CHAPITRE IV
LES GRECS CRÉATEURS DE L'ART ET DE LA SCIENCE __ CONSTITUENT UNE NOUVELLE PHASE D'ÉVOLUTION DE. - L'HUMANITÉ.
"Etant donné la différence d’origine, la diversité - d’aptitudes morales et intellectuelles et de dispositions = naturelles des Grecs et des Phéniciens, la question se pose : quels étaient donc les éléments dont les Grecs disposaient pour arriver à un si haut degré de civilisation ? Ont-ils puisé leur culture à des sources étrangères ou est-ce que la nature les avait doués d’aptitudes tellement merveilleuses qu’ils ont pu développer leurs facultés mentales à force de travail et de volonté , au point de s'élever au-dessus du niveau des autres peuples de l'antiquité ?
Il faut d’abord se demander quels étaient les pre- = miers habitants de la Grèce. La plupart des traditions ou et mythiques de l'antiquité considèrent les
Pélasges comme les habitants autochtones qui se sont
* étendus en Epire, en Thessalie et en Attique. Nous savons également que ces peuplades étaient essentiel-
lement composées d'agriculteurs, qui n'avaient d’autres aspirations que la satisfaction de leurs besoins matériels. HS |
D'un autre côté, les égyptologues affirment que les Egyptiens sous le règne de Thoutmosis I:, le sixième roi de la dix-huitième dynastie, ont étendu au vr° siècle avant Jésus-Christ leur domination à la Grèce avec l’aide des vaisseaux phéniciens, car à l’époque de l'in- vasion de l’Assyrie par les troupes de Thoutmosis, les Phéniciens reconnurent la domination égyptienne. Voici un fait à l'appui : dans les fouilles faites à Thèbes, en Egypte, en 1859, on a découvert un hymne célèbre écrit sous ce roi, dans lequel le dieu Amon l’exhorte en lui disant : « Je viens et je t’autorise à écraser les peuples qui habitent les îles de la mer Egée et les contrées qui s'étendent le long de ce rivage. » Par ce : document, la domination égyptienne en Grèce est mise hors de doute. Ce n’est qu'après la retraite des Egyptiens que les Phéniciens ont pris pied dans plusieurs îles de la mer Egée et de la mer lonienne, où leur domination a duré deux siècles environ. Toutetois, les Phéniciens n’ont jamais pénétré dans l’intérieur des pays grecs, se limitant plutôt à l'occupation du littoral et laissant aux habitants de l’intérieur toute indépendance, conservant, en outre, de bons rapports com- merciaux avec eux. Les Grecs ayant vécu en bon voisinage pendant deux siècles avec les Phéniciens, se sont initiés graduellement à l’art de la navigation
et à celui de l’écriture, mais au fur et à mesure
qu'ils s’assimilaient tous les éléments de savoir de :
leurs maîtres, ils acquéraient [a conscience de leur
supériorité sur leurs voisins, et, poussés par l'amour
de l'indépendance, ils finirent par entrer en collision avec les ss de leur territoire. | Il arriva à la même époque que la Grèce, habitée jusqu'alors par les Pélasges et les [oniens, une des tribus grecques les plus.importantes provenant des côtes de l'Asie Mineure, avait subi l'immigration dorienne, les Doriens étant une branche de la famille aryenne venue de l'Asie centrale, qui se fixa dans la partie septentrionale de la Péninsule où elle fonda plusieurs villes dont Sparte fut la capitale. Les Doriens, après avoir soutenu pendant plusieurs années des luttes contre les Pélasges, entrèrent en guerre avec les Joniens qui furent obligés dese retirer en Attique où ils fondèrent la ville d'Athènes. Au commencement, ces deux races se firent la guerre l’une à l’autre, mais elles finirent par s'unir. C’est ainsi que le peuple grec tire son origine d’un mélange de races, Pelasges, Doriens et loniens, qui ont fini par former leur unité nationale sous le nom d'Hellènes. C'est précisément le mélange de races qui a contribué à constituer un milieu de culture favorable aux germes d’une nouvelle civilisation; c'étaient surtout les
loniens, immigrés de l’Asie Mineure, région habitée
depuis de nombreux siècles par des peuples civilisés formant les anciens royaumes de la Chaldée et de l'As-
PROMO AE
syrie, qui ont importé les germes fécondants et les ont
répandus parmi les autres peuplades de race similaire,
bien que chacune d'elles conservât son caractère et ses
tendances d’origine. C’estainsi que les Ioniens rendirent : toujours un culte à la beauté de la nature-et aux œuvres qui contribuent à l'élévation de l'esprit et du sentiment, | tandis que les Doriens ajoutèrent plus d’import ance à la culture du corps et au développement des forces corporelles.
Les premiers eurent une prédilection pour ke gouvernement démocratique, tandis que les derniers prirent . comme idéal le régime monarchique. Cependant à la suite d’un accord mutuel entre les différentes tribus, les
Grecs se sont efforcés de créer une marine marchande
pour affirmer leur puissance coloniale sur les îles dela mer Egée et sur le littoral de la mer Méditerranée, et c’est à la suite du contact fréquent qu’ils ont eu avec l'Egypte et les côtes de l’Asie Mineure qu'ils apprirent à connaître de bonne heure la culture, les coutumes et. la religion des habitants de l'Egypte et de l'Asie. Toutefois, nous considérons comme erronée l'opinion qui admet que la culture égyptienne ait servi de modèle à la Grèce; d’abord, la mentalité de celle-ci, quise distinguait par son admiration des forces de la nature et par la divinisation des hommes supérieurs, est tout à fait opposée à la mentalité des Egyptiens qui divinisaient les animaux, les croyant sacrés et susceptibles d'abriter l’âme humaine ; ensuite, le gouverne-
ment égyptien se distinguait par son caractère théocratique sous les différentes dynasties, tandis qu’en Grèce, bien que la vie nationale eût un caractère profondément religieux, il n'existait pas de castes sacerdotales avec des privilèges .sur les autres classes sociales comme en Egypte ; en troisième lieu, la conception que les
Egyptiens avaient de l’art était différente de celle des
Grecs et lui était bien inférieure, car ceux-e1 ont réalisé l'idéal de la beauté dans l'expression harmonieuse de la vie; en quatrième lieu, les Egyptiens ont bien conçu dans la construction de leurs Pyramides l’idée du colossal, mais jamais celle de l'harmonie ni de l’expression de la beauté de la matière
Cependant, cela ne nous anôche pas de reconnaître que le contact fréquent avec la culture égyptienne et celle de l’Asie-Mineure servit aux Grecs plutôt d'émulation que de modèle en réveillant chez eux des dispositions latentes et leurs facultés prodigieuses, tant dans l'expression variée du sentiment humain que dans le don supérieur de la pensée. Il suffit de fixer son attention sur les œuvres littéraires de la Grèce au xe siècle avant Jésus-Christ, telles que l’///iade et l'Odyssée d'Homère, et les poésies religieuses et morales d'Hésiode, telles que les 7ravaux et les Jours, et la Théogonie pour se convaincre que, dès la première jeunesse de la Grèce, c'est-à-dire à l’âge héroïque, 1l y eut des hommes qui ont cultivé l’art et la poésie et ont connu les œuvres artistiques de l'Egypte et de l’Assyrie, in-
troduites par les Phéniciens. De même, on est forcé d'admirer que la langue grecque fût déjà arrivée aux
ix° et x° siècles avant Jésus- Christ au degré de perfection que nous voyons dans les œuvres d’Ho-
! mère et d’Hésiode : l'on est pas moins frappé de l’unité
d'esprit, l'unité de composition et l'unité de couleur qui règnent dans /'{liade, où les personnages conservent à travers tout le poème le même caractere et le même
‘langage depuis le commencement jusqu'à la fin ; les
mœurs générales restent semblables depuis les premiers
jusqu'aux derniers chants. L'Iliade, bien qu'elle ne
représente qu’un récit des temps héroïques, un tableau des mœurs des anciens Grecs, en raison du sujet qu’elle traite et de l’éclat et la vivacité avec lesquels elle peint les héros, est d’un intérêt universel. On est
également surpris de trouver dans ce chef-d œuvre de
conception une construction grammaticale de même qu'une forme poétique parfaites. Il est indéniable que l'histoire qu'elle donne des coHate: héroïques devant
Troie est une description complète de la vie et des
mœuis grecques avant l'immigration dorienne.
Bien que l’histoire reste muette sur les premières phases de son développement et que l'on se soit même
“habitué à considérer les premiers exploits de sa jeu-
nesse, la guerrè de Troie, comme appartenant à l’âge mythique, au point de mettre en doute l'existence d'Homère et de regarder des œuvres littéraires telles “que l’Jliade et l'Odyssée comme une fiction poétique
d'auteur ‘anonyme, ‘les mémorables découvertes de Schliemann, en 1870, des ruines de l’ancienne Troie, telles qu’elles sont décrites par Homère, constituent une preuve indiscutable en faveur d’un fait historique, car, à la suite des fouilles faites par Schliemann et plus tard par d’autres archéologues français et anglais, on a trouvé non seulement les ruines des anciennes villes dans la région où eut lieu la guerre de Troie, mais aussi des œuvres d'art primitives, des vases en argile ornés de figures, ainsi que des gobelets en or. |
En plus de Troie-on a découvert d’autres villes, telles que Mycènes, résidence du roi Agamemnon, et Tyrinte, ‘ancienne ville de l’Argolide, patrie d'Hercule, où l’on a trouvé des restes de murailles cyclopéennes.
Etant donné l’état avancé de la culture grecque au 1x° siècle avant l’ère chrétienne et le haut degré de perfection auquel était parvenue la langue grecque, on est forcé d'admettre que les habitants de la Grèce à l’époque de l'immigration dorienne avaient déjà traversé la première étape d’une culture élémentaire. Cependant, deux siècles à peu près ont passé avant que les différentes tribus dorienne, ionienne, éolienne, qui occupaient le sol grec, se soient mises d’accord pour fonder leur unité nationale, ce qui eut pour corollaire létablissement des jeux olympiques célébrés tous les quatre ans à Olympie dans le but de réveiller le sentiment de la collectivité hellénique. C’est avec les jeux olympiques que commence la chronologie de la Grèce.
Le premier fait date de l’année 776 avant J.-C. Toutefois, il est incontestable que les Grecs n’ont jamais formé un corps de nation; ils restèrent divisés en petits peuples comme au temps d’'Homère. Chacun d'eux habitait un petit canton isolé de son voisin par un bras de mer ou une muraille de rochers ; chaque canton formait un Etat à part qu'on appelait cité. Il y en avait une centaine parmi lesquelles se distinguaient Athènes, Sparte et Thèbes. Cependant, tous parlaient la même langue, adoraient les mêmes dieux et participaient aux mêmes jeux olympiques. Toutefois, il faut reconnaître que la situation géographique toute particulière de la Grèce exerça une influence considérable sur son évolution et sur son avenir politique; car étant formée par des péninsules, des îles et des vallées séparées les unes des autres, tantôt par la mer,tantôt par les montagnes, ses habitants ont été faits par la nature pour être guerriers et marins et être attachés à une vie indépendante. En effet, les Grecs n’ont pas tardé à se distinguer comme voyag œeurs, comme colonisateurs et comme guerriers. Les cités grecques douées par nature d'un esprit. expansif ont envoyé de bonne heure dans les pays voisins et dans les contrées lointaines des colons qui fondèrent partout des petits Etats grecs où ils propagèrent les germes de leur culture. On parlait la langue grecque dans toutes les cités de l’Asie Mineure, dans celles de la mer Noire jusqu’au Caucase et en Crimée, de même que dans les îles del'Archipel, en Crète et en
Chypre,et le long de la Turquie d'Europe ; ils ont
fondé Naucratis et Cyrène en Afrique, Syracuse et Sélinonte en Sicile, Tarente et Naples en Italie. La Grèce se trouvait partout où il y avait des hommes qui parlaient la langue grecque, où l’art grec avait créé des
chefs-d'œuvre nationaux. Toutefois, le foyer de radiation se trouvait dans la partie Sud : la Péninsule balkanique.
La culture grecque se distinguait des autres cultures précédentes en ce que l’idée religieuse était chezles Grecs tellement associée à tous les actes de la vie, qu’ils donnaient en l’honneur des dieux des jeux solennels dont les principaux étaient ceux d’Olympe. Aussi, leur vie
tant publique que privée fut-elle patronnée par une force
. divine, carla famille, /e Genos, la Phratrie, la Polis elle-
même étaient des entités essentiellement religieuses et toutes les manifestations de l'activité humaine au sein de ces groupes avaient un caractère sacré ; l’atmosphère religieuse régnait dans les tribunaux et sur les ‘ places publiques. Toute réunion officielle se tenait à endroit consacré et sous la protection d'un dieu. ne
fêtes de la communauté, jeux athlétiques ou représenta-
tions théatrales,avaient un caractère profondément religieux. Tous les actes importants de l'Etat étaient
accompagnés de sacrifices. Devant les magistrats,
devant les juges et les fonctionnaires, les serments étaient de nature religieuse. Les dieux étaient nommés: en tête des traités. L’admission des jeunes gens au. rang de citoyen était une cérémonie sacrée. : quand les éphèbes juraient de défendre la patrie et les lois, de ne pas déshonorer leurs armes et de ne pas bone donner leurs compagnons, ils le faisaient au nom de Zeus, du dieu de la guerre et des anciennes déesses ou nymphes du sol. Zeus et Athéna étaient les divinités par excellence du culte civique. Dans une cité grecque d'Asie Mineure, Apollon est élu comme magistrat de l’année et à Sparte, à l’époque de la décadence de la ville, les réformateurs réactionnaires font appel à Lycurgue mué en demi-dieu pour surveiller l'éducation de la jeunesse. Partout en Grèce, la Polis était COnsidérée comme une grande famille dont le premier ancêtre était quelque divinité puissante.
Dans les campagnes on célébrait chaque année de danses religieuses en l'honneur du dieu des vendanges, Dyonisos. Bien que ces danses populaires, où l'on représentait la vie des dieux et des héros, aient donné naissance, avecletemps, à la Tragédie et à la Comédie, celles-ci gardèrent toujours quelque chose de leur origine; devenues des pièces de théâtre, elles continuèrent à se jouer devant l’autel du Dieu; l'architecture grec que se distinguait également par son caractère relivieux, car les plus beaux édifices étaient construits en l'honneur des dieux. Toutefois, comme la Grèce n'avait
pas de corps de doctrine fixe, ni de dogme, n1 de caste.
sacerdotale, l'esprit scientifique se développait en
toute liberté en rapport direct avec la raison, surtout à Athènes, qui devint sous Périclès, non seulement.
la ville des artistes, des peintres et des architectes,
mais aussi celles des grands orateurs, des grands écrivains, des grands penseurs. Ainsi se sont. formés en
Grèce des groupes de savants, occupés à enseigner la physique, l'astronomie et l'histoire naturelle, établissant des écoles qui furent fréquentées par un grand nombre d'élèves.
Si l'on considère au point de vue sociologique ce phénomène d’une organisation sociale si profondément religieuse dans une phase de civilisation très avancée, on est très embarrassé pour en trouver l'explication.
Ed. Meyer, dans ses Æléments d'Anthropologie (p. 133), incline à distinguer une double évolution humaine : l’une politique et sociale issue des conditions matérielles de l'existence ; l’autre religieuse et scientifique, issue des spéculations purement spirituelles. D'après lui, l'Etatet la Société, le Droit et la Morale, sont des forces autonomes qui ont un fondement indépendant de la religion, mais il faut reconnaitre que ces forces ont avec la religion certaine relation d’interdépendance et cette interdépendance n’était nulle part aussi marquée que dans la Grèce ancienne. D'un autre côté, l'histoire nous enseigne que dans aucune religion du