‹ Évocation des espritsChapitre 4 sur 8 · PREMIÈRE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE

Mon cher ami,

Dans l'entretien que j'eus avec vous, vers la fin de décembre 1853, vous me parlâtes de révocation des esprits; vous souvient-il de m'avoirdit que vous étiez persuadé que ma fille pourrait tenter une expérience avec succès? Un mois après j'accomplis ma promesse en vous l'amenant. Vous lui mîtes un crayon entre les doigts et une personne présente posa la main sur la sienne en évoquant un esprit. Gaie et insouciante comme on l'est à son âge, elle ne prit pas cette expérience au sérieux, et ces deux mots : Ermcmce rieuse, furent tout ce que nous pûmes obtenir pendant cette soirée.

Quelques jours après notre retour à Fontainebleau, nous reçûmes la visite de M. le marquis de

M La conversation étant tombée sur les tables

tournantes, je lui parlai des résultats obtenus par vous. 11 pria alors ma fille de tenter une expérience en sa présence. Après quelques questions satisfaites ou non, il évoqua saint Louis, roi de France, que sa famille, descendant d'un noble croisé de ce temps, regarde comme son protecteur céleste. Il vint et nous écrivit, sur notre prière, les quatre conseils suivants :

Sois comme un fleuve bienfaisant, qui répand la fertilité et le bonheur partout où il passe.

Pardonne à tes ennemis, et imite ton divin Sauveur qui, mourant sur la croix, pria pour ses bourreaux , nous donnant ainsi l'exemple de la plus parfaite abnégation de soi-même, exemple trop peu souvent suivi par ces vils insectes que Von appelle hommes, qui usent leur misérable existence à cher* cher des grandeurs qui ne peuvent assouvir leur ambition.

Aime tes inférieurs, et n'imite pas ces hommes qui se font les tyrans de leurs frères, perdant par leurs exemples, des âmes qu'ils auraient dû guider et protéger dans cette vallée d'épreuves. Ils deviennent

ainsi la proie de l'ange rebelle, qui les entraîne dans les abîmes éternels.

Ne t'arrête pas aux épines qui bordent ta route; car le chemin de la vertu est pénible ; mais un chemin de fleurs te conduirait au précipice.

A la sagesse profonde et à la simplicité touchante de ces conseils, qui ne reconnaît le caractère de ce grand roi? C'était objecta une personne présente, l'un ou l'autre des deux médiums qui traçait ces maximes ; mais l'une, ma fille, comptait à peine quatorze ans, et l'autre, que son ignorance avait fait choisir, la bonne de la maison, ne savait ni lire ni écrire. Je ne combattrai pas davantage cette objection, que cette seule réflexion fait tomber tout naturellement.

Après différentes remarques sur la beauté de la vie de ce saint, je lui demandai s'il ne pourrait nous la dicter. Sur sa réponse affirmative, nous le priâmes de commencer de suite, ce qu'il fit sur-lechamp. Il écrivit alors cette admirable préface que vous et bien d'autres avez jugée digne d'être méditée par les rois et les princes qui sont appelés à monter sur le trône. Chaque séance se terminait par un à demain. Ainsi ont été écrites les vies de Louis IX, de Jeanne d'Arc et de Louis XI, qui incessamment vont être livrées à la publicité.

Un jour, c'était la fête de la Chandeleur, nous étions occupés à cet attrayant travail; la main d'Ermance, mue avec vitesse, s'arrêta tout-à-coup, puis reprit son mouvement habituel et nous traça ces mots : Apprêtez-vous, les vêpres sonnent. Nous regardâmes la pendule qui, en effet, marquait trois heures moins dix minutes, temps nécessaire pour s'apprêter et faire le trajet de l'église.

Permettez-moi de vous raconter un autre fait

non moins curieux : M. le marquis F.... de S ,

présent à la dictée d'un fragment d'histoire, évoqua l'âme de l'un de ses parents. Afin de se convaincre de la présence réelle de cette personne, il la pria de lui écrire les noms de ses frères. Une longue pose suivit cette question plusieurs fois répétée; enfin, une réponse entièrement étrangère fut tracée sur le papier. Sans y prendre garde, nous répétâmes la formule de ce que nous désirions savoir ; la même réponse se produisit à différentes reprise?. Surpris de cette obstination et de l'espèce de mystère renfermé dans ce peu de mots, que je ne répéterai pas, nous provoquâmes une explication; ce fut la plus effroyable prédiction qu'on puisse imaginer ; mais quelle ne fut pas notre surprise , de voir, le soir même, le crayon tracer ces mots fort peu flatteurs pour nous : Êh ! mes benêts , vous ai-je fait une

belle peur tout à l'heure, ainsi qu'au marquis ! Qui

dit cela? Réponse : Luzel. Pourquoi nous as-tu fait cette prédiction? Pour m'amuser; malheureusement Dieu m'ordonne de vous dire qu'avec un autre esprit je me suis joué de vous en contrefaisant Napoléon le Grand. Remarquez cette construction de phrase qui offre un grand contraste avec l'élégante et noble simplicité du style de saint Louis. Ce fait vient encore à l'appui de la judicieuse remarque que vous avez faite, que l'évocation des esprits offre mille dangers, et que, sans le plus grand des motifs , et surtout sans toutes les précautions qu'indique la prudence chrétienne, on ne doit pas se livrer à ces entretiens du monde des vivants avec celui des trépassés. Ayant demandé à saint Louis le moyen d'éviter que cette scène plaisante, pour ne pas dire dangereuse, se renouvelât à l'avenir, il nous a conseillé de ne nous occuper que de l'histoire, et il nous a proposé de nous dicter ou de nous faire dicter par eux-mêmes les histoires des rois de France, depuis l'origine de la monarchie jusqu'à nos jours, et des hommes célèbres de tous les temps. En effet, jamais aucun lutinn'ose venir nous troubler lorsque nous nous occupons de cette tâche sérieuse.

Votre tout affectionné ami.

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