‹ Évolution des troubles de l'intelligence et du caractère à la pubertéChapitre 17 sur 33 · OUR · texte numérisé non relu

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ont trait aux connaissances scolaires (élément automatisé de l'intelligence) ou à des mécanismes intellectuels plus élevés (test des absurdités à rectifier). La moyenne de ces résultats ne rend pas compte du facteur relatif de chaque élément.

(Un sujet doué d’une forte mémoire, qui réussira la répétition d’une série de chiffres, mais sera incapable de rectifier une absurdité, aura le même coefficient que le sujet de mémoire faible, mais ayant le bon sens nécessaire pour réaliser le test des phrases absurdes).

C’est ce qui se passe, nous semble-t-il, dans l’intelligence de l’adolescent. Les modifications, purement qualitatives, si elles enrichissent la vie intime, intérieure de l'individu, si elles modifient « sa mentalité », pourrait-on dire, n’influent pas sur son niveau mental.

B) La méthode psycho-pathologique

L’étude de la démence précoce

Pour étudier ces éléments psychologiques nouveaux, nous disposons d’une affection mentale qui présente, monstrueusement, morbidement hypertrophiés, les éléments de la mentalité adolescente. Cette affection, c’est la démence précoce, la maladie mentale de la puberté.

Déjà décrite dans la thèse de MASsELON, avant que BLEULER en fasse la base de la schizophrénie, elle survient avec prédilection entre 15 et 25 ans, et semble frapper, avec une fréquence à peu près égale, les jeunes gens des deux sexes. Elle paraît plus fréquente chez les sujets cultivés : élèves des grandes écoles, étudiants.

On l’a attribuée à des troubles endocriniens, autointoxication d’origine sexuelle (WiLLram) (1).

Elle peut survenir chez des sujets présentant la constitution schizoïde (BLEULER). Enfants, ils avaient le goût de la solitude, de la rêverie. Souvent studieux, l’action leur déplaisait. Elle peut aussi se manifester chez des individus indemnes de toute tare, paraissant jouir d’un esprit sain dans un corps sain, et dont l’édifice intellec-

(1) Bernstein pense à une « exagération de la Puberté ». Ces théories ne sont aucunement prouvées, mais sont intéressantes à signaler, étant donné le sujet qui nous occupe,

tuel s'écroule étrangement. Elle peut encore, comme l’a montré M. HEUYER, survenir chez des sujets porteurs de tares mentales ou physiques.

Elle réalise un affaiblissement intellectuel de type spécial. Pour certains on ne peut parler de démence réelle, car, pour que celle-ci soit réalisée, il faut une atteinte décisive de la mémoire et du jugement. Or (CHASLIN) les troubles de la démence précoce sont, dans une certaine mesure, réversibles, et mémoire et jugement sont souvent conservés.

Il s’agit, plutôt que d'atteinte réelle des différentes fonctions psychiques, d’une dissociation, d’une dislocation, avec perte de l’unité intérieure qui relie harrnonieusement, chez l'adulte normal, les facultés intellectuelles. Toutefois, HEUYER, avec son élève, LE GUILLANT, a montré qu'il existait un affaiblissement intellectuel indiscutable.

D'autre part, il existe une perte de contact avec la réalité. Ces malades fuient la réalité et orientent leur activité vers des buts irréels. C’est la pensée autiste.

Dans la sphère affective, existent aussi des troubles. C’est l'indifférence. Pour certains, l’affectivité est abolie. Pour d’autres, il y a, dans ce domaine comme dans la pensée, discordance. L’affectivité est dissociée d’avec la vie intellectuelle. C’est ainsi que Ia nouvelle d’un malheur le laissera indifférent. Parfois, elle est pervertie et remplacée par de la haine. L’affectivité est probablement conservée pour la vie intérieure, la vie autistique. Cette indifférence affective atteint toute la vie extérieure ; le malade se détache des êtres qu’il aimait, ou du moins ne leur manifeste plus aucun sentiment affectueux. Dans le domaine des tendances instinctives, il est atteint de ce qu’on a appelé « l’apragmatisme sexuel », perte de l'esprit de conquête, de l'initiative amoureuse sous toutes ses formes.

Telles sont, schématiquement, les principales altérations de la démence précoce. Il est difficile, à l’heure actuelle, de connaître les troubles primordiaux qui sont à l’origine des signes. On peut considérer l’autisme, par exemple, comme une conséquence de la dislocation intellectuelle (BLEULER), ou des troubles de l’affectivité, ou comme un signe primaire.

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D’autres signes intellectuels paraissent dériver des troubles que nous venons de décrire.

L'ambivalence (tendance à éprouver simultanément des états psychiques sous leur aspéct positif et négatif) dérive, pour BLEULER, de la dissociation intellectuelle, nous pensons : la rose est belle, mais elle a des épines. Un dément précoce pense : j'aime la rose parce qu’elle est belle, je déteste la rose parce qu’elle a des épines.

Les néologismes, le négativisme, dérivent aussi des troubles de la pensée.

Nous détaillerons un peu plus le contenu de la pensée autistique, de la pensée délirante.

On peut observer trois sortes de délires :

— délire d'influence, — délire imaginatif, — délire dogmatique.

1° Le délire d'influence nous intéresse peu. Il est en quelque sorte accidentel et dépend plus du syndrome hallucinatoire que du mode de penser du schizophrène. Basé sur des modifications cénesthésiques, des illusions, hallucinations, il n’appartient pas en propre à la démence précoce. Il semble que cette sorte de délire dépende plus de l’intoxication en cause que de la personnalité du malade.

Les deux autres types de délire, au contraire, sont caractéristiques de la pensée schizophrène.

2° Le délire de réverie. — C’est une rêverie intériorisée, qui paraît le plus souvent un délire de compensation d’une réalité pénible (pour les psychanalystes, il dérive d'événements affectifs), et, en effet, dans ces rêveries, on retrouve souvent des éléments du passé. Le thème est toujours celui d’une importante tendance humaine : amour, puissance, fortune.

a) Les délires érotiques sont extrêmement fréquents. Une malade, décrite par BoREL et Gilbert RoBiN (évolution psychiatrique de 1925), vit de nombreuses aventures amoureuses : elle épouse un Américain, elle est adulée, aimée, blanche et parfumée.

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b) Les délires mégalomaniaques de puissance, de richesse, parfois intriqués au thème sexuel, sont également fréquents : la malade précédente est Reine d’Espagne, c’est un millionnaire qui l'adore.

Ces malades délirants sont de grands personnages, fils du ciel, du soleil, extrêmement puissants et riches. Rappelons le délire de rêverie, publié par les D‘ HEUYER et STERN, en 1935, sur le thème : la chasse aux tigres.

Ces délires sont dépourvus de systématisation, le plus souvent. Ils sont mobiles et changeants, s’élaborent comme un roman.

3° Le délire dogmatique (de CLÉRAMBAULT), le rationalisme morbide (de ROGUES DE FURSAC et MINKOWSKI) nous montrent un autre aspect (également important pour notre étude de la mentalité adolescente) du délire du schizophrène.

Alors que le précédent groupe de malades, fuyant la réalité, orientait toute son activité vers des buts irréels, chimériques, que le critère objectif n’interdisait plus, ces malades-ci, au contraire, font jouer un rôle excessif à la logique. Ils ignorent les nécessités du réel, ils bâtissent des systèmes, des plans, s’adressant à la raison pure. « La pensée reste logique, dit Mme MINKOwSKA, elle l’est même alors trop. >» Normalement, nous pouvons forger ainsi des systèmes, des hypothèses, puis nous chargeons les faits, l'expérience, de vérifier, de réfuter nos données « à priori ». La rationalisme morbide ignore le réel, il ne veut pas tenir compte de l’ambiance, les malades voulant diriger leur vie, non d’après les faits, les circonstances extérieures et indépendantes de leur volonté, mais d’après des règles préalablement établies.

Le malade, dont l’observation est rapportée par Ro- GUES DE FURSAC et MiNkowski, est caractéristique : til se fait un système de vie ; tout acte dépendra, non des contingences extérieures, mais d’un principe : l’emploi de son temps sera réglé par avance, heure par heure. A ses élèves (il est instituteur), il applique ses principes, sans tenir compte de ce fait qu’il est en présence,

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non d'unités idéales, mais d'individus, avec leurs particularités intimes.

D’autres imaginent des inventions, des plans de réformes, qui, bien que conçus suivant.une logique impeccable, aboutissent à des conclusions monstrueuses, car ils ne tiennent pas compte des nécessités pratiques : le. malade de Mme MiNKkowsKkA invente un système de coulisse, d’autres conçoivent des transformations radicales de l’agriculture dans toute l’Europe, inventent des langues nouvelles, des alphabets secrets (C. WIZE), ce qu’on retrouvera souvent chez l’adolescent.

Ils expliquent (« Ils ont besoin de causalité. >» BLEU- LER), leurs raisonnements paralogiques leur permettent d'expliquer leur propre nature, l’origine de l’homme en général, les rapports des êtres entre eux. « Ils trouvent, d’une manière plus ou moins heureuse, l’explication du monde, expliquent tout l’être et le non-être. Ils étendent leurs raisonnements à la métaphysique. Rien ne les arrête, et leurs ratiocinations se perdent dans les espaces interstellaires. > (HEUYER).

Ces malades ont un sentiment confus de leur état morbide, et, comme le font remarquer ROGUES DE FURsac et MINKOwSsKkI, semblent n’élaborer ces systèmes de vie, réglant jusqu’à leur nourriture par des principes (auxquels, plutôt que de déroger, ils préféreraient mourir de faim), que pour combler une lacune, un déficit qu’il est encore difficile de préciser exactement.

« Ces deux formes de délire sont vraiment nouvelles dans la démence précoce qui frappe l’adolescent. Il n’y a rien de pareil chez l’enfant, et, quand on trouve ces formes de délire chez l’adulte, on peut être assuré qu’elles sont apparues dans la démence de la puberté au début de l’hébéphrénie. >» (HEUYER).

Ces deux délires sont égocentriques : le monde extérieur y joue un rôle insignifiant et sans vie.

Telles sont les deux grandes formes de délire du schizophrène sur lesquelles nous voulons insister, car, nous allons le voir, elles semblent comparables à ce qu’on observe à la puberté.

Remarquons, tout d’abord, qu’il existe tous les intermédiaires entre les cas franchement pathologiques, qui

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réalisent des schizophrénies indiscutables, incurables (au moins actuellement), et des états moins graves, épisodes passagers qu’on peut observer à l’adolescence.

& Il n’y a, dit BLEULER, nous ne connaissons aucune limite naturelle à ce groupe. .

Parlant de la pensée autistique : « C’est l’exagération « d’un phénomène normal. »

« La différence entre malades et bien portants est seu- « lement quantitative. »

« C’est un mode de pensée. »

(BLEULER : Le groupe des Schizophrènes, Leipzig, 1911).

Il est fréquent, en effet, d’observer à l’adolescence des états psychiques intermédiaires entre la démence précoce et les modifications psychiques physiologiques. Ces modifications sont trop accusées pour être dites normales, et on hésite à porter le diagnostic de démence précoce, parce que le tableau n’en est pas assez net. Ce sont des sujets qui deviennent inactifs, indifférents, parfois haineux envers leur entourage ; jusqu'alors bons travailleurs, ils cessent de faire des progrès ou rétrogradent.

Parfois, cet état passager disparaît sans évoluer vers la schizophrénie. « Disparaît » est peut-être trop dire, car ces sujets ne récupèrent peut-être pas complètement leurs facultés d’antan. Pour qui ne les avait pas connus auparavant, ils sont tout à fait normaux. Pour les autres, ils n’ont plus la même puissance de travail, sont un peu étranges et indifférents. Cette éventualité favorable (au moins relativement) nous a paru plus fréquente chez les Juifs.

On pourra dire qu’il ne s’agit que de rémission, et que les malades ont été insuffisamment suivis. Même alors, ces épisodes montreraient l’analogie entre le processus mental pubertaire et le processus morbide hébéphrénique. Mais parfois nous avons suivi les « malades » observés, et ils semblent avoir eu un comportement normal.

La plus suggestive à ce point de vue nous paraît être l'observation de R. Samuel, Israélite, dont nous avons suivi le comportement jusqu’en 1935, 9 ans 1/2 après les troubles suivants :

R. Samuel, âgé de 15 ans 1/2, est amené le 31 janvier 1926 à la consultation de neuro-psychiatrie infantile par son frère, pour une diminution du rendement scolaire datant de un an environ.

Il a toujours été bien portant, au point de vue physique. Mais il a toujours présenté des troubles du caractère: Il était « nerveux », coléreux, rageur, et, en même temps, émotif et timide. C'était déjà un enfant « singulier ».

Le père a été tué à la guerre. La mère est une grande névropathe ; elle est agoraphobique, émotive.

Le sujet a été très brillant dans ses études jusqu’à l’année précédente (baccalauréat à 14 ans, prix de la Ville de Paris).

Depuis ce temps, on a remarqué, d’abord au lycée, puis dans sa famille, un affaiblissement intellectuel qui n’a cessé de s’aggraver progressivement. Il échoue à son deuxième baccalauréat. Il est incapable de rédiger une lettre ou un devoir et copie sur son frère ; a de la difficulté à exprimer ses idées ; s’arrête au milieu de la conversation.

Il a, dit-il, un sentiment de vide, d'angoisse.

Indifférence : il a appris sans émotion ni réaction la mort d’un ami. Attitude hostile envers sa mère. Il est irritable, lui fait des scènes pour des motifs futiles. Fait une fugue d’une nuit, pour ennuyer sa mère, dit-il. Et cependant, il ne peut supporter l’idée d’en être séparé.

Il a des idées de suicide qui lui viennent comme conclusion « d’un raisonnement logique >». Il n’a d’ailleurs jamais fait aucune tentative d’exécution.

Il lit beaucoup d’ouvrages philosophiques ; il discute Leibnitz, Bergson, Nietzsche, et, sur ce chapitre, fait illusion à sa famille, impressionnée par ces lectures et citations. Il parle de la théorie des monades, mais, en réalité, quand on en discute avec lui, il est incapable de préciser l’essence de cette théorie ou du « rire de Bergson ».

En présence d’un tel ensemble, on est irrésistiblement amené à penser à un début de démence précoce. Et, en effet, un pronostic réservé, et même sévère, avait été posé. Or, ce jeune homme s’est amélioré (il a suivi un

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