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CHAPITRE XXIII

M. Delage a récemment exposé une théorie de l'hérédité qu'il appelle la Théorie des causes actuelles et dans laquelle, entre autres choses excellentes, il a fait de très louables efforts pour se garder de l'emploi de mots obscurs, et pour éviter d'attribuer une influence quelconque, sur le développement individuel, à ces forces mystérieuses que l'on a l'habitude d'appeler force atavique, force héréditaire, etc., et dont l'hypothèse facilite le langage en mettant un mot à la place d'une explication. La théorie de M. Delage est exclusivement chimique et présente par suite un caractère de précision et de netteté qui manque à tant de théories sur l'hérédité, mais elle est malheureusement très incomplète. Une théorie complète de l'hérédité doit expliquer comment il se fait que tous les œufs d'une poule, placés dans une étuve aérée à température constante, donnent, au bout d'un temps déterminé, des poussins qui savent becqueter, boire, courir, dès l'éclosion ; or, je ne crois pas que M. Delage explique cela; il affirme seulement, et il a parfaitement raison, que tous les phénomènes

1. Delage, la Slruclure du proloplasma el i hérédité el les grands prih blêmes de la biologie générale, Paris, 1895.

de l'évolution sont dus à des causes actuelles et non à des forces mystérieuses, mais il ne montre pas comment il se fait que ces causes actuelles soient précisément, à chaque instant, déterminées de telle manière que, dans une étuve aérée, à température constante, tous les œufs d'une poule deviennent des poussins ; il n'explique pas que le poussin soit déterminé dans l'œuf, et, ne l'expliquant pas, il le nie, comme Weissmann a nié l'hérédité des caractères acquis : « Pour presque tout le monde aujourd'hui, l'œuf est une cellule extraordinairement complexe*. Sa simplicité ne serait qu'apparente. Sous l'uniformité d'aspect qui rend semblables les uns aux autres les œufs des espèces différentes, se cacheraient des différences capitales et, en réalité, l'œuf d'une femme et celui d'une chienne'^ différeraient autant que les adultes. L'ontogenèse serait une décomplication progressive proportionnelle aux degrés de la différenciation 3. Si l'on découpe dans diverses courbes (circonférences, ellipses, paraboles, hyperboles, hélices, spirales, etc.) un segment d'un millième de millimètre de longueur, tous ces segments seront identiques même à l'œil armé du meilleur microscope. Ils n'en seront pas moins aussi différents en réalité que les courbes ellesmêmes dont ils proviennent, car ils renferment en eux,

1. C'est en etTet, pour les espèces supérieures, une cellule très complexe, mais elle est du même ordre de complexité que tous les éléments histologiques de l'être d'où elle provient, et, par rapport à ces éléments, on ne doit donc la considérer que comme une cellule ordinaire.

2. C'est vrai au point de vue chimique ; les différences chimiques spécifiques sont les mêmes entre l'œuf d'une femme et l'œuf d'une chienne, qu'entre les nerfs ou les muscles d'une femme et d'une chienne. Seulement, au point de vue morphologique, nous avons vu que le caractère topographique est plus important que le caractère spécifique, et que deux œufs, deux muscles, deux nerfs, d'espèces différentes se ressemblent plus qu'un œuf et un muscle de même espèce (au point de vue morphologique). (V. eh. xi.)

3. Il n'y a ni complication ni décomplication, mais adaptation des divers éléments histologiques à des conditions topographiques déterminées.

248 FAITS ET THÉORIES AYANT «APPORT A l'iIÉRÉDITIÎ

chacun, réquation complète de la sienne. Dans les théorie» en honneur aujourd'hui, ces petits fragments si différents malgré leur uniformité apparente seraient l'image des^ œufs^

« Les œufs engendreraient les adultes par le simple déclanchement de leurs forces évolutives, comme ces fragments de courbe engendreraient des courbes complètes s'ils étaient doués de la faculté de grandir 2.

« Cette assimilation est fausse, car l'œuf ne contient pas; en lui toutes ses conditions évolutives, comme le fragment de courbe contient l'équation de la courbe entière 3. Un grand nombre de ses conditions sont extérieures à lui. Il est comme un astre lancé par une force initiale au milieu d'un système d'astres en mouvement. La trajectoire de celui-ci sera influencée et déterminée par tous les astresdont il traversera la sphère d'action, et cependant, si quelque-

1. Cette comparaison me semble pouvoir être retournée précisément contre la théorie de l'auteur. Deux segments d'ellipse ou d'hyperbole assez petits pour pouvoir être confondus avec la tangente, ne sauraient en elïet être distingués l'un de l'autre, même avec un très bon microscope (!), mais si ces segments ont une grandeur finie, chacun d'eux ne pourra appartenir qu'à une courbe donnée et suffira à déterminer la courbe. Eh bien ! je considère deux de ces segments, pris aux deux courbes en des points d'égale courbure; ils se ressembleront beaucoup plus à première vue, que deux segments de courbure ditïérente pris sur la même courbe (caractères topographiques plus saillants que les caractères spécifiques), de même que le muscle du chien ressemble plus au muscle de l'homme qu'à l'œuf du chien. Lesdivers fragments d'une même courbe, ayant comme caractère commun de déterminer cette courbe, sont parfaitement comparables aux diverséléments histologiques d'un même animal ayant, comme caractère commun, le caractère spécifique. Et même, la comparaison est plu& qu'une comparaison, puisque l'évolution d'un individu est une fonction du temps, continue et suceptible d'être représentée par une courbe.

2. Ou plutôt, si un mouvement dont la loi était déterminée par la nécessité de tracer d'abord le fragment donné, se poursuivait suivant la même loi, traçant ainsi le reste de la courbe.

3. Non, mais ce qui constitue précisément le phénomène de l'hérédité, c'est que les modifications apportées dans son évolution parles conditions extérieures sont extrêmement minimes par rapport aux caractères évolutifs déterminés d'avance dans l'œuf ; tous les œufs d'une poule (lonnout des poussins.

THEOBIE DES CAUSES ACTUELLES DE M. DELACE 249"

chose eût été changé dans sa masse ou dans son mouvement initial, elle n'eût pas été ce qu'elle est^. Elle n'est point dépendante de lui seul, mais en aucun point elle n'est indépendante de lui. Toute autre masse semblable, lancée au même point, avec la même force, dans la même direction, reproduira une trajectoire identique à la sienne ; maistoute différence, même minime, dans l'un ou l'autre de ces trois facteurs, pourra amener des différences considérables^^ dans la forme de cette courbe.

« Il en est de même de l'œuf. Pour nous, il est relativement simple, beaucoup plus semblable, d'une espèce à l'autre, que ne sont les organes de celles-ci 3; et il s'en faut de beaucoup qu'il contienne en lui, déterminés à l'a^'^ance, tous les éléments de son évolution. Le plus grand nombre est en dehors de lui^ et il les rencontrera

1. Cette comparaison est absolument trompeuse ; un astre qui aurait commencé, hors de toute sphère d'action, un mouvement rectiligne, décrirait ensuite, soumis brusquement à l'influence d'autres astres errants, une courbe qui n'aurait plus aucun rapport avec la ligne droite initiale, tandis que deux œufs de poule couvés dans des conditions différentes donnent deux poussins et non un poussin et un caneton. Pour suivre M. Delage sur le terrain de la mécanique, je dirai volontiers que, depuis la fécondation jusqu'à la mort, l'inlluence des conditions extérieures sur l'évolution de. l'individu se traduit par de petites perturbations dans la courbe déterminée par l'œuf, mais que ces petites perturbations transforment la courbe en une courbe sinueuse très voisine partout de ce qu'elle eût été sans l'interventioa de ces perturbations, un peu comme est l'orbite lunaire par rapport à une ellipse ; jamais ces perturbations ne seraient suffisantes pour transformer par exemple un mouvement elliptique en mouvement hélicoïdal. Nier cela, c'est nier l'hérédité et supprimer la nécessité de l'expliquer.

2. C'est pour cela que la comparaison est mauvaise ; l'influence desconditions extérieures n'empêche pas un œuf de hareng de donner un hareng.

3. Au point de vue morphologique sans doute, puisque les éléments reproducteurs ont, dans deux êtres différents, des situations topographiques analogues; mais il est difficile d'apprécier si une différence purement chimique comme la différence spécifique des œufs est plus ou moins grande qu'une différence morphologique avec laquelle on ne peut la comparer quoique la seconde résulte de la première.

4. Si cela était vrai, il n'y aurait plus d'hérédité. Prenez cent œufs.

OU les fabriquera ' en route; mais sa constitution physicochimique est extrêmement précise, et la moindre différence sous ce rapport est forcément amplifiée dans des proportions considérables parla différenciation ontogénétique^, et peut conduire aux différences considérables qui existent entre les adultes issus des œufs différents.

« Mais, en réduisant les choses à une telle simplicité, ne s'enlève-t-on pas tous les avantages que les auteurs avaient cherchés dans une complication invraisemblable ? S'il n'y a pas, dans le plasma germinatif, de particules distinctes pour représenter chaque partie, chaque caractère de nos ancêtres, comment se fait-il que ces parties ou ces caractères puissent, à un moment donné, reparaître identiques 3? Gomment, en un mot, expliquer l'hérédité

de harengs etmettez-les en centendroits différents de la mer, ilsdonneront tous des harengs, aucun ne donnera de sardine ou de morue, quelles que soient les conditions réalisées.

1. A la bonne heure ! il les fabriquera en effet, et la fabrication de ces conditions sera précisément une conséquence de tous les phénomènes du développement ayant précédé le moment considéré ; elle sera donc déterminée dans l'œuf, sauf légères variations ; c'est le milieu intérieur qu'il faut considérer et non le milieu extérieur dont l'influence est bien moins importante. (\. Évolution dite cyclique, eh. vni.)

2. Pourquoi? Si deux œufs sont peu différents comme le suppose M. Delage, ce seront par exemple deux œufs demême espèce, ils donneront deux adultes peu différents ; s'ils sont plus différents, comme des œufs de deux espèces voisines, ils donneront des adultes ayant une ressemblance plus lointaine; s'ils sont très différents, s'ils appartiennent à deux embranchements du règne animal, ils donneront naissauce à des êtres aussi différents qu'un oursin et un homme par exemple. Au point de vue morphologique, l'éducation (voyez plus haut, ch. vin, la définition de ce mot dans son sens le plus général) ne peut modifier que très peu l'hérédité, au moins au cours de l'évolution d'un seul individu (je fais des réserves pour le cas d'une éducation donnée piolongée pendant plusieurs générations). Au point de vue inlclletluel, il n'en est pas absolument de même et l'éducation peut avoir dans certains cas une influence comparable à celle de l'hérédité, ou même supérieure.

3. Par suite du retour, sous l'influence de certaines conditions spéciales, à un arrangement quantitatif ayant déjà préexisté chez l'ancélre en question; ce retour est fatal, sauf variation qualitative intermédiaire, parce que le nombre d'arrangements quantitatifs d'un nombre fini de substances plastiques est limité.

avec sa variabilité et sa précision aussi décevantes l'une que l'autre ?

« Si cela paraît impossible, c'est simplement parce que tout le monde s'est fait jusqu'ici de l'hérédité une idée exagérée et inexacte'.

« L'hérédité ne semble si difficile à expliquer que parce que l'on met sur son compte une multitude de choses qui ne lui appartiennent pas, et parce qu'on veut trouver dans le plasma germinatif tous les éléments de la détermination des caractères 2, tandis qu'il n'en contient qu'une faible partie 3. »

Suit une longue comparaison avec la pluie qui donne naissance aux fleuves; cette comparaison est mauvaise puisque, tombant dans deux vallées différentes, des pluies formées de même eau donnent naissance à des courants n'ayant entre eux aucun rapport morphologique, tandis que deux œufs de poule donnent deux poussins; c'est la négation de l'hérédité au profit de l'éducation*. L'auteur fait d'ailleurs remarquer qu'il y a des différences :

« L'œuf n'est pas comme l'astre une simple masse pesante, il n'est pas, comme l'eau,, réduit à deux espèces d'atomes. Il a une composition physico-chimique extraordinairement délicate et précise, à laquelle on ne peut rien changer sans le détruire ^, et à laquelle il faut cependant sans cesse changer quelque chose sous peine de le voir

1. On a toujours constaté que le fils d'un hareng est un hareng et que l'œuf de poulet donne un poussin à l'éclosion ; voilà ce que doit expliquer une théorie complète de l'hérédité.

2. 11 en contient cependant assez pour que l'œuf de poule donne naissance à un poussin, sous l'influence d'une température donnée.

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