PREFACE DE LA. DEUXIEME EDITION IH
ne sauraient être ébranlées par des démonstrations scientifiques. Alors qu'une curiosité invincible pousse nos congénères à chercher le pourquoi de tout, un autre sentiment, aussi fort au moins que notre curiosité, nous incite à nous contenter des explications grossières de nos ancêtres ignorants et à nier la valeur des découvertes objectives faites par les savants. On est, par nature^ plus ou moins ami de la tradition, plus ou moins confiant dans l'avenir de la Science; il ne faut pas s'insurger contre les différences individuelles. Si donc, ceux qui sont fabriqués de manière à tout attendre de la physique et de la chimie ont compris, une fois pour toutes, que Vojipeiil raconter les phénomènes vitaux sans accepter les erreurs incluses dans le langage courant, il n'y a plus aucun inconvénient ensuite à ce que ces croyants de la Science emploient, pour s'exprimer en physiologie, les formes individualistes d'une langue qui nie le déterminisme biologique; cela n'est pas dangereux pour eux, puisqu'ils sont déterministes; et cela ne présente aucun intérêt pour les autres, qui ne veulent pas du déterminisme, et désirent croire à la liberté.
A l'époque où j'ai écrit ce livre, je croyais encore que les hommes cherchent la vérité; je n'avais pas compris qu'ils ont seulement le désir cVavoir raison contre les autres, le désir de démontrer que ce qu'ils croient est la vérité. Et je faisais tous mes efforts pour employer un langage qui ne prêtât à aucune ambiguïté.
Ayant acquis, au cours des études préparatoires de ma Théorie de la vie, la certitude du déterminisme biologique absolu, je ne pouvais manquer de conclure que l'évolution spécifique, resa//a/ de /a y/e, est, comme
la vie actuelle elle-même, un phénomène purement mécanique. Tout ce qui, dans la narration de l'histoire des espèces, avait un aspect spiritualiste devait donc me choquer immédiatement. Et c'est ainsi que, avant de connaître Lamarck, je fus mis en défiance contre le lamarckisme par la singulière attitude des néo-lamarckiens d'Amérique, et en particulier par celle de leur chef, le paléontologiste Cope. J'ai montré dans un autre ouvrage' toute l'absurdité de la théorie de Varchestélisme. Ici même, je m'insurge encore contre d'autres parties de l'ouvrage de ce même auteur, Ainsi, le manque de logique chez les élèves de Lamarck m'a d'abord écarté du grand homme dont je suis devenu ensuite, et pour ainsi dire sans m'en douter, le disciple le plus enthousiaste et le plus fervent.
En entrant dans l'étude de la formation des espèces, je devais donc être plus attiré vers Darwin, dont j'avais d'ailleurs lu tous les ouvrages, que vers Lamarck dont je ne connaissais l'œuvre que dénaturée par les néo-lamarckiens. Et c'est ainsi que, dans le livre pour lequel j'écris aujourd'hui cette préface, je suis lamarckien presque sans m'en douter, tout en faisant plus ou moins, à plusieurs reprises, profession de darwifiisme.
Mais en réalité, ce qui m'attirait vers Darwin, c'était moins sa théorie elle-même que le désir bien évident chez cet auteur de ne faire intervenir, dans l'histoire de la formation des espèces, aucune puissance mystérieuse rappelant le ridicule archestétisme de Cope ou tout autre facteur spiritualiste déguisé. Je m'étais bien aperçu,
1. Llndividualilé el l'erreur imlivuliialisle, cli. m (F. Alcan).