fussiez plus sûrement gardée.

— Il est vrai que j'ai autrefois voulu et même je voudrai toujours m'évader, ainsi qu'il est licite à tout prisonnier de le faire.

L'heure de lever la séance étant presqu'arrivée, l'évêque fit appeler Jean Gris, éeuyer du corps, de l'enfant-roi, Jean Werwik et Guillaume Talbot. Il leur commit ma garde, en leur enjoignant de me garder fidèlement et de défendre à qui que ce fût de me parler sans permission, ce qu'ils jurèrent sur les Evangiles. Ensuite il se tourna vers moi, et me

dit:

— Jeanne, je vous assigne à comparaître demain

jeudi, dans la chambre des préparatoires , en ce même château.

Toujours les assistants se permettaient d'interrompre l'évêque pour me faire des questions sur d'autres sujets que sur celui qui faisait l'objet de mes interrogatoires. Gomme ils parlaient plusieurs ensemble, je ne savais auquel entendre. Vainement je leur demandais de parler les uns après les autres; vainement je les suppliais d'avoir pitié de moi ; ils parlaient si confusément qu'ils ne se comprenaient plus eux-mêmes, ce qui raccourcissait les interrogatoires proprement dits, que je veux seuls rapporter; les répétitions et les questions oiseuses prenaient une bonne partie du temps.

Dans cette première séance, on m'interrogea sur mes apparitions; ce ne fut pas l'évêque, mais des docteurs. Comme ils me parlaient tous à la fois et me demandaient chacun une réponse sur un point différent, je n'en fis aucune, et je les laissai discuter ensemble sur la préférence que méritait chaque

question et décider celle à laquelle je devais d'abord répondre ; chacun d'eux voulait que ce fût la sienne. L'évêque, qui n'avait pas dessein de m'interroger ce jour-là sur ce point, leur imposa silence; mais ce ne fut qu'avec peine qu'il parvint à faire cesser le tumulte.

Dès qu'il eut congédié l'assemblée, il se rendit chez les conseillers de l'enfant-roi. Il leur soumit, en présence du duc de Bedford, la demande que j'avais faite d'être examinée. Après que l'on eut pris la résolution de se rendre à mes désirs, Cauchon fit observer qu'il fallait tenir cet examen secret, en cas qu'il tournât à mon avantage. La duchesse de Bedford fut chargée de choisir les sages femmes, de recevoir leur rapport et de faire toutes les dispositions nécessaires. Les examinatrices étaient au nombre de trois; c'étaient Anne et Jeanne Bavon, puis Clarisse Jacquemine.

Ce que je vais rapporter ne donnera pas une idée fort avantageuse des mœurs de l'époque. Tandis que les sages-femmes procédaient à l'examen, le duc de Bedford était caché dans la chambre voisine et les regardait faire, promenant sur moi, qu'il destinait au supplice, ses regards indiscrets par le trou que l'évêque avait fait pratiquer dans le mur, alors qu'il voulut tirer de moi des éclaircissements au moyen de l'Oyseleur. Heureusement on me cacha

ce sanglant outrage; j'en serais morte de douleur. Quand la duchesse de Bedford l'apprit, s' abandonnant aune fureur inexprimable, elle fît une violente scène à son mari auquel elle reprocha sans ménagement son infâme curiosité.

Voici le rapport des matrones :

« A très-haute, très-puissante et très-illustre t dame duchesse de Bedford, Anne Bavon, Jeanne « Bavon et Clarisse Jacquemine, ses très-humbles « servantes, exposent humblement ce qui suit : selon « les ordres de la très-haute, très^puissante et très- « illustre dame ci-dessus nommée, lesdites femmes « se sont rendues près d'une certaine femme nom- « mée Jeanne dite la Pucelle, à la fin de savoir si « ce titre lui était légitimement acquis ; pour quoi v. elles ont visité avec son consentement tout ce « qu'il y a de secret en femme, de la manière usitée < en telle circonstance ; en conséquence de quoi , « après un mûr examen, en présence de Dieu, de « sa benoîte mère, la très-sainte Vierge Marie, et « de tous les saints et saintes du paradis, les dites « Anne Bavon, Jeanne Bavon et Clarisse Jacque- « mine, déclarent que ladite Jeanne, surnommée la « Pucelle, est vierge et entière, pure de toutes souil» « îures et corruptions.

« Lesdites femmes ci-dessus nommées se sou-

« mettent à perdre leur âme et à devenir la proie « de l'ennemi (Satan), si le présent rapport n'est « pas conforme à la stricte vérité. »

Elles adressèrent cette pièce à la duchesse, qui la fît remettre à l'évêque de Beau vais. Après en avoir pris connaissance , voyant que ce rapport trompait son attente, il le déchira en pièces et menaça les matrones du poids de sa colère, si elles en parlaient à qui que ce fût. Gela n'empêcha pas Anne Bavon d'en parler à quelques personnes, entre autres au notaire Boys- Guillaume.

Plusieurs motifs avaient fait transporter le tribunal dans la salle des préparatoires ; l'accès de la chapelle royale était facile et l'évêque craignait que des étrangers ou même des juges assesseurs non convoqués ne s'y introduisissent et n'apprissent par là des choses que Gauchon avait tant d'intérêt à cacher. Bien que la crainte l'assurât de la discrétion et de la complaisance des assesseurs, il poussait la précaution jusqu'à ne les convoquer que selon les questions qu'il devait m'adresser. Gomme il n'était pas tenu de les assembler tous en même temps, il avait la facilité de convoquer ses créatures quand j'eusse eu le plus besoin de juges impartiaux.

Guillaume Manchon et Boys-Guillaume, malgré les prières eDes menaces de l'évêque, avaient en-

registre mes réponses en cherchant à se rapprocher de la vérité le plus possible; il s'était néanmoins glissé dans les minutes beaucoup de foutes, quelques-unes si grossières, qu'on avait dû retrancher les réponses où elles se trouvaient. Ces fautes provenaient autant des répétitions que l'évêque multipliait en dénaturant la vérité, que du tumulte de l'assemblée dont ils se plaignirent vivement et qui jes empêcha d'enregistrer plusieurs de mes réponses, qu'ils ne comprirent ou n'entendirent pas.

Cauchon, irrité de leur persévérance à suivre la justice, résolut de leur adjoindre quelques secrétaires sur lesquels il put compter, afin d'être à même de corriger leurs minutes sur celles de ces derniers et de les accuser d'inexactitude. L'Oyseleur se chargea de leur dicter les réponses qu'il aurait à falsifier avec son habileté ordinaire. Mais il ne fallait pas que je l'aperçusse, pour qu'il pût continuer le rôle qu'il jouait dans ma prison. Cauchon eut recours à un expédient qui trancha la difficulté ; il fit asseoir les secrétaires et l'Oyseleur dans l'embrasure d'une fenêtre et il fit tendre, entre eux et l'assemblée, un long rideau de drap de serge. Ce n'était pas loin du tribunal où siégeait l'évêque, aux pieds duquel s'assirent Manchon, Boys-Guillaume et Jean Monnet, secrétaire du juge assesseur Jean Beaupère. Un peu avant huit heures, l'Oyseleur vint me visiter.

— Jeanne, me dit il, notre révérend père l'évêque vous interrogera sur vos apparitions ; que lui direz-vous?

— Les saintes m'onditde parler hardiment.

En m'entendant parler ainsi, il branla la tête et me dit que mal m'en prendrait si je suivais ce conseil.

— Alors, que voulez-vous que je fasse? demandai-je un peu impatientée.

— Vous direz aussi vos apparitions?

— Moi, les nier ! Quand je devrais mourir, je ne le ferais pas.

— Mais vous êtes bien certaine d'avoir vu ce que vous dites ?

Cette question tombait on ne peut plus mal.

— Me prenez-vous pour une folle ? lui demandai^'e.

— Je n'ai pas dit cela pour vous fâcher ; mais, vous savez, vous avez une imagination ardente, une tête exaltée....

Gomme il vit que je le regardais de travers, il ne jugea pas prudent de s'engager plus avant sur cesujet, lime fit, comme la veille, une série de questions, me donnant pour chacune d'elles la réponse qu'il fallait y faire. Quand il eut fini, je lui dis :

— Est-ce que vous croyez que je m'en vais dire cela ?

— Pourquoi pas ?

— Vraiment, vous croyez que je vais dire ce qui n'est pas? Au surplus, je vous remercie de votre bonne intention; mais, ne- vous en déplaise, je suivrai des conseils meilleurs que les vôtres.

Comme huit heures sonnaient, il me dit :

— Je vous quitte ; faites bien attention à vous ; je reviendrai demain.

Il sortait lorsque Jean Massieu entra pour m'emmener avec lui devant le tribunal. Dès que je parus, l'évoque me somma do faire serment de dire la vérité sur tout.

— J'ai fait hier serment ; cela doit suffire.

— Je vous somme de faire encore le serment susdit: personne, pas même un prince, ne peut refuser de faire un serment requis en matière de foi.

Il fallut enfin céder et je prononçai mon serment dans les mêmes termes que la veille. Jean Beaupère, que l'évêque avait chargé de m'inlerroger à sa place, m'exhorta à répondre sincèrement aux questions qu'il me ferait, selon ce que je venais de jurer. Je le promis, en renouvelant la restriction que j'avais faite, et j'ajoutai que s'ils s'étaient bien informés de moi, ils devaient désirer que je fusse hors de leurs mains, n'ayant rien fait que par révélation. Il commença à m'interroger en ces termes :

— Quel âge aviez-vous quand vous sortîtes de la maison de votre père?

— Je ne saurais le dire.

— Apprîtes-vous quelque métier dans votre jeunesse?

— Oui , à coudre le linge et à filer le chanvre ; il n'est femme de Rouen que je craigne pour coudre et filer.

— Avant de quitter la maison de votre père par ordre de vos voix, ne sortîtes vous pas de Domremy ?

— J'allai à Neuchâtel en Lorraine, avec mes parents et les habitants du village, par crainte des Bourguignons.

— Combien y passâtes- vous de jours?

— Cinq.

— Chez qui logeâtes-vous pendant ce temps ?

— Chez une bonne et brave femme nommée la Rousse.

— Quelles furent vos occupations pendant votre séjour?

— J'aidais notre bonne hôtesse dans les soins du ménage et je conduisais les chevaux à l'abreuvoir.

— Quels étaient vos travaux dans la maison de votre père?

-- Dans mon enfance je gardais les brebis et les autres bestiaux; mais, depuis l'âge de quatorze ou

quinze ans, je ne les conduisais plus paître et je vaquais aux soins du ménage.

Dans ce moment on m'interrompit pour m'adresser une foule de questions, auxquelles je ne répondis pas. Quand le calme fut rétabli, Jean Beaupère me dit :

— A qui confessiez-vous vos péchés ?

— A mon curé ou, quand il en était empêché, à quelque autre prêtre, avec sa permission. Pendant mon séjour à Neufchâtel, je me suis confessée deux ou trois fois à des religieux mendiants.

— Quand recevicz-vous le sacrement de l'Eucharistie ?

— A Pâques.

— Le receviez-vous en d'autres solennités?

— Passez outre, je vous prie.

Ici le tumulte recommença. Gomme les docteurs m'interrogeaient tous à la fois, je leur dis :

— Mes beaux seigneurs, parlez les uns après les autres, s'il vous plaît.

Ils ne tinrent pas compte de cette demande. Aux différentes questions qu'ils me firent je répondis :

*— A l'âge de treize ans, j'eus une voix de Dieu pour m'aider à me conduire. La première fois j'eus grand'peur.

— Où, quand et à quelle heure entendîtes-vous cette voix. ?

— Dans le jardin de mon père, en été, vers l'heure du midi.

— Aviez-vous jeûné la veille?

— Non.

— Le jour?

— Non.

— De quel côté vint la voix ?

— De droite, du côté de l'église de Domremy.

— Quel signe voyez-vous quand vous entendez vos voix?

— Une grande clarté, presque toujours; quand je vins en France (1), j'entendais souvent cette voix.

— Comment pouviez-vous voir la clarté que vous dites, puisque cette clarté venait de côté?

— Comment faites-vous pour voir la clarté d'une lampe, sans la regarder ?

— Que pensiez-vous de cette voix?

— Je pensais que c'était une digne voix , et je crois fermement qu'elle m'était envoyée de la part de Dieu. Après que je l'eus entendue trois fois, je sus que c'était celle d'un ange. D'ailleurs, elle m'a toujours bien conseillée et je comprends très-bien tout ce qu'elle m'a annoncé.

(1) On appelait France ce qui composait le domaine royal proprement dit ; on désignait le reste sous le nom de royaume de France ; les habitants n'en étaient pas moins considérés comme Français et portaient ce nom. Voilà pourquoi je disais venir en France.

— Quels enseignements vous donna-t-elle pour le salut de votre âme ?

— Elle me recommanda de me bien conduire et de fréquenter l'église.

— Ne vous a-t-elle dit rien autre chose ?

— Si,

— Quoi?

— Qu'il était nécessaire que je vinsse en France.

— Sous quelle forme cette voix vous apparaissait-elle?

— Vous ne saurez pas cela de moi, pour cette fois; je n'ai pas la permission de vous le dire.

— Entendiez-vous cette voix souvent ?

— Elle me disait deux ou trois fois par semaine qu'il me fallait partir et venir en France.

— Votre père fut-il averti de votre départ?

— Non ; il n'en sut rien.

— Pourquoi?

— La voix me pressait de partir; je ne pouvais plus durer où j'étais et je craignais que mon père ne s'opposât à mon départ.

— Que vous disait cette voix?

— Que jo ferais lever le siège d'Orléans, et que je mènerais mon Roi à Reims pour y être sacré.

— Que vous dit la voix, relativement à l'exécution de votre mission ?

— Elle me dit de me rendre à Vaucouleurs, près

de Robert de Beaudrieourt , capitaine de ladite ville, et qu'il me donnerait des gens d'armes pour me conduire au Roi ; je lui répondis que j'étais une pauvre fille qui ne saurait ni chevaucher ni conduire la guerre.

— Lui obéîtes-vous cependant?

— Oui ; pressée par elle, j'allai trouver mon oncle et je lui dis que je voulais passer quelque temps chez lui. J'y demeurai environ huit jours ; je lui dis alors qu'il fallait que j'allasse à Vaucouleurs et qu'il m'y conduisit. Lorsque je fus arrivée, je reconnus Robert de Beaudrieourt , bien que je ne l'eusse jamais vu; mais la voix me dit que c'était lui. Il me demanda ce que je voulais 5 je lui répondis qu'il fallait que j'allasse en France. Il me repoussa à différentes reprises; mais, la dernière fois, il m'accueillit et me donna des gens ; la voix m'avait prédit qu'il en serait ainsi.

— Ne fites-vous point un pèlerinage à Saint-Nicolas, en Lorraine ?

— J'en fis un.

— Vous y vîtes une personne de qualité?

— Oui; le duc de Loraine demanda que l'on me conduisit à lui ; je m'y rendis et je lui dis que je voulais aller en France. Il m'interrogea sur sa santé; mais je lui répondis que je ne savais rien làdessus. Je lui révélais peu de chose relativement à

mon voyage; cependant je lui demandai de me donner son fils et des gens d'armes pour me conduire en France, et je lui dis que je prierais Dieu pour sa santé. J'étais allée avec un sauf-conduit près de ce duc et je retournai aussitôt à Yaucouleurs.

— Vous partîtes de Vaucouleurs vêtue en homme ?

— Il est vrai que je partis de cette ville vêtue d'un habit d'homme et portant une épée que m'avait donnée Robert de Baudricourt. J'étais accompagnée d'un chevalier, d'un écuyer et de quatre serviteurs. J'arrivai à Saint-Urbain et je passai la nuit dans l'abbaye. En continuant mon voyage, je passai par Auxerre , où j'entendis la messe dans la principale église. J'étais alors fréquemment visitée par mes voix.

— Par quel conseil prîtes-vous un habitd'homme?

— Ce n'est par celui d'aucun homme ; passez outre.

— Pour quelle raison le prîtes-vous ?

— Passez outre, je vous prie ; je ne peux ni ne veux le dire.

Les auditeurs commencèrent à. troubler l'interrogatoire; je fis plusieurs réponses de peu d'importance. On me lut les copies des lettres qu'étant à Orléans j'avais envoyées aux Anglais. L'évêque les

avait fait falsifier, afin d'en tirer des chefs d'accusation; grâce à l'excellence de ma mémoire, je distinguai sur-le-champ les phrases qui y avaient été glissées et les changements que l'on y avait faits. On me fit plusieurs questions sur mon voyage de Vaucouleurs à Chinon ; mais elles n'avaient aucune importance. Jean Beaupèrc me demanda comment j'avais reconnu Charles VII.

— Les voix me l'avaient désigné et, quand j'entrai dans la chambre où il était, je le connus entre tous les autres. Par leurs conseils, je lui dis que je voulais aller faire la guerre contre les Anglais.

— Cette fois-là, quand la voix vous montra votre roi, y avait-il quelque lumière en ce lieu?

— Passez outre.

— Vîtes-vous quelqu'ange sur la tête de votre roi?

— Faites- moi grâce et passez outre; avant de me mettre en œuvre, mon roi eut beaucoup de révélations et de bons signes.

— Quels signes et révélations eut votre roi?

— Je ne vous le dirai pas; il ne convient pas que je vous réponde là-dessus; mais envoyez au roi ; il vous le dira, s'il veut.

— Ceux de votre parti d'où pensèrent-ils que vos voix venaient?

— Ceux de mon parti crurent bien que cette

voix m'était envoyée de la part de Dieu. Ils virent et connurent cette voix; cela, j'en suis sûre. Le roi, Charles de Bourbon et deux ou trois autres qui étaient là entendirent les voix qui venaient à moi. Il n'y a pas de jours que je n'entende cette voix; aussi en ai-je bien besoin !

— N'avez-vous pas demandé à cette voix quelque chose pour vous particulièrement?

— Je ne lui ai jamais demandé que le salut de mon âme. Elle me dit de demeurer à Saint-Denis, en France; je voulais y rester; mais, contre ma volonté, les seigneurs m'emmenèrent. Cependant si je n'eusse été blessée dans les fossés de Paris, où j'étais venue de Saint-Denis, je n'en serais pas partie. Je fus guérie en cinq jours.

— Vous fîtes une tentative sur la capitale?

— Oui; je fis une escarmouche devant Paris.

— Était-ce un jour de fête?

— Je crois bien que oui.

— Pensez-vous que ce fût bienfait?

— Passez outre.

En terminant cette longue séance, l'évèque convoqua l'assemblée pour le surlendemain, à la même heure.

Dans la soirée, on collationna les minutes. Celles que les deux secrétaires avaient faites, d'après l'Oyseleur, étaient entièrement différentes de celles

des deux notaires, qui soutinrent la fidélité des leurs avec tant de fermeté, que l'évêque se vit forcé de renoncer, après quelques jours, à se procurer de cette manière de quoi me condamner. Il eut recours au dernier moyen qui lui restait; c'était de défendre d'enregistrer celles de mes réponses qui lui déplaisaient; il parvint cependant à faire glisser un grand nombre de fautes dans la rédaction des autres.

Le 22 février, Cauchon ouvrit la séance en me sommant de jurer simplement et absolument, sans aucune condition ni restriction, et de dire la vérité sur tout ce qui me serait demandé. Je persistai dans mes refus et je demandai la permission de parler; on me l'accorda.

— Vous pourriez, dis-je, me demander certaines choses que je ne vous dirai pas; voyant que Ton se disposait à m'interrompre, je me hâtai de poursuivre : il pourrait se faire que, sur certaines choses, je ne vous dise pas la vérité, surtout en ce qui concerne mes révélations; vous me forceriez de me parjurer en disant des choses que j'ai fait serment de ne pas dire, ce que vous ne pouvez pas vouloir. Pour vous, continuai-je, en m'adressant à l'évêque de Beauvais, vous dites que vous êtes mon juge; réfléchissez bien à cela; car, je vous le dis en vérité, vous êtes mon ennemi personnel et mal vous

en prendra si vous me jugez selon votre inclination.

— Le roi a ordonné de faire votre procès et je le ferai.

Il voulut encore exiger de moi le serment.

— J'ai déjà juré deux fois devant le tribunal; il me semble que c'est assez.

— Youlez-vous jurer simplement et absolument?

— Vous pouvez bien surseoir; j'ai assez juré en deux fois; aucun clerc de Paris ou de Rouen ne saurait me condamner. Au surplus, je dirai volontiers la vérité sur ma venue, mais je ne dirai pas tout; l'espace de huit jours ne suffirait pas.

— Vous aurez conseil des assistants pour savoir si vous devez jurer ou non.

— Je dirai volontiers la vérité touchant ma venue, mais non autrement; il est inutile que vous en parliez davantage.

— Vous vous rendrez suspecte si vous continuez à refuser de jurer de dire la vérité.

Je fis la même réponse.

— Jurez précisément et absolument.

— Je dirai volontiers ce que je saurai; mais pas tout ; d'ailleurs, je suis venue de la part de Dieu et je n'ai rien à faire ici; laissez-moi au jugement de celui qui m'a envoyée ; c'est à lui seul que je dois compte de ma conduite.

— Je vous somme et avertis de jurer, sous peine d'être réputée convaincue de ce dont vous êtes accusée.

— Passez outre, je vous prie.

Ce débat se prolongea assez longtemps; il me fallut enfin céder; je me réservai cependant de parler ou de me taire, selon que bon me semblerait. Jean Beaupère commença sur-le-champ l'interrogatoire.

— À quelle heure avez-vous bu et mangé le plus récemment?

— Je n'ai ni bu ni mangé depuis hier après midi.

— Depuis quelle heure avez-vous entendu la voix qui vient à vous ?

— Je l'ai entendue hier et aujourd'hui.

— A quelle heure, hier, l'avez-vous entendue?

— Je l'ai entendue par trois fois : une fois au matin, une fois pendant les vêpres et la dernière quand on sonnait l'angelus du soir ; je l'entends beaucoup plus de fois que je ne dirai.

— Que faisiez-vous hier matin quand cette voix est venue à vous ?

— Je dormais et elle m'a éveillée.

— Est-ce en vous touchant le bras?

— Non; elle m'a éveillée sans me toucher.

— La voix était-elle dans votre chambre?

— Oui.

— Lui avez-vous rendu grâce et vous êtes vous agenouillée?

— Je l'ai remerciée en me levant sur mon séant et enjoignant les mains.

— Pourquoi venait-elle ?

' — Parce que je lui avais demandé du secours.

— Que vous a-t-elle dit?

— De répondre hardiment.

— Que vous a-t-elle dit au moment où elle vous a réveillée?

— Elle m'a appelée par mon nom; ensuite j'ai imploré ses conseils sur ce que je devais répondre, la priant de le demander à Dieu, et la voix rne dit de vous repondre hardiment, que Dieu m'aiderait.

— La voix vous avait-elle dit quelques paroles avant que vous lui fassiez cette prière?

— Elle m'avait dit quelques mots, mais je ne les ai pas tous compris. Je vous dis, continuai-je , en m'adressant à l'évêque, je vous dis, de la part de ma voix : Prenez garde à ce que vous ferez. Vous dites que vous êtes mon juge ; prenez garde ! Car, en vérité, je suis envoyée de Dieu et vous vous mettez en grand danger.

Ces paroles firent un tel effet sur le prélat, qu'il laissa échapper comme un geste de terreur ; mais, reprenant son empire sur lui-même, il étouffa lé

cri de sa concience et fit signe à Jean Beaupère de continuer :

— Cette voix ne varie-t-elle pas dans ses conseils?

— Jamais je n'ai trouvé la moindre contradiction dans ses paroles; je l'ai encore entendue cette nuit qui me disait de répondre hardiment.

— Est-ce la voix qui vous a défendu de dire ce qu'on vous demanderait ?

— Je ne vous répondrai pas sur cela; j'ai, touchant le Roi, des révélations que je ne vous dirai pas.

— Est-ce la voix qui vous l'a défendu?

— Je ne suis pas conseillée de vous dire cela ; donnez-moi un délai de quinze jours et je vous répondrai là-dessus, selon ce que m'aura dit mon conseil. Cependant, si la voix me l'avait défendu, qu'en voudriez-vous conclure ?

— Cela vous est-il défendu ?

— Je ne répondrai pas là-dessus aujourd'hui ; je ne sais si je dois le faire ou non.

— Vous êtes persuadée qne ces voix viennent de Dieu?

— Oui; ma croyance en cela est aussi ferme

qu'en la foi chrétienne; je n'en doute pas plus que

de la bonté de Dieu, qui nous a rachetés des peines

de l'enfer*

•-» Cette voix, que vous dites vous apparaître*

est-ce un ange, ou bien une voix venant immédiatement de Dieu, ou d'un saint , ou d'une sainte ?

— Cette voix vient de la part de Dieu; je ne vous dis pas clairement ce que j'en sais, parce que je crains plus de tomber en faute, en révélant quelque chose qui déplaise à cette voix , que de vous répondre. Quant à la question que vous me faites, accordez-moi un délai pour vous satisfaire , s'il y a lieu.

— Croiriez-vous déplaire h Dieu en disant la vérité ?

— Les voix m'ont dit de dire certaines choses au Roi et non à vous. Cette-nuit , elles m'ont fait beaucoup de révélations sur lui; je voudrais qu'il les sut, quand je ne devrais boire que de l'eau d'ici à Pâques; s'il les savait, il serait plus joyeux aujourd'hui à son dîner.

— Ne pourriez-vous pas faire tant près de cette voix, qu'elle consentît à vous obéir et à porter cette nouvelle au Roi ?

Cette question cachait un piège que je démêlai sur-le-champ.

— S'il plaisait à Dieu, il pourrait bien la révéler à mon Roi et j'en serais bien contente.

— Pourquoi cette voix ne parle-t-elle plus à votre Roi, comme elle le faisait quand vous étiez en sa présence?

— Je ne sais si c'est la volonté de Dieu; si ce n'était la grâce de Dieu, je ne saurais moi-même comment agir.

— ' Votre conseil vous a-t-il révélé que vous vous évaderiez des prisons?

— Vraiment! je vous dirais cela?

— La voix vous a-t-elle donné conseil et avertissement de ce que vous devez répondre ?

— Si elle me l'a révélé, je ne l'ai pas bien compris.

— Pendant les deux derniers jours que vous avez entendu la voix, est-il survenu quelque lumière ?

— Oui.

— Quand vous voyez les voix, voyez-vous quelque autre chose avec elles?

— Je ne vous dirai pas tout; d'ailleurs, mon serment ne comprend pas cela ; cette voix est bonne et digne. Je demande que l'on me donne par écrit les questions sur lesquelles je n'ai pas répondu.

— Cette voix à laquelle vous demandez conseil, a-t-elle un visage et des yeux?

— Vous ne saurez pas cela de moi; je n'ai pas oublié ce qu'on dit aux petits enfants, que quelquefois des gens ont été pendus pour avoir dit la vérité.

— Savcz-vous si vous êtes en la grâce de Dieu?

— Passez outre, je vous prie.

— Nous vous requérons de nous dire si vous savez être en la grâce de Dieu.

. — Il n'est pas facile de répondre à une telle question/

On me la répéta plusieurs fois et je fis différentes réponses qui, sans rien préciser, étaient cependant suffisantes. Jean Fabry, indigné de voir la manière dont on me pressait de répondre à une telle question, ne put de s'empêcher de s'écrier :

— C'en est trop !

Les interrogateurs lui dirent d'une voix unanime :

— Taisez-vous I

Il reprit courageusement :

— C'est une grande question que celle-là ; l'accusée n'est pas tenue d'y répondre*

— Vous auriez mieux fait de vous taire, lui dit alors Cauchon en fureur.

Voyant qu'en continuant il se perdait sans me sauver, Jean Fabry se résigna à garder lé silence. Pour le moment on laissa là cette question , qui fut reprise à la fin de la séance. Jean Beaupère me dit :

— Jeanne, croyez-vous être en péché mortel?

— Si j'étais en état de péché mortel, je crois que1 la voix ne viendrait plus ne visiter. Je voudrais

que chacun l'entendît ainsi que moi. Il me semble que j'étais âgée de treize ans ou environ quand la voix vint à moi pour la première fois.

— Dans votre enfance, alliez-vous jouer ou vous promener dans les champs avec d'autres jeunes filles ?

— J'y suis allée en effet quelquefois ; mais je ne saurais dire à quel âge.

— Ceux de Domremy sont-ils Bourguignons ou tiennent-ils pour le parti contraire?

— Je ne pense pas qu'il y ait à Domremy plus d'un Bourguignon; j'aurais bien voulu qu'il changeât de parti.

— Au village de Mercey étaient-ils Bourguignons?

— Ils étaient Bourguignons.

— La voix vous a-t-elle ordonné, quand vous étiez enfant, de haïr les Bourguignons?

— Depuis que j'ai compris que ces voix étaient pour le Roi de France, je n'ai pas aimé les Bourguignons. S'ils ne font ce qu'ils doivent, ils auront la guerre; je le sais par les voix.

— Dans votre enfance, eûtes-vous révélation par la voix que les Anglais devaient venir en France?

— Les Anglais étaient en France depuis longtemps quand les voix commencèrent à me visiter.

— N'êtes-vous jamais allée avec les petits en-

fants qui combattaient pour le parti que vous teniez ?

— Non, si j'ai bonne souvenance; mais j'ai bien vu quelques-uns de ceux de Domremy, qui avaient combattu contre ceux de Mercey, revenir blessés et tout en sang.

— Eûtes-vous,dans votre enfance, grande intention de nuire aux Bourguignons?

— Je désirais ardemment que mon Roi eût son royaume.

— Auriez-vous désiré être homme, quand vous dûtes venir en France?

— Puisque Dieu m'avait fait naître femme, j'étais contente de l'être; car ce qu'il fait est bien fait.

— Conduisiez-vous les bestiaux aux champs?

— J'ai déjà répondu là-dessus.

— Cela n'y fait rien.

— Quand je fus plus grande et que j'eus atteint l'âge de discrétion, je ne les gardai plus; mais j'aidai bien quelquefois, à cause des gens d'armes, à les conduire aux prés et à un château qu'on appelle l'Ile.

— Qu'est-ce qu'un certain arbre merveilleux qui est près de votre village?

C'était une question fort épineuse; ce que j'en savais, je ne l'avais appris que des bonnes femmes du village, qui, imbues de superstitions, mettaient

du merveilleux dans les choses les plus simples; je ne pouvais répondre que d'après elles, ce qui me jetait dans un grand danger. Je me recommandai à Dieu dans le fond de mon cœur et je dis :

— Il se trouve assez près de Domremy, à côté d'une fontaine, un arbre appelé par quelques-uns l'Àrbre-des-Dames et par d'autres l'Arbre-des- Fées. J'ai entendu dire que les personnes malades de la fièvre buvaient de son eau pour recouvrer la santé; moi-même j'en ai vu qui s'en servaient; j'ai aussi entendu dire que les malades, dès qu'ils peuvent se lever, vont se promener sous cet arbre. C'est un hêtre, ce qui le fait aussi nommer le Beau- Mai. Il appartient à un chevalier, messire Pierre de Eourlemont. Quelquefois, quand j'allais me promener avec mes compagnes, je faisais des bouquets et des guirlandes sous cet arbre pour les suspendre devant l'image de sainte Marie de Domremy. J'ai plusieurs fois entendu dire par de vieilles gens, qui n'étaient pas de ma famille, que les fées conversaient en cet endroit. Je me souviens que ma marraine, Jeanne Aubry, disait qu'elle les y avaient vues; je ne sais si cela est vrai ou non; pour moi je ne pense pas avoir vu de fées sous cet arbre ni ailleurs. J'ai vu les jeunes filles suspendre des bouquets à ses branches; moi-même j'en ai quelquefois suspendu comme les autres. Parfois, elles

les y laissaient; parfois, elles les emportaient. Quand je sus que je devais me rendre en France, je pris peu de part et le moins que je pus à ces jeux ou amusements. Je ne pense pas avoir dansé sous cet arbre à partir de mon âge de discrétion. J'ai bien pu y danser quelquefois auparavant avec d'autres jeunes filles; mais j'y ai plus chanté que dansé.

Il y a un bois appelé le Ghesnu. On le voit du logis de mon père, qui n'en est pas éloigné d'une demi-lieue; je n'ai jamais entendu dire que les fées le fréquentassent. Quand je vins vers mon Roi, quelques-uns me demandèrent s'il n'y avait pas dans mon pays un bois appelé le Bois-Chesnu, parce que certaines prophéties annonçaient qu'une jeune fille destinée à faire des choses merveilleuses viendrait d'auprès ce bois; mais je n'y ajoutais pas foi.

— Voudriez-vous avoir un habit de femme ?

— Procurez m'en un, je le prendrai; mais seulement à condition que je m'en irai.

— Savez-vous si vous êtes en la grâce de Dieu?

— Passez outre; j'en ai assez répondu sur cela.

— Vous ne l'avez pas fait d'une manière positive.

Force me fut de répondre; je dis :

*- Si je n'y suis pas, Dieu veuille m'y recevoir !

si j'y suis, Dieu veuille m'y conserver! car je m'estimerais la plus malheureuse du monde si je me savais hors de la grâce et de l'amour de Dieu; j'aimerais mieux mourir que d'en avoir la certitude.

Cette réponse produisit un tel effet sur l'assemblée, que les docteurs s'entre-regardèrent stupéfaits et que l'évêque de Beauvais crut devoir lever la séance, ajournant l'assemblée pour le mardi 27 février.

Ce soir-là, on consulta sur mon procès un célèbre docteur nommé Jean Lohier. Il dit sans ménagement que le procès n'était pas valable et il donna les motifs qui le lui faisaient condamner ; c'était, entr'autres choses, parce que, contre l'usage reçu par l'Inquisition, le procès s'instruisait dans un lieu clos et fermé, où les assistants ne pouvaient agir ni dire leur opinion en pleine liberté ; ensuite parce qu'on n'avait pas pris d'informations sur moi et qu'on me laissait, moi mineure, sans conseil d'aucune espèce, en m'obligeant de répondre à tant de savants et illustres docteurs ; enfin ce procès touchant directement l'honneur de Charles VII, il était urgent de l'appeler, lui, ou tout au moins quelques uns de son parti. Cauchon s'emporta contre ce docteur et le força de quitter la ville, de crainte d'être noyé comme on l'en avait menacé.

Dans cette nouvelle séance, l'évêque recommençant à exiger de moi le serment, il s'éleva entre nous de nouveaux débats, que je ne répéterai pas. Jean Beaupère me fit cette première question :

— Comment vous êtes-vous portée, depuis samedi dernier ?

— Vous le voyez; je me porte le mieux que je puis.

— Avez-vous jeûné chaque jour de ce carême?

— Cela regarde-t-il votre procès?

—, Oui, sans doute, cela importe au procès.

— Eh bien! oui; j'ai toujours jeûné pendant ce carême.

— Depuis samedi, avez-vous entendu la voix qui vous vient ?

— Oui, vraiment; beaucoup de fois.

— L'avez-vous entendue samedi dernier, dans cette même salle, pendant qu'on vous interrogeait ?

— Gela n'est pas de votre procès.

— Parlez toujours.

— Oui, je l'ai entendue.

— Que vous disait-elle?

— Je ne comprenais pas bien; je n'ai rien compris que je puisse vous répéter, à ce qu'elle me disait, jusqu'à mon retour dans ma chambre.

— Que vous a-t-elle dit quand vous êtes rentrée dans votre chambre?

— Je lui demandais conseil de ce qu'il fallait vous dire ; elle m'a dit de vous répondre hardiment. Je vous dirai donc volontiers les choses que Dieu me permet de révéler; mais, quant aux révélations touchant le Roi de France, je n'en dirai rien sans la permission de ma voix.

— La voix vous a-t-elle défendu de tout dire ?

— C'est ce que je n'ai pas bien compris; je lui ai demandé conseil sur quelques-unes des questions qui m'ont été faites...

— Vous a-t-elle conseillée ?

— Sur quelques points, oui; sur quelques autres, on pourrait me faire des questions auxquelles je ne répondrais pas sans permission; car, si je le faisais, peut-être n'aurais-je pas les saints pour garants; mais quand j'aurai là-dessus la permission de Dieu, je ne craindrai pas de parler, ayant bonne garantie.

— Est-ce la voix d'un ange, d'un saint ou d'une sainte, ou bien de Dieu sans intermédiaire?

— Cette voix est celle de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Leurs têtes sont couronnées de belles couronnes très-riches et très-précieuses; quant à cela, j'ai la permission de Dieu de vous le dire. Si vous doutez de ce que je vous déclare, envoyez à Poitiers où je fus autrefois interrogée.

— Comment savez-vous que ce sont ces deux saintes? distinguez- vous bien l'une de l'autre ?

— Je sais bien que ce sont elles et je les distingue bien l'une de l'autre.

— Comment les distinguez- vous ?

— Je les reconnais parce qu'elles se nomment en m'abordant; il y a bien longtemps qu'elles ont pris la charge de me conduire.

— Les saintes sont-elles vêtues du même drap?

— Je ne vous en dirai pas aujourd'hui davantage; je n'ai pas la permission de révéler cela; si vous ne me croyez pas, envoyez à Poitiers; je vous le répète, il y a des révélations qui sont adressées au Roi de France et non à ceux qui m'interrogent.

— Ces saintes sont-elles de votre âge?

— Je n'ai pas la permission de vous le dire.

— Parlent-elles ensemble, ou l'une après l'autre ?

— Je n'ai pas la permission de vous le dire ; toutefois j'ai toujours eu conseil de toutes deux.

— Laquelle vous est apparue la première ?

— Je ne les connus pas aussitôt ; j'ai bien su autrefois ce que vous me demandez, mais je l'ai oublié. Cela est écrit à Poitiers, dans un registre ; j'ai aussi eu secours de saint Michel.

— Lequel des personnages qui vous apparaissent vint le premier à vous ?

— Saint Michel.

— S'est-il passé beaucoup de temps depuis que vous eûtes pour la première fois la voix de saint Michel?

— Je ne vous ai pas dit la voix de saint Michel; je vous ai seulement parlé d'un grand secours.

— Quelle fut la première voix qui vint à vous, lorsque vous étiez âgée de treize ans ou environ?

— Ce fut saint Michel, que je vis devant mes yeux; il n'était pas seul, mais accompagné d'anges du ciel. Je ne vins en France que par l'ordre de Dieu.

— Vîtes-vous saint Michel et ses anges corporellement et réellement?

— Je les vis de mes yeux corporels, aussi bien que je vous vois; quand ils s'éloignèrent de moi, je pleurai, et j'aurais bien voulu qu'ils m'emportassent avec eux.

— Quelle figure avait saint Michel?

— Je ne puis vous répondre là- dessus; je n'ai pas la permission.

— Qu'est-ce que saint Michel vous dit la première fois ?

— Vous n'aurez pas aujourd'hui de réponse sur cela ; je voudrais bien que vous eussiez copie de ce livre qui est à Poitiers, pourvu toutefois que ce fût la volonté de Dieu.

— Les voix vous ont -elles ordonné de ne p»as redire leurs révélations sans leur permission?

— Je ne peux pas vous répondre maintenant.

— Que] signe avez-vous que vos révélations vous venaient de la part de Dieu, et que c'est sainte Catherine et sainte Marguerite qui parlent?

— Je vous ai dit assez que c'est sainte Catherine et sainte Marguerite; croyez-moi, si vous le voulez, répondis-je impatientée.

— Vous est-il défendu de dire cela ?

— Je n'ai pas bien compris si cela m'était défendu ou non.

— Comment savez- vous faire la distinction de répondre sur quelques points et non sur d'autres?

— J'ai demandé la permission de répondre sur quelques points, et je l'ai reçue; pour quelquesuns, non ; j'eusse mieux aimé être écartelée par des chevaux que de venir en France sans la permission de Dieu.

— Dieu vous a-t-il ordonné de revêtir un habit d'homme?

— Prendre l'habit d'homme, c'est peu de chose, et je ne l'ai pris que par le consentement de Dieu et de ses anges, et non par le conseil d'aucun homme au monde.

— Vous paraît-il que le commandement qui vous a été fait de prendre un habit d'homme soit licite?

— Tout ce que j'ai fait est par la volonté de Dieu et s'il m'ordonnait d'en revêtir un autre, je m'en revêtirais, parce que ce serait son commandement.

— Est-ce que ce fut par le commandement de Robert de Baudricourt que vous prîtes un habit d'homme?

— Non.

— Croyez-vous bien faire en portant cet habit ?

— Tout ce que j'ai fait par le commandement du Seigneur, je crois avoir bien fait de le faire ; j'en attends bonne garantie et bon secours.

— Dans le cas particulier dont il s'agit, croyezvous avoir bien fait?

— Je n'ai rien fait au monde sans le commandement de Dieu.

— Quand vous vîtes cette voix qui vint à vous, y avait-il une lumière ?

— Il y avait beaucoup de lumière de toute part et cela est bien naturel ; au surplus tout cela ne venait pas pour vous.

— Y avait-il quelqu'ange sur la tête de votre

Roi, quand vous le vîtes pour la première fois?

— Je ne sais pas ; s'il y en avait un, je ne l'ai pas vu.

— Y avait-il de la lumière ?

— Il y avait plus de trois cents chevaliers et cinquante flambeaux ou torches, sans compter la lumière spirituelle ; j'ai rarement des révélations qui ne soient pas accompagnées d'une clarté.

— Comment votre Roi a-t-il ajouté foi à vos paroles?

— Il a eu de bonnes enseignes pour me croire, et par le clergé.

— Quelle révélation eut votre Roi?

— Vous ne saurez pas cela cette année.

— Vous fûtes interrogée par le clergé ?

— Oui, à Poitiers et à Ghinon, pendant trois semaines.

— Comment votre Roi pût-il vous croire?

— Le Roi eut signe de mes faits avant de vouloir y croire.

— Quelle fut l'opinion des ecclésiastiques de votre parti sur vous ?

— L'opinion des ecclésiastiques de mon parti fut qu'ils ne voyaient rien que de bon dans mon fait.

— Ètes-vous allée à Sainte-Catherine de Fierbois?

— Oui, j'y entendis trois messes en un jour; et j'en partis pour aller à Chinon. Je fis remettre au Roi des lettres disant que j'envoyais à lui pour savoir si j'entrerais dans la ville où il était, et que j'avais bien fait cent cinquante lieues pour venir auprès de lui, à son secours. Il me semble qu'il y avait aussi, dans ces lettres, que je le reconnaîtrais bien entre tous les autres.

— N'aviez-vous pas une épée ?

— J'avais une épée que j'avais prise à Vaucouleurs.

— Vous envoyâtes chercher une épée à Sainte- Catherine de Fierbois ?

— Oui; pendant que j'étais à Tours ou à Chinon, j'envoyai chercher une épée qui était dans l'église de Sainte-Catherine de Fierbois, derrière l'autel; elle fut trouvée aussitôt toute couverte de rouille.

— Comment saviez-vous que cette épée était-là?

— Cette épée était en terre dans une tombe et rouillée ; il y avait cinq croix dessus. Je sus qu'elle était là par les voix. Je n'avais jamais vu l'homme qui l'alla chercher; j'écrivis aux ecclésiastiques de Fierbois, pour les prier de trouver bon que j'eusse cette épée et ils me l'envoyèrent. Elle n'était pas très-avant dans la terre , derrière l'autel à ce qu'il me semble; toutefois, je ne me souviens 'paspréci-

sèment si c'était devant ou derrière qu'on la trouva, mais je pense que j'écrivis qu'elle était derrière l'autel . Aussitôt qu'elle eut été trouvée, les ecclésiastiques de Fierbois la frottèrent et, si ce qu'on m'a rapporté est vrai, la rouille tomba incontinent et sans effort. Ce fut un marchand armurier de Tours qui l'alla chercher. Les ecclésiastiques de Fierbois me donnèrent un fourreau pour elle et ceux de Tours un autre. Ils en firent faire deux ; l'un en velours vermeil, l'autre en drap d'or, et j'en fis faire un troisième de cuir bien fort.

— Àviez-vous cette épée quand vous fûtes prise ?

— Non, je ne l'avais pas.

— Yous ne la portiez pas habituellement?

— Je l'ai portée presque continuellement depuis mon départ de Saint -Denis, après l'attaque de Paris.

— L'aviez-vous à Patay ?

— Non.

— Quelle était celle que vous avez brisée en battant des femmes de mauvaise vie ?

— Celle d'un Bourguignon.

— Ne pensez-vous pas avoir fait un acte répréhensible en vous portant à cet acte de violence?

— Non; elles étaient dignes de ce châtiment.

— Pensez-vous avoir suivi en cela la volonté de Dieu.

— Oui.

— Cet emportement est cependant contraire aux conseils que nous donne Notre- Seigneur?

— N'a-t-il pas chassé avec des verges les vendeurs du temple?

— Quelle bénédiction fîtes- vous faire ou fîtesvous vous-même sur l'épée de Sainte-Catherine de Fierbois?

— Jamais je ne fis faire aucune bénédiction et je n'en saurais faire moi-même aucune.

— Vous aimiez cette épée ?

— Oui, parce qu'elle avait été trouvée dans l'église de Sainte-Catherine, que j'aime beaucoup.

— Avez -vous été à Coulanges-la-Vigneuse?

— Je ne sais pas.

— Avez-vous quelquefois posé votre épée sur l'autel?

— Non, que je sache; au moins ne l'y ai-je pas posée pour qu'elle en fût plus fortunée.

— N' avez-vous jamais fait de prières pour que cette épée fût plus fortunée ?

— Cela est bon à savoir! j'aurais désiré que toutes nos armes fussent heureuses.

— Aviez-vous votre épée lorsque vous fûtes prise?

— Je vous ai dit que non; j'avais une épée qui avait été prise à un Bourguignon.

— Où resta cette épée et en quelle ville?

— Je fis offrande à Saint-Denis d'une épée et d'autres armes; je ne pense pas que ce fût de cellelà. J'avais cette épée à Lagny, et depuis Lagny je la portai jusqu'à Compiègne. Mais, dire où j'ai laissé l'autre, cela ne concerne pas le procès. Mes frères ont mes effets, mes chevaux et une de mes épées, à ce que je crois; ils ont aussi plusieurs objets; tout cela peut valoir ensemble environ douze ou treize mille écus.

— Quand vous vîntes à Orléans, aviez-vous un étendard ou bannière, et de quelle couleur ?

— J'avais un étendard dont le champ était semé de fleurs de lys. Un monde y était figuré, avec deux anges sur les côtés. 11 était blanc et de soie blanche ou damas ; ces mots : Jésus , Maria, à ce qu'il me semble, étaient écrits dessus ; il était bordé d'une frange de soie.

— Ces mots : Jésus, Maria, étaient-ils écrits en haut, en bas ou sur le côté ?

— Sur le côté, à ce qu'il me semble.

— Qu'aimiez-vous le mieux de votre étendard ou de votre épée?

— J'aimais beaucoup plus, comme quarante fois plus, mon étendard que mon épée.

— Pourquoi fîtes -vous faire sur votre étendard la peinture que vous dites?

— Je vous ai déjà assez répété que je n'ai rien fait que par le commandement de Dieu.

— Pourquoi portiez-vous votre étendard ?

— Je le portais moi-même, quand j'attaquais les ennemis, pour éviter de tuer quelqu'un ; je n'ai jamais tué personne.

Jean de Touraine, frère mineur, me demanda si je ne m'étais jamais trouvée dans un lieu où des Anglais fussent tués. Je lui dis :

— J'y ai été, comme vous.

— Vous aviez grand tort.

— Parlez doucement ! pourquoi ne partaientils pas de France et n'allaient-ils pas dans leur pays?

Un grand seigneur d'Angleterre, qui n'était autre que le duc de Bedfort, ne put s'empêcher de dire à demi-voix :

— Vraiment, c'est une bonne femme!... si elle était Anglaise ! "à

— Quelle armée vous confia votre Roi, quand il vous mit en œuvre?

— Il me confia dix à douze mille hommes* A la levée du siège d'Orléans, je commençai par la bastille de Saint-Loup et je finis par celle du pont.

— De devant quelle bastille fîtes-vous retirer vos gens?

— Je ne m'en souviens pas*

— Vous aviez la croyance que vous feriez lever le siège d'Orléans.

— J'étais bien assurée, par la révélation qui m'en avait été faite, que j'en ferais lever le siège et je l'avais dit au Roi avant d'y aller.

— Ne dîtes-vous pas à vos gens , quand vous dûtes faire l'attaque , que vous recevriez les flèches, les viretons et les pierres des machines et des canons ?

— Vraiment non ! cent ou plus y furent blessés ; mais je dis à mes soldats qu'ils n'eussent aucune crainte et qu'ils feraient lever le siège. Moi-même, dans l'assaut donné à la bastille du pont, je fus blessée au cou d'une flèche ou vireton ; mais j'eus grand encouragement de sainte Catherine et je fus guérie en quinze jours. Malgré cette blessure, je ne laissai pas de monter à cheval et d'agir comme à l'ordinaire.

— Aviez-vous prescience que vous seriez blessée?

— Je le savais bien, je l'avais dit à mon roi, et j'avais ajouté que nonobstant cela, je ne cesserais pas d'agir; cela m'avait été révélé par la voix des deux saintes , les bienheureuses Catherine et Marguerite. Ce fut moi qui posai la première échelle à l'attaque de cette bastille du pont et c'est en levant cette échelle que je fus, comme je l'ai déjà dit, blessée au cou.

— Pourquoi n'admîtes-vous pas à traiter le capitaine de Jargeau(/I).

— Les seigneurs de mon parti répondirent aux Anglais qu'ils n'auraient pas le terme de quinze jours qu'ils demandaient, mais qu'ils eussent à partir sur le champ avec leurs chevaux. Quant à moi, je dis que ceux de Jargeau partissent la vie sauve, en robes ou en grippons, s'ils voulaient ; qu'autrement ils seraient pris d'assaut.

— Aviez-vous délibéré avec votre conseil, c'està-dire avec vos voix, pour savoir si vous leur accorderiez ou non le terme demandé ?

— Il ne m'en souvient pas.

L'évèque termina là cette séance, qui avait été fort longue ; je fus assignée pour le jeudi suivant. En me reconduisant à ma prison, Jean Massieu fut accosté par un prêtre anglais nommé Eustache Anquetil, chantre de la chapelle de l'enfant-roi ; il lui demanda, sans aucun égard pour moi :

— Que te semble-t-il de ses réponses ? sera-telle brûlée ? que sera- ce ?

— Jusqu'à présent, répondit Massieu, tout a tourné à son honneur ; elle me semble une bonne et digne femme ; mais je ne sais comment cela finira ; Dieu le sache !

(1) Le comte de S; lfulk.

Anquetil alla de ce pas chez févêque de Beauvais et chez le comte de Warwick, accuser Jean Massieu de pencher pour moi. Il fit tant près du comte, que celui-ci conçut contre l'autre un vif mécontentement. Ce bon prêtre eut peine à sortir de ce péril ; Cauchon le manda le soir du même jour et le réprimanda vertement. En le congédiant, il lui dit que, s'il recommençait, il le ferait boire : ce qui voulait dire qu'on le noierait. Guillaume Manchon s'employa pour lui et l'excusa, ce qui ne rendit pas Jean Massieu moins bon avec moi.

Dans ma position, surtout élevée pieusement comme je l'avais été, c'était une grande peine pour moi que de me voir en quelque sorte chassée des saints lieux comme excommuniée. Voyant la douceur avec laquelle Jean Massieu me traitait, je me hasardai un jour à lui demander s'il ne se trouvait pas sur notre passage un sanctuaire ou bien une église où l'on exposât le corps de Notre-Seigneur ; il poussa la bonté jusqu'à me mener lui-même devant la chapelle royale du château, située dans une grande cour qu'il nous fallait traverser pour nous rendre au tribunal ; il me permit d'y prier quelques minutes, complaisance qui faillît lui coûter cher. Mes ennemis m'envièrent jusqu'à cette dernière consolation ; plusieurs membres du tribunal entre autres le promoteur d'Estivet, en firent des

reproches à Massieu ; ce dernier même le menaça de le faire mettre en telle tour qu'il ne verrait plus le soleil ni la lune pendant l'espace d'un mois ; mais le bon prêtre, touché de pitié pour mon sort, qu'il cherchait sans cesse à adoucir, ne se laissa pas effrayer par cette injonction. Différentes fois, d'Estivet vint se poster à la porte de la chapelle pour m'empêcher de m'y arrêter, puis il alla dénoncer Jean Massieu à l'évêque, qui défendait expressément à celui-ci de me permettre de m'arrêter devant la chapelle. Je supportai avec résignation et douceur cette nouvelle épreuve, qui m'était cependant bien pénible.

Mon nouvel interrogatoire commença comme les précédents; l'évêque exigea un nouveau serment que je refusai d'abord de prêter, puis je cédai et je le fis dans les mêmes termes que les premiers. Jean Beaupère continua ses fonctions.

— Que dites-vous de monseigneur le pape et lequel croyez-vous qui soit le vrai pape.

— Est-ce qu'il y en a deux ?

— N'avez-vous point eu de lettres du comte d'Armagnac, qui vous demandait auquel des trois souverains pontifes il fallait obéir ?

— Ce comte m'écrivit à cet effet certaines questions auxquelles je répondis, entre autres choses*

que, quand je serais à Paris ou ailleurs en repos,

j'y ferais satisfaction; je voulais monter à cheval quand j'écrivis cette réponse.

On lut alors les lettres du comte et les miennes ; ensuite on me demanda si la copie de mes réponses était bien conforme à l'original.

— J'estime avoir fait cette réponse en partie, mais non en totalité.

— Y disiez-vous savoir, par le conseil du Roi des rois, ce que ledit comte devait en croire ?

— Je n'en sais rien.

— Étiez- vous en doute auquel des trois pontifes ledit comte devait obéir ?

— Je ne savais que lui mander, ni à qui il devait obéir, car le comte demandait à qui Dieu voulait qu'il obéît ; mais quant à moi-même, je tiens et crois que nous devons obéir à notre pape qui est à Rome.

« Je dis encore autre chose, qui n'est pas dans ces lettres, à l'envoyé du comte. Si cet envoyé ne fût pas reparti à l'instant, il eût été jeté à l'eau : non par moi, toutefois.

c Quant à ce qu'il demandait à savoir, à qui Dieu voulait que ce comte obéît, je répondis que je ne le savais pas ; mais je lui mandai plusieurs choses qui ne furent pas mises en écrit. Quant à moi, je crois à monseigneur le pape qui est à Rome^

— Pourquoi écriviez- vous que vous feriez une

autre réponse là-dessus, puisque vous croyez en celui qui est à Rome ?

— La réponse que je lui fis fut sur une autre matière que sur le fait des trois souverains pontifes. Et quant à ce point, je jure par serment que je n'en ai jamais rien écrit ou fait écrire.

— Aviez-vous coutume de mettre dans vos lettres ces noms : Jésus, Maria, avec une croix ?

— Je les mettais dans quelques-unes et dans d'autres, non. Quelquefois j'y mettais une croix, qui signifiait que ceux de mon parti, à qui j'écrivais, ne fissent pas ce que je leur mandais.

On lut ensuite les lettres que j'avais envoyées au roi d'Angleterre, au duc de Bedfort et à d'autres généraux anglais.

— Reconnaissez-vous ces lettres ?

— Oui, à l'exception de trois passages ; celui où il est dit : Rendez à la Pucelle, au lieu de : rendez au Roi ; un autre où il est dit : Je suis chef de guerre ; et le troisième où l'on a mis : Corps pour corps ; ces paroles n'étaient pas dans les lettres que j'ai envoyées.

— Qui vous avait dicté ces lettres ?

— Aucun seigneur de mon parti ne me les avait dictées, c'est moi-même qui les avais faites ; il est vrai cependant qu'elles furent montrées à quelques personnes de mon parti.

On me fit mille questions sur les prédictions qu'elles renfermaient; je ne répondis pas; mais après qu'ils eurent fait silence, je dis à l'assemblée d'une voix solennelle qui lui imposa :

— Avant qu'il soit sept ans, les Anglais abandonneront un plus grand gage qu'ils n'ont fait devant Orléans , et perdront toute la France ; ils éprouveront la plus grande perte qu'ils aient jamais faite en France, et ce sera par une grande victoire que Dieu enverra aux Français.

— Comment savez-vous cela ?

— Je le sais par la révélation qui m'en a été faite; cela arrivera avant sept ans et je suis bien fâchée que cela doive tant tarder. Je le sais par révélation; je le sais aussi bien que je vois que vous êtes maintenant devant moi.

— Quel jour cela arrivera- t-il ?

— Je ne sais ni le jour, ni l'heure.

— Dans quelle année ?

— Vous ne saurez pas cela aujourd'hui ; je voudrais bien cependant que ce fût avant la Saint- Jean.

— N'avez -vous pas dit que cela arriverait avant la Saint-Martin d'hiver.

— J'ai dit qu'avant la Saint-Martin d'hiver on verrait beaucoup de choses, et que peut-être ce seraient les Anglais qui se prosterneraient à terre,

— Qu'avez-vous dit à Jean Gris, votre gardien, sur cette fête de Saint-Martin?

— Je vous l'ai dit.

— Par qui avez- vous su cet événement futur.

— Par sainte Catherine et sainte Marguerite.

— Saint Gabriel était-il avec saint Michel, quand celui-ci vint vous trouver?

— Il ne m'en souvient pas.

— Vous êtes-vous entretenue, depuis mardi dernier, avec sainte Catherine et sainte Marguerite ?

— Oui ; je ne sais à quelle heure.

— Quel jour?

— Hier et aujourd'hui ; il n'y a pas de jour que je ne les entende.

— Les voyez-vous toujours sous les mêmes vêtements?

— Je les vois toujours en la même forme. Leurs figures sont très- richement couronnées. Je ne parlerai pas du reste de leurs vêtements; je ne sais rien de leurs tuniques.

— Comment savez-vous que la chose qui vous apparaît soit homme ou femme ?

— Je le sais bien; je les connais au son de leurs voix et elles me l'ont révélé. Je ne sais rien que par la révélation et par le commandement de Dieu.

— Quelle figure voyez- vous?

— Je vois un visage.

— Les saintes qui vous apparaissent ont-elles des cheveux?

— Cela est bon à savoir î

— y a-t-ii de l'espace entre leurs couronnes et leurs cheveux?

— Non.

— Ces cheveux sont-ils longs et pendants?

— Je n'en sais rien.

— Ont-elles des bras ?

— Je ne sais pas.

— Comment parlent-elles ?

— Elles parlent très-bien et en beau langage ; je les comprends parfaitement.

— Comment peuvent-elles parler si elles n'ont pas de membres?

r— Je m'en rapporte à Dieu.

m\ Comment est la voix ?

— Cette voix est belle, douce et humble.

— Comment parle-elle?

— Elle parle en français.

— Sainte Marguerite parle- 1 elle en anglais?

— Je vous ai dit qu'elle parle français; d'ailleurs comment parlerait-elle en anglais puisqu'elle n'est pas du parti des Anglais et qu'elle parle à une Française ?

— Ces têtes dont vous avez parlé, et qui sont

couronnées, ont-elles des anneaux aux oreilles ou autre part?

— Je ne sais pas.

— Vous-même n'avez vous pas quelqu'anneau?

— Vous en avez un à moi ; rendez-le moi. Les Bourguignons en ont un autre ; si vous l'avez, montrez-le moi.

— Qui vous a donné cet anneau ?

— Mon père ou ma mère.

— Qu'y a-t-il dessus?

— Il me semble que Jésus, Maria y sont écrits.

— Qui les y a fait écrire?

— Je ne sais pas.

— Y a-t-il une pierre ?

— Non, à ce qu'il me semble.

— Où vous fut-il donné ?

— A Domremy. M'adressant à l'évêque : Mon frère, dis -je, m'avait donné l'autre anneau ; je vous charge de le donner à l'Église.

— Guérissiez- vous au moyen de vos anneaux?

— Je n'ai jamais guéri personne.

— Sainte Catherine et sainte Marguerite se sontelles entretenues avec vous sous l'arbre des Fées?

— Je n'en sais rien.

— Vous ont-elles parlé à côté de la fontaine qui est près de cet arbre ?

— Je n'en sais rien

— Qu'est ce que les saintes vous promirent en ce lieu ou ailleurs?

— Elles ne me firent aucune promesse que par la permission de Dieu.

— Quelle promesse vous firent-elles?

— Gela ne concerne pas du tout votre procès.

— Que vous ont-elles promis ?

— Cela concerne-t-il votre procès ?

— Oui, certainement.

— Entre autres choses, elles me dirent que mon roi recouvrerait son royaume, que ses adversaires le voulussent ou non. Elles me promirent de me conduire en paradis, ainsi que je le leur avais demandé, si j'étais bonne et douce.

— Vous a-t-il été fait quelqu' autre promesse ?

— Il y en a une autre, mais je ne vous la dirai pas ; cela ne concerne pas votre procès.

— Vous êtes tenue de la dire.

— Dans trois jours, je la ferai connaître, si je puis.

— Vos voix vous ont-elles dit que vous seriez délivrée de prison dans le terme de trois mois?

— Cela n'est pas de votre procès. Cependant je ne sais pas quand je serai délivrée ; ceux qui veulent me faire sortir de ce monde pourront bien partir avant moi.

— Votre conseil vous a-t-il dit que vous seriez

délivrée de la prison où vous êtes présentement ?

— Parlez-m'en dans trois mois et je vous répondrai, si je puis. Demandez aux assistants, sur leur serment, si cela touche le procès.

Ils répondirent unanimement que oui.

— Je vous ai toujours dit que vous ne sauriez pas tout. 11 faut bien qu'une fois je sois délivrée. Je désire avoir la permission de vous répondre- c'est pour cela que je demande du délai.

— Vos voix vous ont- elles défendu de dire la vérité ?

— Voulez-vous que je vous dise ce qui est adressé au roi de France? Je sais beaucoup de choses qui ne concernent pas le procès ; je sais que le Roi gagnera tout le royaume de France, et je sais cela aussi bien que je sais que vous êtes devant moi, sur votre tribunal. Je serais morte, sans la révélation qui me conforte chaque jour.

— Qu'avez-vous fait de votre mandragore?

— Je n'en ai pas et je n'en ai jamais eue. J'ai ouï dire qu'il yen avait une près de mon village ; mais je n'en ai jamais vu aucune ; j'ai ouï dire que c'était une chose dangereuse et mauvaise à garder ; je ne sais, au reste, à quoi cela peut servir.

— En quel lieu est la mandragore dont vous avez entendu parler ?

— J'ai entendu dire qu'elle était en terre, près

— Uà —

de l'arbre dont on a parlé tantôt , mais je ne connais pas l'endroit. J'ai ouï dire aussi qu'il y avait un coril sous cette mandragore.

— A quoi avez- vous entendu dire que servirait cette mandragore ?

— J'ai ouï dire que cela faisait venir de l'argent ; mais je n'en crois rien : mes voix ne m'ont jamais rien dit là-dessus.

— En quelle figure était saint Michel, quand il vous apparut ?

— Je ne lui vis pas de couronne. Je ne sais rien de ses vêtements.

— Était il nu?

— Pensez -vous que Dieu n'ait pas de quoi le vêtir ?

— Avait-il des cheveux?

— Pourquoi les lui aurait-on coupés ? Je n'ai pas vu saint Michel depuis mon départ du château du Crotoy. Je ne sais s'il avait des cheveux ou non.

— Portait-il une balance (I )?

— Je n'en sais rien ; j'ai une grande joie quand je le vois et il me semble qu'alors je ne suis pas en péché mortel.

— Sainte Catherine et sainte Marguerite vous

(1) C'était un des attributs de ce saint; on pensait qu'il pesait les âmes dans une balance, mettant leurs péchés d'un côté et les bonnes actions de l'autre, pour les punir ou les récompenser selon leur mérite.

firent- elles accomplir quelqu'actes de religion ?

— Elles me font volontiers confesser de temps en temps et tour à tour.

— Croyez-vous être en péché mortel?

— Je ne sais si j'ai été en péché mortel; je ne crois pas en avoir fait les œuvres. À Dieu ne plaise que j'y aie jamais été î à Dieu ne plaise que je fasse ou aie jamais fait des œuvres dont mon âme soit chargée !

— Quels signes donnâtes -vous à votre roi que vous veniez de la part de Dieu?

— Je vous ai toujours dit que vous ne me tireriez pas cela de la bouche; allez le lui demander.

— Avez-vous juré de ne pas révéler ce qui vous serait demandé concernant le procès.

— Je vous ai déjà dit que je ne vous révélerais pas ce qui touche notre roi, ce qui lui est adressé, et je n'en parlerai pas.

— Ne sauriez vous pas vous-même quel signe vous donnâtes au Roi ?

— Vous ne saurez pas cela de moi.

— Cela touche directement au procès; vous êtes tenue d'y répondre.

— J'ai promis de tenir cela bien secret et je ne vous le dirai pas ; j'ai fait cette promesse en tel lieu et en telle forme, que je ne pourrais vous répondre sans me parjurer.

— A qui fîtes vous cette promesse?

— A sainte Catherine, à sainte Marguerite et à une certaine personne que je ne nommerai pas. J'ai fait cette promesse aux deux saintes, sans qu'elles me l'eussent demandée et de moi-même, parce que j'avais juré à une certaine personne de ne pas dire ce secret et que je craignais qu'on ne me l'arrachât par subtilité.

— Quand vous montrâtes le signe à votre roi, y avait-il quelqu'autre personne en sa compagnie?

— Je crois qu'il n'y en avait pas d'autre, quoi qu'il y eût beaucoup de gens assez près de là.

— Yîtes-vous une couronne sur la tête de votre roi, quand vous lui montrâtes le signe?

— Je ne puis vous le dire sans parjure.

— Quelle couronne avait votre roi, quand il était à Rheims ?

— Le roi, comme je le crois, prit avec reconnaissance la couronne qu'il trouva à Rheims ; mais une couronne très -riche et qu'on lui apportait, arriva après son départ. Il agit ainsi pour hâter son fait à la requête de ceux de la ville de Rheims, à qui un plus long séjour des gens de guerre eût été trop onéreux, et, s'il eût attendu, il aurait eu une couronne mille fois plus riche.

— Vites-vous cette couronne, qui est plus riche quel atttre?

— Je ne puis vous le dire sans encourir la peine d'un parjure; si je ne l'ai pas vue, du moins ai je ouï dire qu'elle est, par la grâce de Dieu, riche et opulente.

Le surlendemain, samedi, trente-neuf assesseurs n'assistèrent pas à la séance. Jean le Maistre, viceinquisiteur, était de ce nombre ; il lui répugnait, ainsi qu'à la majeure partie des docteurs, de prendre part à une procédure dont il n'ignorait pas l'iniquité. La séance s'ouvrit comme de coutume, et, après que j'eus prêté mon serment habituel, Jean Beaupère m'interrogea :

— Saint Michel avait-il des ailes?

— Je vous ai dit ce que je sais et je ne vous répondrai pas autre chose. J'ai aussi bien vu saint Michel et ces saintes que je sais que ce sont des saints du Paradis.

— Leur avez-vous vu un visage ?

— Je vous ai dit tout ce que j'en puis dire. Quant à vous révéler tout ce que je sais, j'aimerais mieux que vous me fissiez couper le cou; tout ce que je saurai, touchant le procès, je le dirai volontiers.

— Croyez-vous que saint Michel et saint Gabriel oient des têtes naturelles ?

— Je les ai vus de mes propres yeux et je crois

que ce sont eux, aussi fermement que je crois que

Dieu existe.

— Croyez-vous que Dieu les ait formés de la manière et dans la forme où vous les avez vus ?

— Oui.

— Croyez-vous que, dès le principe, Dieu les ait créés en cette forme et manière ?

— Vous n'aurez, pour le présent, rien autre chose au delà de ce que je vous ai répondu.

— Savez-vous, par révélation, que vous vous évaderez?

— Cela ne concerne pas votre procès ; voulezvous que je parle contre moi-même?

— Vos voix ne vous en ont-elles pas dit quelque chose ?

— Cela n'est pas de votre procès ; je m'en réfère au Seigneur; si tout vous regardait, je vous dirais tout; je ne sais ni le jour ni l'heure où je m'évaderai.

— Vos voix ne Vous ont-elles pas dit quelque chose en général?

— Oui vraiment; elles m'ont dit que je serais délivrée et que hardiment je fisse bon visage.

— Quand vous arrivâtes la première fois auprès de votre roi, vous demanda-t-il si c'était par révélation que vous aviez changé votre vêtement?

— Je vous ai répondu là-dessus; cependant je ne me rappelle pas si cela me fut demandé; au reste, cela est écrit en la ville de Poitiers.

— Vous souvient il si les docteurs qui vous examinèrent dans l'autre obédience, les uns pendant un mois, les autres pendant trois semaines, vous interrogèrent sur votre changement d'habits ?

— Il ne m'en souvient plus ; cependant ils me demandèrent où j'avais pris cet habit et je leur dis que je l'avais pris à Vaucouleurs.

— Ces docteurs vous demandèrent-ils si c'était par l'avis de vos voix que vous aviez pris cet habit?

— Je ne m'en souviens pas.

— Votre reine, quand vous la «visitâtes pour la première fois, vous le demanda-t-elle?

— Je ne m'en souviens pas.

— Votre roi, votre reine , et autres de votre parti, vous ont-ils quelquefois requise de quitter l'habit viril?

— Cela n'est pas de votre procès.

— N'en fûtes-vous pas requise au château de Beaurevoir ?

— Oui vraiment, et je répondis que je ne le quitterais pas sans la permission de Dieu.

— Madame de Beaurevoir et mademoiselle de Luxembourg ne vous offrirent- elles pas des habits de femme?

— Oui, elles m'offrirent des vêtements de femme et du drap pour en faire, en me priant de les porter; mais je répondis que je n'avais pas la permis-

sion de Dieu et qu'il n'était pas encore temps.

— Messire Jean Pressy et autres ne vous offrirentils pas des vêtements de femme à Arras?

— Lui et d'autres m'ont plusieurs fois pressée do quitter mes vêtements d'homme.

— Croyez-vous que vous fussiez tombée en faute, ou que vous eussiez fait un péché mortel en prenant des habits de femme ?

— Le mieux que je puisse faire, c'est d'obéir à Dieu mon souverain Seigneur; si j'eusse dû quitter mes vêtements, je l'eusse plutôt fait à la requête de ces deux dames que de toute autre clame française, à l'exception toutefois de ma reine.

— Quand Dieu vous ordonna de vous dépouiller des vêtements de votre sexe, est-ce que ce fut par la voix de saint Michel, de sainte Catherine ou de sainte Marguerite ?

— Je ne vous répondrai pas là-dessus maintenant.

— Quand votre roi vous mit en œuvre et vous fit faire votre étendard, les gens d'armes en firent-ils faire de pareils ?

— Cela est bon à savoir ! Les seigneurs gardèrent leurs armes ; quelques uns de mes compagnons de guerre en firent faire selon leur bon plaisir, les autres non.

— En quelle étoffe firent-ils faire leurs éten* dards ? en drap ou en toile ?

— C'était en satin blanc : il y en avait qui avaient des fleurs de lys. Quelques gens de guerre tirent faire des étendards pareils au mien; c'était pour reconnaître ceux de ma troupe des autres.

— En temps de guerre, les renouveliez-vous souvent?

— Je ne sais pas; quand les lances étaient rompues, on en faisait de nouveaux.

— Ne disiez-vous pas que les étendards pareils au vôtre étaient les plus fortunés?

— Je disais : entrez hardiment parmi les Anglais, et j'y entrais moi-même.

— Ne leur disiez-vous pas de les prendre hardiment ; qu'ils leur porteraient bonheur ?

— Je leur disais ce qui devait arriver et ce qui est encore à venir.

— Ne faisiez-vous pas jeter de l'eau bénite sur les étendards, avant de vous en servir pour la première fois?

— Si on l'a fait, ce n'est pas par mes ordres.

— N'en avez-vous pas vu jeter?

— Gela n'est pas de votre procès, et, si j'en ai vu jeter, je ne le dirai pas maintenant.

— Yos compagnons de guerre ne faisaient-ils pas mettre sur leurs étendards les noms de Jésus, Maria ?

— Je n'en sais rien.

— N'avez-vous pas fait porter de la toile en procession autour des églises pour faire des étendards?

— Non ; je ne l'ai jamais vu faire.

— Quand vous fûtes devant Jargeau , que portiez-vous derrière votre heaume ; y avait-il quelque chose de rond ?

— Il n'y avait rien.

J'avais été atteinte sous les murs de cette ville d'un coup terrible à la tête, sans cependant qu'il en résultât rien de fâcheux pour moi, ce qui avait fait croire aux Anglais que je portais quelqu'amulette pour conjurer les coups.

— Connaissez-vous frère Richard ?

— Je ne l'avais jamais vu quand je vins devant Troyes.

— Quelle réception frère Richard vous fit-il?

— Ceux de Troyes, à ce que je pense, l'envoyaient vers moi ; il me dit , de leur part , qu'ils doutaient que je vinsse de la part de Dieu, et, quand il fut près de moi , il s'approcha en faisant des signes de croix et en jetant de l'eau bénite. Voyant cela, je lui dis : approchez hardiment, je ne m'envolerai pas.

— Ne vous êtes-vous pas fait peindre et n'avezvous pas vu de vos portraits?

— Un Écossais m'en montra un à Arras; j'y étais peinte toute armée, agenouillée d'un genou et

présentant une lettre au Roi. Jamais je ne vis d'autre portrait et jamais je ne me fis peindre.

— Qu'était-ce qu'un certain tableau qui était chez votre hôte, où il y avait trois femmes peintes et ces mots : justice, paix, union?

— Je n'en sais rien.

On voulait me convaincre d'orgueil par ma propre bouche , en reconnaissant que ce tableau me représentait entre sainte Catherine et sainte Marguerite et que je m'étais ainsi offerte à la vénération du peuple entre ces deux bienheureuses.

— Savez-vous si ceux de votre parti ont fait dire des messes et fait des oraisons pour vous ?

— Je n'en sais rien, et, s'ils l'ont fait, ce n'a pas été par mes ordres. D'ailleurs , s'ils ont prié pour moi, il me semble qu'ils n'ont pas mal fait.

— Ceux de votre parti croient-ils fermement que vous êtes envoyée de la part de Dieu?

— Je pense que oui ; sans cela, ils ne m'eussent pas mise en œuvre.

— Ne pensez-vous pas qu'ils aient mal fait en vous croyant envoyée de la part de Dieu?

— S'ils le croient, ils ne se trompent pas.

— Connaissiez-vous l'intention de ceux de votre parti quand ils vous baisaient les pieds et les vêtements ?

— Beaucoup de gens me voyaient volontiers et

s'ils me baisaient les mains , les pieds et les vêtements, c'était contre mon gré; les pauvres gens venaient volontiers à moi, parce que je les secourais de tout mon pouvoir..

— Quels témoignages de respect ceux de Troyes vous firent-ils, quand vous entrâtes dans leur ville?

— Ils ne m'en firent aucun. A ce que je crois, frère Richard entra avec nous à Troyes; mais je ne me souviens pas de l'avoir vu à l'entra e.

— Ne fit-il pas un sermon sur votre venue ?

— Je ne m'arrêtai guère à Troyes et je n'y couchai pas ; quant au sermon, je n'en sais rien.

— Combien fûtes-vous de jours à Rheims ?

— Je crois que nous y fûmes quatre ou cinq jours.

— N'y tîntes-vous pas d'enfant sur les fonds baptismaux?

— A Troyes, j'en tins un et deux à Saint-Denis ; mais pour Rheims et Château-Thierry, je ne m'en souviens pas. Je donnais volontiers aux garçons le nom de Charles, en l'honneur du Roi, et aux filles celui de Jeanne; ou bien je leur donnais celui que les mères voulaient.

— Les bonnes femmes de la ville ne faisaientelles pas toucher^ des anneaux à ceux que vous portiez?

— Plusieurs femmes ont touché à mes anneaux ;

mais je ne sais pas quelle était leur intention.

— Que fîtes-vous des gants, à Rheims?

— Il y eut une distribution de gants aux chevaliers et aux nobles; un d'eux les perdit ; mais je ne dis pas que je les ferais retrouver.

— Que fites-vous de votre étendard à Rheims ?

— Il fut posé dans l'église^ près de l'autel ; moimême je le tins au sacre; mais je ne pense pas que frère Richard l'ait tenu.

— Quand vous étiez en voyage, vous confessiezvous, et receviez- vous la communion quand vous passiez dans une bonne ville?

— Oui, toutes les fois.

— Receviez-vous les sacrements en habits d'homme ?

— Oui ; mais je ne me souviens pas de les avoir reçus armée.

— Pourquoi prîtes-vous la haquenée de l'évêque de Senlis.

— Elle fut achetée deux cents saluts. Je ne sais s'il les reçut ; mais il y eut un billet où il était dit qu'il en fut payé. Je lui écrivis qu'il pouvait la reprendre quand il voudrait; que je ne la voulais pas, parce qu'elle ne valait rien pour supporter la fatigue.

— Quel âge avait l'enfant de Lagny?

— Il avait trois jours et il fut apporté dans l'é-

glise; les pueellesde la ville priaient devant l'image de Notre-Dame pour qu'elle lui rendît un peu de vie, afin qu'il reçût le baptême; j'étais dans l'église et je priai comme les autres. Je remarquai bientôt que l'enfant donnait quelques signes de vie ; il se mit à bâiller trois fois et il lui revint un peu de couleur. Il fut baptisé et, comme il mourut bientôt après, on l'enterra en terre sainte. Il y avait deux ou trois jours qu'il n'avait donné aucun signe de vie et il était noir comme ma cotte.

— Ne dit- on pas dans la ville que Dieu lui avait rendu la vie à votre prière ?

— Je ne m'en informai pas.

— Ne pensâtes-vous pas que Dieu l'avait ressuscité à cause de vous ?

— Je pensai que Dieu avait été touché des prières de la Vierge et qu'il admit l'enfant en Paradis à sa requête.

— Ne connûtes -vous pas Catherine delà Rochelles et ne la vîtes-vous pas ?

— Oui, à Jargeau et à Montfaucon en Berry.

— Vous montra-t-elle une dame vêtue de blanc, qu'elle disait lui apparaître quelquefois?

— Non.

— Que vous dit-elle ?

— Elle me dit qu'une dame blanche, vêtue de drap d'or, venait souvent à elle et lui disait qu'elle

allât par les bonnes villes ; que le Roi lui donnerait des hérauts et des trompettes, pour faire crier que quiconque aurait de l'or, de l'argent ou des trésors cachés, les apportât sur-le-champ ; qu'elle connaîtrait bien ceux qui en avaient de cachés et qu'elle saurait bien les trouver, disant que ce serait pour payer mes gens d'armes. Je lui répondis qu'elle retournât chez son mari pour faire son ménage et soigner ses enfants.

J'avais parlé d'elle à sainte Catherine et à sainte Marguerite, qui me dirent que ses révélations n'étaient que folies et mensonges. J'écrivis au Roi que je lui dirais ce qu'il en devait faire et, quand je vins devant lui, je lui dis que les visions de Catherine de la Rochelles n'était que folies, mensonges et néant. Toutefois, frère Richard voulait qu'on la mît en œuvre et il était, ainsi que Catherine, très-mécontent de moi.

. — Ne parlâtes-vous pas à Catherine de la Rochelles d'aller à la Charité ?

— Catherine ne me conseillait pas d'y aller parce qu'il faisait trop froid. Elle me dit qu'à ma place elle ne le ferait pas. Comme elle voulait aller au duc de Rourgogne pour faire la paix, je lui dis qu'on ne l'aurait pas, si ce n'est au bout de la lance. Je lui demandai si la dame blanche venait toutes les nuits et je voulus coucher avec elle, afin de la voir.

Nous couchâmes ensemble et je veillai jusqu'à minuit, puis je m'endormis. Le lendemain au matin, je lui demandai si elle était venue. Elle me répondit que oui; que je dormais et qu'elle n'avait pu me réveiller. Alors je lui demandai si elle viendrait le lendemain. Catherine me dit que oui; je dormis le jour afin de pouvoir veiller toute la nuit ; je couchai avec Catherine, mais je ne vis personne, bien que souvent je lui demandasse si elle ne viendrait pas et qu'elle me répondit : oui, tantôt.

— Que fîtes-vous sur les fossés de la Charité ?

— J'y fis un assaut ; mais je n'y jettai pas d'eau bénite en aspersion.

— Pourquoi n'y entrâtes-vous pas, puisque vous aviez commandement de Dieu d'y entrer?

— Qui vous a dit qu'il m'eût commandé d'y entrer?

— N'eûtes-vous pas conseil de vos voix ?

— Je voulais venir en France (1), mais les gens d'armes me dirent qu'il valait mieux se présenter d'abord devant la Charité.

— Fûtes-vous longtemps dans la tour de Beaurevoir ?

— J'y fus quatre mois ou environ. Quand je sus que j'étais vendue aux Anglais, je m'en affligeai

(1) C'est-à-dire dans 1 Te de France.

beaucoup; toutefois mes voix me défendirent plusieurs fois de sauter; enfin, par crainte des Anglais, je sautai malgré elles, en me recommandant à Dieu et à Notre-Dame; je me blessai; mais j'entendis la voix de sainte Catherine qui me disait de prendre courage, que ceux de Gompiègne seraient secourus ; je priais toujours pour les habitants de cette ville avec mon conseil.

— Que dit-on, quand vous eûtes sauté?

— Quelques-uns dirent que j'étais morte et aussitôt que les Bourguignons virent que j'étais en vie, ils me dirent que j'avais sauté.

— Ne dites-vous point que vous aimeriez mieux mourir que d'être entre les mains des Anglais ? '

— J'aimerais mieux rendre mon âme à Dieu que d'être entre leurs mains.

— Ne vous affiigeâtes-vous pas et ne blasphemâtes-vous pas le nom de Dieu ?

— Jamais je n'ai pris en vain le nom de Dieu ou de ses saints et je ne suis pas accoutumée à faire des jurements.

— Quand le capitaine de Soissons eut rendu la ville, ne dites-vous pas, en reniant Dieu, que, si vous le teniez, vous le feriez couper en quatre morceaux ?

— Jamais je n'ai renié ni Dieu ni ses saints ; ceux qui l'ont dit ont mal rapporté ou mal entendu.

On me reconduisit dans ma prison; mais avant de lever séance, l'évêque exposa qu'il était dans l'intention de charger quelques docteurs, habiles en droit divin et humain, de recueillir ceux de mes aveux qu'ils jugeraient convenables ; il leur dit aussi que pour ne pas fatiguer un si grand nombre d'assesseurs inutilement, il était dans l'intention de charger particulièrement quelques-uns d'entre eux d'être présents aux interrogatoires. Il congédia l'assemblée en défendant à tous ses membres de quitter Rouen avant la fin du procès, sans sa permission. En n'admettant que deux ou trois assesseurs à mes interrogatoires, l'évêque pouvait les choisir parmi ses créatures et tromper facilement le reste de l'assemblée; il avait reconnu que c'était le seul moyen qui pût nous conduire, lui à son but et moi au bûcher.

Le 1 0 mars, l'évèque vint dans ma prison pour continuer les séances interrogatoires; il était accompagné de Jean de Fontaine, qui devait remplacer Jean Beaupère dans ses fonctions d'interrogateur. Deux assesseurs, Nicolas Midy et Gérard Feuillet, un avocat, Jean Fécard et l'appariteur, Jean Massieu, qui devaient servir de témoins, composèrent toute l'assemblée. L'évèque requit le sermentcomme de coutume et je dus le prêter dans la même formule.

— Par le serment que vous venez de faire, répondez la vérité; quand vous vîntes la dernière fois à Compiègne, de quel lieu étiez- vous partie?

— De Grespy, en Valois.

— Restâtes-vous plusieurs jours à Compiègne, avant de faire aucune sortie ?

— - Je vins de grand matin et j'entrai dans la ville sans que les ennemis s'en aperçussent, au moins à

ce que je pense, et le même jour au soir je fis la sortie dans laquelle je fus prise.

— A votre sortie sonna-t-on les cloches?

— Si on les sonna, ce ne fut point par mes ordres ; je ne le savais pas et je n'y pensais pas; je ne me souviens pas d'avoir commandé de sonner.

— Fîtes-vous cette sortie par le commandement de vos voix ?

— Pendant la semaine de Pâques dernier, j'étais sur les fossés de Melun quand sainte Catherine et sainte Marguerite me dirent que je serais prise avant la Saint-Jean, mais qu'il ne fallait pas que je m'effrayasse ; que Dieu m'aiderait si je me soumettais à sa sainte volonté.

— Depuis Melun, vos voix vous ont-elles dit que vous seriez prise ?

— Oui.

— Plusieurs fois ?

— Oui, presque tous les jours; et je leur demandai de mourir aussitôt que je serais prise, pour ne pas souffrir une longue captivité. Elles me dirent d'être résignée à tout. Elles me cachèrent l'heure, bien que je la leur eusse souvent demandée ; peut-être que si je l'eusse sue, je ne serais pas sortie.

— Si vos voix vous eussent ordonné de sortir, en vous disant que vous seriez prise, y seriez-vous allée ?

— Si j'eusse été avertie de l'heure de ma prise,

je ne serais pas sortie volontiers; cependant, j'eusse obéi à leurs ordres, quoiqu'il dût m'arriver.

— Quand vous fîtes cette sortie, les voix vous l'avaient-elles ordonnée?

— Ce jour-là elles ne me dirent pas que je serais faite prisonnière ; elles ne me commandèrent pas non plus de sortir; mais toujours elles m'avaient dit qu'il fallait que je fusse prisonnière.

— Quand vous fîtes cette sortie, passâtes-vous par le pont de Compiègne?

— Je passai par le pont et parle boulevart; j'allai ensuite, avec ma compagnie, fondre sur les gens de monseigneur de Luxembourg. Je les repoussai deux fois jusqu'au camp des Bourguignons et, la troisième fois, jusqu'à moitié chemin. Alors les Anglais, qui n'étaient pas 'loin, nous coupèrent le chemin ; nous dûmes faire un détour pour nous retirer dans le boulevart, près duquel je fus prise. La rivière était entre Compiègne et cet endroit.

— Pourquoi portiez-vous votre étendard?

— Je vous ai déjà répondu sur cela.

— Vous aviez votre étendard quand vous fûtes prise ?

— Oui; mais je ne sais ce qu'il devint.

— Sur cet étendard, le monde et les deux anges étaient-ils peints et les mots de Jésus, Maria, étaientils écrits?

— Oui; je n'en eus jamais qu'un; je le renouvelais quand il était usé ou déchiré.

• — Quand vous fîtes peindre sur votre étendard deux anges et Dieu tenant le monde, quel sens prétendiez-vous donner à cette allégorie?

— Sainte Catherine et sainte Marguerite me dirent de faire peindre le Roi du ciel sur mon étendard et de le porter hardiment. Je le dis à mon Roi, mais malgré moi et parce qu'il l'exigea. Quant à ce que cela signifiait, je ne le savais pas.

i — N'aviez- vous pas un écu et des armes?

— Je n'en eus jamais; mais le Roi en donna à mes frères. Leurs armoiries sont champ d'azur à une épée d'argent, posée en pal, la pointe en haut, croisée et pommettée d'or, accolée de chaque côté d'une fleur de lys d'or et surmontée d'une couronne du même métal. Le Roi les donna à mes frères sans que je le demandasse et sans qu'il en eût de révélation.

— Aviez-vous un cheval quand vous fûtes prise? Etait-ce un coursier ou une haquenée ?

— Je montais un demi-coursier quand je fus prise.

— Qui vous avait donné ce cheval ?

— Le Roi ; ses gens l'achetèrent de l'argent qu'il leur avait donné à cet effet. J'avais cinq coursiers, qu'il m'avait aussi donnés, et plus de sept trottiers. .

— Le Roi ne vous donna-t-il rien autre chose que ces chevaux ?

— Jamais je ne lui demandai rien, si ce n'est de bonnes armes, de bons chevaux et de l'argent pour payer mes gens.

— N'aviez-vous pas de trésor?

— Les dix ou douze mille écus que j'ai vaillant ne sont pas un grand trésor ; en temps de guerre c'est peu de chose. Je pense que mes frères les ont et ce que j'ai d'argent appartient à mon roi.

— Quel est le signe que vous donnâtes à votre roi?

— C'est un bel et bon signe.

— Pourquoi ne voulez-vous pas le dire et le montrer, vous qui voulûtes avoir le signe de Catherine de la Rochelles pour croire ses paroles ?

On sait de quelle importance était le secret que j'avais révélé au Roi, comme signe de ma mission ; si je l'eus révélé, la France était perdue. Comme j'étais seule contre une quantité de savants docteurs, je craignis qu'ils ne me l'arrachassent par subtilité. En refusant de répondre aux questions qui m'étaient faites sur le signe, je n'eusse fait qu'augmenter la curiosité de mes juges, qui auraient tout mis en œuvre pour me faire parler malgré moi. Je regardai ce secret comme n'existant pas et je parlai en conséquence. Ce que j'avais dit au Roi devant

le duc d'Alençon, la Trémoùlle et tant d'autres, relativement à ma mission, me fournit le thème de l'allégorie qui donna le change à mes persécuteurs. Ce qu'on va lire ne devra être considéré que comme une fiction poétique, qui en imposa à l'évoque et aux assesseurs, sans qu'ils pussent rien y comprendre.

— Si le signe de Catherine, répondis-je, eût été montré aussi bien que le mien à de notables ecclésiastiques et à des grands seigneurs tels que Charles de Bourbon, duc de Clermont, Jean d'Alençon et le seigneur de la Trémoùlle, qui virent et entendirent le mien aussi bien que je vois et que j'entends ceux qui^ me parlent maintenant, je n'eusse point demandé à voir celui de Catherine ; mais je savais d'avance, par sainte Catherine et sainte Marguerite, que le fait de Catherine n'était que néant.

— Le signe dure- t-il encore ?

— Cela est bon à savoir ! il est dans le trésor du Roi ; il durera mille ans et bien plus.

— Est-ce de l'or, de l'argent, des pierres précieuses ou une couronne?

— Je ne vous le dirai pas ; mais personne ne saurait imaginer rien d'aussi riche que ce signe ; toutefois le signe qu'il vous faut, c'est que Dieu me délivre de vos mains et c'est le plus certain qu'il

puisse envoyer. Au moment de me rendre chez le Roi, les voix me dirent : va hardiment; il aura de bons signes pour te croire et te recevoir.

— Le signe vint-il de la part de Dieu et quand vous le vîtes, quel témoignage de respect lui fitesvous ?

— Je remerciai Notre-Seigneur de ce qu'il me délivrait ainsi des clercs de mon parti qui parlaient contre moi. Un ange, de par Dieu et non de par un autre, donna le signe à mon Roi et j'en remerciai bien des fois Notre-Seigneur. Dès qu'ils surent cela, les clercs de mon parti me laissèrent en repos.

— Les gens d'Église virent-ils ce signe? .

— Quand mon Roi et les personnes présentes eurent vu ce signe et l'ange qui l'apportait, je demandai à Charles VII s'il était content ; il me répondit que oui. Alors je partis et j'allai dans une petite chapelle près de là. Je sais que plus de trois cents personnes virent ce signe. Pour l'accomplissement de ses desseins et pour qu'ils me laissassent interroger et mettre en œuvre, Dieu permit que beaucoup de personnes et d'ecclésiastiques, qui étaient présents, le vissent.

— Votre Roi et vous, fîtes-vous à l'ange des témoignages de respect, quand il vous apporta le signe ?

— Oui, je m'agenouillai et j'ôtai mon chaperon;

Le lundi 12 mars, je subis un nouvel interrogatoire, dans la chambre qui me servait de prison; on me fit de nouveau prêter serment et Jean de Fontaine continua ses fonctions.

— L'ange qui apporta le signe parla-t-il ?

— Oui; il dit au Roi de me mettre en œuvre, assurant que le pays serait bientôt délivré.

— L'ange qui apporta le signe, est-ce l'ange qui vous apparut ou un autre?

■» Ce fut toujours le même , jamais il ne me manqua.

— L'ange ne vous a-t-il pas abandonnée, puisque vous avez été prise ?

— Je crois que, puisqu'il a plu à Dieu que je fusse prise, c'était le mieux qu'il pût m'arriver.

— Dans les biens de la grâce, l'ange ne vous at-il jamais manqué?

— Comment me manquerait-il, puisque chaque jour il me console et m'encourage, par l'organe de sainte Catherine et de sainte Marguerite.

— Les appelez-vous, ou viennent-elles sans que vous les demandiez?

— Elles viennent souvent sans être appelées; mais, quelquefois, quand elles ne viennent pas assez vite à mon gré, je prie Dieu de mêles envoyer.

— Les avez- vous quelquefois appelées sans qu'elles soient venues?

— Jamais je n'en eus un pou besoin qu'elles ne vinssent.

— Saint Denis vous est-il quelquefois apparu?

— Non, que je sache.

— Quand vous promîtes à Dieu de lui consacrer votre virginité, est-ce que ce fut à lui-même que vous parlâtes ?

— Il suffisait de le promettre à ceux qui venaient de par lui, c'est-à-dire à sainte Catherine et à sainte Marguerite.

— Pourquoi avez- vous cité un homme à Toul, en cause de mariage ?

— Ce ne fut pas moi qui le fis citer, mais bien lui qui me cita. Je comparus devant le juge et je jurai de dire la vérité ; je dis que je n'avais fait aucune promesse. La première fois que la voix vint à moi, je vouai ma virginité à Dieu, tant qu'il lui plairait ; j'avais alors treize ans ou environ. Avant que d'aller devant le juge, les saintes m'avaient dit que je gagnerais mon procès.

— N'avez-vous pas parlé de vos visions à votre curé ou à un ecclésiastique ?

— Non, mais seulement à Robert de Baudricourt et à mon Roi.

Cependant je dis à mon père ce que les voix me révélaient; mais je crus devoir lui cacher que mes

voix m'ordonnaient d'aller à Vaucouleurs, de crainte qu'il ne m'en empêchât.

Je ne parlai de mes révélations qu'à lui et à quelques amis de la famille ; mais je gardais le secret sur différentes choses, de crainte que tes Bourguignons ne m'empêchassent de parvenir au Roi.

— Croyiez-vous bien faire en partant à l'insu de votre père et de votre mère? vous savez que l'on doit honorer ses père et mère ?

— Je leur ai toujours obéi, excepté en cela; mais, depuis mon départ, je leur ai écrit et ils m'ont pardonné.

— Quand vous partîtes de la maison paternelle, pensiez- vous faire un péché?

— Puisque Dieu le commandait, il fallait le faire, et, quand même j'eusse été fille de Roi , quand même j'eusse eu cent pères et cent mères, je serais partie. «

— Demandâtes-vous à vos voix la permission d'avertir vos parents de votre départ?

— Elles auraient été assez contentes que je le disse à mon père et à ma mère, si elles n'avaient prévu les obstacles qui en résulteraient pour mon voyage ; quant à moi, je ne le leur eusse dit pour rien au monde. Cependant mes voix me laissèrent libre de le dire à mes parents ou de me taire.

— Quand vous vîtes saint Michel et les anges, leur fites-vous des témoignages de respect ?

— Oui, et quand ils eurent disparu, je baisai la terre, à la place où ils s'étaient posés.

— Étaient-ils longtemps avec vous ?

— C'était selon.

— Ne viennent-ils sur la terre que pour vous ?

— Ils viennent souvent parmi les chrétiens, sans que ceux-ci le sachent; moi-même je les ai vus, sans que les autres les vissent.

— Avez-vous eu des lettres de saint Michel et de vos voix?

— Je n'ai pas la permission de vous le dire; donnez- moi huit jours et je vous dirai là-desssus ce que je saurai, si toutefois Dieu le permet.

— Vos voix ne vous ont-elles pas appelée fille de Dieu, fille de l'Église et la fille au grand cœur ?

— Avant la levée du siège d'Orléans et depuis, elles m'ont quelquefois appelée fille de Dieu, ou Jeanne la Pucelle; mais presque toujours elles me disent simplement Jeanne.

— Puisque vous êtes fille de Dieu, pourquoi ne dites- vous pas volontiers le Pater?

— Je le dis volontiers et si autrefois j'ai refusé de

le dire, c'est parce que je désirais que monseigneur

de Beauvais me confessât.

On terminale le huitième interrogatoire; le neu-

vième eut lieu dans l'après-midi de ce même jour.

— Votre père n'eut-il pas des songes avant votre départ pour Vaucouleurs ?

— Tandis que j'étais dans la maison paternelle, ma mère me dit plusieurs fois que mon père avait rêvé que je m'en allais avec des gens d'armes. Mon père et ma mère me tinrent en grande dépendance à cause de cela ; je leur obéissais en tout, excepté toutefois quand ils voulurent me marier avec le jeune homme de Toul. J'ai entendu dire à ma mère que mon père disait à mes frères que , s'il croyait que ses rêves dussent s'accomplir, il voudrait qu'ils me noyassent et que, s'ils ne le faisaient pas, il me noyerait lui-même. Il devint presque fou quand je fus partie pour Vaucouleurs.

— Ces pensées ou songes vinrent-ils à votre père depuis que vous eûtes ces visions ?

— Oui, longtemps après.

— Fut-ce Robert de Baudricourt qui vous fit prendre un habit d'homme , ou bien le prîtes -vous de votre propre mouvement ?

— Je vous ai déjà répondu là-dessus.

— Cela n'y fait rien.

— Ce fut de mon propre mouvement et non à cause des conseils d'aucun homme du monde.

— La voix vous commanda-t-elle de prendre un habit d'homme?

— Tout ce que j'ai fait de bien, je l'ai fait parle commandement de mes voix ; quant à l'habit, je vous répondrai là-dessus une autre fois; je ne sais pas si je dois le faire aujourd'hui; demain je pourrai peut-être vous répondre.

— Pensiez-vous mal faire en prenant des vêtements d'homme?

— Je vous ai déjà dit que non, et, même à présent, si j'étais parmi ceux démon parti et sous ces vêtements d'homme, il me semble que ce serait un des grands biens delà France que d'agir comme je le faisais avant d'être prise.

— Comment eussiez-vous délivré le duc d'Orléans?

— J'eusse pris assez d'Anglais pour l'échanger, ou, dans le cas que je n'eusse pu lui rendre la liberté de cette manière , j'aurais passé la mer avec des gens d'armes pour l'aller chercher en Angleterre.

— Sainte Catherine et sainte Marguerite vous avaient-elles dit sans restriction et absolument que vous prendriez assez d'Anglais pour délivrer le duc d'Orléans, qui est en Angleterre • ou qu'autrement vous passeriez la mer pour lui rendre la liberté et le ramener dans sa patrie?

— Elles me dirent seulement que le duc Charles recouvrerait sa liberté. Si j'avais été trois ans

sansempêchement,il me semble queje l'eusse délivré.

— Expliquez-vous plus clairement que vous ne l'avez fait ce matin sur le signe donné au roi Charles.

— Je ne puis vous répondre ; j'en demanderai conseil à sainte Catherine.

Avant que de lever la séance , l'évêque manda Jean le Maistre, qui jusque-là n'avait pris part au procès qu'en qualité d'assesseur. Il dit en sa présence que l'inquisiteur de France, après avoir reçu ses lettres, lui avait donné, à lui Jean le Maistre, sa commission pour siéger comme juge au procès ; Cauchon invita le vice-inquisiteur à la communiquer à l'assemblée. L'inquisiteur y déclarait entre autres choses, qu'étant légitimement empêché de se rendre à Rouen, il avait commis spécialement en sa place Jean le Maistre. Le lendemain de ce jour, le vice-inquisiteur entra dans ses fonctions de juge, malgré sa répugnance ; il m'eût été fort utile, si la crainte qu'il ressentait de l'évêque de Beauvais et des Anglais n'eût infirmé ses bons sentiments. Il confirma ce qu'avait fait Cauchon et commit quelques personnes pour me garder au nom de l'Inquisition.

Le mardi suivant, une nouvelle séance eut lieu ; je jurai et Jean de Fontaine poursuivit l'interrogatoire.

— Expliquez-vons sur le signe que vous avez donné à votre roi.

Le vice-inquisiteur me demanda si j'avais promis et juré à sainte Catherine de ne pas dire ce signe.

— J'ai promis et juré de ne dire ce signe et, de moi-même, je promets de n'en jamais plus parler à aucun homme.

En donnant comme le signe ma réception à Chinon, j'avais vu que je n'avais fait que leur fournir de nouveaux thèmes à des questions captieuses ; aussi je m'étais bien promis de n'en plus parler, c'est pour cela que je déclarai promettre de ne plus jamais en parler à aucun homme. L'évêque de Beauvais eut recours à une menace qui m'avait déjà fait parler quand je ne le voulais pas ; il me dit que si je refusais de répondre sur le signe donné au Roi, je serais tenue pour convaincue des crimes dont j'étais accusée. Ainsi prévenue, mon refus eût terminé le procès et m'eût ouvert le chemin du bûcher.

C'était autant pour éviter qu'il me fit cette menace que pour les raisons dont j'ai parlé plus haut, que j'avais cherché à déguiser la vérité sous des allégories obscures, qu'il me serait difficile d'expliquer clairement, et qui d'ailleurs n'offriraient aucun intérêt: Fange dont je parle était saint Michel, ou bien encore c'était moi, ce n'était

pas par vanité que je me donnais ce nom, car je savais, par des prêtres, qu'il signifiait envoyé, et j'étais réellement envoyée de Dieu, de saint Michel et des saintes. Gomme l'évêque vit que j'hésitais à répondre, il me rappela son injonction.

— Le signe, dis-je enfin, ce fut que l'ange dit au Roi, en lui donnant une couronne, qu'il aurait entièrement le royaume de France, avec l'aide de Dieu et moyennant mes travaux ; qu'il fallait qu'il me mît en œuvre et me donnai des gens d'armes ; enfin qu'il serait couronné et sacré.

- — Depuis hier avez-vous parlé à sainte Catherine ?

— Oui; je l'ai entendue ; elle m'a dit de répondre hardiment à mes juges en ce qui touchait le procès.

— Comment l'ange apporta-t-il la couronne et la mit-il sur le front de votre roi?

— Il la donna à un archevêque, celui de Rheims, à ce que je pense, et en la présence du Roi, comme il me semble ; l'archevêque la reçut et la donna au Roi devant moi.

— En quel lieu fut-elle mise ?

— Dans le trésor du Roi.

— En quelle lieu fut-elle apportée?

— Ce fut dans la chambre du Roi, au château de Chiron.

— Quel jour et à quelle heure ?

— Je ne sais pas; c'était je crois dans le mois d'avril ou de mars ; ce mois-ci ou le mois prochain il y aura deux ans • c'était après Pâques.

— Le premier jour que vous vîtes le signe, votre Roi le vit-il?

— Oui et il l'eut lui-même.

— En quel métal était la couronne ?

— Cela est bon à savoir ! elle était en or fin et si riche que je ne saurais dire combien ; la couronne signifiait qu'il aurait le royaume de France.

— Y avait-il des pierreries ?

— Je vous ai dit ce que j'en savais.

— La touchâtes-vous et la baisâtes -vous ?

— Non.

— L'ange qui l'apporta descendait-il du ciel, ou venait-il par terre ?

— Il venait du ciel ; j'entends par là qu'il venait par le commandement de Notre Seigneur; il entra par la porte de la chambre.

— L'ange vint-il par terre et marcha-t-il depuis la porte de la chambre ?

— Quand il fut devant le Roi, il s'inclina et lui dit les paroles que j'ai rapportées; il lui rappela la patience avec laquelle il avait supporté les épreuves et les tribulations que Dieu lui avaient envoyées ; depuis la porte il marcha sur la terre.

— Quel espace y avait-il de la porte jusqu'au Roi?

— Je pense qu'il y avait bien la longueur d'une lance ; il s'en alla par où il était venu. Quand l'ange vint, je l'accompagnai et j'allai avec lui dans la chambre du Roi; il entra le premier, je le suivis et je dis au Roi, quand je fus près de lui : Sire, voilà Votre signe ; prenez-le.

— En quel lieu vous apparut-il?

— J'étais presque toujours en prières pour que Dieu envoyât le signe au Roi , comme il me l'avait promis; j'étais dans mon logis, chez une bonne femme qui demeure près du château de Chinon. Quand il vint, nous allâmes ensemble chez le Roi, accompagnés de beaucoup d'anges du ciel, que seule je voyais. Si ce n'eût été par compassion pour moi, je crois que Dieu n'eût pas permis à bien des personnes qui étaient là de voir l'ange.

— Tous ceux qui étaient là virent-ils l'ange ?

— Je pense que l'archevêque de Rheims, le duc d'Alençon, le seigneur de la Trémoùlle et Charles de Rourbonle virent ; pour ce qui est de la couronne, plusieurs gens d'église et autres la virent, tout en ne voyant pas l'ange qui la portait.

— Quelle figure avait l'ange et de quelle grandeur était -il ?

— Peut-être que demain je pourrai vous répondre là-dessus.

— Ceux qui étaient avec l'ange avaient-ils la môme figure?

— Les uns se ressemblaient et les autres pas ; les uns avaient des ailes et les autres des couronnes. Sainte Catherine et sainte Marguerite étaient avec eux ; elles allèrent comme les autres avec l'ange dans la chambre du Roi , mais persone autre que moi ne les vit.

— Gomment l'ange se sépara-t-il de vous?

— Il se sépara de moi dans une petite chapelle; j'en fus fort affligée et je pleurai ; j'eusse bien voulu aller avec lui.

— Quand il partit, demeurâtes vous joyeuse ou affligée et en grand peur?

— Il ne me laissa pas effrayée ni en grand peur, mais j'étais désolée de son départ.

— Fut-ce par vos mérites que Dieu envoya son ange?

— Il venait pour de grandes choses, pour que le Roi me crût, pour qu'on cessât de douter et de parler mal de moi ; enfin pour donner des secours aux bonnes gens d'Orléans à cause des mérites du Roi et du bon duc d'Orléans.

— Pourquoi Dieu vous choisit-il plutôt qu'une autre?

— Il plut à Dieu de se servir d'une simple pucelle pour repousser les adversaires du Roi.

— Savez-vous où l'ange avait pris la couronne ?

— Il l'avait apportée de par Dieu et il n'est orfèvre au monde qui sût en faire une aussi belle et aussi riche. Pour l'endroit où il l'avait prise, je m'en rapporte à Dieu et je n'en sais pas plus.

— Cette couronne sentait-elle bon et reluisait- elle?

— Je ne m'en souviens pas, mais j'y penserai ; elle sent et sentira bon ; mais qu'elle soit bien gardée et comme il convient qu'elle le soit.

— Comment était-elle faite?

— Elle était faite comme une couronne.

— L'ange vous avait-il écrit des lettres ?

— Non.

— Quel signe le Roi, les gens qui étaient avec lui et vous, eûtes-vous que c'était bien un ange?

— Le Roi le crut, d'après les gens d'église qui étaient là, et par le signe de la couronne.

— Gomment les gens d'église surent-ils que c'était un ange ?

— Par leur science et parce qu'ils sont clercs.

— Ne vous parla- t-on pas d'un prêtre concubinaire et ne vous demanda-t-on pas où était une tasse perdue ?

— De tout cela je n'en sais rien et jamais je n'en entendis parler.

— Quand vous allâtes devant Paris, est-ce que ce fut par révélation ?

— Non ; mais à la requête d'un grand nombre de gentilshommes, qui voulaient faire une escarmouche et qui avaient l'intention d'entrer dans la capitale.

— Est-ce que ce fut par révélation que vous allâtes devant la Charité ?

— Non, mais à la requête des gens d'armes, comme je vous l'ai dit une autre fois.

— Et au Pont-1'Evêque eûtes-vous révélation ?

— Depuis qu'il me fut révélé à Melun que je serais prise, je m'en rapportai à la volonté des capitaines pour tout ce qui concernait la guerre ; mais je ne leur dis jamais qu'il m'était révélé que je serais prise.

— Pensez-vous avoir bien fait d'attaquer Paris le jour de la nativité de Notre-Dame?

— 11 me semble que l'on fait bien de garder les fêtes de Notre-Dame depuis un bout de la journée jusqu'à l'autre.

— Ne dites-vous pas devant Paris : rendez la ville, de par Jésus ?

— Non , mais je dis : rendez-là au roi de France.

Ici l'évêque leva la séance en me sommant de comparaître le lendemain. A partir de ce jour, Pierre Tasquel, nommé par le vice inquisiteur, fut adjoint aux notaires Guillaume Manchon et Boys-

Guillaume. Après que j'eus prêté serment, Jean de Fontaine m'interrogea :

— Pourquoi sautâtes -vous de la tour de Beaurevoir?

— Je sautai pour deux causes; la première, parce que je voulais aller au secours de ceux de Compiègne , qui devaient être tous massacrés depuis l'âge de sept ans, à ce que l'on m'avait dit; j'aimais mieux mourir que de vivre après une telle destruction de braves gens ; la seconde, parce que je savais que j'étais vendue aux Anglais et que tomber entre leurs mains était pour moi pire que la mort.

— Fîtes-vous ce saut par le conseil de vos voix? — » Je vous ai déjà répondu là-dessus.

— Peu importe ; répondez.

— Sainte Catherine me disait de ne pas sauier et que Dieu m'aiderait ainsi que ceux de Compiègne; je lui dis que puisque Dieu aiderait ceux de Compiègne, je voulais y être aussi. Elle me dit encore qu'il fallait tout supporter patiemment et que je ne serais pas délivrée avant d'avoir vu le roi des Anglais; je répondis : vraiment! je ne veux pas le voir et j'aimerais mieux mourir que d'être livrée aux Anglais.

— Avez-vous dit à sainte Catherine et à sainte Marguerite : Dieu laissera-t-il périr si méchant

ment les bonnes gens de Gompiègne, qui sont si fidèles à leur maître ;

— Je n'ai pas dit si méchamment, mais j'ai dit simplement : comment Dieu laissera-t-il périr les bonnes gens de Gompiègne, qui sont si fidèles à leur maître ? Depuis ce saut, je fus deux ou trois jours sans vouloir ni pouvoir boire ni manger. Sainte Catherine m'encouragea et me consola ; elle me dit de me confesser et de demander pardon à Dieu d'avoir sauté, m'assurant que les habitants de Gompiègne seraient secourus avant la Saint -Martin d'hiver.

— Quand vous sautâtes, pensiez- vous que vous vous tueriez ?

— Non; je me recommandai à Dieu et à Notre- Dame et je sautai, pensant que je pourrais m'évader ainsi et ne serais pas livrée aux Anglais.

— Quand vous eûtes recouvré l'usage de la parole, blasphémâtes- vous le nom de Dieu et de ses saints, comme des témoins l'ont rapporté ?

— Jamais je n'ai blasphémé le nom de Dieu ni de ses saints, ni en ce lieu, ni ailleurs, et je ne m'en confessai jamais, car je ne l'ai pas fait,

— Ne voulez- vous pas vous en rapporter au dire des témoins et à l'information faite ou à faire?

— Je m'en rapporte à Dieu et non à un autre.

— Vos voix vous demandent- elles délai pour vous répondre?

— Sainte Catherine me répond toutes les fois, et si je n'ai pas sa réponse tout de suite, c'est à cause de mes gardes. Quand je demande quelque chose à sainte Catherine ou à sainte Marguerite, elles s'adressent à Notre Seigneur et me répondent par ses ordres.

— Quand elles viennent, y a-t-il de la lumière avec elles; en voyez-vous, quand vous entendez les voix sans voir les saintes ?

— Il n'est pas de jour qu'elles ne viennent dans ce château et ce n'est presque jamais sans lumière; bien des fois j'ai entendu la voix sans que les saintes parussent, mais je ne me souviens pas si alors je vis de la lumière. J'ai demandé trois choses à mes voix: l'une, la réussite de mon expédition ; l'autre, que Dieu aidât aux Français et conservât leurs bonnes villes ; la troisième, le salut de mon âme. Je demande que si je suis menée à Paris (1), on me donne une copie des questions que l'on m'a faites et de mes réponses, pour que je puisse la donner à ceux de Paris en leur disant : voici comme j'ai été interrogée à Rouen; de cette façon je n'aurai plus à répondre sur tant de questions.

(I) Ou avait parlé en ma présence de m'y envoyer.

— Pourquoi avez- vous dit que monseigneur de Beauvais se jetait en grand danger en vous mettant en jugement? et quel danger peut-il courir plutôt qu'un autre?

— J'ai dit et je répète à monseigneur de Beauvais : vous dites que vous êtes mon juge ; moi je ne pense pas que vous le soyez ; mais, en tout cas, réfléchissez bien à ce que vous dites; vous êtes mon ennemi personnel, si vous me jugez mal et selon votre inclination, vous vous mettez en grand péril et danger ; mal vous en prendra, je vous en avertis afin que si Notre-Seigneur vous en châtie, je n'aie rien à me reprocher.

— Quel est ce danger et péril ?

— Celui où se met tout juge partial et injuste.

— Regarde-t-il l'âme ou le corps ?

— L'âme ou le corps, selon que Dieu ordonne, et quelquefois les deux ; car je vous le dis en vérité, c'est une lourde responsabilité que d'être appelé à juger les hommes.

— Pensez-vous que Dieu laisserait condamner un innocent ?

— Dieu ne dirige pas les méchants, mais il récompense au centuple ceux qui sont condamnés injustement.

— Pensez-vous que Dieu soit juste en laissant périr des innocents?

■**■ Tout ce qu'il fait est bien fait.

— Dans le cas particulier dont il s'agit, pensezvous qu'il en soit ainsi ?

— Si les hommes y trouvent à redire, c'est à mon avis, parce que leur esprit est trop borné pour qu'ils en puissent bien juger; d'ailleurs, Dieu est trop audessus de nous pour condescendre jusqu'à dévoiler ses desseins et ses vues à notre faiblesse ; tel eût été damné, si une mort injuste ne lui eût ouvert le Paradis, et il me semble que perdre la vie est bien peu de chose en comparaison du bonheur dont on jouit avec les anges.

— S'il en est ainsi, en admettant que vous soyez innocente, pourquoi ne pas vous laisser condamner sans chercher à vous justifier?

— Dieu ne demande pas ce qui est au- dessus de la nature, et d'ailleurs je dois éclairer mes juges autant qu'il est en mon pouvoir, sous peine d'être coupable du crime qu'ils commettraient en rendant contre moi une sentence injuste.

— Si vos juges vous condamnaient injustement, quoique vous ayez pu faire pour leur faire connaître la vérité, qu'en arriverait-il?

— Qu'ils seraient punis, s'ils l'avaient fait en connaissance de cause, ou acquittés, s'ils étaient de bonne foi.

— Si vos juges vous condamnaient, bien que

vous fussiez convaincue de votre innocence, accu seriez-vous la Providence ?

— Non; je penserais que c'est la punition de mes péchés et la croix que Dieu m'imposerait.

— - Ne trouveriez-vous pas que cette croix serait trop lourde?

— Non; je penserais qu'elle serait encore trop légère, vu mon indignité.

— Ne murmureriez-vous pas contre vos juges?

— Non; je croirais qu'ils ne sont que les instruments de la volonté de Dieu et je leur pardonnerais de bon cœur.

— Quand même ils vous feraient mourir?

— Oui; car Notre- Seigneur, qui était innocent, pardonna à ses bourreaux , et moi je suis d'autant plus tenue de l'imiter, que je lui dois tout et que je ne suis qu'une pécheresse.

— Croyez-vous avoir beaucoup offensé Dieu ?

— Si je l'ai beaucoup offensé, je lui en demande pardon du fond de mon cœur; si je ne l'ai pas fait, je l'en remercie comme delà plus grande grâce qu'il m'ait faite après celle d'être chrétienne.

— Que pensez-vous des schismatiques ? sont-ils dans la bonne voie ou dans la mauvaise ?

— Cela regarde-t-il votre procès ?

— Oui, sans doute, cela regarde le procès.

— Si cela concerne votre procès, cela ne me regarde pas.

— Nous vous requérons de nous dire si les schismatiques sont dans la bonne voie ou dans la mauvaise.

— Je m'en rapporte à Dieu.

— Ne croyez-vous pas qu'il ferait bien d'affliger les infidèles, les schismatiques, les hérétiques et les excommuniés de toute sorte de maux ?

— Puisqu'il ne le fait pas, c'est qu'il a de bonnes raisons pour cela ; d'ailleurs est-ce aux créatures qu'il appartient de commenter les œuvres du Créateur et de les juger?

— Vos voix vous ont-elles dit que vous seriez délivrée de votre prison?

— Sainte Catherine m'a dit que je serai délivrée; je ne sais pas si elle entend par là que je serai délivrée de la prison, ou bien que, pendant mon jugement , il surviendra quelques troubles par le moyen desquels je serai délivrée; je pense que ce sera l'un ou l'autre, car elle m'a dit positivement, ainsi que sainte Marguerite, que je serais délivrée par une grande victoire et elles m'engagent à tout supporter patiemment : ne t'afflige pas de ton martyre, me disent-elles; tu viendras enfin en Paradis. Ce que me disent mes voix , simplement et absolument, arrive toujours sans faute ; elles appellent

martyre les peines et les douleurs que je souffre dans ma prison ; je ne sais pas si j'endurerai de plus grandes souffrances, mais je m'en rapporte à Notre Seigneur.

— Depuis que vos voix vous ont dit que vous iriez en Paradis , vous tenez-vous pour sauvée et croyez-vous que vous ne serez pas damnée ?

— Je crois fermement ce que mes voix me disent et je le crois aussi fermement que si je fusse déjà en Paradis.

— Cette r.'ponse est d'un grand poids.

— Aussi je tiens cette espérance pour un grand trésor.

— Croyez-vous, après cette révélation, que vous puissiez faire un péché mortel?

— Je n'en sais rien, mais je m'en rapporte à Nôtre-Seigneur*

L'après-midi on poursuivit l'interrogatoire.

— Si vous violiez le serment que vous avez fait à Dieu de lui consacrer votre virginité, feriez-vous un péché mortel?

— Je pense que je dois tenir le serment que j'ai fait à Notre-Seigneur et bien garder ma virginité de corps et d'âme.

— Dans quel état une femme est-elle plus agréable à Dieu? dans celui de la virginité ou du mariage ?

— Cela ne regarde pas votre procès.

— Cela touche le procès et vous êtes tenue d'y répondre.

— Dans celui de ces deux états où Dieu l'appelle.

— Comment pensez-vous qu'elle puisse connaître la volonté de Dieu, dans ce cas?

— En consultant sa vocation et des personnes capables de l'éclairer.

— Pensez-vous qu'il soit besoin de vous confesser, puisque vous croyez aux révélations de vos voix, qui vous ont dit que vous seriez sauvée?

— Je ne sais pas si j'ai péché mortellement; mais si j'étais en état de péché mortel, je crois que sainte Catherine et sainte Marguerite cesseraient de me visiter. Pour répondre à votre question, je pense que l'on ne peut trop laver sa conscience.

— Depuis que vous êtes dans cette prison, avezvous renié Dieu et murmuré contre lui?

— Non, jamais ; j'ai tout pris en patience ; ceux qui ont dit le contraire ont mal rapporté.

— Prendre un homme à rançon et le faire mourir prisonnier, est-ce un péché mortel?

— Je ne l'ai pas fait.

— N'avez-vous pas fait supplicier, à Lagny, Franquet d'Arras ?

— Je consentis à ce qu'on le fit mourir, s'il le

méritait; car il avait confessé qu'il était meurtrier, larron et traître. Son procès dura quinze jours; ce fut le bailli de Senlis et ceux de la justice à Lagny qui l'instruisirent -, je voulais l'échanger contre un Parisien nommé le seigneur de Lours; quand je sus ce que ce seigneur était mort, je dis au bailli de Senlis, qui me représentait toujours que je faisais grand tort à la justice en délivrant Franquet : puisque celui que je voulais échanger est mort, faites de cet homme ce que vous devrez en faire selon la justice.

— Donnâtes-vous ou fîtes-vous donner de l'argent à celui qui avait pris Franquet?

— Je ne suis pas monnayeur ni trésorier de France pour donner de l'argent.

Pendant la fin de cette séance , on me fit des questions sur lesquelles j'avais déjà répondu, ce qui fait que je ne les rapporte pas ici. Le lendemain l'évêque de Beauvais n'assista pas à Interrogatoire; il commit Jean de Fontaine à sa place. On me fit des monitions et des réquisitions pour que je m'en rapportasse au jugement de l'Église, si j'avais fait quelques actions contraires à la foi.

— Que mes réponses, dis-je , soient vues et examinées par les clercs et qu'ensuite l'on me dise s'il y en a de contraires à la foi chrétienne , je le dirai

à mon conseil et je vous transmettrai ses réponses.

Toutefois , s'il y en a de contraires à la foi que Notre Seigneur a enseignée , je ne les soutiendrai pas, et je serai bien affligée de m'être égarée.

— Croyez-vous à l'Église triomphante et à l'Église militante.

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire par là. Les docteurs ne le savaient pas eux-mêmes. Il

s'éleva entre eux une discussion très-vive , qui remplit toute la séance -, on se réunit dans l'après-midi du même jour.

- — Racontez-nous comment vous manquâtes de vous échapper du château de Beaulieu , entre deux pièces de bois.

— Jamais je ne fus prisonnière dans un lieu sans chercher à m'en échapper. Dans le château de Beaulieu , j'eusse renfermé mes gardes dans la tour si Dieu n'eût envoyé le portier, qui me rencontra et me fit rentrer. Je pensai que Dieu ne voulait pas que je m'échappasse pour cette fois , et qu'il fallait que je visse le roi des Anglais , comme mes voix me l'avaient dit.

— Vos voix vous ont-elles donné la permission de vous évader des prisons quand cela vous plairait ?

— Je l'ai demandée plusieurs fois; mais je ne l'ai pas reçue.

— Vous échapperiez-vous , à présent, si vous voyez jour à réussir?

— Si je voyais la porte ouverte , je m'en irais.

— Penseriez-vous avoir la permission de Dieu ?

— Je crois fermement que si je voyais la porte ouverte et mes gardes et les Anglais impuissants à me retenir, ce serait le signe que Dieu me donnerait la permission de partir ; mais , sans permission, je ne m'en irai pas. Cependant je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour recouvrer ma liberté ; car si Dieu le veut, mes tentatives les mieux concertées échoueront, de même que les plus hasardeuses réussiraient si c'était sa volonté. Je pense devoir faire tout ce qui est en mon pouvoir, puisque l'on dit : Aide-toi et Dieu t'aidera. Je vous dis cela pour que, si je m'en allais, vous ne pussiez pas dire que c'est contre la volonté de Dieu.

— Puisque vous avez demandé d'entendre la sainte messe, pourquoi refusez -vous d'y assister?

— Parce que l'on ne veut pas que je l'entende en habits d'homme, comme si cela changeait mon sexe.

— Il me semble qu'il serait plus convenable et plus honnête que vous fussiez vêtue en femme. Le quel préférez-vous, de prendre un habit de femme et d'ouïr la messe, ou de garder celui d'homme et de ne pas l'entendre?

— Donnez-moi l'assurance que je l'entendrai et je vous répondrai sur cela.

— Je vous certifie que vous entendrez la messe ; mais prenez des vêtements de femme.

— Que diriez- vous si j'avais promis et juré de ne pas quitter les vêtements que je porte? Faitesmoi faire une robe longue jusqu'à terre, sans queue, je la prendrai pour aller à la messe; mais, au retour, je reprendrai mes habits.

— Jlefuseriez-vous de prendre un habit de femme pour aller à la messe et de le garder toujours?

— Je me conseillerai sur cela; je ne puis vous répondre, Je vous demande, en l'honneur de Dieu et de Notre-Dame, de me laisser entendre la messe dans cette bonne ville.

— Prenez un habit de femme simplement et absolument.

— Donnez-moi un habit comme à une fille de bourgeois , c'est-à-dire une houppelande , je le prendrai et même le chaperon de femme pour aller à la messe , je vous demande le plus instamment que je puis de me laisser entendre la messe sans changer cet habit.

On sait assez les motifs qui me dirigeaient pour que je ne les expose pas de nouveau.

— En tout ce que vous avez dit et fait, ne voulez-vous pas vous soumettre et vous rapporter à la détermination de l'Église?

— Tout ce que j'ai fait, c'est de la part de Dieu

et je vous certifie que je ne voudrais rien dire ou faire contre la foi chrétienne; si j'avais fait ou dit quelque chose contre elle, loin de le soutenir, je le désavouerais et je le rejeterais dehors.

— Ne voudrez-vous pas vous soumettre à ce que l'Église ordonnera?

Je pensais que mes juges entendaient par l'Église leur tribunal particulier, investi, selon eux, de ses pouvoirs, et l'Oyseleur avait pour beaucoup contribué à me le faire croire. Je dis donc :

— Je ne répondrai pas aujourd'hui autre chose; mais envoyez-moi samedi le clerc (1), si vous ne voulez pas venir, et il écrira ce que je lui répondrai avec l'aide Dieu.

— Quand vos voix viennent , leur faites-vous des marques de respect, comme à un saint ou à une sainte ?

— Oui; et si j'y ai manqué quelquefois, je leur en ai depuis demandé pardon. Je leur donne les plus grandes marques de respect que je puis; car je crois fermement que c'est saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite.

— On fait volontiers aux bienheureux du paradis des offrandes de chandelles et d'autres choses ; n'avez-vous pas fait de même pour ces saints et

(1) Le notaire greffier, Guillaume Manchon.

saintes qui viennent à vous, et n'avez-vous pas allumé des chandelles devant leurs images, ou bien encore n'avez-vous pas fait dire^des messes en leur honneur ?

— Non; cependant j'ai offert des chandelles à la messe par la main du prêtre en l'honneur de sainte Catherine; je crois que c'est l'une de celles qui m'apparaissent; je n'en ai pas allumé autant que j'aurais voulu à sainte Catherine et à sainte Marguerite.

— Quand vous mîtes des chandelles devant l'image de sainte Catherine, est-ce que ce fut en l'honneur de celle qui vous apparaît ?

— Ce fut en l'honneur de Dieu, de Notre-Dame et de sainte Catherine qui est au ciel; mais jene fais pas de différence entre celle qui est en paradis et celle qui m'apparaît.

— Les mettiez-vous en l'honneur de celle qui vous apparaît ?

— Voilà plus de trois fois que vous me le demandez.

— Répondez toujours.

— Eh bien! oui; car je ne mets pas différence entre celle qui est au ciel et celle qui m'apparaît.

— Avez- vous toujours fait et accompli ce que les voix vous ont commandé?

— Oui; j'ai accompli de tout mon pouvoir les

commandements du Seigneur, que les voix me transmettent avec son bon plaisir.

— En fait de guerre, avez-vous toujours suivi les ordres de vos voix ?

— Je vous ai répondu sur tout ; lisez bien vos registres et vous le trouverez. Toutefois, à la requête des gens d'armes, j'ai fait une escarmouche devant Paris et à La Charité ; mais je n'en reçus pas le commandement de mes voix.

— Ne fîtes-vous jamais autre chose contre leur commandement et volonté?

— Ce qu'elles m'ont ordonné, je l'ai fait de tout mon pouvoir; quant au saut que je fis du donjon de Beaurevoir, mal m'en prit, car je faillis périr; mais quand elles virent mon danger, elles me secoururent et m'empêchèrent de me tuer; quoique j'aie fait, elles m'ont toujours prêté secours, ce qui est signe que ce sont de bons esprits.

— N'avez-vous pas d'autre signe que ce sont de bons esprits?

— Saint Michel rne le certifia avant même que les voix me visitassent.

— Comment sûtes-vous que c'était saint Michel ?

— Parce que les anges me le dirent; par leur langage, je crois fermement que c'étaient des anges; je le crus presqu' aussitôt et j'ai toujours la volonté de le croire. Quand saint Michel vint à moi, il me

dit que sainte Catherine et sainte Marguerite réapparaîtraient; il me recommanda de suivre leurs conseils et ajouta qu'elles étaient envoyées pour me conduire et me conseiller en tout ce que j'aurais à faire; que je crusse tout ce qu'elles me diraient ; qu'elles étaient envoyées par Notre-Seigneur.

— Si Satan se transformait en ange de lumière, le reconnaîtriez-vous ?

— Je reconnaîtrais bien saint Michel et ses anges des mauvais esprits. La première fois, j'eus grand peur et je doutai que ce fût saint Michel; je le vis bien des fois avant que d'être bien certaine que c'était lui.

— Pourquoi su tes-vous que c'était lui et ajoutates-vous foi à ses paroles au bout de quelque temps, plutôt que la première fois que vous le vîtes?

— La première fois, j'étais une jeune enfant et j'eus grand peur; depuis il me remontra et m'enseigna si bien, que je crus fermement que c'était lui.

— Quelle doctrine vous enseigna-t-il ?

— Avant toute chose, il me disait d'être bonne et que Dieu m'aiderait; il m'encourageait à porter secours au roi de France. Une grande partie de ce que l'ange m'enseigna est écrit dans vos registres ; il me parlait souvent des maux du royaume de France et

j'en pouvais bien juger par moi-même, autant que l'âge me le permettait.

— De quelle grandeur et de quelle stature était l'archange ?

— Samedi je vous répondrai, en même temps que sur l'autre question à laquelle je dois répondre, si cela plaît à Dieu.

— Groiriez-vous faire un grand péché en mécontentant sainte Catherine et sainte Marguerite et en agissant contre leurs ordres?

— Oui, et si je les ai fortement mécontentées, c'est à mon avis quand je sautai de la tour de Beaurevoir; mais je leur en ai bien demandé pardon, ainsi que des autres offenses que j'ai pu avoir commises envers elles.

— Sainte Catherine et sainte Marguerite en prendront-elles une vengeance corporelle ?

— Je ne sais pas ; je ne le leur ai jamais demandé .

— Vous avez dit autrefois que des gens avaient été pendus pour avoir dit la vérité: auriez-vous commis quelques crimes ou quelques fautes qui puissent vous attirer un châtiment, ou même la mort?

— Non.

Le surlendemain je subis un nouvel interrogatoire.

— De quelle grandeur et de quelle stature était saint Michel ?

— Je no sais pas.

— Comment était-il vêtu et quelle apparence avait-il ?

— Il était jeune et beau; ses vêtements et son extérieur étaient dignes de lui ; quant à l'habit et au reste, je n'en sais pas davantage.

— Comment étaient les anges? Êtes-vous bien certaine qu'ils vous soient apparus ?

— Quant aux anges, je les ai vus de mes yeux, comme je vous vois; vous ne saurez plus rien autre chose de moi.

— Ajoutez-vous foi aux paroles de l'archange ?

— Je crois aussi fermement ce que saint Michel m'a dit, que je crois que Notre Seigneur Jésus- Christ souffrit pour nous la passion et la mort ; ce qui affermit encore ma conviction; ce sont les bons conseils, les consolations et la bonne doctrine qu'il m'a donnés.

— Ne voulez-vous pas vous en remettre sur vos dires et vos faits, soit en bien, soit en mal, au jugement de notre mère la sainte Église ?

— J'aime l'Église de tout mon cœur et je voudrais la soutenir de tout mon pouvoir, pour le bien de notre sainte foi ; ce n'est pas moi que l'on devrait empêcher d'aller à l'église et d'entendre la sainte messe ; quant aux bonnes œuvres que j'ai faites et à ma venue, je dois m'en rapporter au Roi du ciel,

qui m'a envoyée à Charles, fils de Charles, roi de France, et qui sera bientôt roi de tout le royaume de France. Vous verrez que les Français gagneront bientôt une grande bataille, qui entraînera sous la soumission du roi Charles presque tout le royaume de France; je le dis afin que, quand ce sera arrivé, on se souvienne que je l'ai dit.

— Dans quel terme cela arrivera-t-il ?

— Je m'en rapporte à Notre-Seigneur.

— Dites si vous vous en rapportez au jugement de l'Église ?

— Je m'en rapporte à Notre-Seigneur , à Notre- Dame et à tous les saints et saintes du Paradis; car je pense que Notre-Seigneur et l'Église triomphante qui est au ciel ne font qu'un ; il me semble que l'on ne doit pas faire de difficulté pour croire cela.

— Voulez-vous vous en rapporter sur vos paroles et sur vos actions à l'Église militante?

— Je ne sais pas ce que c'est que cela.

On me dit alors que l'Église triomphante est celle où Dieu est avec les saints, les anges et les âmes sauvées, et que l'Église militante se compose de notre Saint-Père le Pape, vicaire de Dieu sur la terre, des cardinaux, des prélats, etc.; laquelle Église bien assemblée ne peut s'égarer et est gouvernée par le Saint-Esprit. Cefte explication donnée, on me répéta la question qui l'avait amenée. Nico-

las l'Oyseleur, qui venait presque tous les jours me voir, m'avait bien dit :

— Jeanne, ne croyez pas ces gens d'Église ; car, si vous les croyez, vous périrez.

— Je vins vers le roi de France, répondis-je, de par Dieu, la vierge Marie, les saints et saintes du Paradis, par le commandement de l'Église victorieuse, qui est là-haut, et à laquelle je soumets toutes mes actions et mes paroles; quant à me soumettre à l'Église militante, je ne répondrai pas làdessus aujourd'hui.

— Que dites-vous de l'habit de femme que l'on vous offre pour que vous puissiez aller entendre la messe?

— Quant à l'habit de femme, je ne le prendrai pas avant qu'il plaise à Notre-Seigneur ; si je dois être déshabillée en jugement, je demande aux seigneurs de l'Église qu'ils me fassent la grâce de me donner une chemise de femme et un couvre-chef; j'aimerais mieux mourir que de révoquer ce que le Seigneur m'a fait faire; je crois fermement qu'il ne me laissera jamais tomber plus bas et qu'il me prêtera bientôt secours par miracle.

— Puisque vous dites que vous portez des vêtements d'homme par le commandement de Dieu, pourquoi avez-vous demandé une chemise de femme en cas de mort?

— Il me suffît qu'elle soit longue.

— Votre marraine qui a vu les fées a- t-elle la réputation d'une bonne et sage femme?

■ — Elle est tenue et réputée pour une bonne et vertueuse femme, ni devineresse, ni sorcière.

— Vous avez dit que vous prendriez des vêtements de femme , si l'on vous laissait aller ; cela plairait-il à Dieu ?

— Si l'on me congédiait avec des vêtements de femme, je reprendrais des vêtements d'homme, si Dieu le voulait ainsi.

— Quel âge et quels vêtements ont sainte Catherine et sainte Marguerite?

— Je vous ai répondu autant qu'il a été en mon pouvoir et vous ne tirerez plus rien de moi sur cela.

— Pensiez-vous que les fées fussent de mauvais esprits?

— Je n'en savais rien.

— Savez -vous si sainte Catherine et sainte Marguerite aiment les Anglais?

— Elles aiment ce que Dieu aime et haïssent ce qu'il hait.

— Dieu hait-il les Anglais ?

— Je ne sais lequel de l'amour ou de la haine Dieu porte aux âmes des Anglais; mais je sais bien qu'ils seront chassés de France , excepté ceux qui

y mourront, et que Dieu enverra la victoire aux Français contre les Anglais.

— Dieu était-il pour les Anglais quand ils prospéraient en France ?

— Je ne sais pas s'il haïssait les Français ; mais je crois que s'il permettait qu'ils fussent battus, c'était pour leurs péchés.

— Quelle garantie et quelle récompense attendez-vous de Notre-Seigneur pour avoir porté des habits d'homme ?

— Pour tout ce que j'ai fait et pour l'habit d'homme que j'ai pris, je ne demande à Dieu d'autre récompense que le salut de mon âme.

— Quelles armes offrîtes vous à Saint-Denis?

— Un harnais blanc d'homme d'armes et une épée que j'avais gagnée devant Paris.

— Dans quel but les offrîtes-vous ?

— Par dévotion et pour suivre la coutume des gens d'armes, qui en usaient ainsi quand ils étaient blessés; je l'avais été devant Paris. Je les offris à Saint-Denis plutôt qu'à autre, parce que Mont joie Saint-Denis ! est le cri de guerre de la France.

— Etait-ce pour qu'on les adorât?

— Non.

— A quoi servait les cinq croix qui étaient sur l'épée de sainte Catherine de Fierbois?

— Je n'en sais rien.

— Pourquoi fîtes- vous peindre des anges avec des bras, des pieds, des jambes et des vêtements sur votre étendard ?

— Je vous ai déjà répondu là-dessus.

— Les avez-vous fait peindre tels qu'ils vous apparaissent ?

— Je les ai fait peindre tels qu'ils le sont dans les Eglises.

— Les vîtes-vous comme ils sont peints ?

— Je ne dirai pas autre chose.

— Pourquoi ne fîtes-vous pas peindre la clarté qui vient à vous avec les anges et les voix.

— Gela ne me fut pas prescrit.

L'après-midi, l'évêque de Beauvais assista à la

séance, ce qu'il n'avait pas fait depuis deux, ou trois fois.

— Les anges qui étaient peints sur votre étendard représentaient-ils saint Michel et saint Gabriel ?

— Ils n'y étaient que pour honorer Notre-Seigneur, qui y était peint tenant le monde.

— Ces deux anges étaient-ils ceux qui gardent le monde et pourquoi n'y avait-il pas davantage, puisque Notre-Seigneur vous avait dit de prendre un tel étendard ?

— Tout l'étendard était commandé par Notre- Seigneur ; sainte Catherine et sainte Marguerite me

dirent : de par le Roi du ciel, prends l'étendard ; voilà pourquoi j'y fis peindre Notre-Seigneur et deux anges, selon ce que m'ordonnèrent sainte Catherine et sainte Marguerite.

— Leur demandâtes-vous si en vertu de cet étendard, vous gagneriez des batailles et remporteriez de grandes victoires.

— Elles me dirent de le prendre hardiment et que Dieu m'aiderait.

— Qui aidait le plus : vous à l'étendard, ou l'étendard à vous?

— Je m'en rapporte à Notre-Seigneur.

— L'espérance d'avoir la victoire était-elle fondée en l'étendard ou en vous?

— Elle était fondée en Notre-Seigneur et non ailleurs.

— Si un autre que vous lavait porté, eût-il eu aussi bonne fortune que vous en eûtes en le portant ?

— Je n'en sais rien, je m'en rapporte à Notre- Seigneur.

— Si un de ceux de votre parti vous eût donné son étendard à porter , l'eussiez-vous accepté et porté avec autant de confiance que celui que Dieu vous avait fait prendre?

— J'aurais porté plus volontiers celui que Dieu m'avait fait prendre ; toutefois je m'en rapportais à lui.

— À quoi servait le signe que vous mettiez daiis vos lettres : Jésus, Maria?

— Les personnes qui les écrivaient les mettaient et quelques-unes disaient qu'il m'appartenait de mettre Jésus, Maria.

— Vous a-t-il été révélé que si vous perdiez votre virginité, vous perdriez votre bonheur, et que vos voix ne viendraient plus?

— Cela ne m'a pas été révélé.

— Si vous étiez mariée, croyez-vous que vos voix vous viendraient encore ?

— Je ne sais pas ; je m'en rapporte à Dieu.

— Pensez-vous et croyez-vous fermement que votre Roi ait bien fait de tuer ou de faire tuer monseigneur de Bourgogne?

— Il en résulta de grands dommages pour le royaume de France ; mais quoiqu'il y ait eu entre eux, Dieu m'a envoyée au secours du Roi de France.

— Vous avez dit à monseigneur de Beauvais que vous répondriez autant à lui et à ses commis que si vous étiez devant notre Saint-Père le Pape ; cependant il y a des questions auxquelles vous avez refusé de répondre. Si vous étiez devant notre Saint-Père le Pape, répondriez-vous plus complètement que devant monseigneur de Beauvais ?

— J'ai répondu le plus vrai et le plus ample-

ment que j'ai pu- si je savais quelque autre chose que je n'ai pas dite, je la dirais volontiers, avec la permission de mes voix.

— Quel âge avait l'ange qui opporta le signe à votre Roi? De quelle grandeur était-il et comment était-il vêtu ?

— Passez outre.

— Répondez.

— Je vous ai dit ce que j'en savais ; notre Saint- Père le Pape lui-même n'en saurait pas plus.

— Pensez-vous que vous pourriez refuser de lui dire cela, s'il vous interrogeait?

— Menez-moi à lui et je lui répondrai avec la permission de mes voix.

— Vous semble-t-il que vous soyez tenue de répondre pleinement la vérité à notre Saint-Père le Pape, vicaire de Dieu sur la terre, en tout ce qu'il vous demanderait touchant la foi et votre conscience ?

— Je vous somme de me mener devant lui et je répondrai en sa présence sur tout ce que je devrai.

Cet appel au Pape eût suffi pour rendre nul le procès, quand même il eût été selon la justice et les formes usitées; aussi mes juges le laissèrent-ils tomber et l'évêque de Beauvais gagna sur cela le silence du petit nombre de personnes présentes, soit par de l'argent, soit par des menaces.

— En quel métal était celui de vos anneaux sur lequel étaient écrits ces mots : Jésus, Maria ?

— Je ne sais pas positivement en quoi il était; s'il était d'or, il n'était pas d'or fin; je pense qu'il y avait trois croix et Jésus, Maria, sans autre signe.

— Pourquoi regardiez-vous volontiers cet anneau quand vous alliez en guerre (1 ) ?

— Parce qu'il me rappelait mon père et ma mère et parce que l'ayant au doigt j 'avais touché sainte Catherine qui m'apparaît.

— En quelle partie de sainte Catherine ?

— Vous ne le saurez pas.

— Embrassâtes-vous quelquefois sainte Catherine et sainte Marguerite ?

— Je les ai embrassées toutes les deux.

— Sentaient-elles bon?

— Cela est bon à savoir ! Elles sentaient bon.

— En les embrassant sentîtes-vous de la chaleur ou autre chose ?

— Je ne pouvais les embrasser sans les sentir ni les toucher.

— Par quelle partie du corps les embrassiezvous? Etait-ce par le haut ou par le bas?

— Le respect voulait que ce fût pas le bas.

(l) Longtemps avant ma prise, les Anglais m'avaient entourée d'espions qui leur rapportaient les moindres de mes actions.

— Leur avez-vous quelquefois donné des couronnes de fleurs ?

— J'en ai plusieurs fois donné à leurs images , dans les églises; mais je ne me souviens pas de leur en avoir donné à elles-mêmes, quand elles réapparaissaient.

— Lorsque vous mettiez des guirlandes aux branches de l'arbre des Fées, les mettiez-vous en l'honneur de celles qui vous apparaissaient?

— Non.

— Pourquoi les y suspendiez- vous?

— Pour orner l'arbre qui nous avait donné , à mes compagnes et à moi, de l'ombrage et de la fraîcheur pendant la chaleur.

— Quand ces saintes viennent à vous, ne leur faites-vous pas des témoignages de respect, comme de vous agenouiller et de vous incliner?

— Oui, le plus possible; car je sais qu'elles sont en paradis.

— Ne savez-vous rien de ceux qui sont en relation avec les fées ?

— Jamais je n'en sus rien; mais j'ai bien entendu dire qu'on y allait le jeudi. Je ne crois pas ce qu'on en dit , mais je pense que c'est de la sorcellerie et de mauvaises choses.

— Ne fîtes-vouspas flotter votre étendard autour de la tête de votre Roi ?

— Non.

— Pourquoi fut-il porté dans l'église de Rheims, plutôt que ceux des autres capitaines ?

— Il avait été à la peine, il méritait bien d'être à l'honneur.

Le 18 et le 19 mars, des assesseurs et le viceinquisiteur se réunirent chez l'évêque de Beauvais; on y régla différentes choses et, le samedi 24, mes deux juges, les assesseurs et le promoteur vinrent dans ma prison. C'était à l'effet de me faire reconnaître pour véritable un certain nombre de mes réponses, qu'ils avaient fait écrire en français sur un cahier. Avant que de les lire, le promoteur offrit de prouver que cette copie était bien conforme à l'original, en cas que je niasse quelques-unes des demandes et des réponses; comme elles étaient presque entièrement conformes à la vérité, je n'élevai aucune-objection.

Je renouvelai mes instances près de l'évêque pour qu'il me permît d'entendre la messe le dimanche, de me confesser et de communier le jour de Pâques.

J'avais sur l'Oyseleur de vagues soupçons que je ne pouvais définir et que je repoussais de toutes mes forces ; sa persistance à vouloir me faire nier mes apparitions l'avait fait tomber en discrédit dans mon esprit comme confesseur ; je tolérais ses conseils comme venant d'un ami, mais comme venant

d'un prêtre, je les trouvais fort mauvais. Je souhaitais vivement un autre confesseur qui pût me diriger avec plus de lumières.

Le 25 mars, dimanche des Rameaux, Gauchon vint me visiter avec le promoteur et quatre assistants; ils m'apportaient la permission d'entendre la messe, si je voulais reprendre les vêtements de femme que je portais à Domremy. Je renouvelai mes prières pour l'entendre en homme; s'il tint ferme de son côté, je ne cédai pas plus du mien ; il me quitta sans m' avoir rien accordé.

Le 26, le promoteur présenta aux juges, en présence de seize assesseurs , soixante articles sur lesquels je devais être interrogée; ils avaient été dressés d'après mes interrogatoires. On convint que, si je refusais de répondre sur ces articles, ils seraient tenus pour confessés et avérés.

Le lendemain, je subis l'interrogatoire et le jour suivant je complétai mes réponses. Je ne les dirai pas ici, parce qu'elles n'étaient que la répétition de celles que j'avais faites dans les séances précédentes. ■Le vendredi saint, 29 mars, deux religieux, frère Isambert de la Pierre et frère Martin l'Advenu , s'introduisirent dans ma prison sous un prétexte quelconque ; ils me donnèrent des consolations et de bons avis, entre autres de me soumettre au Pape et au concile, m'avertissant que,

si je ne le faisais pas, je me mettais en grand danger. J'étais trop convaincue de la sincérité de Nicolas l'Oyseleur pour douter de lui, ce qui fait que j'étais fort irrésolue.

Le 30 mars, l'évêque me fit appeler. Frère Isambert s'asseyait près de moi chaque fois qu'il assistait aux séances ; il me soufflait des réponses et m'aidait de tout son pouvoir. On me requit ce jour-là de me soumettre à l'Église. Je demandai à être conduite au Pape et je dis que je me soumettais à lui, mais non au jugement de mes ennemis. Frère Isambert voyait avec peine que mes juges s'obstinaient à représenter leur tribunal comme investi des pouvoirs de l'Église universelle ; cependant il n'osait protester publiquement contre la fausseté de cette prétention. Il me conseilla de me soumettre au concile de Baie. Malgré ma confiance en ce bon religieux, je craignis qu'il n'y eût de nouveaux pièges cachés sous cette proposition. Je lui demandai ce que c'était que ce concile général 5 il me dit que c'était la congrégation de toute l'Église universelle et qu'il y avait dans ce concile autant de Français que d'Anglais.

— Dans ce cas, dis-je vivement, je me soumets à notre saint père le Pape et au concile de Baie.

L'évêque, outré de fureur, dit au frère Isambert :

— Taisez-vous, de par le Diable !

En même temps il ordonna de passer sous silence ma soumission au concile de Baie.

— Hélas ! m'écriai-je, vous écrivez ce qui est contre moi ; mais vous ne voulez pas écrire ce qui est pour moi.

Les Anglais et leurs créatures firent toute espèce de menaces à frère Isambert pour le faire taire. L'évêque demanda qui avait pu, depuis la veille, me décider à me soumettre au concile. Les Anglais qui me gardaient lui dirent que Jean de Fontaine, frère Isambert et frère Martin l'Advenu étaient seuls entrés dans ma prison. Le premier et le dernier n'étaient pas présents à cette séance. Cauchon s'emporta contre le vice-inquisiteur et menaça les coupables du poids de son indignation. Jean Le Maistre les soutint courageusement. Cauchon, qui savait combien sa présence était nécessaire pour la validité de la procédure, se rendit à ses désirs et consentit à ce que les deux religieux et Fontaine continuassent de me visiter. Dès que la séance fut levée, il écrivit au conseil d'Angleterre pour le prier de mettre obstacle à ces entrevues.

Frère Isambert, frère Guillaume Duval, qui lui avait été donné pour collègue, et Jean de Fontaine, en se rendant à ma prison, rencontrèrent le comte de Warwick, qui les accabla d'injures.

— Pourquoi souffles-tu et pousses- tu cette méchante ? dit-il en s'adressant à frère Isambert. Par la morbleu I vilain, si tu recommences, je te fais jeter dans la Seine.

Les deux compagnons du bon frère eurent une telle peur qu'ils s'enfuirent; Fontaine, qui croyait avoir encore plus à craindre, quitta Rouen et n'y revint plus.

Dans une nouvelle séance chezl'évêque, on réduisit le nombre des articles à douze. C'était, selon l'évêque et ses complices, une analyse rapide et fidèle de mes aveux. Nicolas Midy fut chargé de les rédiger. 11 le ût avec tant d'art, que ses. assertions me rendaient coupable en tout point, tout en conservant l'apparence de la plus grande vraisemblance; elles furent communiquées à quelques personnes dont l'évêque se croyait sûr. Cependant l'une d'elles y vit des inexactitudes importantes et proposa des corrections notables qu'elle présenta dans le conseil secret; elles furent acceptées. Cette décision déjouait toute la trame de l'évêque ; il prit un parti audacieux, celui de n'en pas tenir compte et il envoya la cédule des douze articles aux assesseurs consulteurs du Saint-Offbe, sans y faire la moindre correction; chacun d'eux devait, dans un délai voulu, donner son avis par écrit et scellé de son sceau.

Voici les douze articles ;

Article premier.

« Une certaine femme dit et affirme qu'étant « âgée de treize ans ou environ, elle a vu de ses « yeux corporels saint Michel, qui venait la con- « soler, et quelquefois aussi saint Gabriel; que a tous les deux lui apparaissaient sous une figure « corporelle; que souvent ils étaient en compagnie « d'une grande multitude d'anges et que, depuis « lors, sainte Catherine et sainte Margnerite se « sont fait voir à elle corporellement ; qu'elle les « voit même tous les jours et qu'elle entend « leurs voix ; que quelquefois elle les a embrast sées et baisées, en touchant leur corps ; qu'elle a « vu aussi les têtes des anges et des deux saintes ; « mais elle n'a rien voulu dire des autres parties « de leurs corps ni de leurs vêtements.

« Suivant ce qu'elle déclare, ces deux saintes « lui auraient quelquefois parlé près d'une fontaine , « située non loin d'un grand arbre appelé comrau- « nément l'arbre des Fées, parce que celles-ci les « fréquentent, dit-on, et qu'on y vient pour recouvrer « la santé ; quoique ce soit un lieu profane, plu- « sieurs fois, de son aveu, elle y a vénéré les saints « et leur a fait la révérence.

Article ii.

« Cette même femme dit encore que le signe

« par lequel le prince auquel elle était envoyée

* s'est déterminé à croire à ses révélations et à la « recevoir pour faire la guerre, consiste en ce que « saint Michel, accompagné d'une multitude d'an- « ges, dont les uns avaient des ailes, les autres des « couronnes, et parmi lesquels se trouvaient sainte « Catherine et sainte Marguerite, vint trouver ce « prince; cet ange et ces saintes marchaient à « terre dans les chemins, sur les degrés et dans sa

* chambre, avec les autres anges; l'un de ces anges « donna à ce prince une couronne très-précieuse « d'or pur et s'inclina en lui faisant une révérence. « Cette femme dit une fois qu'elle croit que ce « prince était seul lorsqu'il reçut ce signe, quoiqu'il « y eut du monde assez près de lui; et une autre « fois, qu'un archevêque reçut le signe, qui était a une couronne, et le remit au prince, en présence « et à la vue de plusieurs seigneurs temporels. »

Article m.

a Cette femme connaît celui qui la visite et est « certaine que c'est saint Michel, à cause des bons « conseils et des secours qu!il lui a donnés, à cause « aussi de la bonne doctrine qu'il lui a enseignée; « elle le croit parce qu'il s'est nommé lui-même. Elle « distingue pareillement les deux saintes l'une « d'avec l'autre, parce qu'elles se nomment en la

« saluant ; c'est pourquoi elle est sûre que le saint

« est bien saint Michel et elle croit que les discours

« et actions dudit saint Michel sont choses vraies

« et bonnes, aussi fermement qu'elle croit que

c Notre-Seigneur Jésus-Christ a souffert et est mort

« pour notre rédemption. »

Article iv.

« Elle dit encore qu'elle est certaine que plusieurs « faits, qui sont dans l'avenir, arriveront et elle se « vante d'avoir eu connaissance, par les révéla- « tions que lui ont faites les deux saintes, de cer- « tains faits cachés ; par exemple : qu'elle sera « délivrée de prison et que les Français feront, en « sa compagnie, le plus beau fait d'armes qui ait « jamais été fait dans toute la chrétienté, et encore « qu'elle a reconnu, par révélation, des personnes « qu'elle n'avait jamais vues, et qu'elle a révélé et « fait trouver une certaine épée qui était en terre, »

Article y.

« Cette même femme dit et affirme qu'ayant « l'ordre de Dieu pour porter continuellement des « vêtements d'homme, elle pouvait prendre une « robe courte, un grippon, des manches et des « chausses attachées avec beaucoup d'aiguillettes, « avoir les cheveux coupés en rond au-dessus des

« oreilles et ne rien garder sur elle qui indiquât « ou fit reconnaître le sexe féminin, si ce n'est ce « que la nature a mis en elle pour la différence de « son sexe. Elle convient d'avoir reçu plusieurs « fois l'Eucharistie étant ainsi vêtue ; et elle n'a « jamaisvoulu, quoique avertie et requise plusieurs « fois charitablement, reprendre l'habit de femme, « disant qu'elle aime mieux mourir que de quitter « cet habit; que si elle était en habit d'homme, « avec ceux en faveur de qui elle s'est armée, et « pouvait agir ainsi qu'avant, sa prise et sa déten- « tion, ce serait un des plus grands biens pour « tout le royaume de France; ajoutant que, pour € chose au monde, elle ne ferait pas le serment « de ne plus porter l'habit d'homme et de ne « plus prendre les armes ; en tout cela, elle dit « qu'elle a bien fait et qu'elle fait bien d'obéir à « Dieu et à ses ordres. »

Article vi.

« Elle avoue et elle convient encore quelle a « fait écrire plusieurs lettres dans lesquelles Ort « mettait ces mots : Jésus, Maria, avec une croix ; <t que quelquefois elle y mettait une autre croix, et « que cela signifiait qu'il ne fallait pas exécuter ce « qu'elle mandait dans sa lettre. Dans d'autres « lettres, elle a fait écrire qu'elle ferait tuer ceux

« qui n'obéiraient pas à ses lettres et à ses ordres « et qu'on la reconnaîtrait aux coups, parcequ'elle « avait le meilleur droit, de par le Dieu du ciel ; et « elle dit souvent qu'elle n'a rien fait qu'en vertu « des révélations et par les ordres de Dieu. »

Article vu.

« Elle dit encore et elle avoue qu'à l'âge de « dix-sept ans ou environ, elle est allée de son gré <c et en vertu d'une révélation, trouver un certain « écuyer qu'elle n'avait jamais vu , quittant la « maison paternelle contre la volonté de ses père a et mère, qui perdirent presque la raison quand « ils apprirent son départ ; qu'elle pria cet écuyer « de la mener ou de la faire conduire au prince « dont on parlait tout-à-1'heure ; qu'alors ce eapi- « taine lui donna , sur sa demande, un habit « d'homme et une épée ; qu'il lui donna aussi un « écuyer et quatre valets pour l'escorter ; qu'étant « arrivée auprès du prince dont il a été parlé «plus haut, elle lui dit qu'elle voulait diriger la « guerre contre ses adversaires, et promit de lui « procurer un grand domaine et de vaincre ses « ennemis, parce qu'elle était envoyée par le Dieu « du ciel. »

Article viii.

« Elle dit et avoue encore que, d'ellc-mtme et

« sans y être forcée ni engagée par personne, clic « s'est précipitée d'une certaine tour très-élevee* « aimant mieux mourir que d'être mise entre les a mains de ses adversaires et de survivre à la des- « truction de la ville de Compiègne.

« Elle dit aussi qu'elle n'a pu éviter de se pré- « cipiter ainsi, quoique les deux saintes lui eussent « défendu de se jeter en bas et quoiqu'elle « convienne que c'est un grand péché d'offenser « ces deux saintes ; mais selon elle ce péché lui a « était remis en confession ; la révélation le lui « apprend. » •

Article ix.

« Les deux saintes lui ont révélé qu'elle sera « sauvée dans la gloire des bienheureux et qu'elle « obtiendra le salut de son âme, si elle garde la « virginité qu'elle leur a vouée la première fois « qu'elle les a vues et entendues ; et, à l'occasion « de cette révélation, elle assure qu'elle est aussi « certaine de son salut que si elle était réellement « et de fait dans le royaume des cieux.

« Cette même femme dit que ces deux saintes « lui ont promis de la conduire en Paradis, si elle « conservait bien la virginité de son corps et de « son âme qu'elle leur avait vouée ; elle dit qu'elle « en est aussi certaine que si elle était déjà dans la « gloire des saints; et elle ne croit pas avoir commis

« de péché mortel, parce que, si elle était en état « de péché mortel, ces deux saintes, à ce qu'il lui « semble, ne viendraient pas la visiter tous les jours « comme elles le font. »

Article x.

« Cette même femme dit et affirme que Dieu « aime certaines personnes qu'elle désigne, qu'elle « nomme et qui sont encore sur la terre ; qu'il les « aime plus qu'il ne l'aime elle-même ; qu'elle le « sait par la révélation de sainte Catherine et de « sainte Marguerite, qui lui parlent, non en anglais, & mais en français, parce qu'elles ne sont pas pour « les Anglais ; qu'aussitôt qu'elle a su que les voix « étaient pour le prince dont on a parlé plus haut, « elle n'a pas aimé les Bourguignons. »

Article xi.

« Elle dit et avoue encore qu'à l'égard de ces « voix et des esprits qu'elle appelle Michel, Gabriel, « Catherine et Marguerite, elle les avénérés plu- * sieurs fois en se découvrant la tête, en fléchissant « les genoux et en baisant la terre sur laquelle ils « marchaient, et enleur vouant sa virginité ; qu'en « embrassant les deux saintes elle les a touchées « corporellement et sensiblement ; qu'elle les a « plusieurs fois appelées à elle, pour leur demander

« conseil et secours, quoique souvent elles viennent « la visiter sans être appelées ; qu'elle acquiesce « et obéit à leurs conseils, depuis leur première « apparition, sans prendre conseil de qui que ce « soit, comme de son père et de sa mère, de son « curé, de quelque prélat ou de tout autre ecclé- « siastique. D'après son dire, elle croit que les « voix des saints et saintes de cette nature lui « viennent de Dieu et par ses ordres, aussi ferme- « ment qu'elle croit à la religion chrétienne et que « Notre-Seigneur Jésus-Christ a souffert la mort « pour nous délivrer; elle prétend que si un mau- « vais esprit lui apparaissait en feignant d'être saint « Michel, elle saurait bien discerner sa ruse.

« Cette même femme dit encore que de son a propre gré, sans qu'on l'y eût portée ou induite, « elle a juré à ces deux saintes de ne point révéler « le signe de la couronne, qui devait être donné « au prince à qui on l'envoyait, et qu'elle ne « pourrait le révéler qu'autant qu'elle en aurait la » permission. »

Article xii.

« Cette femme dit et avoue que si l'Église voulait « qu'elle fît quelque chose de contraire à ce qu'elle « prétend lui être ordonné par Dieu, elle ne le « ferait pas pour chose quelconque , affirmant

« qu'elle sait bien que ce qui est contenu dans son « procès vient de l'ordre de Dieu, et qu'il lui serait « impossible de faire le contraire. Elle ajoute que, « sur tout cola, elle no veut point s'en rapporter à « la décision de l'Église militante ni à celle d'aucun •< homme du monde, mais à Dieu seul, Notre- « Seigneur , surtout par rapport aux révélations « et aux matières qui ensontl'objet, ainsi qu'à tout « ce qu'elle a fait en vertu de ces mêmes révéla- « tions ; elle ajoute qu'elle n'a point fait cette v réponse et les autres en les prenant dans sa propre « tête, mais qu'elle les a faites et les a données de « l'ordre des voix et en vertu des révélations qui « lui ont été faites ; quoique les juges et d'autres « personnes qui étaient présentes, lui aient cité « plusieurs fois l'article de foi : Je crois à l'Église, « une, sainte et catholique, en lui exposant que « tout fidèle vivant est tenu d'obéir et de soumettre « ses discours et ses actions à l'Église militante, « surtout en matière de foi et en ce qui concerne « la doctrine sacrée et les ordonnances ecclésiasti- « ques.

« Elle a différé et refusé de se soumettre, elle, « ses actions et ses discours, à l'Église militante, « quoiqu'on l'ait plusieurs fois avertie et requise , « disant qu'il lui est impossible de faire le contraire « de ce que, dans son procès, elle affirme avoir fait

« de l'ordre de Dieu; et que, sur ces choses-là, « elle ne s'en rapporte pas à la décision ni au jugece ment d'aucun homme vivant, mais seulement au « jugement de Dieu. »

Mes réponses aux interrogatoires détruisent suffisamment ces accusations, c'est à elles que je renvoie.

Presque tous les avis des assesseurs me furent contraires , car personne ne s'occupa de comparer ces articles à mes réponses, qui d'ailleurs avaient été falsifiées pour la plupart. Outre les consulteurs du Saint-Office, un grand nombre de personnes donnèrent leurs avis ; mais l'évêque ne releva que ceux qui pouvaient concourir à ses desseins.

Mille inquiétudes l'agitaient ; les Anglais le menaçaient sans cesse et s'irritaient de la longueur des procédures. Il ne pouvait cependant pas les presser plus qu'il ne le faisait ; la crainte qu'un incident quelconque ne révélât au public ses infâmes manœuvres ne lui laissait pas un moment de repos. Il résolut , pour faire cesser ses cruelles incertitudes, de me faire mourir secrètement. A cet effet, il m'envoya une carpe empoisonnée, dont je mangeai sans défiance. Le soir même, une fièvre ardente s'empara de moi.

Le cardinal de Wincester et le comte de Warwick, informés que j'étais dangereusement malade, m'en-

voyèrent des médecins, en leur recommandant de tout faire pour me guérir. Ils voulaient à tout prix que je mourusse ; mais il fallait, pour leurs intérêts, que ce fût publiquement et d'une manière violente. Les médecins, après m'avoir vue, retournèrent chez le comte de Warwick, en disant que j'avais la fièvre et qu'il fallait me saigner. Le comte leur défendit de le faire, en disant que j'étais rusée et que je pourrais bien me tuer. Les médecins et surtout l'intérêt agirent si puissamment sur son esprit qu'il y consentit enfin.

Un des cuisiniers de l'évêque, celui même qui avait préparé la carpe, révéla au comte le forfait du prélat, en lui demandant pour récompense une somme d'argent. Warwick manda sur-le-champ Cauchon, lui fit de vifs reproches et le menaça de ie faire jeter dans la Seine s'il ne me faisait rappeler à la vie. Trop heureux de se sauver à ce prix, il le promit formellement ; en effet, il me fit administrer secrètement un contre-poison qui me sauva, et la saignée que les médecins pratiquèrent fit cesser la fièvre. Je n'ai pas besoin de dire que l'évêque et le comte gardèrent sur cela un profond silence ; le premier eût payé cher sa tentative, si le second eût pu trouver pour commettre à sa place une créature aussi dévouée.

J'étais à peine saignée, quand le promoteur d'Es-

tivet et Jean Tiphaine, maître -ès-arts et en médecine, vinrent me visiter de la part des juges. Le médecin demanda, en me tâtant le pouls, ce que j'avais et d'où je souffrais. Je lui dis que l'évoque m'avait envoyé une carpe dont j'avais mangé et que, suivant mes soupçons, de là venait mon mal. D'Estivet s'écria que je calomniais et me dit des injures que je passe sous silence.

— Tu as mangé des harengs, ajouta-t-il, et d'autres choses qui te sont contraires.

Ses insultes atroces échauffèrent ma tête ; lui, de son côté, s'emporta avec si peu de ménagement que les gardes durent l'emmener de vive force. L'impression que je ressentis de cette scène fut telle que la fièvre me reprit et mit ma vie en danger. Le comte de Warwick réprimanda vertement d'Estivet et lui défendit de m'injurier à l'avenir.

Ma maladie fut longue et cruelle; à chaque

instant on croyait que je touchais à ma dernière

heure. J'étais encore en danger de mort, quand la

première monition eut lieu ; j'étais encore trop mai

pour faire aucune réponse et je me contentai de

demander les derniers sacrements et l'assurance de

reposer en terre*sainte après ma mort. On me dit

qu'on était prêt à m'accorder la permission de me

confesser ; mais que pour le reste, il n'y fallait pas

songer avant que de m'ètre soumise à l'Église.

Prières, menaces, rien ne put m'ébranler; je demandai seulement à être ensevelie en terre sainte, disant que j'avais été bien baptisée et que je mourais en bonne chrétienne.

Sur ces entrefaites, l'évoque, pour éprouver ma confiance dans les prières de l'Eglise, me demanda si je voulais qu'on fît une procession pour obtenir de Dieu mon rétablissemement; je répondis que je m'estimerais heureuse si les catholiques et l'Église voulaient bien prier pour moi.

Mes bonnes amies de Beaurevoir pensaient toujours à moi. Le comte de Ligny vint me voir, sur leurs instances, pour essayer de m'apporter quoique soulagement. Il vint me voir dans ma prison avec le comte de Warwick, le comte de Scanffort et quelques autres seigneurs. Le comte do Ligny me dit qu'il était venu pour traiter de ma rançon, pourvu que je voulusse promettro de ne jamais porter les armes contre les Anglais et les Bourguignons.

— Vous voulez rire, lui dis— je ; car je sais bien que vous n'en avez ni le vouloir ni le pouvoir.

Il persista dans ses assertions ; je lui répétai ces mômes paroles, en y ajoutant :

— Je sais bien que les Anglais me feront mourir, croyant que ma mort leur fera gagner le royaume de France ; mais , fussent-ils cent mille God-

don (4) de plus qu'ils ne sont à présent, ils n'en partiront pas moins.

Ces mots mirent en fureur le comte de Scanffort, qui tira sa dague et m'en eût frappée si le comte de Warwick ne l'en eût empêché.

Le chapitre de Rouen ne pouvait se résoudre ni à croire à la vérité des douze articles ni à donner son avis sur eux, avant que l'Université de Paris et les deux facultés de théologie et le droit eussent donné les leurs. D'un autre côté, il paraissait peu probable que la faculté de droit pût croire que je soutenais obstinément ces propositions, en admettant que je jouissais de mon bon sens. Pour décider le chapitre de Rouen , on eut recours à une nouvelle monition qui fut presque publique.

L'Oyseleur eut soin de me préparer au rôle que je devais jouer ; il ne lui fut pas difficile de me persuader que j'étais perdue si je me soumettais à l'Église ; car par là j'eusse reconnu la juridiction do mes juges, qui s'en arrogeraient les pouvoirs.

Le 21 mai, jo fus mandée dans la salle du château de Rouen où se tenait le tribunal. J'étais à peine relevée de maladie. Gauchon m'exhorta à me rendre aux avis qu'allait me donner Jean Castillon, qui était chargé de procéder aux monitions*

(l) On nommait communément ainsi les Anglais, à cause de leur jurement familier God Dam : Dieu me damne.

Celui-ci me fit un long discours sur mes devoirs et sur mes prétendus crimes, dont le principal était mon changement d'habits. Il s'étendit sur les mensonges que j'avais faits dans le cours de mes interrogatoires ; c'était entre autre l'allégorie sur le signe de Charles VII. Enfin, il parla de l'Église militante et de l'Église universelle d'une manière très-différente de celle de Jean de Fontaine ; son discours là-dessus était rempli de contradictions. Il termina son long sermon en me demandant si je voulais me corriger et m'amender, comme les savants docteurs consultés là-dessus en avaient ordonné.

— Lisez votre livre et je vous répondrai ; je m'en rapporte à Dieu, mon créateur, et je l'aime de tout mon cœur.

— Ne voulez-vous rien répondre de plus à cette monition générale ?

— Je m'en rapporte à mon juge, qui est le roi du ciel et de la terre.

— Autrefois vous avez demandé que vos actions et vos paroles fussent vues et examinées généralement, comme il est fait dans cette cédule.

On me somma de croire et de me soumettre à l'Église militante.

— Je crois, répondis-je, à l'Église d'ici-bas ; mais quant h mes actions et à mes paroles, je ne

m'en rapporte qu'à Dieu, comme je l'ai déjà dit. Je crois que l'Église militante ne peut s'égarer ni tomber en faute ; mais nonobstant cela, quant à mes paroles et à mes actions, je m'en rapporte à Dieu seul, qui me les a fait faire et dire ; je me soumets à Dieu mon créateur, qui m'a fait faire tout ce que j'ai fait, et je ne veux m'en rapporter qu'à lui.

— Voulez-vous dire par là que vous n'avez pas de juges sur cette terre, et que monseigneur le Pape n'est pas le vôtre?

— Je ne vous dirai pas autre chose; Notre-Seigneur est bon, je m'en rapporte pour tout à lui et non à un autre.

Accablée de fatigues et affaiblie parla maladie, j'oubliai de faire mention du Pape en répondant ; si l'on se fût expliqué de bonne foi, touchant ma soumission à l'Église, le quiproquo se fût éclairci ; mais ce n'était pas à quoi tendaient les efforts de mes juges ; ils eurent recours aux menaces , sachant qu'il n'y avait pas de meilleur moyen pour m'affermir dans ma résolution. On me menaça, si je persistais dans mes refus, de me déclarer hérétique et de me brûler comme telle.

— Si je voyais le feu, répondis-je, je ne vous dirais rien autre chose.

J'étais bien persuadée que l'on voulait me faire

reconnaître criminelle pour avoir donné des secours à Charles VII ; c'était en effet le but de mes juges. Les questions que Ton m'adressa étaient tellement obscures et confuses, que je pris le parti de refuser de m'expliquer davantage.

— Si le concile général était ici, voudriez- vous vous y soumettre et vous en rapporter à lui?

— Je ne le vous dirai pas.

— Voulez-vous vous soumettre à notre saint père le Pape ?

— Menez-moi à lui et je répondrai.

Mes vêtements servirent encore de thème à une foule de questions; j'y répondis dans les mêmes termes qu'auparavant et, quand Castillon me somma de reprendre des7 habits de femme , je refusai de le faire. Toutes les sommations avaient été posées de manière à ce que je n'y fisse que des refus formels et c'était tout ce qu'on désirait de moi. Je ne rapporte que les questions et les réponses qui en valent la peine. On me demanda si je voulais m'en rapporter sur le* signe donné au Roi à l'archevêque de Rheims, à Charles de Bourbon, à la Trémoùlle et d'autres seigneurs qui, selon ce que j'avais dit, avaient été présents à ma réception à Chinon ; je répondis :

— Donnez-moi un messager et jo leur écrirai ce qu'il faudra touchant le procès.

— Si on vous envoyait deux ou trois clercs de votre parti , qui viendraient par sauf-conduit , voudriez-vous vous en rapporter à eux sur vos apparitions et sur les choses contenues dans ce procès ?

— Faites-les venir et je répondrai.

— Voulez-vous vous soumettre et vous en rapporter à l'Église de Poitiers ?

— Pensez-vous me faire tomber dans ce panneau et m'attirer ainsi à vous ?

Le concile seul pouvait me sauver et, d'ailleurs, en reconnaissant la juridiction de l'Église de Poitiers, j'eusse reconnu celle de l'Église de Rouen. On me représenta qu'il fallait que je me soumisse à l'Église, sous peine d'être rejetée par elle, et, dans ce cas, j'encourais le feu éternel pour mon âme et celui de l'Inquisition pour mon corps, par la sentence d'autres juges.

— Vous ne ferez jamais ce que vous dites contre moi ; car mal vous en prendrait pour l'âme et pour le corps.

On m'admonesta charitablement pour me faire soumettre à l'Église militante, au Pape et au concile général. Les définitions sur l'Église militante s'éloignaient considérablement de celle de Castillon, ce qui m'embarrassa tellement que je différai de m'expliquer dans cette séance. Je reconnus l'Église

militante, ses pouvoirs et ses attributions, mais je refusai de me soumettre à elle. Cette contradiction ne tint qu'à la manière dont mes juges s'expliquèrent. Je refusai réellement de me soumettre à l'Église, mais seulement à celle dont mes juges me parlaient, c'est-à-dire à leur tribunal investi, selon eux, de ses pouvoirs. Le chapitre de Rouen et les assistants furent dupes de cette scène adroite ; le premier donna son avis et dit que je lui paraissais devoir être jugée comme hérétique.

Le jour de la troisième monition, sainte Marguerite m'apparut :

— Fille de Dieu, me dit-elle, aie confiance ; l'Éternel mesure le vent à la brebis tondue.

Elle disparut sans me laisser le temps de lui parler ; mais ces mots et son doux sourire relevèrent mon courage et je fus plus tranquille, en attendant cette nouvelle épreuve que je redoutais tant.

Les personnes qui devaient y assister ne tardèrent pas à arriver. Avant que de m'interroger, on me dit que les bourreaux étaient présents avec tous les instruments nécessaires pour me faire subir la torture; on avait en effet mandé quelques personnes pour me la faire souffrir. Ces menaces ne me firent pas plus parler que de coutume; je protestai que, si la violence des tourments m'arrachait de faux

aveux, je soutiendrais que la force seule me les aurait arrachés et les démentirais. Les juges ne trouvèrent pas à propos de me faire torturer; voyant que l'affreuse vue des instruments n'avait fait sur moi aucune impression, ils pensèrent que la torture ne ferait peut-être qu'augmenter ma constance et ramènerait à moi bien des esprits indécis.

Jean Castillon, jusque là si dévoué à l'évêque, prit mon parti assez ouvertement ; il s'ensuivit une querelle, à l'issue de laquelle Castillon déclara en face à l'évêque de Beauvais que le procès était entièrement nul. Jean Massieu reçut ordre de ne plus comprendre désormais Castillon dans ses convocations et il ne prit plus part à mon procès.

Les juges, sur l'avis de douze assesseurs consultés, décidèrent que je ne subirais pas la torture ; ma longue maladie m'avait si affaiblie, que l'on craignait que je n'expirasse dans les tortures, ce qui eût dérangé les vues et les projets des Anglais.

La duchesse de Bedford cherchait sans cesse à me procurer des soulagements. Comme le peu de personnes qui s'intéressaient à moi, et qui ignoraient ma véritable position, elle s'imaginait que mes vêtements d'homme étaient la principale cause des rigueurs que l'on exerçait contre moi. Elle crut que si je reprenais les vêtements de mon sexe, cette marque de soumission ferait pencher les juges

en ma faveur ; elle fit faire par un tailleur de robes des vêtements de femme, qu'il m'apporta de sa part ; ne pouvant me décider à m'en vêtir, il porta doucement la main sur mon sein pour me dépouiller de ceux que j'avais. Je me mépris sur ce geste et, saisie d'indignation, je lui donnai un tel soufflet qu'il en fut tout étourdi :

— Ah ! dame ! Jeanne, dit-il, vous n'y allez pas mal; parla Pâques-Dieu ! jamais je n'en ai reçu un pareil.

11 alla raconter cette scène à la duchesse, qui ne put s'empêcher de rire de sa mésaventure.

Après avoir pris connaissance des douze articles, l'Université de Paris demanderait selon touteapparence à voir mes réponses, pour donner son avis avec plus de lumière. Il paraissait peu probable qu'on pût en imposer à ce corps éclairé, jusqu'à lui faire admettre comme véritables des réponses fausses et falcifiées; le plus léger incident pouvait découvrir toute la trame.

L'Université avait témoigné beaucoup de confiance à l'évêque de Beauvais ; cela lui donnait quelque facilité pour exécuter le projet qu'il avait conçu. Il lui écrivit pour lui rendre compte de l'instruction, qu'il soumettait en quelque sorte à ses lumières , et il fit partir pour Paris deux assesseurs qui lui étaient entièrement dévoués : c'était Jean Morice et Nicolas Micly ; ils avaient le titre de plénipotentiaires du roi d'Angleterre.

Ils rendirent compte à l'Université et aux deux

facultés de théologie et de droit de tout ce qu'elles désirèrent savoir, et leur donnèrent toutes assurances qu'elles demandèrent ; enfin ils levèrent jusqu'au plus léger doute sur la vérité des douze articles. Les facultés et l'Université délibèrent chacune de leur côté. Je vais dire les qualifications des condamnations appliquées à chacun des douze articles. Cette délibération est celle de la faculté de Théologie; celle de la faculté de Droit fut conçue dans le même esprit et l'Université adopta en entier celles de l'un et de l'autre. Voici comment la faculté de Théologie résumait ses décisions.

Sur le premier article :

« Ces apparitions et révélations sont feintes , a mensongères, destinées à séduire et pernicieuses, « ou bien elles procèdent superstitieusement des « esprits malins et diaboliques, Bélial, Satan et « Belzébut. »

Sur l'article II :

« Le deuxième article paraît n'être pas vrai, « mais plutôt un mensonge présomptueux, séduc- « teur , pernicieux , inventé et dérogatoire à la k dignité angélique. *

Sur l'article III :

* Les signes énoncés ne sont pas suffisants ; cette « femme y croit trop légèrement et affirme avec

« témérité. De plus, par la comparaison qu'elle « fait, on voit qu'elle ne croit pas bien et qu'elle « erre dans la foi. »

Sur l'article IV :

c Superstition, divination, histoire présomptueu- « se, pleine d'une vaine jactance. »

Sur l'article V :

« Cette femme est blasphématrice et contemp- « trice de Dieu, dans ses sacrements; prévaricatrice « de loi divine, de la sainte doctrine et des ordon- « nances ecclésiastiques; mal pensante et errante « dans la foi et remplie d'une vaine jactance ; on « doit la tenir comme suspecte d'idolâtrie et d'a- « voir donné sa personne et ses habits au démon, < en imitant la coutume des païens. »

Sur l'article VI :

< C'est une femme pernicieuse , trompeuse , « cruelle, altérée de sang humain, séditieuse, pro- « voquant la tyrannie et blasphématrice de Dieu « dans les ordres qu'elle donne et les révélations <r qu'elle s'attribue. »

Sur l'article VII:

« Cette femme est impie envers ses père et mère, « prévaricatrice du précepte de les honorer; scan- « daleuse, blasphématrice envers Dieu; elle erre

« dans la foi; elle fit une promesse téméraire et « présomptueuse. »

« Sur l'article VIII :

« Ce que renferme cet article est une pusillani- « mité qui touche au désespoir ; on doit l'interpré- « ter comme un homicide de soi-même.

« L'assertion que cette faute lui a été remise est «• téméraire ; elle indique de plus que cette femme « pense mal sur ce qui concerne le libre arbitre de « l'homme. »

Sur l'article IX :

« C'est une téméraire et présomptueuse asser- « tion, un mensonge pernicieux, une contradiction « avec l'article précédent , cette femme pense mal « dans la foi. »

Sur l'article X :

« C'est une assertion présomptueuse, une témé- « raire divination, une superstition, un blasphème « contre sainte Marguerite et sainte Catherine ; c'est « une transformation du principe de l'amour du « prochain. »

Sur l'article XI :

« En supposant que cette femme ait eu les révé- « lations et les apparitions dont elle se vante, et en « joignant au présent article ce qui a été décidé à

« cet égard sur le premier, elle est idolâtre, invo- « catrice des démons; elle erre dans la foi, elle « affirme avec témérité et elle a fait un serment « illicite. »

Sur l'article XÎI :

« Cette femme est sehismatique ; elle pense mal « de l'unité et de l'autorité de l'Église; elle est « apostate et erre dans la foi. »

Ces qualifications étaient subordonnées à deux circonstances que la faculté prescrivait de vérifier ; c'était si je l'avais dit et si j'y persistais, ayant l'usage de ma raison. En conclusion, la faculté décida que si je refusais de revenir à l'unité de l'Eglise et de faire la réparation qui serait jugée convenable, après avoir été exhortée et admonestée publiquement, le juge compétent devrait prononcer et m'abandonner aux juges séculiers, pour recevoir une peine proportionnée à mes délits. Comme on le voit, la faculté n'admettait pas positivement la compétence de mes juges.

Le 49 mai, les juges et un grand nombre d'assesseurs se rendirent dans l'archevêché de Rouen pour entendre les délibérations de l'Université. On reçut ensuite les avis des assesseurs présents ; trois avis prévalurent :

Le premier, celui de Nicolas de Yondères, con-

sistait à me condamner sur-le-champ et à me remettre à la justice séculière.

Le second, celui de l'abbé de Fécamp, était conforme au précédent ; mais en faisant précéder la condamnation d'une monition préalable, dont le succès déciderait de mon sort.

Le troisième, celui de Guillaume Boucher, tendait à ordonner une monition préalable, où l'on me donnerait communication des douze articles ou assertions qu'on m'attribuait, et à ne statuer sur mon sort que par une nouvelle délibération, postérieure à cette monition.

L'avis de l'abbé de Fécamp emporta le plus grand nombre de suffrages ; les assesseurs étaient convaincus que les douze articles étaient véritables. Mais l'évêque avait déjà vu plusieurs fois ses ruses déjouées par ma mémoire ; il ne s'abusa pas sur les difficultés qu'il éprouverait, en voulant me faire reconnaître des choses que je n'avais jamais dites; ce ne fut qu'en tremblant qu'il vit venir le moment de l'épreuve qu'il craignait si fort.

Pierre Morice me lut tout d'un trait le contenu des douze articles, qui m'étaient adressés à titre de reproches; il mit à la suite de chaque article la qualification de condamnation qui y adhérait. Il me fit ensuite un long discours, pour m'exhorter à me soumettre à l'Église, ayant soin de me faire

sentir qu'il entendait parla le tribunal de mes juges.

Je dis, en peu de mots, que quant à mes paroles et à mes actions, je m'en rapportais à ce que j'avais dit dans le procès et que je voulais le soutenir. J'avais à peine compris ce que contenaient les douze articles, tant la lecture en avait été rapide. Je pensais qu'en déclarant m'en rapporter à ce que j'avais dit dans le procès, je mènerais naturellement à repasser mes réponses. On me fît des remontrances sur le danger de mon obstination ; je répondis :

— Quand même je serais en jugement, quand même je verrais le feu préparé, le bûcher allumé et le bourreau prêt à m'y jeter, je ne dirais pas autre chose que ce que j'ai dit au procès.

Tandis que je ne faisais que soutenir la vérité, les assesseurs présents , abusés par les douze articles; qu'ils croyaient véritables, furent convaincus que je m'obstinais dans des mensonges, contre lesquels j'eusse protesté de toutes mes forces, si je les avais connus. Je ne fis plus de réponse aux questions de mes juges et je fus citée le lendemain, pour entendre mon jugement définitif.

La sentence de condamnation fut dressée le même jour; mais les assesseurs n'en eurent pas connaissance. Je ne citerai qu'un passage, qui fera juger

suffisamment du reste ; on y disait, en parlant de moi ,

que j'avais inventé des révélations et apparitions et que je les avais crues légèrement; on terminait en me déclarant que j'étais obstinée , persévérante dans mes erreurs et hérétique ; que, comme telle, j'étais retranchée de l'Église, dont j'étais un membre infect, et abandonnée à la justice séculière, qu'on priait de me traiter avec douceur.

Le but de l'évêque n'était pas complètement atteint ; il voulait me faire révoquer des assertions que je n'avais jamais avancées et me faire rétracter publiquement ma mission céleste. Il m'envoya plusieurs personnes pour me préparer à la scène qui devait avoir lieu dans le cimetière de Saint- Ouen. Nicolas l'Oyseleur vint m'exhorter à faire tout ce que mes juges voudraient ; cette démarche était si contraire à sa conduite antérieure, que je ne pus comprimer la surprise qu'elle me causa; il feignit de s'être abusé sur les véritables dangers que je courais; ses paroles avaient une telle apparence de sincérité que j'y fus trompée.

— Jeanne, me dit-il, croyez-moi ; car si vous le voulez, vous serez sauvée; acceptez les vêtements de femme et faites ce que l'on vous prescrira, autrement vous êtes en péril de mort; si vous faites ce que je vous dis, vous serez sauvée et vous vous en trouverez très-bien, vous n'aurez aucun mal et vous serez remise à l'Église.

Je désirais avec ardeur d'être hors des mains des Anglais, aussi cette promesse produisit un grand effet sur moi.

Le 24 mai, Jean Beaupère vint m'annoncer que j'allais être menée à l'échafaud, pour être prêchée; il me dit que si j'étais une bonne chrétienne, je soumettrais mes actions et mes paroles au jugement de l'Église et des juges ecclésiastiques. Je répondis que j'en ferais ainsi.

Après qu'il fut parti, j'entendis les voix des deux saintes ; elles m'excitèrent à avoir du courage et me prédirent tout ce que je ferais.

Quand l'heure de la réunion fut arrivée, Jean Massieu et Mauger le Parmentier vinrent me chercher , pour me conduire dans le cimetière de l'abbaye de Saint-Ouen. On y avait dressé deux échafauds ; sur l'un, on voyait l'évêquede Beauvais, le vice- inquisiteur, le cardinal de Wincester, les évêques de Noyon et de Boulogne -sur-Mer, trentetrois assesseurs et quelques personnes étrangères au procès.

Je montai sur l'autre avec Jean Massieu, Mauger le Parmentier, Guillaume Manchon, Boys-Guillaume; frère Martin l'Advenu et Nicolas l'Oyseleur. y prirent place près de Guillaume Érard, qui était chargé des fonctions de prédicateur. Une foule immense se pressait au'.our des échafauds.

Le bûcher était dressé sur la place du Vieux- Marché et le bourreau se tenait près de l'échafaud sur lequel j'étais. Il avait avec lui un quadrige, espèce de chariot traîné par quatre chevaux, pour me conduire au bûcher, s'il en était besoin.

Guillaume Érard me fit un long sermon sur les devoirs d'un bon chrétien, sur l'Église, sur ma vie et ma doctrine ; il énuméra mes prétendus crimes, fautes et mensonges; quand il eut fini, il me lut ma sentence de condamnation et me somma de me soumettre à l'Église. Les paroles du prédicateur étaient remplies de fiel ; non content de m'injurier, il traita Charles VII d'hérétique et de schismatique. J'avais souffert patiemment les insultes qui m'étaient adressées, mais il n'en fut pas de même de celles qui touchaient le Roi. Je lui dis vivement :

— Dites sur moi tout ce que vous voudrez ; mais ne parlez pas du Roi : il est bon chrétien.

Cela ne l'empêcha pas de continuer. Saisie d'indignation, je m'écriai :

— Maître Guillaume , révérence gardée , j'ose bien vous dire et vous jurer, sous peine dévie, que mon Roi est le plus noble de tous les chrétiens, qu'il aime la foi et l'Église et n'est pas tel que vous le représentez.

Le prédicateur et Cauchon ordonnèrent à Jean Massieu de m'imposer silence; mais je ne me tus que

quand Guillaume Érard changea de sujet. Lorsqu'il eut fini, il fit signe à Jean Massieu de me lire la cédule d'abjuration. Voici en quels termes elle était conçue :

« Je, Jeanne, déclare promettre et jurer devant « Dieu et les Saints de ne plus porter d'habit viril « ni les cheveux coupés en rond, de ne plus pren- « dre les armes ni chevaucher parmi les gens d'ar- « mes; enfin, je, Jeanne, déclare formellement et « sans restriction abjurer celles de mes paroles et « de mes actions que notre saint père le Pape et « notre mère la sainte Église jugeront contraires à « la foi et je promets de pratiquer le bien et d'évi- « ter le mal, comme tout bon catholique est tenu de « le faire. »

Le prédicateur me dit :

— Jeanne, tu abjureras et signeras cette cédule. Je répondis :

— Je ne sais pas ce que c'est que d'abjurer et je demanderai conseil sur cela.

Jean Massieu reçut ordre de me l'expliquer; il me dit qu'il me conseillait de m'en rapporter à l'Église universelle, pour savoir si je devais abjurer les articles ou non.

— Je m'en rapporte à l'Église universelle, disje, pour savoir si je dois abjurer ou non.

— Tu abjureras présentement ou tu seras Itl-

lée, répartit le prédicateur; abjure et réponds si tu te soumets à l'Église.

— J'ai déjà répondu sur ce qui concerne ma soumission à l'Église, par rapport à mes paroles et h mes actions; je consens à ce qu'on envoie mes réponses à Rome, pour y être examinées, et je me soumets à la décision de l'Église ; mais j'affirme, en môme temps, que je n'ai rien fait que par les ordres de Dieu. Au surplus, si, dans mes discours, il y a quelque chose qui soit mal, je déclare que tout a procédé de moi et que mon Roi ne m'a rien fait faire.

On me demanda si je voulais révoquer celles de mes paroles ou de mes actions qui avaient été condamnées par les ecclésiastiques.

— Je m'en rapporte à Dieu et à notre saint père le Pape.

On me répondit que cela ne suffisait pas ; que le Pape demeurait trop loin pour qu'on pût recourir à lui. Les ordinaires, ajouta- t-on, sont juges dans leurs diocèses; ainsi, il est nécessaire que vousvous en rapportiez à notre mère la sainte Église et que vous teniez tout ce que des clercs et des gens habiles ont décidé sur vos paroles et vos actions. J'étais trop peu instruite dans les questions théologiques pour pouvoir combattre cette prétention; aussi je pris le parti de garder le silence.

L'évêquemelutla sentence de condamnation .Bien que j'eusse encore, un moment auparavant, réitéré mon appel au Pape, il ne laissa pas que de me dire :

— « De plus, vous avez, d'un esprit obstiné et avec persévérance, refusé expressément et plusieurs fois de vous soumettre à notre saint père le Pape et au concile général. »

On multiplia les instances et les exhortations pour me faire abjurer ; les spectateurs eux-mêmes m'en pressaient. Les prières, les menaces les remontrances, tout fut mis en usage pour me faire faire cet acte, que les juges désiraient avec tant d'ardeur. Sur les pressantes questions du prédicateur au sujet de mon changement d'habit, je dis que je n'avais pris celui que je portais, que parce qu'étant appelée à vivre au milieu des gens d'armes, il était plus prudent et plus décent que je fusse vêtue comme eux, au lieu de porter des vêtements de femme.

Les Anglais et leurs créatures vociféraient sans cesse autour de moi pour m' effrayer ; quelquefois même ils me lançaient des pierres. Les menaces de la populace et surtout celles d'Érard, me causaient une irritation indicible. Dans un moment d'impatience, je dis vivement à celui-ci :

— Tout ce que j'ai fait et tout ce que je fais j'ai bien fait et je fais bien de le faire.

Voyant le résultat de ses menaces, il changea de de langage et me dit d'un ton mielleux :

— Jeanne, nous avons tant pitié de toi ! il faut que tu révoques ce que tu as dit, ou que nous t'abandonnions à la justice séculière.

— Je n'ai rien fait de mal, répondis-je ; je crois aux douze articles de foi et aux préceptes du Décalogue -y je m'en réfère à la cour de Rome et je veux croire tout ce que croit la sainte Église.

Érard eut recours aune promesse qui m'ébranla, celle d'être délivrée de prison, si je faisais ce qu'on me demandait.

L'évêque, qui continuait sa lecture pendant ce temps, s'interrompit vers la fin de la sentence de condamnation pour mêler ses instances à celles du prédicateur. La populace anglaise interpréta mal cette interruption ; des injures à l'adresse de Cauchon sortirent de son sein ; un chapelain du cardinal de Wincester s'en mêla et échangea de gros mots avec l'évêque. Je ne pouvais m'empêcher de rire, en les voyant ainsi aux prises. L'évêque était rouge de fureur; il piétinait de rage et froissait dans ses mains la sentence de condamnation, qui cependant n'y pouvaitpas grand chose. Le cardinal de Wincester eut peine à imposer silence aux deux adversaires, qui, forcés de setaire, échangèrent des regards courroucés dent je m'amusai fort, malgré mes inquiétudes.

Ce qui m'empêchait designer la cédule, c'était la crainte de donner dans un piège. J'avais bien repassé son contenu dans mon esprit -, je n'y trouvais pas la moindre expression qui pût me donner à penser ; mais je me défiais de mes petites lumières et j'appréhendais de mettre, en la signant, des armes dangereuses dans les mains d'ennemis qui savaient si bien se servir des plus inoffensives.

Jean Massieu avait gagné entièrement ma confiance par ses bonnes paroles, par la pitié et la douceur avec lesquelles il me traitait; je lui dois cette justice, tout ce qu'il pût faire pour me soulager, il le fit courageusement, bien que connaissant les dangers auxquels il s'exposait. A la faveur du débat qui s'était élevé entre l'évêque et le chapelain, je m'approchai de lui et je l'interrogeai à voix basse, tandis que l'attention des assistants était entièrement concentrée sur la querelle. Il me dit sincèrement qu'il croyait que je pouvais signer la cédule sans aucune crainte. Je le savais incapable de me tromper; mais j'appréhendais qu'il ne le fût luimême ; aussi je dis aux docteurs :

— Que cette cédule soit vue par les clercs et l'Église, dans les mains desquels je dois être remise ; s'ils me donnent conseil de la signer et de faire les choses qui me seront dites, je le ferai volontiers.

Si l'on eût accueilli cette prière, j'eusse pu être sauvée. Guillaume Erard sentit d'instinct qu'il y avait peut-être là-dedans une chance de salut pour moi. Il s'empressa de dire :

— Signe maintenant L, ou tu finiras aujourd'hui tes jours par le feu.

Je répondis sans hésiter que j'aimais mieux signer que d'être brûlée. L'évêque de Beauvais, dès que j'eus ditcesrnots, demanda au cardinal de Wincester ce qu'il fallait qu'il fit, attendu que je m'étais soumise ; celui-ci répondit qu'il devait m'admettre à la pénitence,

Laurent Callot, secrétaire du roi d'Angleterre, tirade sa manche la cédule d'abjuration; celle que Jean Massieu m'avait lue avait disparu. Comme Callot était sur l'échafaud avec moi, ainsi que plusieurs autres que je n'ai pas nommés, je crus qu'il l'avait mise dans sa manche tout naturellement ; mais c'en était une nouvelle que l'on voulait me faire signer. Pour mieux me tromper, on avait écrit l'autre sur un cahier de papier blanc ; celle-ci, qui était beaucoup plus considérable, eût éveillé mes soupçons, si l'on n'avait pris cette précaution. En effet, comme on avait eu soin de la copier sur un cahier de même dimension et que l'on avait mis sur la page où je devais apposer ma signature un nombre égal de lignes, je ne m'en aperçus pas et ne me

doutai de rien. La première des deux cédules est rapportée plus haut; je traduis la seconde dans les termes consacrés par l'usage, pour altérer le moins possible les expressions originales de cette pièce importante :

« Toute personne qui a erré et mespris en la foy « chresptienne, et depuis, par la grâce de Dieu, est « retournée en lumière de vérité, et à l'union de « nostre mère saincte Église, se doibt moult bien « garder que l'ennemi d'enfer ne le reboulte et face « rencheoir en erreur -et en dampnation. Pour ceste « cause, je, Jehanne, communément appelée la Puce celle, misérable pécheresse, après ce que j'ay « congneule las d'erreur auquel je estais tenue, et «t que, par la grâce de Dieu, suis retournée à nostre « mère la saincte Église affîn que on voye que non « pas faintement, mais de bon cœur et de bonne « voulonté, suis retournée à icelle; je confesse que « j'ay très-griefvement péché, en faignant irién* « songeusement avoir eu révélations et apparitions « de par Dieu, par les anges et saincte Katherine et « saincte Marguerite, en séduisant les âmes; en « créant follement et legierement , en faisant « superstitieuses divinations, en blasphémant Dieu,- « ses saincts et ses sainctes ; en trépassant la loi di- « vine, la saincte Escripture, les droits canons; en « portant habit dissolu, difforme et deshonnesie,

« contre la décence de nature, et cheveux rangez « en rond en guise d'homme, contre toute hon- « nesteté du sexe de femme ; en portant aussi « armures, par grant présomption , et désirant « crueusement (cruellement) effusion de sang hu-

* main ; en disant que toutes ces choses j'ay fait « par commandement de Dieu, des anges et des « sainctes dessus dictes, et que en ces choses j'ay « bien fait et n'ay point mespris; en mesprisant Dieu « et ses sacremens ; en faisant séditions, en idolas- « trant par adourer maulvais esprits et en invoquant « iceulx; confesse aussi que j'ai esté schismatique, « et par plusieurs manières ay erré en la foy. Les- « quels crimes et erreurs, de bon cœur et sans fiction,

* je, Jehanne, de la grâce de Dieu notre Seigneur, « retournée à voie de vérité par la saincte doctrine « et par le bon conseil de vous, et des docteurs et « maîtres que vous m'avez envoyez, abjure, detesc te, regnie, et du tout y renonce et m'en dépars, « et sur toutes ces choses devant dictes me soub-

* mectz à la correction, disposition, amendement « et totale déterminacion de nostre mère saincte « Église et de vostre bonne justice. Aussi, je jure, « voue et prometz à monseigneur sainct Pierre , « prince apostre, à nostre sainct père le Pape de « Roume, son vicaire, et à ses successeurs, et à « vous messeigneurs révérends pères en Dicu>

« monseigneur 1 évoque de Beauvais, et religieuse « personne maître Jehan Le Maistre, vicaire de « monseigneur l'inquisiteur de la foy, comme à t mes juges, que jamais, par quelque exhortement « ou autre manière, ne retourneray aux erreurs « devant dictz, desquelz il a pieu à notre Seigneur a may oster et délivrer; mais à tousjours demour- « ray en l'union de nostre mère la saincte Église, « et en l'obéissance de nostre sainct père le Pape « de Roume. Et cecy je dis, affirme et jure par « Dieu le Tout-Puissant et par ses saincts évangi- « les. Et en signe de ce, j'ay signé ceste cédule de « mon signe.

c Jehanne. f »

Une sorte de pressentiment me retenait de signer

cette cédule, dont le contenu cependant, tel que je

le connaissais, n'était pas capable de m'inquiéter.

On m'avertissait que le bûcher était préparé et le

bourreau prêt à m'y jeter, en cas de refus. Tout

bien pesé, je pensai qu'il valait mieux céder aux

remontrances et aux prières des assistants ; je

répétai en souriant la formule d'abjuration et je

traçai un zéro au bas, pour me divertir de mes

juges. Mon zéro ne plut pas à Laurent Collet, car

il me prit la main et me fit tracer une croix au bas

avec la plume.

Alors les Français et même les Bourguignons, touchés de pitié pour moi, éclatèrent en cris de joie. Les Anglais ne furent pas si satisfaits de ma soumission; ils jetèrent des pierres à tous ceux qui étaient sur les échafauds et à moi en particulier. Je riais de bon cœur de voir leur désappointement et d'entendre des God dam furieux retentir çà et là dans la multitude. L'Oyseleur, mon mielleux ami, me dit d'un ton hypocrite :

— Jeanne, vous avez fait une bonne journée et vous avez sauvé votre âme, s'il plaît à Dieu.

— Savez-vous, dis-je, où je vais être conduite ? Ne serai-je pas remise entre les mains de l'Église, puisqu'elle me condamne ?

Il me répondit qu'il n'en était pas informé. Cette question n'était pas moins adressée aux assistants qu'à lui ; mais personne n'y répondit.

— Or çà, gens d'église, dis-je, menez-moi dans vos prisons ; car j'ai hâte d'être sortie des mains des Anglais.

Plusieurs personnes présentes requirent Pierre Cauchon d'accéder à ma demande ; mais il ne tint pas compte des prières et des remontrances de ceux qui s'intéressaient à mon sort ; il dit simplement à Jean Massieu et à Mauger le Parmentier :

— Ramenez-la où vous l'avez prise.

Je revins dans ma prison, remplio de la douce

espérance de n'y plus souffrir longtemps. Nicolas l'Oyselcur, de crainte que mes instances ne fissent impression sur l'esprit des assistants, était venu me dire qu'on avait du faire des changements dans les prisons ecclésiastiques et que c'était pour cela qu'on était obligé de me faire encore rester quelques jours dans ma prison du château de Rouen.

Le comte de Warwick fit d'amers reproches à l'évêquede Beauvais de ce qu'il me laissait ainsi échapper au sort qui m'attendait. Gauchon , répondit, en se frottant les mains :

— Ne vous inquiétez pas ; nous la retrouverons bien.

Jean Le Maistre vint me trouver avec quelques personnes ; l'évêque ne l'accompagnait pas. Il me parla de la miséricorde de Dieu et de l'indulgence des ecclésiastiques, qui m'avaient remise en grâce avec l'Église. Il m'avertit avec bonté des suites qu'une rechute aurait pour moi et me rappela ensuite la promesse que j'avais faite de reprendre des vêtements de femme et de laisser croître mes cheveux. Je répondis que j'étais prête à l'exécuter; en effet, quand Pierre Morice et Nicolas l'Oyseleur m'en apportèrent, dans l'après-midi, je m'en revêtis sans hésiter.

Les habits que je quittai furent mis dans un sac,

qui fut laissé dans ma prison. Mon sort ne fut pas amélioré ; les mêmes chaînes me retinrent, les mêmes gardes me veillèrent et mes vêtements rendirent ma situation encore plus critique.

Potonde Xaintrailles, les maréchaux de Boussac, de Sainte-Sévère et d'autres capitaines résolurent de tenter une expédition en Normandie ; ils espéraient s'emparer de la capitale, et, par suite, de l'enfant-roi, de son conseil, de mes juges et de moi, sans que les Anglais se doutassent de rien et eussent le temps de me faire embarquer pour l'Angleterre. Depuis que j'étais prisonnière, un vaisseau appareillé était prêt à m'y conduire à la moindre alerte. Mais l'entreprise échoua complètement et Xaintrailles fut même fait prisonnier et conduit à Rouen.

Le lendemain de l'abjuration, je regrettais déjà d'avoir repris des vêtements de femme : ce ne fut pas l'esprit d'insubordination ni l'entêtement qui en étaient cause, mais les instincts les plus sacrés de la femme. Pierre Morice vint me visiter pour m'engager à persévérer dans la bonne voie. Il était envoyé par l'évêque de Beauvais, qui voulait donner à ses actions le plus possible d'apparence d'équité. 11 avait concerté avec le cardinal de Wincester les moyens de me faire reprendre des vêtements d'homme. Avec son approbation, il envoya Nicolas Midy et Jean Beaupère à ma prison, pour m'exhorter à persévérer dans mes bonnes résolutions. Des Anglais subalternes, qui n'étaient pas dans le secret, leur firent de telles menaces qu'ils jugèrent prudent de se retirer sans entrer.

Dans la nuit du 26 au 29, pendant mon sommeil, mes gardes enlevèrent mes habits de femme, qui

étaient sur la couverture de mon lit, et mirent à la place ceux d'hommes qui étaient dans le sac. A mon réveil, pressée par des besoins naturels, je voulus me lever. Quand je vis que mes vêtements étaient disparus et qu'il y avait sur mon lit ceux qui m'étaient défendus, je crus que mes gardes avaient voulu se divertir de moi ; je les suppliai de la manière la plus pressante de me rendre les autres, leur rappelant les défenses qui m'avaient été faites. Ils ne tinrent pas compte de mes prières et se jouèrent de mes larmes. Je leur dis qu'ils seraient cause de ma mort ; ils me répondirent que c'était cela qu'ils voulaient. 11 fallut bien me lever enfin.

A peine étais-je habillée, que l'évêque de Beauvais entra ; dès qu'il m'eut vue.en cet état, il retourna Chez lui et manda le comte de Warwick, les assesseurs, les notaires et quelques autres personnes. Il leur dit que j'étais retombée dans mes hérésies et que j'avais repris mes vêtements d'homme; il leur prescrivit ensuite d'aller s'assurer de la vérité par leurs propres yeux. Ceux-ci se rendirent à cet effet dans ma prison; mais les Anglais usèrent de force pour les repousser, pensant toujours qu'il s'agissait de me sauver.

Quelques assesseurs parvinrent cependant à y pénétrer; il est vrai que ce ne fut pas sans peine. An-

dré Marguerie dit à haute voix qu'il fallait savoir de moi pourquoi j'avais repris des vêtements d'homme. Un Anglais s'écria aussitôt :

— Goddam ! goddam ! taisez-vous de par le diable ! Non content de cela, il leva sa hache; mais ni

Marguerie ni les autres n'attendirent qu'il les frappât. Ils s'en allèrent tous. Boys-Guillaume parvint non sans peine à me voir, mais il ne me parla pas.

Le lendemain l'évêque de Beauvais et Jean le Maistre vinrent me trouver avec -huit assesseurs ; il me questionnèrent et je leur dis la vérité.

— J'ai pris cethabit, dis-je pressée par leurs questions, mais c'est contre mon gré. D'ailleurs on n'a pas tenu les promesses que l'on m'avait faites; c'était de me laisser entendre la messe et communier ; c'était aussi de rompre mes fers. J'aime mieux mourir, ajoutai-je, que de rester dans les chaînes; mais si on me permet de me rendre à la messe, si je ne suis plus enchaînée et si l'on me donne une prison plus douce, je serai bonne et je ferai tout ce que l'Église voudra. . .

L'évêque me fit un grand nombre de questions sur ce sujet, puis, changeant de propos, il me dit qu'il avait appris que je tenais encore aux illusions auxquelles j'avais renoncé. Ensuite il me demanda si le jeudi 24 mai, jour de la signature de la cédule,

j'avais entendu sainte Catherine et sainte Marguerite.

— Cela est vrai, dis -je franchement.

— Que vous ont-elles dit?

— Elles m'ont dit que j'avais fait une grande faute, en consentant à signer pour sauver ma vie. Avant jeudi dernier, elles m'avaient prédit que j'agirais ainsi et que je ferais ce que j'ai fait étant sur l'échafaud. Elles me dirent de répondre hardiment à celui qui prêchait, et je dis qu'il était un faux prédicateur, parce qu'il m'accusait de choses que je n'avais jamais faites; enfin tout ce que j'ai dit et fait, depuis jeudi dernier, de contraire à ma conscience et à ce que j'ai dit dans le procès, c'est par crainte du feu.

Il me fit mille questions sur les différents points qui avaient été les objets de mes interrogatoires ; je renouvelai mes réponses ou j'en fis d'autres dans le même esprit. C'était tout ce que demandaient l'évêque et ses complices ; avant de se retirer, Cauchon me dit :

— Vous avez abjuré et reconnu faux devant le peuple et les ecclésiastiques tout ce que vous affirmez maintenant être la vérité; je vois avec peine que vous êtes relapse ; vous avez formellement déclaré que vous vous étiez vantée faussement d'avoir entendu les voix de sainte Catherine, de sainte Mar-

guérite, de l'archange Michel et de l'ange Gabriel.

— C'est, dis-je, ce que je ne croyais ni dire ni faire; je n'ai pas entendu révoquer ces apparitions, ni dire que ce n'étaient pas les voix de ces deux saintes qui me parlaient. Tout ce que j'ai fait m'a été arraché par la crainte du feu et c'est contre la vérité que j'ai révoqué tout ce que j'ai pu révoquer. J'aime mieux faire ma pénitence tout d'un coup, que de souffrir plus longtemps tout ce que je souffre en prison. Au surplus, je n'ai jamais rien dit ni rien fait contre Dieu et contre la foi, quelque chose qu'on m'ait ordonné de révoquer. Je ne comprends pas ce qu'il y avait dans la cédule d'abjuration et je n'ai rien révoqué que dans la supposition que cette révocation plairait à Dieu. Enfin, si les juges le veulent, je reprendrai l'habit de femme ; mais je ne ferai rien autre chose.

En sortant de la prison, l'évêque rencontra le comte de Warwick entouré d'Anglais; il courut à lui en criant :

— Farowelle,Farowelle(l) réjouissez-vous, nous la tenons !

Le lendemain les deux juges rassemblèrent à l'archevêché ce qu'ils purent trouver d'assesseurs; les uns avaient pris la fuite et les autres s'étaient si

(1) Tenez-vous en joie.

bien cachés qu'on n'avait pu les découvrir. Pour remédier à cet inconvénient , il en appela d'autres qui savaient à peine de quoi il s'agissait.

Les juges rendirent compte de la visite qu'ils m'avaient faite, comme si c'eût été une séance interrogatoire en règle. Trois avis furent ouverts; le premier voulait que je fusse déclarée hérétique et livrée à la justice séculière, qui serait priée de me traiter avec indulgence ; le second disait la mémo chose, en ajoutant qu'il fallait me lire la cédule de mon abjuration et m'exposer la parole de Dieu ; le troisième était semblable à celui-ci, mais ceux qui l'avaient émis ne parlaient pas de me livrer à la justice séculière , se rapportant en cela à mes juges. Ceux-ci remercièrent les assesseurs et les congédièrent sans leur communiquer rien de leurs résolutions.

Le mercredi 30 mai, frère Martin l'Advenu, accompagné de frère Jean Toutmouille et de Jean Massieu, vint m'annoncer que j'étais condamnée à être brûlée le jour même. Gette nouvelle inattendue me porta un coup terrible ; je restai quelques moments immobile comme une statue; ma tête était en feu, toutes mes facultés mentales s'étaient anéanties ; ma poitrine était oppressée violemment et je ne sentais que je vivais qu'aux douloureux battements de mon cœur; un torrent de larmes me

soulagea bientôt. Quand je revins un peu à moi, je me vis seule en présence du cardinal de Wincester ; il me dit :

— Jeanne, ce que vous avez dit sur le signe que vous avez donné à votre roi n'est que fiction; je sais, par des Français, que vous lui avez révélé un secret connu de lui seul et d'une grande importance, à ce que Tondit; révélez-moi ce secret et, avant une heure vous serez libre et heureuse ; sinon, aujourd'hui même, vous serez brûlée vive.

Je relevai vivement la tête et je lui dis:

— Révérend père, je suis Française!

Ce peu de mots parut faire sur lui un effet magique; il me prit vivement la main, en médisant:

— Vous êtes une noble enfant !

Puis il croisa ses mains derrière le dos et se mit à se promènera grands pas dans ma prison; il paraissait en proie à une violente agitation; mais quand il s'arrêta devant moi, ses sentiments d'Anglais avaient repris leur empire sur lui.

— Vous n'ajoutez pas foi à mes paroles? demanda-t-il en me regardant fixement :

— Vous vous trompez !

— Ignorez-vous alors le sort qui vous attend ? — Non; mais je suis Française !

— Ce secret est donc d'une bien grande importance?

Je ne répondis pas, mais je baissai la tête, pour éviter son regard qui paraissait lire jusqu'au fond de mon âme.

— Votre roi est un ingrat, continua-t-il.

— Ne parlez pas ainsi de lui, m'écriai-je vivement ; s'il ne m'a pas sauvée, c'est qu'il ne Ta pas pu.

A ces mots il partit d'un éclat de rire. — Vous êtes bien simple si vous croyez cela, ditil, en haussant les épaules.

— Peu m'importe, je veux le croire.

— Rien n'est plus facile que de vous sauver, si vous consentez à me révéler ce secret ; réfléchissez, vous seriez libre, riche et heureuse, près d'un époux qui vous aimerait.

— J'ai voué à Dieu ma virginité.

U fit un geste de dépit, mais il reprit bientôt:

— Vous reverriez le lieu de votre naissance, votre mère, vos parents, vos compagnes; vous reviendriez aux jours heureux de votre enfance ; vous seriez là, heureuse, entourée d'amour et de vénération, continua-t-il, voyant mon émotion.

— Non, non! je ne puis pas 1 dis- je d'une voix étouffée.

— On attribuerait votre délivrance à la protection du ciel, ajouta-t-il sans paraître s'apercevoir de mon interruption; choissisez entre ce sortheureuxi

entre cette vie pleine de bonheur, qui s'écoulerait calme et tranquille, et le bûcher qui vous attend aujourd'hui même. Je me sentis faiblir...

— Mon Dieu, dis-je dans le fond de mon cœur, ne me laissez pas vaincre !

— Souvenez-vous de votre mère qui vous aime tant; pensez à votre vieux père; peignez-vous leur bonheur, quand ils vous re verrons; voyez -les vous presser dans leur bras, vous couvrir de larmes de joie.

— Non, non, je ne veux pas! je suis Française et je saurai mourir pour mon Roi et ma patrie !

Mon exaltation en disant ces mots lui ôta tout espoir de me séduire; il sortit et frère Martin l'Advenu, frère Jean Toutmouille et Jean Massieu, qui étaient passés dans une chambre voisine pour nous laisser plus libres, rentrèrent par ses ordres. Revenue à toute ma faiblesse, je pleurais à chaudes larmes et je déplorais amèrement le sort cruel qui m'attendait.

— Qu'ai-je fait, m'écriai-je, pour que l'on me traite aussi horriblement et cruellement ? Pourquoi faut-il que mon corps, qui n'a jamais été souillé ni corrompu, soit aujourd'hui consumé et réduit en cendres? Ah! j'aimerais mieux être décapitée sept fois, que d'être ainsi brûlée ! hélas! si j'eusse été détenue dans les prisons ecclésiastiques, comme

cela devait être, et si j'eusse été gardée par des gens d'Église, au lieu de l'être par mes ennemis et adversaires, je ne serais pas où j'en suis!

Frère Martin l'Advenu laissa passer le premier instant de ma douleur, puis, quand il vit que je m'apaisais un peu, il m'offrit les consolations ineffables de la religion. Elles me rappelèrent à moi et je m'apprêtai à mourir, avec toute la résignation et la piété dont j'étais capable.

Je renouvelai à frère Martin l'aveu sincère de toutes les fautes de ma vie et je lui demandai instamment de me donner la communion. Il envoya aussitôt Jean Massieu vers l'évêque de Beauvais pour lui demander s'il pouvait et devait m'administrer le sacrement de l'Eucharistie. Gauchon prit conseil de quelques-uns de ses assesseurs et il permit de me donner non-seulement l'Eucharistie, mais encore tout ce que je demanderais. Frère Martin comprit qu'il l'autorisait par là à donner l'absolution à celle qui était condamnée à périr comme hérétique, relapse et excommuniée ; il envoya donc chercher le saint viatique. Gomme on l'apporta sans étole ni cierges, par crainte d'offenser les Anglais, il renvoya celui qui le portait et ordonna de m'amener le corps du Christ avec les cérémonies usitées; on l'apporta en effet à la lumière des torches et enchantant des litanies; les personnes qui

accompagnaient le prêtre disaient de temps en temps

— Priez pour elle !

Je venais de recevoir les derniers sacrements, quand l'évêque de Beauvais entra avec une petite suite.

— Ah ! Monseigneur, je meurs par vous, m'écriai-je.

— Jeanne, répondit- il, ayez patience; si vous mourez, c'est parce que vous n'avez pas tenu ce que vous avez promis et que vous êtes retombée dans vos premières hérésies.

— Hélas ! si vous m'eussiez mise dans les prisons ecclésiastiques, cela ne serait pas arrivé ; mais je vous pardonne de tout mon cœur, ainsi qu'à ceux qui m'ont fait ou voulu faire du mal, et je prie Dieu qu'il use de clémence envers vous ; mais je crains bien que plusieurs ne se ressentent de ma mort.

Il s'en alla tout troublé. Quand je ne le vis plus, je dis à Pierre Morice, qui était près de moi :

— Ah ! maître Pierre, où serais- je aujourd'hui ?

— N'avez- vous pas bonne espérance dans le Seigneur ?

— Oui, et j'espère bien aller en Paradis.

On me laissa un moment seule, pour me donner le temps de me recueillir. Je vis bientôt mes douces protectrices. Jamais elles ne m'avaient paru si

belles. Elles relevèrent mon courage et, en me quittant, elles m'assurèrent que bientôt je les rejoindrais, pour ne plus nous séparer.

On me donna des vêtements de femme et, à neuf heures du matin, je montai dans un quadrige avec frère Martin l'Advenu, frère Isambert de la Pierre et Jean Massieu.

Le quadrige allait se mettre en marche, escorté de huit cents hommes, lorsque Nicolas l'Oyseleur s'élança dessus. Il m'avoua toutes ses perfidies et me supplia de lui pardonner. Ses remords étaient si déchirants qu'il m'émut jusqu'au fond de l'âme ; quand le chariot sortit de la cour du château, mon visage était encore baigné de larmes que la pitié m'avait fait répandre. Les personnes qui me virent ainsi, crurent que je pleurais sur moi et en furent si attendries que la plupart n'eurent pas le courage de me suivre sur la place du Vieux-Marché. Les Anglais qui étaient là voulurent massacrer l'Oyseleur, et le comte de Warwick eut peine à lui sauver la vie; il lui enjoignit de quitter la ville au plus tôt.

Du château de Rouen à la place du Vieux-Marché, je ne fis que prier à demi-voix ; cependant de temps en temps, je ne pouvais m'empêcher de m'écrier :

— Ah! Rouen, j'ai grand peur que tu n'aies à souffrir de ma mort.

Le bûcher que l'on avait dressé était d'une grande

élévation. Il y avait à côté deux échafauds ; sur l'un étaient mes juges et les assesseurs, sur l'autre des prélats et des personnes qui n'avaient pas prit part au procès. J'y montai pour entendre ma sentence. Nicolas Midy me fit un long sermon, que j'écoutai sans rien dire ; mais quand il s'avisa de traiter Charles VII d'hérétique, je m'écriai:

— Parlez doucement ; mon Roi est bon chrétien ; il remplit ses devoirs religieux peut-être mieux que vous ne le faites.

Malgré cela il voulut formuler contre lui de nouvelles accusations, mais je défendis si vivement mon Roi, qu'il continua son sermon sans en parler davantage ; quand il eut fini, il me dit :

— Jeanne, va en paix ; l'Église ne peut plus te défendre et te laisse à la main séculière.

Je me mis aussitôt à genoux et je priai Dieu avec ferveur. Quand je vis que Cauchon s'apprêtait à lire la sentence, je me relevai et je demandai aux prêtres et aux personnes présentes de m'assister de leurs prières. Je ne donnerai pas ici la sentence ; car, à part quelques contradictions, elle ne contenait rien de bien remarquable ; elle avait été rédigée la veille.

Quand l'évêque se tut, je demandai instamment que l'on me donnât un crucifix. Touché de pitié, un Anglais rompit un bâton dont il forma une croix

qu'il me donna; je la mis sur mon cœur et je demandai à frère Isambert d'avoir la bonté d'aller chercher une croix à l'église voisine et de la tenir élevée devant moi, afin que je pusse voir jusqu'à mes derniers moments le signe sacré de notre salut. L'évêque et quelques-uns des assesseurs crièrent au bourreau :

— Fais ton office.

Avant que d'exécuter un criminel quelconque , on avait coutume de lui faire lire par des séculiers sa sentence de mort; il n'en fut pas ainsi pour moi.

Je baisai la croix que frère Isambert avait apportée de l'église, et je descendis de l'échafaud avec frère Martin l'Advenu. A peine étais -je sur les dernières marches, que des archers Anglais me saisirent avec force et m'entraînèrent violemment vers le bûcher. Quand j'y fus arrivée, on me mit sur la tète la mitre de l'inquisition; il y avait écrit dessus : Hérétique, relapse, apostate et idolâtre. Un grand nombre d'assistants et de prélats, saisis d'horreur et de pitié, se retirèrent en versant des larmes. On avait écrit sur un grand tableau qui était devant le bûcher les mots suivants :

« Jehanne, qui s'est fait nommer la Pucelle, * menteresse, pernicieuse, abuseresse, blasphéme- « resse de Dieu, mal créant de la foi de Jhesucrist, « vanteresse, ydolastre, cruelle, dissolue, invoca-

a teresse de Diables, schismatique et hérétique. » Je montai sur le bûcher avec frère Martin l'Advenu et je fus liée à un grand poteau qui était au milieu. Le bourreau mit ensuite le feu au bas du bûcher. La flamme fut près d'une heure à gagner le faîte.

Frère Martin, tout occupé de moi, ne s'apercevait pas qu'il lui serait bientôt impossible de descendre ; le côté où se trouvait l'échelle allait être envahi; je lui dis, quand il fut temps :

— Frère Martin, je vous remercie; retirez-vous et priez pour moi.

L'évêque s'approcha pour me voir; je lui reprochai ma mort et je l'excitai à se repentir; il me demanda si je croyais encore à mes voix; je lui répondis :

— Oui.

— Cependant elles vous ont trompée en vous assurant que vous seriez délivrée.

On m'avait déjà fait cette remarque et j'en avais reconnu la justesse; mais là, sur le bûcher, j'en compris clairement le sens ; pressée par ses que 5tions, je lui dis :

— Soit bons, soit mauvais esprits, ils me sont apparus.

Il cessa de me parler; mais, comme je l'entendis dire à quelques personnes qui étaient près de lui

que Charles VII était un hérétique, je m'écriai : — Révérend père, ne parlez pas ainsi! mon Roi est bon chrétien, je vous le jure sur mon âme.

Le bourreau faisait tous ses efforts pour abréger ma cruelle attente; mais, quoi qu'il pût faire, le feu mit près d'une heure à s'étendre jusqu'à moi; dès que j'en sentis les premières atteintes, je prononçai le nom de Jésus et je levai les yeux au ciel; j'y vis mes douces protectrices et des anges du ciel qui tenaient une palme et une couronne. Pendant près d'un quart-d'heure, je souffris d'horribles tortures; mais les saintes soutenaient mon courage et, quand je rendis enfin le dernier soupir, elles emmenèrent avec elle*mon âme dans les cieux

Les Anglais, frappés de terreur, crurent voir sortir mon âme des flammes sous la forme d'une colombe blanche qui se perdit dans les cieux. Ils se retirèrent tout consternés de ma mort, comme d'une calamité publique, et disant :

— Nous sommes perdus, car on a brûlé une sainte femme !

Quand j'eus expiré, le bourreau reçut ordre d'écarter les flammes, afin qu'en me voyant à demiconsumée, on ne pût pas dire que je m'étais échappée. Il attisa ensuite les flammes autour de mes

restes, mais il ne put parvenir à réduire en cendre mon cœur ni mes entrailles. Le cardinal de Wincester, craignant que le peuple n'y vît un miracle, fit jeter mes restes dans la Seine. J'avais alors dixneuf ans et deux mois.

L'évêque de Beauvais, Nicolas l'Oyseleur, Nicolas Midy, en un mot tous ceux qui avaient été coupables de ma mort ou bien y avaient contribué, périrent misérablement, accablés de honte et de remords.

Dès l'année 1449, Charles VII fit prendre des renseignements sur moi pour me faire réhabiliter. La supplique de mes parents fut reçue en 1455 et l'issue du procès de révision fut de montrer au grand jour mon innocence.

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