Bossuet, Elévations sur les mystères
La fâcheuse mentalité inhérente aux idées tradition-
nelles de l’époque de barbarie a survécu aux premiers.
siècles de lâge moderne et s'est prolongée jusqu’à la
fin du xvire siècle, alors que l’Assemblée Consti-
tuante française proclama les droits de l'homme,
l'égalité de tous les hommes devant la loi, la fraternité entre les hommes de toutes les classes sociales et la. liberté civile et politique de tous les hommes sans dise. tinction de race et de croyance religieuse. C’est au’ moyen de cette Déclaration qu’elle brisa les chaînes de la servitude où était tenue la raison et détruisit les. principes de la morale barbare qui avait constitué la : base de la culture des peuples européens pendant plusieurs siècles. Depuis lors, l’humanité est entrée.
dans une phase nouvelle,
C’est avecl’avènement de la Révolution française vers! la fin du XVIII: siècle, que l'Humanité est entrée; dans la pASse la plus importante de. son évolution
éthique qui n’a fait que progresser depuis lors jusqu’à
aujourd'hui. Le changement radical qui s'est: produit dans la manière de penser et de sentir de toutes les classes sociales, depuis celle de l’ouvrier jusqu’à celle du noble le plus haut placé, à provoqué
la transformation des mœurs, des. coutumes : et de
l'organisation Series de tous les pays où ‘ont: péné=. | tré l’esprit de la Révolution française ainsi que les
principes des droits et des devoirs del’homme ; car celui-
ci, voyant s'élargir l'horizon de ses aspirations et le
terrain de la lutte devenir égal pour tous, ne pensa qu’à améliorer sa position matérielle et morale par le travail et la culture de son intelligence.
. Les uns se sont consacrés aux sciences et aux arts, selon leurs dispositions naturelles, les autres, au commerce et à l’industrie et d’autres à la culture du sol et à l’exploitation des mines. Chacun s’est efforcé de seconder par ses moyens le progrès intellectuel et moral. L'homme ne se contente plus de servir d’instrument servile à la production ; aucontraire, il cherché à inventer des instruments et des machines pour suppléer aux bras qui ne suflisent plus pour satisfaire aux besoins multiples de la population grandissante. L'activité humaine s’est multipliée et divisée selon Îles diverses dispositions intellectuelles et physiques des individus. C’est ainsi que les branches innombrables du savoir humain se sont perfectionnées de jour en jour jusqu’à arriver à une hauteur inconnue dans aucune époque antérieure. Ce ne sont plus les bras humains et la force animale qui font tourner le moulin, triturent le blé et préparent la farine, c’est la pensée humaine qui les a remplacés par la vapeur et l'électricité, abrègeant également la distance dans le temps et l’espace et donnant une impulsion vigoureuse à toute les manifestations du mouvement intellectuel, Le génie de l'homme ne s’est pas limité à communiquer ses pensées en quelques minutes à travers une distance de milliers de kilomètres au moyen de la télégraphie sans fil, il
est arrivé à voler dans l’air à une hauteur inaccessible aux oiseaux. De même, il rivalise avec les poissons en traversant la mer au moyen des sous-marins à de grandes profondeurs et à de longues distances.
. Cependant, malgré ces progrès vertigineux réalisés
dans le domaine de la nature physique, l'homme n’a pas encore pu se débarrasser complètement des idées et
des actes ataviques qui lui furent légués par ses ancêtres des périodes de la morale sauvage et barbare. C’est
ainsi que,encore en 1840, dans les Antilles françaises, les esclaves noirs étaient saisissables comme les biens meubles et leur vente se faisait à l'issue de la messe au nom du roi et de la justice. (1)
A la même époque, on estimait selon M. Larroque (2) à environ 50 millions le nombre d’Africains enlevés à leur pays par la traite d'esclaves européenne. Ce commerce se faisait surtout dans les colonies françaises et anglaises avec les nègres d'Afrique et d'Amérique du Sud. Bien que les Etats-Unis eussent interdit déjà en 1794 la traite d'esclaves aux citoyens américains, ce n'est qu’en 1845 que furent conclues des conventions internationales pour prohiber la traite des noirs sur mer. Mais elle ne fut supprimée définitivement qu’à la suite de la guerre de Sécession entre les Etats du
Nord et du Sud de l'Amérique sous la présidence de
Lincoln et le triomphe des antiesclavagistes en 1865.
“a Journal officiel de la Martinique, 1845. 2. P. Larroque, L’esclavage chez les nationschrétiennes.
Le Tsar Alexandre I] de Russie a eu beau supprimer
le servage dans son pays, l’esprit autocratique qui a
dominé avant et après la suppression du servage en Russie a transformé en esclave toute la population; ni la vie ni la propriété ne se trouvaient à l’abri du gouvernement arbitraire et despote qui, sous un prétexte quelconque, sans jugement et sans avis préalable à la
famille, pouvait envoyer en Sibérie un jeune homme
accusé de conspiration contre la sûreté de l'Etat, sans . avoir besoin d’en rendre compte à un représentant de la loi. Ilen est de même pour l’Allemagne qui a eu beau se vanter de ses superbes établissements d'enseignement secondaire et supérieur, de ses laboratoires monumentaux pourvus des instruments les plus perfectionnés et de nombreux travailleurs ; le militarisme prussien qui a transformé toute l'Allemagne en un camp militaire et a introduit dans tous les centres d'enseignement la discipline militaire, a rabaissé la jeunesse entière au rang d’une machine pensante, en lui infusant des idées empruntées à la mentalité prussienne, C’est grâce à la mentalité étatiste dominante parmi toutes les classes sociales de l'Allemagne que les droits de l’homme et le droit des gens ont été subordonnés à l'intérêt exclusif de l'Etat et au régime de la force qui s'inspire du droit du plus fort et du droit de Gus ou en d’autres termes du droit de voler.
Si l’on pense que la morale sauvage et la morale barbare avaient prohibé et puni sévèrement le vol et le
meurtre, on ne comprend pas comment la morale de notre civilisation moderne accepte le droit de conquête et l'opinion publique de nos jours glorifie le succès du conquérant et approuve l’homicide guerrier, ë . De ce qui précède il résulte :
1°, Que si en Angleterre et en France, pays qui jouissent du maximum de liberté, l'esclavage des blancs était remplacé par l'esclavage des noirs, en Russie et en Allemagne, l'esclavage n’a changé que de forme, car être privé des droits civils et politiques et être empéché sous des peines sévères d’exprimer ses pensées n’est qu'une nouvelle forme d'esclavage de l'esprit cor- respondant à l’époque moderne.
2°. Que tant l’esclavage que la guerre de conquête sont des phénomènes sociologiques qui ont dominé dans l'histoire de l'humanité depuis ses débuts jusqu’à l’époque moderne, malgré les progrès très sensibles réalisés tant dans le domaine de la vie matérielle et intellectuelle que dans celui de la morale au cours du xix° siècle. jrs ; :
Pour donner une explication rationnelle d’un fait
apparemment paradoxal, onest forcé de reconnaître
que c’étaient des intérêts matériels qui ont empêché les classes dirigeantes des nations les plus avancées en culture, de combattre par tous les moyens disponibles deux fléaux de l'humanité : l'esclavage et les guerres de conquête. | |
D'un autre côté, il faut tenir compte d’un facteur
assez important du ‘retard decertains peuples au point du vue de la morale sociale: c'est l’atavisme qui fait reconnaître chez eux certains instincts sauvages de leurs äncêtres restés latents pendant plusieurs siècles et qui se sont réveillés à la suite de circonstances favorables à leurs intérêts nationaux. “Quant au mécanisme de la résurrection des penchants innés chez l’homme individuel ou collectif, Letourneau en donne une explication physiologique. D’après lui, il réside dans le système nerveux : c'est la cellule nerveuse qui est un appareil d'imprégnation : elle garde la trace des actes accomplis dans son sein. De cette faculté d'imprégnation, il résulte qu’une suffisante répétition d'actes nerveux intra-cellulaires provoque la formation de tendances spontanées instinctives pouvant devenir: héréditaires, Les penchants innés et äirréfrénables au vol, au meurtre, au viol, à l’incendie ‘et à l’ivrognerie, sont loin d’être rares chez les individus ou chez certaines sociétés dites civilisées.
Une fois fixés et organisés dans les centres nerveux, des instincts moraux se lèguent héréditairement, mais d'une manière irrégulière ; car l’homme n’est pas une génération spontanée ; ilest fils de père et de mère de disposition morale souvent opposée, et, selon les cir- <onstances de milieu et d'éducation, il est susceptible de corriger les mauvaises tendances d’un de ses générateurs. Il est certain qu'une éducation sévère et un æntraînement convenable peuvent à la longue, s'ils sont
appliqués sur un nombre suffisant de générations engendrer telle ou telle vertu, tel ou tel vice, tel ou tel penchant, et les transmettre ensuite à des générations successives par la voie héréditaire. Bien que le milieu social pénétré des progrès intellectuels et moraux de la civilisation moderne, exerce une action très puissante sur l’évolution de l'humanité, l'influence ancestrale est toujours un facteur important pour combattre ou favo-
riser le milieu social.