IG
L ECOLE FRANÇAISE
« cultivant toutes les énergies, encourageant toutes les verte lus, ne peut prendre naissance sous aucune forme de des- « potisme religieux ou polili(|ue (Buisson, Dictionnaire de pédagogie.)
Le Dogme intangible.
Des cris de triomphe et d’allégresse, poussés par quelques néophytes, nous apprennent (pie de Suède nous vient la lumière et qu’il est inutile de la chercher ailleurs. Ces nouveaux missionnaires viennent de découvrir les pays du Nord et leurs institutions (pii existent depuis cent années et sont issues de nos efforts, ils nous affirment (pie le problème de l'éducation physique est résolu ; nous devrions ac cepter leur opinion sans examen, comme un article de foi, au nom de la science.
Ceux qui n'ont pas vécu de la vie scientifique se font de la science une idée vraiment curieuse. La sc ience a encore pour eux le pouvoir magique de créer de toutes pièces un état nouveau, merveilleux ; le savant serait presque un illuminé et un infaillible.
Malheureusement tout nous démontre que la science humaine n’est pas si puissante, sa marche est lente, elle progresse à tâtons, presque en rampant, et ses acquisitions définitives sont rares. Cependant, quelles que soient nos faillies lumières, nous n’avons pas encore d'autres moyens de nous diriger dans l'inconnu et la méthode scientifique est encore le chemin le plus sur pour nous conduire à la vérité. Mais celleci doit être rigoureuse, il huit s’armer de tous les moyens en notre pouvoir pour éviter l’erreur sans jamais s’arrêter aux mots ni aux apparences. Si la méthode expérimentale remplit seule ces conditions en biologie, l’erreur est d’autant plus difficile à éviter que les phénomènes sont plus complexes. Aussi dans toute recherche y a-t-il une grande part réservée au talent et môme à l’i rit ni lion du chercheur.
L’expérimentation est un véritable métier qui demande un long apprentissage et des aptitudes spéciales.
PHASE DE TATONNEMENTS
Il est évidemment très agréable de se dégager de la réalité des faits pour voguer dans le domaine de 1 imagination, l’honnêteté du savant se défend ces envolées faciles, il aime mieux attendre et s’abstenir que de parler à la légère.
11 n’écrit pas le roman de la Nature, mais son histoire ; cela est moins flatteur et lui donne moins d’importance mais ce qui manque au succès est compensé par des acquisitions plus positives et plus utiles..
On accorde gratuitement au système suédois la précision scientifique, mais remontons aux sources mêmes et nous ne trouvons en Suède (pie de très rares travaux sur la physiologie du mouvement, nous constaterons (pie toute l’Ecole Suédoise est empirique.
On répète à satiété qu’elle est basée sur la science, qu’elle trouve un nombre d’adhérents toujours croissants mais cela ne prouve aucunement sa base scientifique. Que de produits et d’idées se propagent par la suggestion de la réclame sans avoir pour cela aucune base solide.
Si la gymnastique Suédoise était scientifique, on ne la discuterait pas dans les Congrès et dans les revues, on apporterait pour la soutenir des raisons probantes et non de la littérature, des journaux ou de la réclame médicale. Nous n admettons pas qu’on se borne à affirmer ainsi sans accepter la discussion ouverte.
Aux objections bienveillantes que nous eûmes le courage de faire, on ne nous répondit point par des documents ni des faits, mais par une affirmation encore plus catégorique et par un veto absolu d’examen. Il fallait croire au dogme cl’ intelligibilité. Ainsi, tout à coup, une classe de gens se met au-dessus des lois naturelles et ne nous accorde pas même le droit de discuter leurs affirmations. Ayant pour le contrôle expérimental une crainte peut-être justifiée par la faiblesse de leurs arguments, ces personnes cherchent à discréditer les moyens précis de contrôle que nous offrent la technique physiologique et se servent de tous les moyens pour faire valoir leurs opinions, la méthode scientifique exceptée. Cependant, comme dit le Bon, « les dogmes deviennent dangereux quand ils commencent à vieillir ».
l'école française
Il ne faut pas s’étonner alors que la question de l’éducation physique soit de plus en plus obscure si l’on déchaîne la passion dans un sujet qui ressort de la raison et de l'expérience. On peut satisfaire son égoïsme en supprimant les moyens d’études devenus gênants quand on craint la vérité, c’est un moyen de conquérir momentanément des privilèges, ce n’est pas celui de conquérir une vérité de plus.
De deux choses l’une : le système de Ling peut supporter l’examen et résister aux objections que les savants lui adressent de toutes parts, il doit sortir rayonnant des épreuves auxquelles on le soumettra et aura sa place définitive loyalement gagnée, ou bien il continuera à fuir le contrôle expérimental et cherchera à s’introduire sournoisement en employant des procédés usités plutôt dans le commerce que dans la pédagogie. Ce contrôle scientifique n’a pas encore été fait, on le craint, on se retranche toujours derrière des opinions sans oser affronter la mesure et l’on nous ressert le dogme de V intelligibilité bien mal venu à l’heure où la France a rejeté toutes ses croyances.
On ne peut pas prendre au sérieux ces appréciations ; elles sont en désaccord complet avec les faits et les changements constants qu’apportent à leur méthode les représentants de l’école suédoise eux-mêmes. Ils savent, en effet, profiter des avis que nous leur donnons et font de l’éclectisme sans le dire. Jamais ils ne mettent en pratique exclusivement la manière qu’ils préconisent, car elle est impraticable.
Par exemple : les épreuves des lendits de la Ligue Girondine sont :
« 1° Les mouvements de gymnastique suédoise éducative ; « 2° la barrette ; 3° la boxe ; 4°le bâton ; 5°la canne ; 6° l’escrime ; « 7° la lutte à la corde ; 8° les courses à pied de 100 mètres « (vitesse) sans obstacles ; 9° les courses à pied de 110 mètres « avec sauts d’obstacles ; 10° les sauts de plain pied en lon- « gueur et hauteur ; les sauts à la perche en hauteur et lon- « gueur ; 12° le tir ; 13° la natation ] 14° le canotage ; 13° la « bicyclette ; 16° le lancement du disque. »(Dr Lissé, V Homme de demain.)
PHASE DE TATONNEMENTS
Voilà, il me semble, pour un partisan du système suédois ne varietur Y éclectisme plus large que celui que j’espère jamais réaliser.
La gymnastique éducative, écrit le commandant Lefébure, « est la base de l’éducation physique ; elle assure à l’homme « la vigueur, la santé , l’endurance, l’agilité et la souplesse « qui doivent le rendre en toutes circonstances, maître de « ses mouvements... elle contribue à faire naître ainsi une « juste confiance en soi qui exaltent le courage, la résolu- « tion, l’énergie, Y audace et le sang-froid et le prépare à « être utile à sa patrie. » (Lefébure, Gymnastique éducative).
Voilà un programme qui se rapproche joliment de l’enseignement résumé depuis si longtemps par nous dans quatre mots Santé , beauté , adresse , virilité, correspondant aux quatre effets principaux de l’exercice qui sont la base de la méthode française.
Dans les programmes des fêtes données à l’Ecole de gymnastique de Joinville, à côté d’une foule d’exercices sportifs et de récréations de toutes sortes, figurent seulement quelques mouvements méthodiques.
Voici le programme du 7 juillet 1907 :
« Défilé — ensemble d’escrime — leçon de boxe , — assauts « de canne et de bâton. — Assauts de lutte , — petits jeux. — « Sauts d'obstacles , exercices de Jiu-Jitsu , — petits jeux , « — assaut dépée. — Courses de 110 mètres, haies, — leçon « de gymnastique. — Danse, — petits jeux. — Sauts à la « perche, — lancem en t du boulet et du disque, — petits jeux « — assaut dépée. — Assauts de boxe. — Applications mili- « t aires, sauts du cheval — petits jeux, — exercices divers. « Rassemblement et déf ié final. »
Dans le programme de la fête du 12 août 1906 on trouve même deux numéros acrobatiques, sous le titre :
Simultanés aux barres parallèles ; exercices a la barre allemande et assaut du portique.
Et ces auteurs qui ne veulent que de la gymnastique suédoise pure et intangible nous reprochent de faire de l’éclectisme !
l’école française
Tout cela n'est pas défini et surtout n'est pas scientifique. On nous accuse de copier, sans le connaître, le système suédois de telle sorte que nous aurions amoindri et dénaturé le système de Ling par des retouches sacrilèges ! Nous n’avons cherché au contraire qu’à le compléter et à en atténuer les défauts.
Nous pourrions demandera ceux qui nous critiquent une preuve de leur compétence, en nous apportant de réels travaux et non de simples articles de polémique.
Avant de nous accuser de plagiat et de nous reprocher de faire un mauvais ouvrage en nous écartant de l'église suédoise, il faudrait, il me semble, démontrer d’abord que le système de Ling est irréprochable et construit sur des données absolument scientifiques. Malheureusement on admet à priori cette assertion et on n’en donne jamais la. preuve parce qu’elle est impossible à donner.
Nous n’acceptons donc pas le système de Ling tel qu’on nous le présente parce que, après un examen sérieux, nous lui reconnaissons trop de défauts et trop d’erreurs. Nous n’hésitons pas à nous expliquer très sincèrement sur ce point.
Les opinions se transforment avec les connais sances nouvelles.
Le ministre de l’Instruction publique m’avait chargé en 1890 d’aller étudier en Suède et en Danemark les méthodes de gymnastique en vigueur. Depuis 1878 je m’efforçai de trouver une voie dans l’expérimentation et dans l’étude précise des faits. Je me tournai naturellement vers ceux qui essayaient aussi de s’appuyer sur la science pour constituer leur doctrine. Nous avions, me semblait-il, le même idéal et le même dessein : constituer les bases de l’éducation physique sur les lois naturelles.
Quand j’arrivai en Suède, je fus frappé de l'organisation de l'enseignement et de la sage discipline qui y régnait. Cette organisation nous manquait en France, mais j’étais déjà fixé sur la valeur du système de gymnastique propre
PHASE L)E TATONNEMENTS
nient dit et j’étais convaincu que nous devions imiter I organisation bien plutôt que de prendre à la lettre le système de gymnastique suédoise.
Les résultats obtenus dans une éducation dépendent surtout de la constance de nos efforts, il est impossible de faire au pied levé la part de ce qui revient à la méthode proprement dite et à l’activité dépensée par tout autre moyen ; n’at-on pas obtenu de très bons résultats ailleurs avec des procédés tout différents ?
En Suède la méthode d’enseignement porte l’empreinte du caractère tout à fait spécial de la race Scandinave d’où elle est sortie. Hors de ce milieu elle devient déplacée, elle ne cadre pas avec l’esprit des races latines et ne peut leur être appliquée à la lettre sans une adaptation et même un remaniement complet.
Les relations amicales que nous avons avec des botes tout à fait charmants ne nous empêchent pas de conserver une entière indépendance d’esprit à l’égard de leurs institutions. Le philosophe peut porter sur l’ami un libre j ugement sans détruire les liens de la sympathie qui les unissent.
Cette manière d’agir nous semble sage; elle rencontra cependant une opposition formelle. De nouveaux adeptes avaient reçu la mission, on ne sait trop pourquoi, d’introduire le système suédois chez nous, avec l'idée bien arrêtée de nous l’imposer quand même, sans répondre à nos arguments, avec ses dogmes et ses erreurs.
Peut-on accepter une telle manière de procéder ? Si le système suédois est vraiment scientifique, il est facile de le constater en se servant des procédés de la science moderne, ses résultats ne sont-ils pas tangibles et mesurables ?
Si l'on croit nécessaire de le discuter, les discussions doivent se passer au grand jour. ‘Chacun doit apporter sa pierre à l’édifice, honneur aux éclaireurs qui ouvrent une voie plus large et plus sûre que les anciens. Nous apportons aussi notre pierre en introduisant la méthode expérimentale avec sa précision dans les questions controversées et nous pensions ainsi trouver un appui chez qui se prévalait constamment de la science.
122 l’école française
Au lieu de cela, nous nous trouvons devant des adversaires résolus à ne tenir compte d’aucune observation justifiée et à opposer au progrès moderne d’anciens préjugés et de vieux dogmes. Ces procédés sont inadmissibles, nous nous tournons alors vers la Nature, vers la lumière, laissant nos contradicteurs dans une impasse d’où il leur sera difficile de sortir et nous décidons d’employer les dernières ressources de la méthode expérimentale pour examiner la valeur des assertions émises, sachant combien l’erreur se glisse, même dans les esprits les plus judicieux ; on nous arrête alors en nous disant que tout est connu, que l’expérience est inutile, que la précision est superflue.
Et l’on se contente d’une formule qui aurait la vertu de donner, comme une pilule pharmaceutique, toutes les qualités d’une bonne éducation physique, mais avec une précision factice, toute de dehors.
Gomme nous le verrons plus loin, nous attendions toujours des explications qu’on nous promettait; ne voyant jamais rien venir, nous avons eu la mauvaise pensée, très mauvaise bien certainement, mais bien naturelle qu’on ne nous donnait rien parce qu’on n’avait peut-être rien à nous donner et qu’on avait vidé le fond du sac.
Du moment que nous avions acquis cette conviction, pouvions-nous imposer arbitrairement à la génération future le supplice d’efforts qui ne soient pas réellement pour elle une source de nouveaux bienfaits?
Devions-nous la soumettre à une éducation que nous savions être fausse. La chose est assez grave pour y penser avant de nous fixer sur le choix d’une méthode.
Est-il sage d’enrayer le mouvement qui se dessine en faveur de l’exercice, mouvement qui a été si difficile à susciter en présentant l’exercice sous une forme abstraite, qui en dégoûterait la jeunesse. Nous voulons éviter ce danger et y parer.
On nous accuse de copier le système suédois et même de le dénaturer; il nous est facile de répondre à ces insinuations.
PHASE DE TATONNEMENTS
Ceux qui nous ont connu en 1880 savent que nous avons écrit nos leçons sur l’éducation physique pour le Cercle de Gymnastique rationnelle, sans rien connaître à ce moment du système suédois ; et cependant nous avons lait alois une classification physiologique des mouvements qui cadre en partie avec ce système (1).
On insinue (pie nous avons complètement changé d opinion à l’égard de cette méthode 5 cela est laux. On peut voir dans mon rapport au Ministre, écrit à la suite de la mission dont il m’avait chargé en 1890, l’éloge de l’organisation que nous avions vue en Suède. Nous y taisions la part des choses qui nous semblaient justes et des défauts qui sautaient aux yeux.
Comme conclusion, nous proposions de constituer notre éducation physique en employant des moyens divers : Les jeux et les sports les exercices correctifs suédois avec certaines restrictions et notre gymnastique militaire tirée des applications Amorosiennes (2).
Nous voyions déjà que le système suédois était plutôt une gymnastique spéciale qu’une éducation physique complète et nous rejetions comme fausse la gymnastique d’application de cette école.
Nous nous sommes rencontrés avec les Suédois lorsque nous étions sur le terrain expérimental en présence de faits qui n’échappent, à personne. Bien des choses avaient d’ailleurs été élucidées avant eux. Il ne faut pas oublier que
(1) Ou peut lire page 144 des Leçons théoriques sur l Education physique par G. Demeny, 1880-1886 :
« Classification physiologique des mouvements de gymnastique ou système <c rationnel de gymnastique basé sur la recherche des qualités organiques « nécessaires à l’homme pour jouir pleinement de ses moyens physiques et « sur la connaissance des mouvements propres à les acquérir directement. Tout homme pour jouir des qualités physiques indispensables au soldat: santé robuste, force moyenne, résistance à la fatigue et adresse corporelle doit posséder des organes convenables et savoir s’en servir. Ce qui exige : le développement du squelette et des muscles ; la fixation de l’épaule en arrière; le développement thoracique; le développement des muscles abdominaux ; la coordination des mouvements ( Cercle de Gymnastique rationnelle, 1880).
(2) Demeny, V Education physique en Suède.
L b: COLE FRANÇAISE
Li ng a eu des prédécesseurs : les Hindous , les Chinois , les Grecs et les Romains , tous les grands éducateurs Allemands et h rançais, les Danois même avec l’école de Nachtigall avaient résolu la question et posé des principes plus clairs et plus pratiques que les aphorismes de Ling.
Jamais nous n’avons eu la pensée de transporter renseignement de Stockholm chez nous ; la France a assez de ressources en elle-même sans commettre ce plagiat, nous avons des moyens qui nous donnent d’excellents résultats et sont bien adaptés à nos besoins, nous n’allons pas les laisser de coté bénévolement.
La physiologie et le mécanisme des mouvements est une science toute française, nous ne la prenons pas aux Suédois mais au contraire nous la leur apportons.
« Nous ne copions pas servilement la Suède , nous écrit M. le Docteur « I issié, puisque nous prenons à M. Marey et à vous des documents « très importants et que d’autre part nous y introduisons la psyclio-
dynamie inconnue en Suède, tout cela est bien à nous , Français « (février 1899).
L’histoire suffit à montrer qu’avant la fondation de l’Institut de Stockholm nous avions des éléments suffisants pour établir le fond d’une doctrine. Restait à établir la pédagogie ; chaque pays doit avoir sur ce point la plus grande latitude pour adapter an mieux son enseignement à son milieu.
On nous objecte (pie tous les hommes sont identiques, que l’anatomie du Français et celle du Suédois ne se disguent point; on conclut à la même éducation physique; c’est là une conception absolument simpliste. \u point de vue articulaire, osseux et musculaire, l analogie peut encore exister et encore, avec les variétés des races. Mais on oublie les différences fonctionnelles, on fait abstraction des fonctions cérébrales, rien que cela. La connaissance de l’homme s’arrêterait ainsi au cadavre, aux indications grossières de l’anatomie ; elle n’embrasserait pas ce qui caractérise la vie et constitue les différences individuelles ; elle ne comprendrait ni la physiologie, ni la psychologie, ni la sociologie.
P H A. SE PE l'ATONNEME N T S
« Existe-t-il, nous oppose le lieutenant-colonel Coslc, un dressage différent pour les chevaux en été et en hiver, sous « le cercle polaire, les tropiques et l'équateur ■? » ( I ).
Et c’est avec ces notions singulières qu’on prétend appliquer la science à l’éducation. Peut-on donner à celle-ci une direction scientifique avec une connaissance aussi rudimentaire des phénomènes de la vie. X 'os t-i l pas à craindre qu on en lire des déductions hausses ou hasardées ?
Le praticien n’ayant pas de prétention scientifique doit forcément s’arrêter aux choses impossibles à faire, il essaie de tout sans préjuger de rien et parvient ainsi quelque fois à adapter son enseignement au mieux des circonstances.
Celui (pii agit par système est au contraire bien pi ès d’imposer au nom de sa doctrine une foule d’erreurs. On n’a jamais le sentiment vrai des choses et de leurs rapports réciproques sans expérience pratique ni un long labeur, on peut être pédant, on ne sera jamais éducateur par ce moyen.
On essaie de nous mettre en contradiction avec nous-mème en citant des passages de la préface (pie nous avons écrite sur les instances de M. le commandant Leléburc et pour son livre L' Education physique eu Suède ; passages qui sembleraient èlie en opposition avec notre manière de voir actuelle.
Ce reproche n’est pas fondé parce que la préface imprimée en tète de ce livre n’est pas toute nia préfacé, elle a été tronquée et les observations qui n’étaient fias favorables au système suédois ont été enlevées.
Il ressort clairement d’ailleurs de tous les écrits et de la correspondance de M. le commandant Lefébure que sa pri’occupalion dominante, même quand il nous fait de larges emprunts, semble être de nous imposer le système suédois et de le donner au inonde comme une trouvaille et le meilleur des bienfaits, je puis en donner la preuve.
Pour éclairer le lecteur sur ce point, voici les passages de ma préface supprimés par M. le commandant Lefébure:
(I) L'Education physique en France, p. 117.
l’kCOLE l1' ma NC aise
« Soit diflic ulté de comprendre à cause de la langue, soit à cause de l’esprit nébuleux qui règne encore dans les régions du Nord, j'avoue que j'ai eu beaucoup de peine à me faire expliquer le système de Ling. Encore aujourd’hui, après des études approfondies, tout n'est pas bien clair pour moi. J’ai constaté depuis que cela tenait plutôt au système qu’à mon état d’esprit et que c’est bien plus avec la foi qu'avec la raison qu’il faut aborder l’examen du système Suédois.
Tous sont d’accord sur les principes et je pense que les critiques du système Suédois, s’il y en a de fondées, s'adressent plutôt aux détails de la pratique qu’aux principes mêmes. Ce n’est pas l’œuvre de Ling qui serait visée mais seulement le complément ou l’interprétation de ses successeurs dont l’intransigeance a pu quelquefois fermer la porte au progrès.
11 ne faut rien exagérer et ne pas prendre les choses à la lettre.
Tout système est mauvais s’il est exclusif et s’il constitue une sorte d'Eglise hors de laquelle point de salut. Certains partisans absolus du système de Ling sont justement tentés d’agir ainsi ; je crois que, même sincère, leur intention peut nuire à la cause qu’ils poursuivent.
Les temps nouveaux amènent des idées nouvelles, la science avance, la physiologie était naissante du temps de Ling, son génie a su mettre en évidence quelques vérités maîtresses comme les lois delà morphologie des muscles.
Les organes essentiels à la vie ont besoin d'être aidés dans leur fonctionnement par une sorte d’énergie extérieure que nous leur communiquons volontairement par l'exercice musculaire. Les organes sont susceptibles d’éducation et cette éducation a pour but de les modifier dans le sens où ils évolueraient d'eux-mêines fatalement si on les y forçait indirectement par un surcroît de travail extérieur. On ne peut nier que la circulation du sang et la respiration, la nutrition et le développement musculaire ne soient régis par des lois. Ces lois résument la pratique de l’exercice...
Les discussions et les critiques sont nécessaires à l’établissement de la vérité ; un principe qui résiste à tous les assauts est par cela même rendu solide ; mais il faut avant tout que les discussions soient loyales si elles ne peuvent toujours être courtoises ; il ne faut pas être exclusif ni vouloir adopter un système particulier à tous les cas.
Ling a spécialement visé le milieu scolaire et il ne faut pas oublier que fe’ écolier suédois complète sa gymnastique par ses jeux et ses spoitfS nationaux ; sans cela la gymnastique classique pourrait être accusée d'être exclusivement esthétique cl de n'avoir qu'un c/Jct hygiénique insuffisant.
PHASE UE TATONNEMENTS
Ling n’a pas beaucoup touché à l’application utile (le la force et si, chez nous, nous commettons souvent 1 erreur de vouloir développer la jeunesse en lui imposant des exercices d’application bons pour des adultes, détestables pour des enfants en croissance, ce qui revient en somme à commencer par la lin, Ling a pu commettre celle de couloir se servir des exercices de développement comme d exercices d application militaire en imposant, dans les sauts et autres mouvements, île pure utilisation pratique de la force, les attitudes esthétiques .
Rn réalité les lois qui régissent ces deux parties de l'éducation sont distinctes :
Si la dépense d’énergie demandée dans les exercices eslliéi iques retentit sur le développement normal du corps, dans l’applicai imt delà force, la dépense d’énergie doit être exclusivement employée à I acte voulu locomoteur ou défensif. C’est l’économie qui doit y présider, l’économie non point sous forme de mollesse, mais se manifestant par l’utilisation comolète de l’effort.
Il n est pas douteux que l'emploi de cette énergie à / attitude esthétique contrarie l'utilisation économique et gène le mouvement , on ne peut ni sauter bien, ni effectuer convenablement une chute, ni grimper, ni fai re un rétablissement sur les mains en tenant le corps droit, la poitrine ouverte.
Un boxeur qui se découvrirait, sous prétexte de développer la poitrine, serait vite puni de son manque de prudence et la physiologie elle-même ne serait pas satisfaite.. Il faut prendre les principes du système Suédois qui sont la nature humaine elle même, mais il ne faut pas le suivre à la lettre ’ il infrod union chez nous d'un système aussi intransigeant serait une erreur. Sur ce point nous ne sommes peut-être point de V avis du signalai re de cet ouvrage.
Telles sont les pages écrites il n sept nns environ, nous n’avons pas à y changer un mot. J'ai compris depuis la raison pour laquelle on avait supprimé ces passages de ma préface; le souci de l'auteur n’était pas de répandre librement la vérité, mais d implanter eu Belgique et de là en France le système suédois. C’était l'œuvre d’un missionnaire et non d’un philosophe. Nous sommes bien à regret absolument obligés de nous séparer sur ce point.
Et, si L’on veut encore voir des contradictions flagrantes, il suffit de rappeler quelques anciens, extraits de ces auteurs devenus les partisans irréductibles du système: suédois «• ne varietur ».
l/ÉCOLE FRANÇAISE
« La leçon de Lin g conslilue la hase de la gymnastique « suédoise, ce cadre est presque obligatoire, nous en avons « besoin plus que personne en France où la méthode est « souvent négligée. Cela n'em pêche pas chacun dans son pays « <ltj rester avec ses tendances et son tempérament (Ür Tissie).
« M. le commandant Lefebure constate l'accord sur la « question d’adopter, au point de vue physiologique, les priu- « eipes suédois; mais il n’est pas indispensable d’appliquer « strictement la méthode. Il y a un caractère particulier à « chaque nation qui demande une forme de La méthode et « une adaptation spéciale de ces principes. » (Procès-verbaux du Congrès de 1900, page 40).
La Scission.
La scission était regrettable, mais nécessaire dans ces conditions; nous restions le défenseur de la vérité, nous ne pouvions suivre nos premiers compagnons de route sur le terrain de la polémique qu’ils voulaient engager, nous avions eu des illusions sur eux. On s’est servi depuis de procédés étranges pour faire pénétrer sournoisement le système suédois chez nous et il suflit maintenant d’oser émel’re des critiques contre ce fétiche intangible pourqu'on nous fasse sentir, par quelque petit moyen, que nous devons nous taire. Celle inqualifiable manière d’agir envers nous n’est certainement pas française, notre pays est toujours assoiffé de justice et de vérité, elle explique ma conduite et la raison pour laquelle je suis porté à signaler tous les défauts d’une école dont j’avais accepté d’abord avec complaisance ce qu'elle a de bon en rejetant ses erreurs et que je combats aujourd’hui parce qu’elle veut s’imposer à tout prix et annihiler le résultat de nos efforts et de nos complètes scientifiques.
Eu combattant le système suédois je combats une forme d’obscurantisme et de dogmatisme aveugle, je fais acte de justice et de progrès.
Ceux qui le veulent propager comme le plus grand des
PHASE DE TATONNEMENTS
bienfaits se disent apôtres de la vérité ; pourquoi donc fontils tout pour empêcher la vérité de venir au grand jour ?
Eliminer les hommes capables de rendre des services incontestables et les remplacer par des incapacités notoires, voilà une singulière façon d'aider Je progrès. Se donner bruyamment comme partisan des méthodes scientifiques et s’opposer aux recherches expérimentales qui seules constituent la science, mettre la lumière sous le boisseau en écartant les travaux qui ne secondent pas leur système, se servir de documents truqués sans valeur scientifique, fausser l’esprit public à grand renfort de réclame, ne faire connaître parmi les résultats des congrès que ce qui vous est favorable, enfin désorganiser l’enseignement et enlever ainsi la foi à toute méthode positive, voilà, il me semble, des actes qui s’accordent mal avec l’esprit de sacrifice et la sincérité de l’apôtre et du savant.
On se garde bien de répondre aux objections raisonnables et fondées faites de toutes parts ; mais on ne dédaigne pas cependant nos indications ; on cherche à corriger, sans le dire les fautes grossières que nous indiquons et l’on s’empare de nos travaux en les démarquant. Tels sont les procédés employés à notre égard.
Le Règlement de gymnastique de 1902.
Le Règlement de gymnastique de l'armée fut rédigé sur le plan de notre enseignement supérieur, il s’inspirait du Manuel de l’Instruction publique de 1891 et constituait un véritable progrès sur les manuels antérieurs en usage dans l’année. Il est utile de rappeler sa genèse.
Voici la lettre que m’écrivait le Ministre de la guerre à la date de 10 août 1901.
« Monsieur, l’enseignement de la gymnastique tel qu’il est acte tuellement dans l’armée ne paraît pas répondre entièrement au but « à atteindre qui est de former des soldats vigoureux, résistants, « souples, capables de supporter les fatigues de la guerre et de sur-
130 l’école française
« monter les obstacles que l'on rencontre en campagne. Un enseia gnemenl, basé sur des données scientifiques déduites de la connaisse sance de la physiologie des exercices du corps, peut seul permettre « de réaliser le résultat à obtenir.
« Convaincu qu’une réforme dans ce sens s’impose à bref délai, j’ai « constitué une commission qui aura pour première mission l’élabo- « ration d’un programme d’enseignement pour l’école normale de « gymnastique de Joinville qui forme les instructeurs destinés à « l’armée et l’étude de la réforme de nos procédés de gymnastique.
« 11 m’a paru qu’il y aurait un grand intérêt à adjoindre à la nou- « velle commission militaire un membre civil, qualifié par ses travaux « antérieurs sur la physiologie des exercices physiques.
« Promoteur et organisateur du Congrèsde 1900, vous avez, des premiers, contribué à déterminer le mouvement actuel en faveur de la re- « cherche des méthodes rationnelles de g}rmnastique. Votre concours « dans l’œuvre à entreprendre serait des plus précieux ; je viens donc « vous demander si vous consentiriez à prendre part aux travaux de « la commission et, dans l’affirmative, de m’indiquer dans quelle me- « sure et à quelles conditions elle pourrait compter sur votre con - « cours. »
Le Règlement de 1902 précédait le manuel Suédois et, à l’apparition de ce dernier, on accabla de reproches et de critiques le manuel français en le considérant comme une monstruosité à démolir. Mais il est curieux de voir l’impression première qu’il fit sur les hommes devenus les adversaires les plus acharnés de ce travail.
« Je vous félicite encore, m’écrivait M. le commandant Le- « féhure, du règlement merveilleux de clarté et de simpli- « cité que vous avez si puissamment contribué à faire adop- « ter et à rédiger pour l’armée française; là encore cous me « serez d'une aide puissante en me proposant un modèle. » (Janvier 1903) et encore :
« Je sais que vous êtes l’ame du nouveau Règlement de •< l’armée et celle aussi du Manuel de gymnastique et des « jeux scolaires de l’Instruction publique dont je viens de « terminer la lecture. Le Règlemenl militaire constitue une « nouvelle pierre au meme édifice élevé par votre science, « votre persévérance et votre indomptable énergie.
L’apôtre belge de la gymnastique suédoise a donc dû recourir à nos travaux pour constituer son enseignement; il nous a fait de larges emprunts ne sachant alors où se procurer les éléments de ses cours.
« Nous conseillons à ceux qui sont désireux d’approfon- « dir ces questions essentielles, que nous ne pouvons qu’ef- « fleurer ici, de parcourir l’excellent ouvrage qui résume le « cours théorique sur l’Education physique de G. Demeny « (1880), le savant physiologiste français qui a étudié à plu- « sieurs reprises, en Suède même, la gymnastique pédagoa gique; il est le promoteur du mouvement de rénovation « de l’éducation physique scolaire en France.
« Il agroupé , suivant, un plan vraiment original et qui « semble bien approprié au caractère et au tempérament des « Français les principes généraux de la méthode Suédoise. « V absence d'un Institut supérieur normal destiné à former « des professeurs entrave seul la mise en pratique et la géné- « ralisation de ses travaux remarquables. »
Les bases scientifiques de l'Education physique que vient de publier le même auteur est un ouvrage qui devrait être classique dans nos écoles normales.
(Lefébure, V Education physique en Suède.)
11 est vrai que dans une nouvelle édition de cet ouvrage datée de 1908 ce passage a été supprimé.
L’auteur attend nos travaux pour constituer son enseignement et former la base des cours d’éducation physique de son école de gymnastique. Ses lettres sont pressantes, remplies d’éloges même exagérés et indiquent des rapports d’élève à maître. Il avoue, en 1902, entreprendre une tâche nouvelle, n avoir pas de travaux scientifiques à son actif et ne trouver de lumière et de direction que dans mes ouvrages.
I elles étaient alors les impressions sincères des hommes qui renient maintenant 1 œuvre de progrès et s’arrêtent en route. Après m’avoir porté aux nues, on m’accuse maintenant de ne pas connaître le système suédois et, si l’on m’accorde la priorité des Cours théoriques sur l’ Education physique, on les traite de cours bien modestes.
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Cependant cet enseignement modeste a fait son chemin ; c’est de lui en effet qu’est sortie toute la réforme de l’Instruction publique et de l’armée. N’est-il pas étrange que mes travaux soient incontestés quand je loue certains points du système suédois et qu’ils deviennent nuis quand j’émets une critique sur ce système. Ce n’est donc pas dans le souci de la vérité et de l’intérêt général qu'il faut trouver le mobile de toutes ces polémiques.
Le faux pas.
Il y avait deux voies à suivre, deux partis à prendre : accepter le système suédois tout fait et l’implanter chez nous sans discussion, ou bien chercher parmi les connaissances naturelles et dans des expériences nouvelles une direction définitive, qui permit d’améliorer notre éducation en tenant compte des choses acquises et en laissant la porte ouverte au progrès.
Cette dernière manière était évidemment la seule raisonnable mais elle demandait beaucoup de travail et de réflexion, elle ne pouvait être à la portée de tous et dominait l’intérêt personnel. La première sembla aux réformateurs improvisés devoir leur rapporter un succès immédiat et plus sûr ; il fallait une solution rapide, d’apparence sérieuse et portant une étiquette accréditée auprès du public; il importait peu de nous engager dans une impasse, il fallait d’abord se débarrasser des recherches et des objections en se mettant à l’abri derrière la lourde machine suédoise vieille d’un siècle, jugée parfaite et intangible.
C’était faire de la politique prudente d’accord avec la pauvreté des arguments dont on disposait. C’est très habile, en nous mettant en face du système suédois on nous oblige à le combattre avec l’arrière-pensée que nous n'oserons pas engager une polémique de cette importance. J’ai toujours évité en effet de me mêler aux querelles d’école, le temps et l’énergie qu’on y dépense me semblent mieux employés à observer les faits et à en dégager la vérité.
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Je suis convaincu qu on doit tirer les règles d éducation de la Nature, c’est pourquoi je poursuis mes études spéciales dans cette direction depuis trente années et malgré tous les obstacles. Je rencontre aujourd hui des adversaires et des défenseurs de vieilles théories vermoulues me barrant la route ; je suis bien à regret forcé de sortir de ma réserve habituelle. Si je dédaigne les attaques personnelles, je ne puis laisser détruire mon œuvre, je la défends contre des attaques injustes. J’affirme que l’acceptation du manuel suédois, sur lequel nous reviendrons, serait la chose la plus funeste pour l’armée française. Le caractère de la gymnastique militaire consiste dans la valeur de l’application pratique et toute la gymnastique militaire suédoise se tait ou se trompe sur ce point ; elle est entachée de l’erreur fondamentale consistant à faire exécuter les exercices d’application avec les principes des attitudes de la gymnastique de développement, elle n’éduque pas les sujets dans le sens économique mais au contraire leur enseigne systématiquement la raideur, ce qui leur enlève l'aisance, la grâce et la légèreté en les obligeant à gaspiller leurs forces en pure perte.
Nous avons au contraire une admirable gymnastique d’application militaire française qui, avec Amôros, a été poussée si loin qu’elle ne craint aucune comparaison. Il faut la reprendre en partie ; il ne peut y avoir aucune hésitation à ce sujet.
« Je crois , comme vous, m’écrivait le commandant Lelèbure, « que les exercices suédois ne peuvent constituer à eux « seuls une application militaire de la gymnastique ; mais ce « n’est pas ainsi qiron la conçoit et l’applique dans les régi- « ments de l’armée suédoise.
« Vous avez évidemment raison de dire qu’il ne faut point « vouloir n’exécuter que les applications usitées en Suède, « les Suédois ne les ont guère codifiées du reste (février « 1904). »
Ai-je donc tort ou raison de dire qu’il ne faut point copier le système suédois? Ma conviction était faite dès lors. C’est en toute connaissance de cause que je contribuai à la réforme de l’Ecole de gymnastique militaire française.
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Recul en arrière.
J’ai connu 1 école de Joinville pleine d’entrain et de vie, sous 1 influence de l’esprit sportif et libre qui y régnait. Elle s anima sous 1 impression d’un rayon de lumière commencement d une ère nouvelle. Mon enseignement presqu’exclusivement expérimental avait la qualité d’intéresser les élèves, de les préparera leur mission et les jeunes officiers vaillants et justes travaillaient à la réforme avec une foi enthousiaste dans l’avenir.
Mais de pareils élans sont toujours subordonnés à la valeur du chef; une direction obscure et un régime d’intimidation ne peut qu’atténuer ces ardeurs premières, semer la division et remplacer l’enthousiasme du début par l’indifférence, le doute et le dégoût du travail.
Après m’avoir éliminé avec éloges du laboratoire et de la chaire que j’ai créés, on poursuit encore ceux qui voient clair dans les questions d’éducation. Penser librement en dehors des dogmes suédois devient une faute contre la discipline, un crime passible de mesures de rigueur.
On a exploité, il est vrai, la présence des instituteurs à l’école de Joinville en nous promettant toute la France rénovée par ce moyen. On nous prône l’amour des instituteurs pour leur fonction nouvelle et on voudrait faire de l'école de Joinville un institut de Stockholm dirigé par les militaires. Il faut réduire ces rêveries à leur juste proportion. L’année a dans notre pays un grand rôle à remplir, rôle social que personne ne lui conteste, mais il ne consiste pas à se substituer au corps enseignant, ni à l’administration de l’Instruction publique, empiétant ainsi sur le pouvoir civil. L’armée utilise les découvertes de la science mais n’en fait qu’exceptionnellement.
Le militaire est destiné à la guerre, il accomplit une fonction sociale préparée par le civil ; il serait assez plaisant de voir l’officier abandonner son vrai rôle de soldat et d'instructeur militaire pour devenir maître d’école et orthopédiste, tandis que l’instituteur aurait le rôle militaire. Ce n’est
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jamais ainsi que j’ai compris la réforme, car ce serait une façon sournoise de renouveler les bataillons scolaires de funeste mémoire.
« Si l’école de Joinville n’existait pas, mais il faudrait l’inventer pour les instituteurs, dût-on, faute de places, en exclure toutes les autres catégories d'élèves! » (1)
L’école de Joinville est une école militaire, on semble l’oublier, elle doit exclusivement former des instructeurs militaires ; sa capacité ne peut pas s’étendre au-delà et son action est assez importante comme cela. L’instituteur passe à Joinville comme soldat, c’est comme tel qu’on l’y retient, il n’y viendrait d’ailleurs point tout seul ; quand on a lait appel à son zèle pour faire un stage de trois mois après entente entre les ministres de la guerre et de l’instruction publique, deux instituteurs dans toute la France ont répondu à cette convocation. L’instituteur n’a rien à apprendre du militaire pour le milieu scolaire où la pédagogie seule est intéressante.
L’école de Joinville ne lui apporte pas la connaissance de l’enfant ni la manière de le manier. Va-t-on imposer l'enseignement militaire aux enfants de l’école primaire âgés de 5 à 13 ans ? ou bien croit-on que des instructeurs militaires soient préparés à cette tâche ; avec l’enseignement qu’ils reçoivent de Joinville ce serait une illusion décevante. L’expérience est faite depuis longtemps. Partout on a constate l’insuflisance des instructeurs militaires passant tout à coup dans le milieu scolaire. Plusieurs années ne sont pas de trop pour acquérir le doigter et l’aptitude nécessaires à enseigner à des enfants, que serait-ce pour enseigner à des jeunes filles ! On oublie donc le rôle prépondérant de la femme dans l’élevage et le dressage de l’enfant.
La préparation de l’instituteur à sa tâche d’éducateur incombe sans contredit au Ministère de l’Instruction publique, pourquoi sont donc faites les Ecoles Normales si ce n’est pour cela (2). Elles ne peuvent se décharger de ce devoir et
(t) Colonel Coste, T.' Éducation physique en France, page 275.
(2) Cette thèse était soutenue depuis de nombreuses années par Duruy et par nous dès la fondation du Cercle de Gymnastique Rationnelle où des cour»
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le confier au Ministère de la Guerre, ce serait un aveu d'impuissance. A chacun son métier, on aurait raison de nous critiquer si nous nous mêlions de tactique ou de technique militaire, nous pouvons retourner l’argument et dire aux militaires, vous ne pouvez vous passer des avis des physiologistes et des éducateurs compétents.
Heureusement le Ministre de l’Instruction publique vient de créer le Cours supérieur d’Education physique qui a donné d’excellents résultats depuis six années et prépare les maîtres à l’enseignement de la gymnastique dans les lycées, collèges et écoles normales. Le diplôme de professeur de gymnastique (2e degré) ne vient-il pas de consacrer ce cours et cet enseignement nouveau ?
Les programmes récents de l’Instruction publique sont sortis de la commission interministérielle chargée d’établir les bases communes entre les manuels de l’Armée de l’Instruction publique et des sociétés de gymnastique, ils concordent donc avec celui du Ministère de la guerre, mais ils sont plus étendus, ils comprennent tout ce qui se rapporte à l’enfance, en particulier les moyens pédagogiques variés donnant de l’attrait à l’enseignement et inutiles pour des adultes militaires.
L’Ecole et l’armée se complètent mais sont des milieux qui présentent des différences notables en raison de leur rôle social. L'armée est la continuation de l’école ; l’école prépare à l'armée, mais l'armée ne peut préparer à l’école.
Est-il logique d’admettre un enseignement unique s’adressant aux enfants, aux adultes et aux vieillards, aux femmes et aux militaires sans distinction ; cet enseignement risque fort de n'ètre bon pour aucun d eux. Ceux qui avancent ces hérésies ignorent les conditions complexes de la vie et ne voient en éducation physique que des mouvements automatiques ; ils ont de l’homme une notion vraiment simpliste qui en fait un mannequin articulé.
ont été faits aux instituteurs et le journal Y Education physique organe de ce Cercle fut envoyé gratuitement pendant 6 années à tout le personnel enseignant du département de la Seine.
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L’art d’enseigner est pourtant plus difficile, un peu d expérience vous apprend quel piètre résultat on obtient avec des systèmes imposés, si on néglige d intéresser et d amuser les élèves. Ces derniers réagissent à votre commandement, donnent ou éludent l’effort qu’on leur demande suivant la façon dont on les y incite. Ils ne suivent pas un maître sévère et ennuyeux mais un professeur qui les aime et sait ainsi les faire vouloir. L’influence psychique ue 1 instituteui est évidente ; le résultat obtenu dépend plus souvent de son talent et de son caractère que du manuel mis en pratique.
La direction d’une Ecole n’est pas une chose aisée ni simple. Une Ecole est une institution nationale, celui qui la dirige est un fonctionnaire public, un mandataire du Ministre et dont la tâche consiste à rendre le plus de services possible.
On le choisit naturellement parmi les hommes d’une valeur et d’un savoir reconnus dans une branche spéciale.
Par exception, l’école de Joinville ne rentre pas dans cet ordre de choses. Tout officier gradé peut être appelé à la commander. Gela était peut-être acceptable il y a trente ans quand la gymnastique était absolument empirique et considérée plutôt comme quantité négligeable. 1
Aujourd’hui on cherche à l’établir sur la science de la vie, il devient alors nécessaire de mettre la direction de cette école entre des mains expertes et éprouvées. La confier à un esprit étranger à la question devient un danger. La science seule est une garantie de la compétence technique ; l’enseignement d’une école ne peut cependant pas tomber dans l’arbitraire, l’école appartient au pays et non à celui qui la dirige. Elle doit être contrôlée par des autorités scientifiques, ses résultats doivent être soumis à l’expérience et son programme doit tenir compte des acquisitions de la science moderne.
Avant de réformer et de modifier une méthode d’enseignement, il faut des raisons valables, des arguments basés sur des faits et des discussions au grand jour. Un commandant d’école entouré d’influences diverses peut hésiter, se tromper même et influer sur le sort de l’armée. Quand ces
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hésitations se renouvellent tou.s les deux ans avec les changements de direction, quels résultats sérieux peut-on attendre de pareilles institutions ?
En 1902 j'ai été appelé à introduire la physiologie appliquée dans l’Ecole de Joinville et j’ai inauguré alors un enseignement nouveau imité partout depuis. Cet enseignement était la consécration des leçons que j’avais commencées en 1880. Mon intention n’était point de faire aux officiers un cours de physiologie générale ni surtout de leur faire croire que, de quelques connaissances scientifiques classiques, ils pouvaient déduire rationnellement les procédés d’éducation. Je voulais simplement les mettre au courant des acquisitions nouvelles, leur rappeler les lois du mouvement avec leurs applications à la machine humaine et leur résumer ce qui est actuellement connu sur les effets de l'exercice. J’essayai de préciser, au moyen de démonstrations expérimentales, les moyens d’obtenir de notre organisme le meilleur rendement possible en travail avec le minimum de déchet et de souffrance. Quinze années de travaux faits au collège de France en collaboration avec Marey et dix-sept années d’enseignement à la Ville de Paris m’avaient préparé à cet enseignement nouveau. J’avais toujours en vue le rôle particulier de l’officier et je cherchais à adapter mon enseignement à sa fonction spéciale.
Gymnastique militaire.
La gymnastique militaire, en effet, est une application intense et exclusive de nos forces à la défense du pays. Elle consiste donc avant tout à préparer sérieusement les hommes à supporter les fatigues de la guerre, à les familiariser avec les difficultés que le soldat rencontrera en campagne, à leur apprendre en un mot «à se débrouiller en toutes circonstances difficiles et à leur donner des notions d’hygiène pour éviter des accidents et les atteintes de la maladie.
L’expérience nous apprend qu’on peut, par une bonne éducation, reculer les dangers de la fatigue excessive et
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obtenir un rendement plus parfait dans l’utilisation de nos forces, si on sait ménager celles-ci, donner son ellort à propos, se reposer à temps, choisir un rythme favorable de travail et employer la cadence économique des allures. Cela revient à indiquer la meilleure manière de travailler et la façon pratique de mettre en œuvre son énergie ; comme conséquence l’homme apprend à se connaître, il a conscience de sa force et sait la mesurer, il acquiert la confiance en soi, ce qui contribue à augmenter sa valeur morale.
En résumé, dépenser judicieusement son énergie et la ménager suivant les cas, vaincre la mollesse en ne reculant pas devant l’effort et le danger, s’entraîner à la marche et à la course, sauter, grimper, nager, manier les armes et les outils, se familiariser avec les modes de locomotion variés tels que le cheval, la bicyclette, le canot, même l'automobile et l’aérostat : voilà certes la manière de tremper les caractères et de faire de bons soldats.
Mais, pour donner un enseignement de ce genre, il faut des éducateurs rompus à la pratique et assez instruits dans la théorie pour s’appuyer sur quelques notions scientifiques sans jamais perdre de vue le but utilitaire et surtout sans avoir la prétention de faire de la science à côté de la Nature.
Des descriptions d’os ou de muscles sans établir le lien entre la vie et l’éducation ne servent de rien. On ne peut prétendre faire en trois mois des physiologistes, ce serait bien inutile d’ailleurs et mal comprendre l’application des sciences à l’éducation physique.
Les études théoriques doivent initier l’officier avec les lois principales de la vie, lui montrer les influences dont il peut disposer pour s’améliorer physiquement. Elles lui font saisir les raisons de la méthode d’enseignement et lui donnent l’interprétation juste de son Règlement. Tout manuel a besoin d etie expliqué, le prendre à la lettre sans en comprendre Eesprit, c’est le rendre à peu près stérile.
On a fait ainsi du Règlement de la gymnastique, publié en 190- pai le Ministère de la guerre, une critique évidemment partiale, mais cette critique montre qu il n’a pas été compris S’il est vrai que l’on n’a rien pu en tirer dans l’application,
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c’est justement parce qu’on n’a pas su l’interpréter ni le mettre en pratique. Il contient cependant tout ce qu’il faut pour obtenir d’excellents résultats, mais il manque encore des instructeurs capables de l’enseigner. Quelques retouches de détail ne lui donneront pas tout à coup une vertu extraordinaire s’il n’avait déjà une réelle valeur, si son plan et sa base n’étaient point solides.
Elèves de l’Hcole des fusiliers marins de Lorient.
Entre des mains plus clairvoyantes et plus habiles il a pu produire ses fruits; sa qualité est prouvée irréfutablement parles admirables résultats obtenus au 123e régiment de ligne à la Rochelle par le lieutenant colonel Blandin, ancien commandant de l’école de Joinville ; au cours supérieur d’éducation physique de l’ Université et à l’école normale d'instituteurs de la Seine entre les mains de M. Racine.
M. le lieutenant de vaisseau Georges Hébert, s’inspirant des principes du règlement militaire de 1902 pour rédiger le Manuel d’éducation physique du marin, est arrivé à faire