PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION XI
tantes auxquelles j'ai été conduit depuis. Par exemple (p. 173), j'ai signalé déjà l'importance biologique des contraintes auxquelles j'ai reconnu ensuite un rôle de tout premier ordre ; pages 112 et 127, je sépare des caractères actuels dus à des causes actuelles les caractères historiques, ceux du squelette par exemple, qui ont été acquis une fois pour toutes et dont la cause originelle est dans le passé, non dans le présent. Longtemps avant qu'il fût question de mMfa//o/is ou variations brusques, j'ai mis en lumière le cas de la bactérie asporogène qui est le plus bel exemple de mutation. Je me reproche même d'avoir attribué trop d'importance aux mutations, au cours de cet ouvrage où je m'efforçais cependant de mettre en lumière le rôle essentiel des variations quantitatives dans les adaptations conduisant aux variations spécifiques. J'étais décidément trop darwiniste; mais je ne le regrette pas, puisque c'est le darwinisme appliqué aux petites unités vivantes, qui, en fin de compte, m'a rendu lamarckien. On verra cependant (p. 204 en note et pages suivantes) que je fais des réserves très sérieuses sur la valeur des variations fortuites. J'attribue d'ailleurs à ces variations fortuites une naissance progressive (p. 214), et mon idée des caractères vraiment acquis, quoique restant morphologiquement latents, a été reprise depuis par Giard pour expliquer les mutations (théorie de la marche d'escalier). Somme toute, en mettant de côté les questions sexuelles dont je ne m'étais pas encore occupé sérieusement il y a quinze ans, et dont je donne ici une théorie un peu trop incomplète, je crois que les idées défendues dans ce livre méritent d'être défendues encore aujourd'hui avec autant de vigueur que par le passé.
Grâce à la connaissance des phénomènes colloïdes, il est possible de donner actuellement une explication plus concise de la transmission héréditaire des caractères acquis; mais l'interprétation donnée dans ce livre reste encore la plus impressionnante, et ceux qui voudront prendre la peine de l'approfondir trouveront dans cette étude un peu sévère une excellente introduction à l'étude générale de la Biologie.
Décembre 1912.
FÉLIX Le Dantec.
ET
Il n'y a pas de faits nouveaux dans ce livre ; trop d'ouvrages ont déjà été publiés sur la question si controversée de l'hérédité, pour qu'il reste à relever des observations n'ayant pas déjà été maintes et maintes fois retournées en tous sens au bénéfice de telle ou telle théorie. Ce qu'il y a d'important dans l'étude du sujet, ce ne peut donc être que la méthode avec laquelle cette étude est conduite, et je me crois en droit d'affirmer qu'à ce point de vue, le livre que voici diffère entièrement des autres.
Je me suis convaincu, par des études antérieures, de l'impossibilité de trouver, entre les corps vivants ou pla.stides et les corps dits bruts, une autre différence que la présence ou l'absence de la propriété d'assimilation. Cette propriété doit donc être la base de toute étude biologique...
Et même, puisqu'il n'y a rien de commun aux êtres vivants en dehors de la propriété d'assimilation, tout ce qu'il y a en biologie de véritablement général doit pouvoir Le Dantec. — Évolution individuelle. 1
se déduire de cette propriété. Lorsque, en mathématiques, on définit des courbes par certains caractères qui les distinguent de toutes les autres courbes, on établit, par des calculs plus ou moins simples, l'équation algébrique de ces courbes, puis, de la discussion complète de cette équation, de l'étude de tous les cas qui peuvent se présenter, on déduit toutes les aafres propriétés des courbes définies dans l'énoncé du problème, et l'on peut affirmer que ces autres propriétés sont une conséquence de celles de l'énoncé.
C'est cette méthode déductive que j'ai suivie dans le présent ouvrage; seulement, j'ai limité à ce qui concernait la question de l'hérédité la discussion de l'équation de la vie élémentaire ^ ; la discussion générale de cette équation dans tous les cas aurait conduit à toute la biologie générale.
Quand on discute l'équation d'une courbe, on ne sait pas d'avance quelles propriétés on lui trouvera, et pour être sur qu'on ne s'est pas trompé, on procède a posteriori à des vérifications. Dans l'étude de l'hérédité, ces vérifications se font d'elles-mêmes, lorsque certains points de la discussion amènent à la découverte de faits connus ; mais, en aucun cas, il ne faut tenir compte dans la discussion de la connaissance antérieure de ces faits, ou du moins il n'en faut tenir compte que pour diriger ses recherches vers telle ou telle question et ne pas s'égarer dans d'autres régions de la biologie générale. Et ces vérifications a posteriori prouveront au chercheur, non seulement qu'il ne s'est pas trompé dans ses déductions, mais encore que le problème a été bien posé, que le point de départ a été bon. Weissmann aurait dû renoncer à son ingénieux système quand il en a conclu l'impossibilité de l'hérédité des caractères acquis.
1. Voyez Théorie nouvelle de la vie. IMbl. scient, internalioaale, 1. Il (F. Alcan).
Cette méthode déductive a le grand avantage d'éliminer forcément toutes les erreurs provenant de raisonnements téléologiques ou anthropomorphiques ; nous partons de plastides, et nous ne suivons que les plastides, même dans l'échelle ascendante des êtres polyplastidaires, ce qui nous garantit naturellement de l'erreur individualiste ; nous arriverons forcément ainsi à l'hérédité d'œuf à œuf et non à l'hérédité d'être à être, et nous séparerons naturellement les deux questions distinctes qui, le plus souvent, s'embrouillent l'une l'autre, l'évolution individuelle et l'hérédité.
Il est évident que l'étude, faite de cette manière, nenous donnera que des résultats extrêmement généraux; nous pourrons, dans certains cas, restreindre le problème en introduisant une condition nouvelle dans l'énoncé; la présence de la cellulose au terme R de l'équation nousamènerait par exemple à l'étude exclusive des végétaux^ Je m'en suis tenu, autant que possible, aux lois les plu& générales.
De même que je l'ai déjà fait dans d'autres ouvragesde même nature, je n'ai pas craint de m'étendre longuement sur des questions qui paraissaient très simples, quand elles risquaient d'être mal interprétées, et je me suis astreint à répéter plusieurs fois, sous des formes différentes, les choses qui, très importantes en elles-mêmes, setrouvaient en contradiction, non avec les faits, naturellement, mais avec les théories admises et avec les expressions du langage individualiste.
Dans toute discussion de problème on ne peut procéder que par approximations successives; il serait trop em-^ brouillé de tenir compte à la fois de tous les facteurs naturels; ce n'est que petit à petit, après avoir étudié séparément et successivement l'influence de divers facteurs quelquefois inséparables, que l'on peut se livrer à l'étude deleur influence lorsqu'ils agissent en même temps.
Je me suis probablement rencontré souvent avec divers auteurs qui ont écrit sur l'hérédité; je le répète, il n'y a rien de nouveau dans ce livre en dehors de la méthode de recherches.
L'hypothèse, que j'ai faite dans un livre précédent ', d(; l'existence d'une propriété atomique expliquant les épiphénomènes de conscience, m'a naturellement dispensé de toute considération relative à l'hérédité des instincts ou des particularités psychiques, puisque je considère ces particularités comme inséparables de particularités chimiques de structure auxquelles elles n'ajoutent rien au point de vue objectif.
Les raisonnements déductifs que j'ai faits demandent à être suivis avec assez d'attention pour que j'aie cru ne pas devoir les interrompre par des exemples ou vérifications a posteriori ; j'ai donc renvoyé ces exemples au cinquième livre de l'ouvrage, dans lequel j'ai aussi discuté quelques théories récentes sur l'hérédité.
Je ne crois pas avoir introduit une seule hypothèse dans la discussion; la variation quantitative qui esta la base de tous mes raisonnements ne me semble pas pouvoir être considérée comme hypothétique. Si un plastide abcdefi^si à la condition n» 2-, il est très probable que ses différentes substances plastiques se détruisent inégalement vite, et que, si l'on arrête la destruction avant la mort élémentaire, il reste un plastide quantitativement différent du premier. Je ne dis pas pour cela qu'il n'y ait pas de plastides dans lesquels toutes les substances plastiques se détruist-nt également vite; s'il y en a, ils ne sont pas susceptibles de variations quantitatives, ni par conséquent de différenciation, et voilà tout.
Le but que je me proposais en écrivant cet ouvrage était de
1. Le Délerminisme biologique et la personnalité consciente (Bibl. de philosoithie contemporaine) (F. Alcan).
2. V. Théorie nouvelle de la vie, op. cit., 1. II (F. Alcan).
voir s'il était possible d'arriver, par la méthode que je viens d'exposer, à la compréhension de l'hérédité des caractères acquis; j'ai donc tout sacrifié à ce but, et j'ai évité de ra'étendre sur toutes les questions étrangères, comme celle de la formation des espèces qui en est cependant une conséquence. Toutes ces grandes questions de la biologie générale sont discutées dans trop de livres extrêmement documentés pour que j 'aie cru devoir m'en occuper au cours d'une étude déjà suffisamment ardue par elle-même. x-Vussi la discussion, très générale au début, se spécialise-t-elle de plus en plus, pour se terminer en queue de poisson à l'hérédité des caractères acquis. Je suis convaincu qu'il serait facile, en suivant la même méthode déductive, d'arriver à toutes les autres lois générales de la biologie.
Paris, 31 octobre 1897.