‹ Évolution des troubles de l'intelligence et du caractère à la pubertéChapitre 20 sur 33 · II. La tendance à rationaliser · texte numérisé non relu

II. La tendance à rationaliser

« Dès que le jeune homme s’aperçoit pour la pre- « mière fois de l’interdépendance logique des idées, il « s’en réjouit d'ordinaire comme s’il avait découvert un « trésor de sagesse ; la joie le transporte jusqu’à l’en- « thousiasme, et il n’est point de sujet qu’il ne se plaise « à remuer, tantôt le roulant et le confondant en un, « tantôt le développant et le divisant par morceaux. » (PLATON : Le Philèbe).

« Ils font tout avec excès : ils aiment avec excès, ils « haïssent avec un excès égal et portent tous leurs sen- « timents à l’extrême. Ils croient tout savoir, ils tran- « chent sur tout. » (ARISTOTE : Rhétorique).

« …Age où l’on croit déjà tout savoir, où l’on est sûr « de son propre jugement, où l’on discute sur tous les « sujets, où l’on a sur tout des idées, dont la plupart « sont fausses... » (Francisque SARCEY).

« Le pubère est peut-être moins raisonnable que l’en- « fant de 10 à 13 ans, mais, à coup sûr, il est infiniment « plus raisonneur. > (MENDOUSSE).

On voit que, dès l’antiquité, on avait admirablement mis en évidence cette nouvelle tendance intellectuelle qu’apporte la puberté à l'être humain, et, en même temps, l’allure de jeu intellectuel qu’elle revêt.

Détailier comment se traduit cette tendance à la rationalisation, sur quoi elle s’exerce, c’est répéter ce que nous avons dit du rationalisme morbide.

L’adolescent édifie des systèmes philosophiques, cherche des solutions aux problèmes qui, de tout temps, ont préoccupé les hommes. Il explique tout : la création du monde, l’existence de Dieu, l’avenir de l’univers.

I1 se confectionne des règles de vie, basées sur des systèmes, et note ces règles de vie par écrit, méticuleusement.

I! discute de politique, se choisit une opinion, toujours extrême. Il ne trouve de croyances bonnes que les siennes, et présente une intransigeance politique et religieuse extrême.

Il peut d’ailleurs changer d’opinion en peu de temps et adopter la solution opposée, aussi intolérant pour ses

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idées d’hier qu’il l'était naguère pour celles d’aujourd’hui. Il a seul raison, et il le démontre encore par le raisonnement.

Il « juge » tout, pour la première fois.

Jusque là il adoptait (ou les refusait), mais toujours sans les analyser, les notions inculquées par le milieu. A l'adolescence il critique ces croyances et ces théories, les juge, les pèse d’une manière objective.

Et tout ceci revêt en quelque sorte la forme d’un jeu. Il est grisé par cette possibilité, qu’il vient de trouver, qu’on peut tout démontrer, et même des choses contraires. « Les idées, dit MENDOUSSE, deviennent plus intéressantes par elles-mêmes que pour les faits dont elles sont le résumé. » Il lui semble qu’il va pouvoir, avec sa pensée, changer les choses, influer sur les lois du monde.

Il refuse de confronter ses systèmes avec la réalité. Aussi a-t-il une prédilection pour les sujets comme la métaphysique, où la vérification expérimentale est impossible (MENDOUSSE).

Cette disposition peut se retrouver (rarement aussi marquée) dans certaines périodes de l’humanité. De même que nous comparions la période romantique à la rêverie adolescente, on peut rapprocher son amour de logique, des discussions sans fin, de métaphysique, de cette période du moyen âge où fleurissait la scolastique avec Pic de la Mirandole. Depuis l’antiquité, la sûreté arbitrale des rationalistes a dû être combattue par.« les empiristes ».

Mais, normalement, cet esprit de logique excessif s’atténue progressivement, ou plutôt, se laisse contrôler par les réalités extérieures. Il nous semble apparaître plus tardivement que la tendance à la rêverie, et aussi être moins accusé chez la fille que chez le garçon. Mais ceci n’est qu’une impression.

Il s’atténue progressivement, avons-nous dit, au contact de la réalité, et, normalement, il évolue vers la pensée réaliste, capable non seulement de forger des systèmes et des théories, mais encore de les confronter avec les faits extérieurs, de les réfuter ou étayer par des expériences.

Seul ce mode de pensée peut être réellement productif.

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C’est pourquoi les jeunes gens créent exceptionnellement, sauf peut-être en mathématiques et philosophie (où, justement, le contrôle objectif joue un rôle restreint). !

D’autres aspects de la mentalité adolescente pourraient encore être comparés aux troubles observés dans la démence précoce. Signalons en particulier l’ambivalence, tendance à envisager toutes choses sous leur double aspect, positif et négatif. Nous avons vu qu’elle semble être une conséquence de l’autisme. Il n’est donc pas surprenant qu’elle se retrouve chez l’adolescent. Effectivement, celui-ci présente des opinions opposées d’un moment à l’autre, des sentiments affectifs également extrêmes.

Tout proche est le négativisme, qui se traduit chez l’adolescent par la tendance, fréquente chez lui, à prendre le contre-pied de tout, et à contredire systématiquement son interlocuteur. La tendance à l’opposition serait décelée en particulier (MENDOUSSE) par le fait qu’un mot proposé à l’adolescent amène immédiatement un mot opposé.

Mais, nous le répétons, les deux éléments nouveaux, essentiels, primordiaux, que la puberté apporte, c’est la tendance à la rêverie, la tendance à la rationalisation.

Dans ce domaine, bien plus encore que dans celui de l'intelligence, on est obligé de constater que la puberté - n’est que la fin d’une évolution. Loin de se transformer à la puberté, le caratère se fixe, et, par une étude attentive et suivie, on retrouve toujours chez l’enfant le déséquilibre de l’adulte.

Le caractère, peut-on dire, réalise l’ensemble des dispositions affectives qui règlent les réactions de l'individu aux conditions du milieu.

Ces dispositions psychiques, nombreuses, se groupent sous des aspects variés. Parfois, elles s’équilibrent par-

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faitement, sans prépondérance aucune. L'individu est normal ; il possède un certain degré d’émotivité, sans avoir pour cela une constitution émotive, un certain amour-propre et un goût de la lutte sans être pour cela paranoïaque, présente des alternatives d'activité plus ou moins grande, sans être un cyclothymique.

Quand cet équilibre est détruit, les constitutions sont réalisées. Elles consistent en groupements de tendances, et diffèrent des dispositions normales par un excès ou un défaut d’une tendance. Elles sont déjà pathologiques, mais il n’existe avec l’état normal qu'une variation quantitative. Elles-mêmes pourront aboutir aux psychoses dites constitutionnelles.

Un certain nembre de « constitutions » ont été ainsi individualisées, un peu artificiellement peut-être, car tous les aspects et associations peuvent s’cbserver. Nous les étudierons successivement, comme constituant une classification commode, sans préjuger de leur valeur doctrinale.

° Ces constitutions ont été diversement comprises.

Pour certains (DELMAS, KRETCHMER et, à un moindre degré, DUPRÉ et KRÆPELIN), les constitutions sont innées, transmises par hérédité, « se manifestant de la façon la plus précoce et dès les premiers linéaments de la vie, se continuant tout au long de l'existence, s’extériorisant par des réactions légères ou marquées », et réalisant « des infirmités plutôt que des maladies ».

Pour ces auteurs, les événements extérieurs ne jouent aucun rôle dans l’apparition des constitutions, et ne peuvent la modifier. On peut tout au plus, en le mettant dans des conditions favorables, agir sur le comportement du sujet, sans toucher sa personnalité profonde.

A l'opposé, les psychanalystes font jouer un rôle primordial aux événements affectifs. La schyzoïdie, par exemple, et même le syndrome obsessionnel, résultent d'une arriération affective.

Mais il faut remarquer que, contrairement à ce qu’on tend à penser habituellement, l’école de Freud, et Freud lui-même, n’ont pas accordé un rôle exclusif mais seulement très important aux événements psychiques. Ils admettent la « prédisposition », les enfants « portant

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