CHAPITRE V
PREMIÈRE xNOTION DE LA CORRÉLATION
Le principe de la corrélation, qui aura une importance si grande dans l'étude des êtres supérieurs, se manifeste déjà à nous, à propos des êtres monoplastidaires, comme une conséquence immédiate du principe de la sélection adaptative.
Considérons un milieu très limité (ou, ce qui revient au môme, une portion assez bien limitée d'un milieu plus vaste, pourvu que les échanges puissent être considérés comme ayant lieu rapidement entre tous les points de cette portion restreinte et seulement entre eux), et supposons que ce milieu contienne, à un moment précis to, outre une quantité déterminée de substances chimiques déterminées (termes Q et R pour beaucoup d'espèces plastidaires) un nombre donné n de plastides d'espèces données occupant des places données. Quelques-uns de ces plastides seront à la condition n° 1, d'autres à la condition n*^ 2, d'autres à la condition n" 3 au moment précis to.
Au bout d'un temps très court dl, tout aura changé dans le milieu par suite de l'activité chimique des plastides qui sont à la condition n*> 1 et à la condition n" 2. Des substances Q
auront été consommées, des substances R produites par les plastides à la condition n*» 1 ; des substances d'ordre différent auront été consommées et produites par les plastides à la condition n** 2 ; enfin des changements se seront produits dans les positions occupées par ceux des plastides qui sont mobiles.
Au temps précis /o -j~ ^^i ^^^ conditions auront changé pour tous les plastides du milieu, par suite même de l'activité chimique de tous les plastides du milieu; autrement dit, il sera impossible de suivre et de comprendre l'histoire de chacun des plastides du milieu, sans tenir compte, parallèlement, de celle de tous les autres plastides.
Il pourra y avoir, pour les divers plastides considérés isolément, passages de la condition n<» 1, n« 2 ou n° 3 à telle ou telle autre des trois conditions, et le résultat total de cette série de passages sera, à chaque instant, une sélection adaptative comme nous l'avons vu plus haut, mais il ne faut pas oublier, ce que nous avons spécifié avec soin dans le chapitre précédent, que le mot adaptation se rapporte à chaque instant aux conditions ambiantes existant à cet instant précis, et que, par conséquent, nous assisterons pour chaque plastide, dans le milieu restreint considéré, à des adaptations successives, constamment en rapport avec l'histoire de /o«/ le milieu restreint considéré .^ Les variations retentiront sans cesse les unes sur les autres; elles seront corrélatives. Et ceci n'est pas l'expression d'un principe nouveau ; c'est, si l'on réfléchit bien, l'énoncé d'une vérité évidente ; mais il est essentiel d'avoir un mot précis et simple, le mot corrélation^ qui rappelle facilement tout ce que nous venons de dire dans les phrases précédentes.
Il est bien certain que ce principe de la corrélation n'est pas plus spécial aux êtres vivants qu'aux substances brutes, mais on l'oublie plus souvent pour les êtres vivants, à cause de la notion d'individuabté qui fait consi-
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dérer chaque être comme ayant en soi un principe d'action indépendant ou à peu près des circonstances extérieures. En outre, il était essentiel d'avoir bien défini le principe de la corrélation, car on le confond souvent, à propos des êtres polyplastidaires supérieurs, avec celui de la coordination nécessaire au maintien de la vie générale de l'être complexe, ou qui môme est précisément cette vie générale. Nous verrons ultérieurement, il est vrai, que la coordination est une conséquence de la variation corrélative des divers plastides de l'agglomération au cours du développement individuel et de la sélection naturelle s'exerçant cette fois, non plus entre les plastides eux-mêmes, mais entre les individus polyplastidaires; néanmoins, cette coordination est quelque chose de plus que la corrélation dont nous sommes témoins en obserA'ant un bocal qui contient une infusion de foin ; la preuve en est qu'elle est susceptible d'être détruite (mort) tandis que nous aurons beau introduire tel ou tel élément nouveau dans notre bocal, il y aura toujours corrélation.
Immunité. — Quoiqu'il soit un peu tôt pour parler d'une coordination dont nous n'avons pas encore étudié la genèse, nous allons emprunter à cette coordination un réactif sensible pour l'étude d'un exemple intéressant de corrélation, Vimmunilé. Il suffira de savoir que la coordination existe chez un animal supérieur ; nous savons, sans analyser profondément les phénomènes, constater que cette coordination est conservée, menacée ou détruite (santé, maladie, mort), et cela suffit à nous donner le réactif dont nous avons besoin.
Dans les deux chapitres précédents, nous avons pris comme exemples, pour l'étude de la variation et de la sélection, les microbes pathogènes, et nous avons considéré les animaux supérieurs comme de simples réactifs de leurs variations de virulence. Nous avons vu, par exemple, la
bactéridie s'adapter, s'aguerrir*, par suite do la lutte avec des organismes supérieurs (retour à la virulence). Mais il faut considérer, dans la bataille, le sort des deux partis en présence, la bactéridie et le milieu, d'autant que, dans le cas considéré, le milieu est lui-même un organisme vivant.
Introduisons des bactéridies dans l'organisme d'un mouton. Il y avait, jusqu'à ce moment, coordination, et, par suite de leur influence réciproque, tous les éléments histologiques pouvaient ^ trouver réalisée dans le milieu intérieur commun la condition n" 1. Voici qu'un nouvel arrivant s'empare de certaines substances Q et déA'^erse dans le milieu intérieur des substances R nouvelles. La coordination-^ est momentanément détruite, il y a maladie. Or, le milieu intérieur d'un mouton, sans cesse brassé par la circulation, peut être considéré comme le milieu restreint dont nous parlions tout à l'heure, et dans lequel des échanges rapides étaient possibles entre les différents points du milieu. Donc il va y avoir variation corrélative dans tout l^ensemble de l'animal, c'est-à-dire variation plus ou moins considérable de tous les plastides du milieu intérieur; à l'équilibre de la santé, succède une période de désordre, la maladie. Cette maladie se terminera par la guérison (équilibre dynamique nouveau) ou par la mort. Dans le cas de la mort, l'organisme du mouton devient tout à fait comparable au milieu limité de l'infusion de foin dont nous parlions tout à l'heure, et ne présente plus, par suite,
1. Ceci est une expression imagée, comme nous l'avons vu plus haut, p. 32.
2. Je dis « pouvaient » parce qu'en réalité, comme nous le verrons plus tard, il y a, dans les animaux supérieurs, des alternatives de condition n° 1 et de condition n° 2 pour presque tous les éléments histologiques ; ce sont même ces alternatives qui déterminent l'état adulte. (Voyez Théorie nouvelle de la vie, livre IV [P\ Alcan].)
3. Chez l'adulte au moins, cette coordination peut se considérer comme un équilibre dynamique; la maladie est la destruction momentanée de cet équilibre.
Le Dantec. — Évolution individuelle. '^ 4
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aucun intérêt particulier. Occupons-nous donc du cas de la guérison.
Il n'est pas impossible qu'une guérison survienne sans qu'il y ait destruction complète de l'élément parasite introduit; on connaît des cas d'adaptation réciproque, de symbiose ' ; mais ce n'est pas ce qui se passe pour l'infection charbonneuse, dans laquelle la guérison survient seulement par destruction totale de l'élémenl infectant. Un raisonnement individualiste pourrait faire croire que le mouton guéri est redevenu identique à ce qu'il était avant l'infection, ce qui est faux ; et, en effet, l'animal est devenu réfractaire ; une nouvelle inoculation de charbon ne le rend plus malade, // a donc changé, quoique son aspect extérieur soit le même, et il y a là un bel exemple de variation corrélative des éléments histologiques^.
1. La formation d'une symbiose est d'ailleurs aussi un cas de modification corrélative.
2. En restreignant intentionnellement (quoique cela soit probablement contraire à la vérité absolue et à la corrélation générale) le nombre des éléments histologiques qui jouent un rôle dans cette variation adaptative, j'ai donné, dans la Bacléridie charbonneuse, une explication élémentaire de l'immunisation : « Soient X, \, Z, trois espèces d'éléments histologiques qui sont particulièrement gênés par l'introduction de la bactéridie. De même que dans les cultures contenant plusieurs espèces de plastides, il y aura lutte pour l'existence entre ces éléments et l'envahisseur. Parmi les plastides de l'espèce X, par exemple, il y a des difïérences individuelles, comme nous lavons vu pour tous les plastides (ou même il en nait par suite même de la condition n" 2 réalisée par l'introduction de la bactéridie). Si tous succombent dans la lutte avec la bactéridie, la disparition de tous les éléments d'une espèce histologique détruira la coordination qui régnait ; la maladie se terminera par la mort.
« Mais si quelques-uns résistent, ce seront, naturellement, ceux qui résistent le mieux à l'influence nuisible de la bactéridie, les plus aptes à lutter contre l'infection parasitaire. Il en sera de même des plastides des espèces Y et Z. Par conséquent, si les circonstances sont telles que la bactéridie soit complètement détruite au cours de la lutte qu'elle livre, dans le milieu intérieur, aux éléments X, Y, Z (guérison de la maladie), ceux des plastides X, Y. Z, qui auront subsisté seront les plus aptes à lutter contre la bactéridie. Ils se multiplieront ensuite à la condition n" 1, c'est-à-dire que chacun donnera naissance, pour remplacer les éléments similaires détruits, à des plastides identiques à lui-même, et, par conséquent, tous les plastides X, Y, Z, qui cens-
titueront le corps de l'animal guéri seront plus aptes à résister au charbon.
« C'est la modification de l'organisme correspondant au retour à la virulence des bactéridies atténuées.
« Quand l'animal succombe, ce sont les bactéridies les plus virulentes, c'est-à-dire les plus aptes à lutter contre X, Y, Z, qui persistent.
« Quand l'animal guérit, ce sont les plastides X, Y, Z, les plus aptes à lutter contre les bactéridies, qui persistent.
« Une bactéridie de virulence exaltée par le passage à travers un animal qui a succombé tuera plus facilement un autre animal de même espèce, sera mieux armée pour lutter contre ce nouvel hôte et déterminera plus rapidement sa mort.
« Un mouton de résistance exallée par le passage, à son intérieur, de bactéridies qui ont succombé, tuera plus facilement d'autres bactéridies de même espèce, parce que les plastides X, Y, Z, qui lui restent, sont mieux armés pour lutter contre ces nouveaux parasites et détermineront plus rapidement leur mort. Il n'y aura pas récidive de la maladie. »
Ce parallélisme, facile à établir entre l'immunité et la virulence, est intéressant au point de vue de l'étude de la variation, parce qu'il permet de supposer que, dans le mécanisme de la vaccination, les éléments histologiques X, Y, Z, sont, comme les bactéridies qui s'atténuent, le siège d'une variation quantitative (modification des proportions relatives des substances plastiques qui les constituent), et cette remarque sera utilisée ultérieurement.
Les mots immunité appliqué à l'animal supérieur et virulence appliqué au microbe, sont synonymes puisque ces deux expressions indiquent l'une et l'autre que l'être auquel elle est appliquée triomphera de l'autre dans la lutte. On pourrait dire que l'organisme du mouton est virulent pour le premier vaccin charbonneux...
Un mouton qui aura résisté à une infection charbonneuse et se sera débarrassé de toutes ses bactéridies sera plus apte à se défendre contre une nouvelle infection, sera immunisé par sa première maladie. C'est le principe des vaccinations. Mais, en vertu de la variabilité, le résultat de la vaccination ne sera pas d'une durée illimitée; tant qu'il y avait des bactéridies dans l'organisme, la lutte pour l'existence déterminait le tri, la sélection naturelle des plastides X, Y, Z, les plus résistants par rapport à l'infection charbonneuse. Dès qu'il n'y aura plus de bactéridies, comme l'aptitude à lutter contre cette espèce microbienne peut être tout à fait différente de l'aptitude à lutter contre les autres cellules de l'organisme, la variation de ces éléments X, Y, Z, dirigée par une sélection d'un autre ordre ou laissée sans sélection (apparente), détruira petit A petit les effets de la vaccination ; l'immunité disparaîtra petit à petit.
Cette disparition progressive de l'immunité est parallèle à la diminution de virulence d'une culture transportée de bouillon en bouillon plusieurs fois de suite ; l'aptitude à se développer dans le bouillon étant d'un autre ordre que l'aptitude à se développer dans un mouton, la sélection qui proviendra de la culture en bouillon sera toute différente de celle qui provient du passage sur un mouton ; les variations pourront s'accumuler dans un sens tout différent ; la culture pourra
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perdre petit à petit sa virulence. Elle la récupérera si une nouvelle sélection est opérée par un passage à travers un nouveau mouton. De même, le mouton qui aura perdu son immunité la retrouvera, si une nouvelle injection de vaccin détermine une nouvelle sélection des plastides X, Y, Z, les plus résistants au charbon.
Dans toutes les pages précédentes, nous avons parlé de la sélection comme d'un facteur qui détermine tels et tels effets ; en réalité ce n'en est pas un ; c'est un mot commode pour rappeler un ensemble de phénomènes qui se passent toujours; il y a, dans chaque cas et à chaque instant, persistance du plus apte dans les condilions considérées, et cela, par définition même du plus aple. Le principe de Darw^in «st l'expression d'une vérité évidente, mais il est infiniment utile parce qu'il permet de résumer en un seul mot un ensemble de conditions et àa résultats extrêmement complexe...