‹ Évolution intellectuelle et religieuse de l'humanité (volume 2)Chapitre 132 sur 342 · CARE · texte numérisé non relu

CARE

= En raison du mouvement d'indépendance des peuples

vis-à-vis des seigneurs féodaux et du réveil de la cons-

cience de la personnalité humaine, l'Eglise crut devoir

entreprendre une nouvelle lutte. D’une part, elle favo-

risait le mouvement populaire contre les seigneurs pour

s’en servir ensuite contre le peuple même. D'autre part,

elle persistait dans la guerre à outrance contre les

“hérétiques en s’unissant avec les rois catholiques

d’Espagne en vue d’une croisade contre les Arabeset les Juifs. En même temps, elle se proposait de combattre les progrès de l'intelligence sur le terrain des lettres et des arts. Dans ce but, les professeurs aux Universités catholiques cherchèrent un auxiliaire puis-

= sant dans la philosophie d’Aristote. Cependant, les

3 principes métaphysiques d’Aristote, admettant l’éter- nité de la matière, étaient complètement opposés aux MS doctrines et dogmes chrétiens. Ce ne fut donc pas sur = les opinions philosophiques d’Aristote que les maîtres

YA #4 LR

.de lPEglise cherchèrent à s’appuyer pour tenter une démonstration des dogmes chrétiens, mais bien sur sa méthode de dialectique exposée dans l’'Organum, contenant les principes de sa logique. Ce sont ses procédés de raisonnement qu'ils employaient pour résoudre les questions épineuses de théologie. Pour s’en rendre

compte, il convient de rappeler que les ouvrages

d'Aristote n'étaient connus en Europe pendant les

x1° et x11e siècles que des savants juifs d'Espagne qui

les avaient traduits de l’arabe en latin. Or, parmi les premières traductions, figure l'Organum dont la première partie, qui traite de la logique, passe en revue les différentes formes du raisonnement déductif appelé le Syllogisme. C’est précisément de cette forme de dialectique que les maîtres de l'Eglise se sont servi pour prouver les dogmes, avec cette circonstance que leurs pré-

misses ne reposaient pas sur une base exacte ; car ils. partaient du principe que les dogmes enseignés comme

une vérité révélée n’ont pas besoin de démonstration.

. Cette école qui s’intitulait la Sco/astique et prit nais-

sance au cours du x1e siècle grâce à l'initiative de saint Anselme, arriva à son apogée au xn° siècle, perdit graduellement de son éclat au xirr siècle et finit par succom-

ber au commencement du xrv°siècle. Bien qu’on admette

généralement que les débuts de la scolastique datent du ix° siècle, ayant pris naissance dans les écoles ecclésiastiques fondées par Charlemagne sous la direction d’Alcuin et dans certains couvents où toute la culture

NE Men Ge: LE

AU SET L'ÉVOLUIION INTELLECTUEI LE 465

intellectuelle de l’Europe se trouvait alors concentrée, elle ne révéla son caractère philosophique en rapport avec la théologie qu’au xx siècle sous l'initiative de saint Anselme.

Au commencement, le rôle de la philosophie scolastique consistait simplement à démontrer la nécessité de la foi. Pour mieux dire, la scolastique ne représente pas un système philosophique déterminé, puisqu'elle ne contient aucun principe nouveau relatif aux questions palpitantes de l'avenir de l'Humanité. Elle est plutôt une méthode de raisonnement, ayant pour but de prouver la supériorité de la théologie sur la science. Peu à peu elle dégénéra: en une gymnastique intellectuelle, se traduisant par des raisonnements creux et des arguments subtils qui, au lieu de tendre à établir le

lien que relie l'idéal à la réalité, contribuaient à obs- truer la voie qui conduit à la connaissance de la vérité. Le Université de Paris était devenue le foyer. | principal de la Scolastique, où furent agitées les questions philosophiques les plus ardentes.

* Ce fut d’abord la question des Universaux qui occupa l'imagination des penseurs théologiens du moyen âge. Cépendant, il est prouvé que cette’ question avait déja

êté abordée par les plus profonds penseurs de l’Anti-

LA ce

quité et avait été débattue plus tard par les philo-

out alexandrins, dans le but de résoudre le pro-

blème de la réalité objective des connaissances

humaines, à savoir si les idées généinles ont une exis- | 30

tence réelle et si les idées individuelles existent en dehors de l'esprit qui les conçoit. Les opinions étaient partagées ; quelques-uns, partant du commentaire de l'introduction de Porphyre aux ‘catégories d’Aristote

par Boece, prétendaient que les genres, les espèces et les universaux n'étaient que des noms sans existence

réelle et d’autres admettaient au contraire qu'ils exis-

taient en réalité. En-effet les ouvrages de Boece ont

longtemps servi de base à l'enseignement de la Scolastique.

Un des fondateurs les plus célèbres de cette école est saint Anselme (1033), archevêque de Canterbury réputé pour son esprit sagace et sa piété. Il se consaera de bonne heure à l'étude de la théologie, fonda la métaphysique scolastique en expliquant la science des choses surnaturelles par le raisonnement et les principes rationnels ;mais ilcommençait par ériger en prin-

cipe l'infaillibilité de la foi et assignait à l'esprit humain =? la tâche de se développer par la science. Il estimait d'autre part que c’est à la métaphysique qu'il incombait d'interpréter la parole révélée et demandait àla

raison la démonstration des vérités révélées.

Anselme a aussile mérite d’avoir rétabli la doctrine

des Universaux qui admet que l'universel préexiste aux individus de même que les idées aux choses ; que les genres et les espèces ont précédé les individus, ceux-ci n'étant qu’un simple accident Pour lui toutes les idées

correspondent à autant de substances, et à défaut d’un

“objectif phénoménal, il crée un objectif suprasensible,

Par cette manière de raisonner, Anselme arrive à prou-

. ver l’idée de Dieu créateur et conservateur de l’uni-

vers. On avait dénommé les partisans de la doctrine d’Anselme Aéalistes, tandis que les adversaires de cette doctrine qui ne reconnaissaient pas l'existence réelle des genres et des espèces et tenaient les généralités

pour des noms vains sans réalité objective, n’admettant

comme réel que l'individu, étaient appelés Nominalistes.

Comme les doctrines méthapysiques conduisent à

des déductions pratiques, l'Eglise ne pouvait que pen-

cher vers les réalistes,- car autrement les principes et les lois, de même que les droits et les devoirs, ne seraient que des chimères de la pensée. En effet, Jean Roscelin, chanoine de Compiègne (1085) défenseur

- ardent du Nominalisme, finit par se heurter au dogme

dela Trinité, car d’après lui, l'unité seule est réelle et

Dieu en tant que Dieu ne pouvait être en même temps Père, Fils et Saint-Esprit, ou alors il eut fallu admettre:

troïs Dieux distincts ou un seul désigné sous trois noms, mais sans distinction de personne,

Bien que le concile de Soissons eût condamné les propositions de Roscelin, la lutte continua encore longtemps entre Réalistes et Nominalistes, ces derniers s'étaient déclarés pour la raison tandis que les premiers s’appuyaient sur les principes de la foi, Cependant lesprit de conciliation finit par prédominer parmi

re

les disciples de Roscelin au point que Guillaume de

Champeau, son élève, adopta le Réalisme en l’amplifiant dans un sens plus large ; il ajoutait que le genre

se trouve tout entier en essence dans tous les individus

qui en dérivent, que ceux-ci sont identiques entre eux

quant à l'essence et qu'ils diffèrent uniquement par

les éléments accidentels. Guillaume, par sa réputation comme professeur de théologie à l’école de Notre-Dame. 5 de Paris, servit sans doute de grand appui aux Réa-

listes dans leurs luttes contre les Nominalistes.

Cependant, il eut à se mesurer avec un adversaire

redoutable, qui était un polémiste consommé, Abélard. Celui-ci n'était pas un ecclésiastique, mais un élégant et beau jeune homme, composait des vers en langue vulgaire et les chantait avec une grâce merveilleuse; fond le grec, le latin et même l’hébreu;

dans les tournois était aussi grande que son habileté dans les discussions métaphysiques. Il réussit à captiver par son éloquence et sa vigoureuse dialectique,ses |

innombrables auditeurs accourus de tous les coins de France pour entendre ses conférences. Lorsque plus tard, il vint fixer sa résidence à Paris, ce fut un conéours universel :

Sortirent de son école. Il abordait avec hardiesse les.

| problèmes les plus sérieux et projetait sur les mystères | æ

les plus voilés l’éclatante lumière deson raisonnement.

Il n’hésitait pas à affirmer que le rôle de la sciencene

issu d’une famille noble, qui

en outre, il possédait à sa vaillance

vingtcardinaux et cinquante évêques

LEE

ae

+ si

FX

© doit pas se limiter à servir d’auxiliaire à la foi, mais -qu'elle doit même la précéder et 14 diriger à la lumière de la raison, En parlant des hheobhe de l'antiquité,

il admirait sans réserve la profondeur de leurs vues, et Ja grandeur de leurs vertus : ; 1l trouvait que Platon se faisait de la bonté de Dieu une idée plus élevée que

> © Moïse, ce qui n’a rien d’ étrange si l’on considère les

“époques différentes et His distincts dans lesquels <es deux hommes ont vécu. |

[s'était placé également du côté, des nominalistes, mais en introduisant une modification dans le sens des &enres et des Universaux qu’il ne considérait pas comme de vains mots, mais comme des conceptions ou des. formes de d'esprit. De même, l'Æspèce, d’ après lui, n'est pas une essence unique mais une collectivité de SR individuels, C’est ainsi que sonécole avait Rs le nom de, Conceptualiste.

Par cette méthode, Abélard, loin de résoudre la ques: tion en litige entre le Réalisme et le Nominalisme, ne fit qu en reculer la solution. Cependant, il fut le pre- mier qui réussit à déterminer le principe d’ individuadisation. Malheureusement, Abélard, enivré par ses Price successifs sur les ecclésiastiques les plus ré- PIE de l’époque crut pouvoir se reposer sur ses lau- iers ; il rechercha les agréments de la vie sociale et les avantages que lui offraient Sa réputation et ses qualités personnelles, 11 se plaisait fort dans la société des

£ femmes d'élite, ets’ étant tépris d’Héloïse, nièce du cha-

noine Fulbert, il ne tarda pas à la séduire, ce qui lui valut non seulement la colère du chanoïine, mais aussi la vengeance de ses adversaires qui en profitèrent pour le discréditer aux yeux du public. En effet, bien que l'Eglise eût consacré son union avec Héloïse, Fulbert ne lui pardonnait pas sa conduite et ses adversaires persistaient à le calomnier. Abélard, tracassé par ces derniers, se vit contraint de renoncer à la vie mondaine ; il se fit bénédictin à l’âge de trente-neuf ans et se renferma dans un cloître. Cependant,même danssa retraite,’ il ne put échapper à la vengeance de saint Bernard, fondateur de l’abbaye de Clairvaux et instigateur de la seconde croisade en sa qualité dechef de l’orthodoxie militante. Celui-ci, contrarié des succès éblouissants. d'Abélard et craignant que son enseignement ne fit cou: rir un danger à l'Eglise, s’il gagnait les classes intellectuelles, profita de la situation précaire d’Abélard pour l’humilier publiquement. Dans ce but, il l’attaqua de- | vant le concile de Soissons (1121) avec tant de violence que le peuple fut sur le point delapider le philosophe. Il en résulta qu’Abélard fut condamné et enfermé dans un couvent, d’abord à Saint-Médard et ensuite à Saint- Denis. De là,il s'enfuit en Champagne oùil se cachait dans les bois et où il fonda un oratoire dédié à la Trinité, qu'il interprêtait dans un esprit philosophique. Mais à peine ses disciples l’eurent-ils découvert qu'ils vinrent en foule le rejoindre et des cabanes de ramée

Le ve

AL œ

sx ?

qu'ils construisirent, ils formèrent une ville autour de

sa retraite.

Toutefois, la calomnie de ses aüversaires lui rendait. la solitude intolérable, au point qu'il se résolut à aller.

précher publiquement surlaTrinité, sur la Prédestination et sur le Libre Arbitre. Alors, saint Bernard lui déclara

de nouveau la guerre, sous le prétexte qu'il propageait.

des doctrines contraires aux dogmes et condamnées par l'Eglise. Dans ce but, il s’adressa au Pape Innocent II pour qu'il linvitât à comparaître devant le concile de . Sens, qui le condamna. Le. Pape l’envoya ensuite en qualité de prieur à Saint-Gildas-de-Rhuis, en Bretagne. Là Abélard, se trouva isolé au milieu de religieux igno-

rants, grossiers et corrompus qui S ’efforçaient de se

débarrasser de lui à tout prix. Abélard voyant sa vie menacée à chaque pas se renferma dans un isolement complet et épancha sa tristesse en des chants plaintifs.

Enfin, il chercha un soulagement plus complet à ses chagrins dans des lettres qu’il adressa à un ami et où il faisait le récit de ses malheurs. Ses cris de détresse parvinrent Leu à Héloïse qui, bien qu'ayant consacré sa vie à Dieu n’en demeurait pas moins la femme ai-:

| mante d’Abélard. Elle entama alors avec l’abbé de

Saint-(rildas cette Correspondance immortelle où palpitent les deux âmes blessées. Ce sont d’ abord les souvenirs Henissans d'un passé ressemblant à l'ombre

“ d’un sépulere qui en cure le sujet; puis, ce sont des

pensées élevées sur l'avenir de l'humanité qui remplissent leurs moments d'entretien spirituel. Finalement,

fatigué decette vie solitaire où aucun échange d'idées

ne lui était permis, il accepta Phospitalité hein

Pierre, abbé de Cluny. Les derniers jours de sa vie, s'é- |

coulèrent paisiblement, au prieuré de Saint- Marcel, près de Châlons-sur-Saône, où il mourut en 1142.

pipe

Si l’on considère attentivementla genèse et l’évolution de la Scolastique au moment où l’Europe chrétienne obéissait à l'appel du chef de l'Eglise pour entreprendre une série de croisades contre les Musulmans d'Orient,

on est frappé de constater qu’ à la même époque un mouvement intellectuel sortait du couvent et que c'était précisément dans un milieu de moines, anciens Fos

gateurs de la foi, que surgirent des hommes défendant

les droits de la raison ; ce qui prouve bien que l'intelligence humaine, . d’une force expansive sans

bornes, ne peut pas rester longtemps enfermée dans

un cadre étroit sans se détendre et briser les ressorts

qui la compriment.

En effet, déjà au x° siècle le moine Gerbert, élevé

dans le monastère de Saint-Girons, près d'Aurillac, devenu ensuite archevêque de Reims etplus tard appelé

pee

(4 ‘ RON tireur AR dx

Page 1