‹ Évolution intellectuelle et religieuse de l'humanité (volume 2)Chapitre 104 sur 342 · GATION DE LA LITTÉRATURE GRECQUE FONDENT LA · texte numérisé non relu

GATION DE LA LITTÉRATURE GRECQUE FONDENT LA

En lisant l'exposé succinct des conquêtes réalisées,

parles Arabes dans les continents d'Afrique, d'Asie et d'Europe au Moyen Age, on est tenté de se demander

comment ce peuple, limité à son origine à la Péninsule arabique, dépourvu d'instruction et de connais-

sances scientifiques, est parvenu à s’assimiler une culture étrangère et à la répandre ensuite parmi les

nombreux pays conquis? Voici l'explication de ce fait

apparemment paradoxal. Nous avons vu dans les pages précédentes que les Arabes, sous l'inspiration d'un

homme supérieur, avaient réussi à réaliser un double

idéal : celui de l’ unité DAAL, et de l’unité religieuse

après de longues luttes physiques et morales et qu'ayant réalisé cet idéal, ils ont éprouvé le besoin de

répandre les nouvelles doctrines religieuses parmi leurs compatriotes qui habitaient la Perse, la Mésopotamie et l'Asie Mineure et d'élargir ainsi les limites de leur

patrie.

L’exécution de ce projet fut favorisée par la circons-

. tance que les Arabes de la Perse et de l'Asie Mineure avaient vécu depuis longtemps en contact fréquent avec des juifs et la secte chrétienne des Nestoriens également __monothéistes et de culture plus avancée qu'eux. Toutefois, il leur manquait un élément indispensable pour faire du prosélytisme : la connaissance de la langue grecque. Par contre, il y avait un grand nombre de juifs,tant savants que commerçants, qui possédaient les langues arabe, grecque, perse et syriaque. Ce furent «one ces derniers qui servirent d’intermédiaires entre

les savants grecs et les intellectuels arabes. Il est vrai que pendant la première période de l'invasion arabe, l'esprit sectaire et le fanatisme religieux prédominaient dans l’armée, laquelle se plaisait à détruire les monuments et les archives de beaucoup de villes ; mais une fois la conquête achevée, leur soif de destruction s’apaisa et les chefs de l’armée étant entrés en contact avec les milieux versés dans les arts et dans les sciences grecs ne tardèrent pas à se rendre compte de Ja nécessité de faire traduire les principaux ouvrages . grecs en arabe par les juifs, qui possédaient à fond les deux langues. | ‘Les califes Omniades et plus tardles Abbassides, cap- __ tivés par l’esprit nouveau de cette civilisation incon- mue d’eux confièrent aux savants juifs le soin d’ensei- gner dans les Académies fondées à cet elfetles matières = contenues dans ces ouvrages. Ce fut un juif qui tradui-

Je OST a

sit en arabe l'A/mageste de Ptolémée où tout le Moyen Age apprit l’astronomie. 2 | FLE Dans ces Académies on commentait aussi bien le Coran que les livres d’Aristote, d’Euclide, d'Hippo- ; crate et de Galien. Giafar, Almanzor et Haroun-al- Rachid furent les califes qui contribuèrent le plus à la splendeur de l'Ecole de Bagdad par la protection qu'ils accordèrent aux lettres et aux sciences. Le calife. Almamoun, fils d'Haroun-al-Rachid, envoya des délé- à gués à l'Empereur de Constantinople pour obtenir

l’autorisation de recueillir les manuscrits de l’école d'Alexandrie et de rechercher jusqu’à Athènes les ouvrages des savants et des philosophes grecs. | Vers la même époque, les savants arabes s’entourèrent à Bagdad d'artisans habiles qui sous leur direction constraisaient des instruments de physique et d'astronomie. Les califes de Cordoue imitèrent l'exemple donné par ceux de Bagdad. Abdel Rahman III attira à l'école de Cordoue des poètes, des grammairienset des savants juifs pour y enseigner la langue et la Httéras 0 ture grecques. Ceux-ci de leur côté finirent par adopter : les coutumes, les mœurs et la langue des Arabes. En

même temps il y avait des rapports fréquents entre les hommes de l’école de Bagdadet ceux de l’école de Cor- | doue qui se communiquaient mutuellement leurs pro- AE grès. Cependant, c’est de l'école de Bagdad que sont F ; sortis les hommes les plus remarquables par l'esprit

d'intuition et la profondeur de la pensée.

. Parmi les plus brillants, figure Saadia ibn Joseph, né à Fajum en Haute Egypte(892-942); il s'adonna de bonne heure à l'étude des langues hébraïque et arabe et se

rendit célèbre par sa traduction de la Bible en arabe, : ensuite par ses travaux sur la philosophie religieuse. __ Doué d'un caractère ferme et d’une volonté supérieure, - il se révéla innovateur en exégèse, en grammaire et en théologie. Il publia un traité sur la philosophie reli- gieuse en hébreu intitulé Croyances et Opinions (Emounot ve déot) dont l'idée maîtresse consiste à prouver __ l'accord entre la révélation mosaïque et les idées philoee sophiques. D’après lui, il n’y a rien dans la loi mosaïque qu'un jugement sain ne puisse concevoir, même sans l'aide de la révélation et pour expliquer les récits L bibliques, il les considère comme de pures allégories 2 et comme des figures poétiques.

__ Appelé ensuite, -à cause de son grand renom, à là tête de l’école rabbinique de Soura, il ne tarda pas à entrer en collision avec l'Exarque et le parti rétrograde . et finit par se démettre de ses fonctions et se rétirer à Bagdad, où il publia un grand nombre d'ouvrages . parmi lesquels figure au premier rang le Livre de la Création, dans lequel il s’efforce de mettre en harmonie les vérités de la Bible avec les connaissances philosophiques sur Dieu et l’ordre du monde. Il est incontestable que Saadia mérite d’être considéré comme un des plus grands penseurs de l’époque.

A la même époque, surgissait en Occident une

haute personnalité juive, Hasdia- ibn Shaprout, méde-

cin du calife Abdel Rahman III, de Cordoue, qui traduisit du grec en arabe l’œuvre médicale et la Botanique de

Dioscoride. De plus il fit traduire en arabe une partie

du Talmud. Mais au début du xi° siècle, un chef ber-

bère fanatique du Maroc fit la guerre au califat de

Cordoue, ce qui entrava pour un temps le SP |

ment de la culture judéo-arabe en Andalousie.

Le régime de despotisme et d’intolérance qui s’ensuivit décida un grand nombre de savants juifs à abandonner la ville de Cordoue. Les uns se fixèrent à Grenade etles autres à Tolède. HAUTE

Parmi les premiers figurait Salomon Halevi ibn Nagrela, surnommé le Nagid (prince), qui grâce à ses connaissances, à son talent d'écrivain et à ses hautes

qualités d'esprit, devint et resta jusqu'à la fin de ses de £ NS EE

Jours vizir tout puissant du roi de Grenade. . .

-En attendant, les califes Almoravides, venus du Maroc, aidèrent les Emirs d’Andalousie dans leur lutte contre l'invasion des chrétiens et réussirent à établir leur domination dans le royaume de Cordoue. Ils protégèrent également les arts et les sciences et choisirent parmi les Israélites leurs médecins et conseillers intimes .' | ;

C'est ainsi que la civilisation juive atteignit son

apogée en Espagne au milieu duxr siècle et se pro-

longea jusque vers la fin du xne siècle. Cependant

dès le x° siècle, l’école de Cordoue comptait quelques

savants juifs qui ont enrichi la littérature hébraïque. Citons Menahem ibn Sarouk et Dunach ibn Labrat, à

qui on doit les premiers essais de PEU et de

grammaire hébraïques.

Un élève de Menahem, Juda ibne David Hayyuj fit faire

à cette étude,commencée par Menahem,un progrès décisif par la découverte du principe des racines à trois lettres

comme fondement du vocabulaire hébreu.

La grammaire et la lexicographie furent portées

à leur perfection par Ebn Jonah ou Aboul Walid de Cordoue. Dans ses livres : Kitab al Tankih et Kitab. al Luma, il expose le résultat de ses études grammaticales et lexicographiques, pose les règles de la syntaxe et apporte dans l’exégèse biblique une hardiesse.

‘et une profondeur qui étonnent. On y trouve également

un compte rendu de ses controverses avec Nagrela de Grenade. Selon Reïnach, il est à certains égards le précurseur des savants modernes qui ont créé la grammaire comparée. | |

: Parmi les poètes et philosophes juifs de Grenade une

place d'honneur revient à Moïse ibn Ezra. Il fut le poète

le plus:fertile de son temps ; il aborda les genres les plus divers. Il chanta la joie, la douleur, les plaisirs et

la tristesse de la vieillesse qui approche. Il était maître

dans l’art d'écrire. Il éveilla surtout l'attention par sa remarquable histoire littéraire des travaux des poètes hispano-juifs et de leurs rapports avec la poésie espa-

. gnole et arabe. Ce travail intitulé : Dialoques et Souve-

nirs, mérite bien de faire partie de la littérature espa-

gnole.

En dehors de Cordoue et de Grenade il y eut d’ autres villes espagnoles qui donnèrent naissance au cours du x1e siècle à d'éminents savantsjuifs qui brillèrent dans les lettres et dans la philosophie. Nous citerons les noms de ceux figurant au premier rang : Ce sont Bahya ben Joseph ibn Pakuda de Saragosse qui fut le premier à établir un système éthique du judaïsme dans un travail d’une haute élévation morale, intitulé : Guide pour les devoirs

du cœur écrit en langue arabe. Il fut traduit en hébreu

au xrie siècle par Juda ibn Tibbon sous le nom Hobot ha Lebabot. Dans ce travail, l'auteur proclame la supériorité de la religion intérieure, celle de l’âme sur les

pratiques cérémonielles et sur la spéculation théorique. D'après ses écrits on reconnaît facilement qu’il s'était fa-

miliarisé avec les travaux philosophiques grecs etarabes,

touten ne partageant pas l'opinion de leurs auteurs.

Ilcite fréquemment les œuvres philosophiques de Saadia

mais c'est plutôt pour le contredire. L' essentiel pour

lui est le côté éthique de la religion, ce qui ne l’empêchait pas d'utiliser au besoin son éloquence et son imagination poétique pour répandre ses opinions..

Un autre penseur profond autant qu'élégant écri-

vain, contemporain de Bahyaibn Pakuda, fut Salomon ibn Gabirol, de Malaga, connuégalement sous le nom

d'Avicebron. Il se distinguait par l'originalité de ses D PA 54 Fo) travaux en même temps que par l'élégance de leur

La

forme. Déjà dans sa jeunesse il abordait les problèmes les plus ardus relatifs à Dieu, à l’âme, à lacréation et à l'infini. Ses travaux ultérieurs témoignent à la fois d'une . , , 0 L grande puissance de pensée et d’un jugement très pro-

fond. Il possédait en outre la faculté d'exposer ses idées

avec autant de clarté que de logique. 11 composa un traité en vers de haute métaphysique sous la forme d’une prière, intitulée Xeter Malchout (couronne royale)

qui le rendit célèbre parmi ses coreligionnaires. Ensuite il publia un ouvrage hébreu d’une haute portée

philosophique sous le titre de Mikor Hayem (source de la vie) qui fut traduit en latin (Fons vitæ) et en

arabe. Ce travail attira l’attention de tous les grands penseurs de l’époque par l'originalité des vues y contenues. Il fait une distinction entre la forme et la matière, aussi bien dans l’ordre physique que dans l’ordre spirituel. D’après lui, la matière procède de l'essence de

Dieu et la forme est l’œuvre de sa volonté, bien que la matière se trouve unie à la forme dans tout ce qui existe

dans l’univers. Il insiste surtout sur la thèse que la

Materia universalis est le substratum de tout ce qui existe. Ra. | En somme, Gabirol tâche de rendre la philosophie

indépendante des dogmes religieux traditionnels. Pour …

cette raison, son travail eut peu de retentissement

parmi ses coreligionnaires qui le considéraient comme

un hérétique. Par contre, il suscita un grand intérêt parmi tous les penseurs européens tant arabes que

chrétiens, surtout parmi les scolastiques qui le connaissaient plutôt sous le nom d’Avicebron, et le croyaient d’origine arabe. :

Gabirol jouissait également d’une grande renommée au point de vue de l’éloqueñce et de la poésie, au point d'avoir atftré l'attention d’un homme d'Etat de grand prestige : Jekuthilibn Hassan, savant arabe et ministre du roi de Saragosse Jahia ibn Al Mundhir, qui lui accorda sa protection. C’est pendant ‘son séjour à

Saragosse en 1045 qu'il écrivit son premier livre de : philosophie morale intitulé 7ikoum Midot hanephesk :

(du perfectionnement des facultés de l’âme), Ce livre est un assemblage de vérités bibliques, de sentences morales extraites du Talmud, de maximes de Platon, de Socrate, d'Aristote, et des philosophes arabes et juifs.

Après avoir décrit le rôle joué par les savants juifs à la cour des califes et des rois arabes pendant les x° x1° xr° siècles, nous allons nous occuper du rôle qu'ils ont joué à la cour des rois de Castille. Nous avons vu dans les pages précédentes, qu'à la fin du xI° siècle, en 1080, à la suite de l'invasion de l’Anda-

Jousie par les chefs berbères venus du Maroc, un cer-

tain nombre de savants juifs, pour échapper à leur

régime de despotisme et d’intolérance, avaient aban- rs

donné Cordoue, les uns s'étant refugiés à Grenade et

Mate

Lu

les autres à Tolède, alors qu’Alphonse VI, roi de Castille venait de prendre possession de cette ville, abandonnée par les Arabes. Celui-ci s’empressa de faire à ces nouveaux venus un accueil empressé, comprenant qu'ils pouvaient lui rendre de grands services, tant par leur connaissance profonde de la langue et de la littérature arabes que par leur science et par leur habitude de manier les grandes affaires. Aussi leur accorda-t-il les droits civils et politiques, les mettant sur un pied d'égalité avec ses autres sujets, bourgeois ou seigneurs.

Il leur ouvrit l’accès de toutes les fonctions {publiques

malgré les objurgations du pape Grégoire VII. C’est parmi eux qu'il choisissait de préférence ses agents diplomatiques et ses conseillers financiers. Ce fut ainsi que les communautés israélites acquirent dès le début de la fondation des jeunes royaumes chrétiens, une influence considérable sur l’organisation du nouvel état

social et que Tolède devint le centre de la culture

juive en Espagne.

Un autre israélite de haute valeur fut Juda Halévi, né à Tolède en 1086 et connu également parmi les Arabes sous le nom d’Abu-el Hassan, ses travaux ayant

été écrits dans les deux langues, hébraïque et arabe. I]

{it ses études de médecine à Lucène puis exerça la pro-

fession médicale à Tolède ; mais mécontent de son

séjour dans cette ville, il se rendit à Cordoue où il brilla tant comme poète que comme philosophe, au point d’être considéré dans le monde intellectuel comme l’homme le

plus marquant de son époque. Graetz dans son histoire

des juifs d'Espagne se prononce à son égard dans les

termes suivants :

« Tout est grand, lumineux et pur dans l’histoire de cet homme extraordinaire... Comme poète et penseur, il figurera un jour dans le panthéon de l'Espagne, lorsque les préjugés auront disparu de cette terre

classique de l'intolérance et du fanatisme. Il joignit la

gaieté la plus expansive à la religiosité la plus exemplaire. Poète par excellence, ilsavait néanmoins apprécer la vie et diriger ses actions avec tout ile calme et la clairvoyance d’une expérience consommée. Il ne se borna pas à étudier la langue et à s'approprier toutes les formes diverses de la poésie néohébraïque. Il avait étudié le Talmud, cultivé les sciences mathématiques et naturelles et approfondi la métaphysique. Il écrivait l'arabe avec élégance et était versé dans la poésie castillane ; en même temps ils exerçait la médecine dans le but de subvenir à ses besoins ; mais cette occupation qui lui fit voir la”réalité de la vie n’a en rien amoindri ses hautes conceptions de la destinée humaine. Ses descriptions de la nature peuvent soutenir la comparaison avec les chefs d'œuvre du genre des auteurs étrangers les plus réputés. Ce sont des peintures pleines de mouvement, de vérité et d'énergie. Dans ses vers saisissants il chante tour

à tour l'esclavage de Sion et les splendeurs que lui réserve l'avenir. De toutes les poésies néohébraïques,

« les « Sfonites » rappellent le mieux les psaumes du «-chantre royal ».

Après avoir exprimé dans les « Sionites » le sentiment national d’Israel avec la plus haute énergie, il expose des vues profondes sur les relations entre Dieu, le monde et les hommes, sur la valeur des spéculations métaphysiques et la valeur éthique du judaïsme comparé au christianisme et à l’islamisme.

Le mouvement intellectuel des juifs d’Espagne, arrivé à son apogée pendant la seconde moitié du x1° siècle, a continué encore avec intensité au cours du xrie siècle, surtout dans le domaine de la philosophie religieuse. Ce sont les savants originaires de Tolède qui ont contribué à maintenir l'éclat du judaïsme pendant cette période : Abraham ibn Daout et Abraham ïbn Ezra. Le premier naquit en 1100.

Il se consacra de bonne heure à l’étude des sciences et des lettres, mais il s’adonna avec plus d’ardeur à l’histoire de la philosophie. Le premier travail qu'il écrivit était: Emouna Ramah, et avait pour but de concilier la raison et la foi. Il chercha à démontrer que la Bible contenait en germe tous les principes de l’école d’Aristote. D’après lui l’immatérialité et l’immortalité de lâme sont des choses si manifestes que les livres saints ont négligé de les affirmer. La révélation divine repose sur les relations intimes avec la raison première: Toute théorie philosophique doit tendre, d'après lui, à la réalisation d’un but moral,

tandis que l’accomplissement des prescriptions rituelles

n’a qu'une valeur secondaire, Il admet également le libre arbitre et, partant, le principe d'une récompense du bien et d’une punition du mal. Il a écrit, en outre, des livres historiques sur les périodes bibliques, sur celle de l'édification du second temple, sur les périodes

talmudique, saboraïque, gaonique et rabbinique, puis un ouvrage de l’histoire romaine, depuis la fondation de Rome jusqu’au roi Visigoth, Recarède. Il a

laissé enfin des documents sur la grande époque des communautés israélites en Espagne.

Quant à Abraham ibn Ezra, il naquit en 1088 à Tolède et mourut en 4167.11 yeut probablement quelque parenté entre lui et la famille de Ibn Ezra de Grenade. Il était supérieur à ses prédécesseurs et même à [bn Daout par

la puissance et la profondeur de son intelligence. Il

embrassait d’un coup d’œil l’ensemble des questions en même temps qu’il en percevait les moindres détails. Il se dégage toutefois de ses œuvres deux courants de pensées contradictoires en apparence ; d’une part, il manifeste une foi religieuse ardente confinant au fanatisme, tandis qu’il montre d’autre part une faculté d’analyse et d'investigation qui le rapproche du panthéisme. Dans sa jeunesse, il cultivait la poésie, suivant l’exemple de ses contemporains Juda Halevi et Moïse [bn Ezra ; mais, plus tard, ses inclinations le poussèrent vers la prose ; il fut pour ainsi dire le créateur de la prose hébraïque et occupe le premier rang comme com-

ee

mentateur des Saintes Ecritures, Il était maitre dans l'exégèse biblique qu’il élevait au rang d'une science, Cependant, dans la première phase de sa carrière en Espagne, Abraham ibn Ezra fut plutôt connu comme mathématicien et astronome que par ses travaux littéraires. La ville de Tolède, s'étant apprauvrie à la suite de guerres civiles prolongées dont elle avait été le théâtre, Ibn Ezra se décida à quitter l'Espagne et à voyager en Afrique, en Egypte et en Palestine. Mais, à son retour d'Orient il fixa sa résidence à Rome où il ne tarda pas à attirer l’attention de ses coréligionnaires par ses conférences et ses leçons sur la grammaire hébraïque ; comme ce sujet était complètement nouveau pour son auditoire, ilécrivit un livre intitulé : La Balance où il faisait l'historique des travaux grammaticaux effectués depuis Saadia jusqu’à Ibn Al-Tabban, savant célèbre de Saragosse. Quelque temps après il quitta Rome, visita Salerne et Mantoue et finit par fixer sa résidence à Lucques où il se consacra à des travaux astronomiques, rédigea des tables pour les calculs

cosmographiques et écrivit le résultat de ses études sur

l'emploi de lastrolabe.

A l’âge de soixante-quatre ans, après avoir souffert d’une maladie grave Ibn Ezra se décida à écrire un

.commentaire sur le Pentateuque (1152 et 1153), où 1l

donnait le résultat de ses longues et pénibles recherches au sujet de certains points des récits bibliques demeurés obscurs etayant été mal interprétés. Il fut le premier

qui enseigna à lire la Bible d’une façon conforme à la raison et en harmonie avec la science. Il donna à entendre que bien des versets ont été intercalés dans le texte primitif. De même il laisse entrevoir dans son commentaire sur Isaïe des doutes sur l’authenticité des derniers vingt-trois chapitres. | | Après avoir achevé son commentaire il quitta l'Italie et se rendit dans le midi de la France, à Béziers, où il reçut un accueil très chaleureux de la part des savants du pays, auxquels il dédia un essai contenant des calculs cabalistiques sur le nom de Dieu, essai qui contribua à mettre en vogue la Cabale. Quelque temps après, il quitta la France et se rendit à Londres où il publia plusieurs travaux parmi lesquels on en distingue un, ayant pour titre: Yesod Marah, étude de philosophie religieuse où il établit comme principe, que Dieu est une substance unique qui n’agit sur le monde que par lintermédiaire d'un esprit original, ensuite, que la Provi-

dence divine s'arrête à l'espèce et ne descend pas à l’individu ; enfin, que l’âme procède d’un esprit original. Dans ce travail il tâche aussi d’expliquer les miracles bibliques d’une façon rationnelle. Vers la fin de 1160 il retourna de nouveau à Narbonne, où il écrivit son dernier ouvrage, Sopha Berourah, traité de grammaire hébraïque. Puis il rentra en Espagne où il passa les dernières années de sa vie. Il mourut à Calahorra

en janvier 1167.

Le dernier représentant de la‘poésie néohébraïqueen

Espagne, au xrr° siècle, fut Salomon Al-Harizi. Doué d’un esprit distingué et d’une imagination féconde il fut considéré par ses coreligionnaires comme un des meilleurs poètes de son époque. Dominé par le sentiment de la nouveauté, il aimait à voyager et à connaître de nouveaux PA: Il parcourut la France, l'Egypte et la Syrie jusqu’à la Perse et partout il trou-

vait matière à satisfaire son esprit aventurier et poé-

tique. Sous le pseudonyme d'Heman d’Ezrahite, il publia un romän ‘dramatique intitulé Tahkemoni, sous forme de dialogues variés et pleins de verve avec un interlocuteur du nom d’Hebert. Ce travail était une étude critique des poètes anciens et contemporains.

Vers la fin du xn° siècle le progrès des Sciences, des Arts et des Lettres subit un arrêt sérieux dans tous les Etats musulmans. Voyons quelles en furent les causes. Ce furent en premier lieu les Croisades qui entraïnèrent toute la chrétienté d'Europe contre Jérusalem et qui contribuèrent à exaspérer l’animosité déjà existante entre chrétiens et musulmans. Puis, le réveil du sentiment national en Espagne qui,associé au sentiment religieux, rendait tous les jours plus âpres les rapports entre chrétiens et Arabes.

D'autre part, les juifs ayant été favorisés par les rois catholiques, devinrent suspects aux yeux des Arabes, au point que leur situation en Andalousie finit par devenir intolérable. Il en résulta que tous ceux ayant eu des moyens émigrèrent vers le nord de l'Espagne, cher-

chant la protection des rois chrétiens. En effet, les rois de Castille, d'Aragon, de Navarre et de Catalogne leur fa firent bon accueil. Il protégeaient surtout les penseurs pe etles littérateurs juifs, dont il existait un grand nombre

à Barcelone, qui s'étaient distingués par des travaux littéraires en langue provençale.

Le plus connu d’entre eux est :

Abraham ibn Chasday Halevy devenu célèbre par son roman esthétique intitulé :Le Prince et le Derviche, qut. fut traduit en plusieurs langues.Cet écrivain aenoutre traduit en langue hébraïque de nombreux ouvrages des auteurs arabes les plus distingués, ouvrages qui furent

ensuite traduits en langue latine.

Nous tenons à mentionner qu'à cette époque la situation des Juifs en Languedoc était florissante. Une par- “ee tie seulement de cette province dépendait du roi d’Ara- . gon, ainsi que la Provence. Une autre partie appartenait “ au roi de France et une troisième était soumise à divers .

grands vassaux.Tous ces gouvernants étaient des esprits libéraux et entretenaient des rapports suivis avec les musulmans et les juifs. Ces derniers surtout prenaient part active aux affaires d'intérêt général.

La communauté principale juive se trouvait à Narbonne. Une des familles les plus distinguées de la communauté était celle de Kimchi, qui avait émigré du sud de l'Espagne par suite de l’intolérance des conqué- rants Almohades. Son chef Joseph Kimchi eut le grand mérite d'introduire la culture judéo-espagnole dans le

midi de la France. Versé dans la langue arabe il tra-

duisit l'ouvrage philosophique de Bahia-ibn-P akuda et

d’autres similaires en un hébreu facile et coulant. Il écrivit aussi un traité de grammaire hébraïque. David et Moïse Kimchi, fils de Joseph, suivirent l’exemple de. leur père au point d’être considérés commes les maîtres de la langue hébraïque tant par les Juifs que par les chrétiens d'Europe. Ils eurent le mérite de faciliter la compréhension de la transformation des voyelles de cette langue et d'établir la distinction entre les brèves et les longues ; leur exégèse simple et rationnelle a supprimé le commentaire cabalistique d’/bn Ezra. Toutefois vers la fin du x1r° siècle la situation du

. judaïsme était très précaire ; il était menacé d’un mor-

cellement complet; il lui manquait des personnalités marquantes jouissant d’un prestige suffisant pour grouper sous une seule autorité les nombreuses communautés dispersées dans les différentes régions de l'Espagne et du Midi de la France. :

‘Ce fut au milieu de cette situation troublée qu’apparut la grande personnalité, Moïse ben Maimon,connu sous le nom de Maimonide, qui naquit à Cordoue en 1135. Son père qui appartenait à une famille de talmudistes célèbres, enseigna à son fils la Bible, le Talmud, les

mathématiques et l'astronomie, En outre, il luï fit étudier

dans les écoles arabes la médecine, l’histoire naturelle

et la philosophie grecque.

Maimonide fut un grand admirateur des penseurs grecs, particulièrement d’Aristote, et il réussit à s’assimiler son système philosophique; doué d’un esprit

positifil n’était pas moins bon croyant et s’efforçait de

concilier la science et la foi, éliminant dela philosophie d'Aristote tout ce qu'il croyait contraire à l’enseigne-

ment de la Bible. Simple de mœurs, modeste, indulgent | pour les faiblesses d'autrui. il était sévère envers lui-

même ; doué d’une volonté énergique, il ne se laissait pas rebuter par les obstacles les plus difficiles.

Aprèsla prise de Cordoue par les Almohades, il émigra avec sa famille au Maroc où il adopta les coutumes arabes pour ne pas s’exposer aux persécutions. A l’âge de trente ans il s'embarqua avec toute sa famille pour la Palestine ; de làil passa en Egypte, où il tomba grave-

ment malade. Une fois sa santérétablie, il s'établit comme médecin au Caire pour pouvoir subvenir à ses

besoins et à ceux de sa famille, En même temps il donna des conférences publiques sur des sujets philosophiques et religieux, ce qui lui valut une grande renommée non seulement parmi ses coreligionnaires, mais aussi parmi la population musulmane éclairée, et finit par devenir le médecin du Sultan Saladin. Plus tard ses coreligionnaires l'élurent Nagid ou prince des juifs d'Egypte. |

Les travaux principaux qui l’ont immortalisé sont

au nombre de trois : . 1° un commentaire sur la Mischna,

écrit en arabe ; 2e Un code talmudique appelé Mischna

Tohra qui est un extrait substantiel du Talmud ; 3° Un

. traité sur la philosophiereligieuse appelé Moreh Neboukhim ou guide des égarés. |

D’après Graetz, Maimonide s’était tellement identifié

= avecles principes religieux et philosophiques de la Bible

É— qu'il finit par considérer le judaïsme comme une philo-

sophie révélée, d’après laquelle l’homme devait régler

ses actions et ses pensées. Tous ses efforts tendaient

ù à simplifier la connaissance du judaïsme biblique et tal- mudique, mais il fait même clairement entendre que son ouvrage doit sinon faire abandonner totalement le Talmud, du moins offrir la possibilité de s’en passer Bien qu'il s’écartât sous ce rapport de l’opinion rabbi- . nique de son temps, il a certainement fourni un solide appui au judaïsme rabbinique par son Code simplifié qui obtintun vif succès. Ses coreligionnaires, et surtout les ___ savants d'Espagne, l’étudiaient,le copiaientets’en péné- traient. On apprit à commenter les questions et à contrôler les décisions des juges, chose inconnue jusqu'alors. = Ce code acquit bientôt une grande autorité ; on le consi-

dérait comme le livre fondamental de la religion

juive.

Bu:

Ée. Cependant son ouvrage le plus important fut le Guide- des égarés, qui marque un véritable progrès dans l'histoire de la philosophie du Moyen Age ; caril — ÿ aborde les plus grands problèmes moraux qui aient

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