CHAPITRE XXI
J'ai terminé Tétiide de l'hérédité des caractères congénitaux et des caractères acquis sans avoir prononcé une seule fois l'expression « plasma germinatif ». Je n'ai pas cru devoir admettre entre les divers éléments histologiques du corps une différence quelconque, autre qu'une différence quantitative de composition; il faut donc que je discute ici la théorie du plasma germinatif que l'on retrouve, plus ou moins complètement adoptée, dans tous les livres sur l'hérédité. J'emprunte les passages suivants au livre de M. Del âge :
«... Le métazoaire ne meurt pas tout entier. L'homme laisse des enfants qui sont une partie ds sa substance, et il continue à vivre en eux. Il ne s'agit pas ici de méta-
1. Ce n'est pas en effet une métaphore, c'est une erreur qui provient <ie la confusion entre la vie et la vie élémentaire. Si l'on fait la transfusion du sang d'un individu à un autre, les leucocytes du premier passent dans le second et cependant on ne dit pas que le second continue la vie du premier. Le métazoaire meurt et meurt tout entier, mais, de la cessation de sa vie, ne résulte pas fatalement la cessation de la vie élémentaire, la mort élémentaire de tous ses tissus. Quelques éléments, restant doués de vie élémentaire, peuvent être le point de départ d'une nouvelle vie qui n'est pas le moins du monde la
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phore *, mais d'un ftiit anatomiquo. L'œuf fécondé est fait tout entier de la substance des parents ; or, l'enfant n'est que l'œuf grandi et développé et, bien qu'en grandissant il ait multiplié des milliers de fois sa substance, il n'a cependant pas pour cela cessé d'être la continuation de ses parents ^, comme le montre sa ressemblance avec eux, en dépit des conditions de vie différentes qu'il a pu rencontrer.
« En réalité donc, le métazoaire ne meurt qu'en partie; il se divise en deux; parts, l'une qui meurt-, l'autre qui continue à vivre, et cela indéfiniment. Il y î»^ en lui deux choses, Tune mortelle, le corps, le soma; l'autre immortelle 3, les cellules germinales que l'on pourrait appeler dans leur ensemble le germen. Ce germen est immortel exactement à la manière des infusoires ; comme eux, bien plus qu'eux, il est fragile. Combien d'œufs et surtout de spermatozoïdes meurent ainsi tous les jours ! Mais il est pour eux, comme pour les infusoires, une possibilité de continuer à vivre, s'ils remplissent la condition nécessaire qui est de se rencontrer et de se fusionner dans la fécondation ^
« Quelle est l'origine de cette différence entre le soma
continuation de la première; la mort est un phénomène individuel. La mort élémentaire est un phénomène chimi(iue. Voyez l'Individualité. Bibl.de phil. contemporaine.
1. Au point de vue chimique, oui. sans aucun doute, et l'hérédité est précisément le phénomène de la ressemblance de composition des éléments des parents et de ceux des enfants, mais je le répète, la vie est un phénomène individuel, et l'individu meurt sans se continuer en quoi que ce soit dans d'autres individus. Comment s'exprimer d'ailleurs au point do vue individualiste, lorsque le père et le fils vivent en même temp:^, s'ils sont le même individu, si l'un est la continuation de l'autre? n'est-il pas évident que ce sont deux existences tout à fait distinctes? Ce serait le mystère de la sainte Trinité !
2. Ce mot meurt se rapporte i\ la mort véritable, tandis que le mot ▼ivre qui le suit immédiatement se rapporte à la vie élémenfaire, c'est la continuation de la confusion entre la mort élémentaire et la mort, entre le phénomène cliimique et le phénomène individuel.
8. Immortel veut dire: « non susceptible d'être atteint par la morl », et non pas » capable de conserver indéfiniment la vie élémentaire ».
4. Mort élémentaire des i)lastides incomplets h la condition n" 2. Vie élémentaire matiifestée, A la condition n" l, des plaslides complétés l'un par l'autre.
et le germen ? Les anatomistes l'ont depuis longtemps saisie et interprétée d'une façon très acceptable.
« H. Milne-Edwards et, après lui, Kolliker, Huxley et d'autres pensent simplement que le plasma de l'œuf, étant non différencié, est capable, comme il le prouve d'ailleurs, de reproduire l'être entier; qu'en se divisant, il fournit deux sortes de cellules : les unes, semblables à lui et restant telles, ne se différenciant pas et restant par là capables de reproduire encore l'organisme ; les autres, qui, d'abord semblables, se différencient peu à peu en cellules de divers tissus, et perdent par là le pouvoir de produire autre chose que le tissu dont elles ont pris le caractère K
« L'objection à cela est qu'on ne voit pas dans l'ontogenèse les cellules de la lignée ascendante des germinales garder l'aspect de l'œuf ; souvent elles subissent une faible différenciation, au moins apparente, en cellules épithéliales.
« Aujourd'hui, une opinion différente tend à prévaloir.
« On admet que les cellules germinales sont faites d'un plasma d'une nature spéciale, immortel par essence, et contenant en puissance l'organisme entier, c'est le plasma germinatif, et que les cellules du corps sont faites d'un autre plasma mortel moins noble et moins complet, le plasma somalique.
« Plasma veut dire ici substance vivante, essentielle, sans préciser si elle appartient aucytoplasma ou au noyau.
« Nous aurons à discuter ailleurs les théories de la constitution et de la nature du. plasma germinatif. Mais, pour le moment, nous pouvons accepter le plasma germinatif comme un fait indéniable, en le définissant : cette partie de la substance des parents qui ne meurt pas avec eux et se perpétue clans leurs enfants. De cette définition même
1. Nous avons vu ce qu'il faut accepter de la théorie delà spécificité des tissus. Quant à celte division du plasma en deux parties, elle n'est pas admissible ; tous les éléments histologiques subissent des variations quantitatives qui les adaptent à leurs conditions topographiques et voilà tout!
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résulte la continuité du plasma germinatif, qui est moins une théorie qu'une manière d'envisager la filiation des substances dans la génération. Elle consiste à considérer non pas, comme on le fait d'ordinaire, l'individu engendrant l'œuf, qui devient un individu, qui engendreun nouvel œuf, et ainsi de suite ; mais l'œuf se dédoublant en un corps et un œuf, celui-là mourant, celui-ci se dédoublant en un nouvel œuf et un nouveau corps et ainsi de suite... C'est Jaeger qui, le premier, en a ou l'idée et l'a nettement exprimée. Puis Nussbaum l'a développée, et enfin Weissmann s'en est fait le champion et l'a tant creusée, modifiée, adaptée, qu'il l'a faite sienne en quelque sorte *. »
L'erreur individualiste est tellement évidente dans toute la citation précédente qu'il est inutile d'insister à nouveau 45ur la confusion constante qui y est faite entre la vie élémentaire et la vie ; je continue à suivre le même auteur dans la partie de son livre où, après avoir résumé les idées des autres, il expose les siennes propres:
« L'œuf doit être considéré comme formé de masses protoplasmiques incluses les unes dans les autres ou juxtaposées et douées chacune d'une constitution chimique déterminée -. L'œuf vit^; il absorbe et excrète comme toutes les autres cellules ; sa constitution subit donc des changements incessants, et cependant elle se maintient, en somme, identique à elle-même.