‹ Évolution intellectuelle et religieuse de l'humanité (volume 2)Chapitre 70 sur 342 · Tacite, Annales, III · texte numérisé non relu

Tacite, Annales, III

époque sous de sombres couleurs. « La capitale de

l'Empire, dit-il, constitue le centre d’une immense orgie; « les mœurs et les coutumes publiques, sous l'influence « d’un raffinement oriental, ne connaissent plus de frein. « Quant aux personnes, elles languissent sous les exac-

«tions sans bornes des préfets. Il y a encore des,

« villes peuplées, mais pas des champs qui, faute de « laboureurs restent déserts. Il y a des cirques et des « arcs de triomphe, mais le commerce et l'industrie « chôment, faute d'ouvriers et de sécurité des routes. »

© Bien que la décadence commençât. déjà à la fin du 1 siècle, elle ne se fit sentir que vers la fin du ze siècle, car sous Trajan, l'Empire s'éteñdait encore sur pres- que toute l’Europe, le nord de l'Afrique et l’ouest de l'Asie, c’est-à-dire qu'il embrassait tous les pays qui forment aujourd’hui l'Espagne, la France, l'Italie et l'Angleterre, la Belgique, la Suisse, la Bavière et le reste de l'Allemagne du sud, l'Autriche, la Hongrie, les pays Balkaniques, la Turquie d'Europe, le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, la Tripolitaine, l'Egypte, la Syrie etla Turquie d'Asie, avec cette particularité que les Romains avaient établi partout des routes avec des stations et des relais; on avait même dressé des cartes routières de l’Empire. |

En même temps la paix régnait dans l’intérieur de l'Empire, au point que les habitants de toutes les provinces pouvaient bâtir leurs maisons, cultiver leurs champs et jouir de leurs fortunes et de leurs loisirs

NAISSANCE ET EVOLUTION DU CHRISTIANISME 273 K # û

sans crainte d’être dépouillés. Toutefois l'Empire était toujours menacé sur ses frontières. Derrière le Rhin et le Danube, c'étaient les Barbares germains ; en Afrique, les nomades du désert; sur l’Euphrate, les armées de l’Empire perse. De plus, les légions romaines furent obligées de repousser les soulèvements des Parthes, des Daces et des Juifs de Palestine.

Cependant, étant donnée la supériorité de la force brutale des Romains, il n’y a rien d'étonnant à ce que leurs légions eussent bientôt raison des petits peuples

de l'Orient qui osaient vouloir se soustraire à leur

domination ; ; notamment du peuple juif, que ses aspira-

tions et son sentiment religieux poussaient à la révolte.

Néanmoins l’écrasement du peuple juif par l'armée puissante de Rome, amenant sa ruine et la destruction de

son unité nationale, ne suflit pas à anéantir chez lui.

tout espoir d’un relèvement éventuel ; sa foi robuste dans la promesse des prophètes et sa croyance ferme dans la venue prochaine du Messie continuërent à lui i inspirer le courage de nourrir des sentiments de révolte contre Rome, même après sa dispersion dans les colonies romaines. Cette haine des Juifs contre la domination romaine était d’ailleurs partagée par la secle chrétienne au 1°" siècle de notre ère. En effet, cette haine nationale aveugle qui grandissait de jour en Jour s'était associée à un fanatisme religieux qui

finit par donner lieu à des luttes acharnées contre la

toute puissance de l'Empire romain. Grâce aux travaux

de propagande des apôtres et surtout à ceux de saint.

Paul parmi les gentils, de même qu'aux efforts de conciliation de Philon et de l’école d'Alexandrie parmi les cercles éclairés du milieu grec, le monothéïsme réussit à s'installer à Rome et à substituer progressivement au principe de la force brutale celui de la force spirituelle de l'Evangile.

Maintenant, il s’agit de savoir qu’elle est la voie qu’a suivie l’évolution du christianisme d’abord au sein du judaïsme, ensuite au milieu des païens, car il est un fait indiscutable, c’est qu'aussi bien Jésus- Christ que les apôtres ont été élevés dans les principes de la Bible et que tous ceux qui ont organisé les premiers éléments du christianisme tels que saint Etienne, saint Paul et saint Pierre étaient des juifs observant la loi mosaique. D'autre part, il faut tenir également compte du fait que c’étaient des juifs hellénisants qui ont répandu la bonne nouvelle parmi les gentils et ont donné à Jésus le nom de CAristus, car le mot christus en langue grecque signifie oinf, ce qui est équivalent au nom de Messie en langue hébraïque. Ce fut également lélément hellénique gagné par l'œuvre de propagande de saint Paul, qui constitua la pierre angulaire du christianisme. |

Après avoir tracé un exposé succinct des milieux gréco-romain et juif à l’époque de la naissance du

LES DÉBUTS DU CHRISTIANISME Ps

christianisme, nous allons nous occuper de l’évolution naturelle du christianisme à travers les quatre premiers siècles de notre ère en Palestine, en Grèce et en Asie Mineure, en résumant les données que nous fournissent les Evaugiles, les Actes et les Epitres de saint Paul, éclairés jusqu’à un certain point par les études faites aux lieux saints par E. Renan sur la vie de Jésus. Bien que ces données manquent de valeur historique, elles n’en forment pas moins la chronique la plus __ ancienne de l’enfance du christianisme en Orient.

Le Christianisme, qui représente aujourd’hui la religion presque universelle des pays d'Europe, d'Amérique et d'Australie, a une origine assez obscure, car Jésus-Christ, bien qu'il fût l’initiateur du mouvement révolutionnaire contre le parti orthodoxe de la religion mosaïque à Jérusalem, ne s’estjamais proposé de l’abolir, mais bien de la compléter. Dans son enseignement et dans ses sermons, il ne fait que lancer l’anathème contre la fausse interprétation de la Bible par les pharisiens et la caste sacerdotale de Jérusalem. Imbu dès sa jeunesse des principes de la Bible et des doctrines altruistes des prophètes, il se plaisait à mieux définir les rapports entre l’homme et son Créateur en proclamant Dieu père de l'humanité. Partant de ce

principe, il établit comme une loi naturelle la fraternité : et l'égalité entre les hommes. De même il considère = | l'idée de l’amour de Dieu comme une idée mère d’où émanent celles de l’amour du prochain, de l'amour de la justice et de la charité envers les déshérités de RE fortune. | Pour donner plus de force à son enseignement, la annonce la venue prochaine du Messie et l'avènement du royaume de Dieu où il sera rendu justice aux humbles et aux opprimés. Néanmoins, malgré sa parole séduisante, le pouvoir de son éloquence et la haute morale de son enseignement, il ne réussit pendant plusieurs “ années de prédication qu’à grouper un nombre res- treint d’adeptes parmi ses coreligionnaires de Jérusalem et de Galilée. Même après sa mort, les douze apôtres qu’il avait chargés de > propager son enseignement parmi les gentils : de Palestine et d’Asie Mineure, ne réussirent pas à remplir leur mission d’une manière satis- Re faisante, leur influence ayant à peine dépassé les limites 0 de la Judée. 2e Pour se rendre un compte exact des aspirations de 4 Jésus et de l’évolution progressive de ses projets de réforme de la loi mosaïque, il est nécessaire de connaître les milieux divers et difficiles contre lesquels il avait à lutter pour réaliser son idéal. C'était d’abord

le milieu galiléen, son pays natal, où ses parents avaient occupé une position bien modeste, ensuite | le milieu hiérosolymite où le parti pharisien lui était

hostile, et en dernier lieu, le milieu romain, l’ennemi national : |

Jésus naquit à Nazareth, petite ville de Galilée. Ses

parents étaient des gens de médiocre condition sociale,

artisans de leur métier et vivant de leur travail. Il fut

élevé dans la tradition de l'Ancien Testament, car la petite ville ne possédait pas d'école supérieure dite talmudique, qui donnait le droit de savoir. « Etant doué

par la nature d’un esprit mystique et de sentiments altruistes, il éprouva une espèce d’extase à la lecture” des psaumes et des livres des prophètes dont la poésie religieuse s’harmonisait bien avec son âme lyrique. Son imagination était surtout frappée par certains chapitres du livre d’Isaïe dont l’éloquence impétueuse

{et les brillants rêves d'avenir l'avaient beaucoup charmé. L'idée d’un cataclysme prochain du ciel et de

la terre, d’un bouleversement des empires puissants, avaient tellement impressionné son imagination

‘ardente qu'il regarda avec mépris toutes les jouis-

sances de la terre et les biens terrestres. L'idée de l’'avénement du Messie au milieu des nuées, qui doit délivrer l'humanité de toute espèce d’oppression, dominait toutes ses pensées, d'autant plus que. le milieu dans lequel il vivait, la Galilée, son pays natal, était alors une vaste fournaise où les problèmes sociaux et religieux de l’époque, l'indépendance nationale et la venue du Messie, travaillaient toutes les têtes. Vivant et grandissant dans ce milieu eni-

« vrant, il était absorbé entièrement par la pensée de « La réalisation de cet idéal et ne se maria pas. Tous «ses sentiments d'amour, dit Renan, se portaient sur « son Père céleste avec lequel il se sentait identifié. IL

« entendit parler en lui la voix de Dieu et finit par se

« croire fils de’ Dieu (Renan). )

La conception de Dieu comnre père de l’ home e et

de l’âme humaine comme émanation directe de la divinité lui fit considérer Dieu comme principe suprême de justice, d'amour et de charité, et il avait toujours présente à l'esprit la promesse que fit Dieu par la bouche des prophètes qu’il rétablirait le règne de la justice sur la terre et l'égalité de tous ses enfants.

Toutefois, Jésus n’était pas disposé d’abord à faire connaître ses pensées et ses sentiments au grand publie. Ses débuts furent beaucoup plus modestes. D'une part, il ne jouissæit pas encore d'assez de prestige pour imposer ses idées altruistes à ses coreligionnaires, et

d'autre part, il n'avait pas, comme dit Renan, connais- :

sance des beaux essais tentés par Philon dans l’école d'Alexandrie pour concilier la révélation mosaïque avec la pensée philosophique de Platon. Ce n’est que par sa remarquable intuition qu'il se rendit compte de la nécessité de réformer la mentalité religieuse et morale de ses coreligionnaires ; mais il doutait de l'efficacité des moyens dont il disposait pour réaliser ses projets.

« Il y eut une circonstance, dit Renan, qui contribua à « fortifier la volonté-de Jésus et à rehausser en lui son

Le |

idéal : ce fut le hasard de l’entrée en scène de Jean- Baptiste et les rapports intimes qu’il eut avec lui. Celui-ci était un jeune ascète, plein de fougue et de passion religieuse, qui menait la vie d’un yogui de l'Inde, vêtu de peaux ou d’étoffe de poil de chameau, et qui rechercha, dès sa jeunesse, le désert pour sa méditation. Il s’alimentait de sauterelles etde miel sauvage. Par sa vie austère il ne tarda pas à attirer l'attention d'un grand nombre de croyants de la Palestine et à grouper autour de lui des adeptes, partageantsa vie et méditant sa sévère parole. Bien que l'esprit anachorétique fut opposé à la mentalité de l'ancien peuple juif, il y eut un grand nombre d’Esséniens qui suivirent l'exemple de l’anachorète, le reconnaissant comme chef d’une secte qui adoptait comme pratique distinctive, le baptème, soit l'immersion du corps dans le Jourdain, qui est devenu plus tard une cérémonie d'initiation des prosélytes dans la religion chrétienne. Il ne fallut pas longtemps pour qu'une foule considérable accourût vers lui de toute la Judée et se fit baptiser. C'est ainsi qu’en très peu de temps, il devint l'homme le plus en vogue de la Judée. Le peuple le croyait prophète, beaucoup s’imaginaient que c'était Elie ressuscité et d’autres tenaient Jean pour le Messie lui-même. En elfet, il s’y prenait de telle sorte, dit Renan, pour affirmer cette croyance qu’il annonçait de terribles catastrophes qui allaient se succéder, lorsqu'il disait : « Faites pénitence, car

« prochains. » ; « Bientôt la renommée 40 Jean pénétra en Galilée et.

« arriva jusqu’à Jésus, lequel poussé par le désir de « connaître le maître dont les enseignements avaient

«beaucoup de ressemblance avec ses propres idées,

« quitta la Galilée, se rendit avec sa petite école auprès

« de Jean et se fit baptiser par lui ainsi que ses

« disciples. Dès lors, les deux maitres, unis par la

-« même pensée et la même haine contre la domination « romaine, firent cause commune et se prêtèrent un «appui réciproque. Toutefois Jésus reconnut Jean

« comme supérieur par son initiative comme propaga- Æ

& teur des principes moraux et religieux parmi ses core « ligionnaires et s’inspira de son exemple.

« Malheureusement, en raison de la renommée qu “il >: « avait acquise et de la vivacité extrême avec laquelleil

« s’exprimait sur le compte de la puissance romaine,

« Jean se rendit suspect à l'autorité qui le fit arrêter es

« enfermer dans la forteresse de Machero. » | Après l'arrestation de Jean, Jésus regagna la Galilée,

son pays natal. Il s'était imprégné des méthodes de prédication et d'enseignement populaire pratiquées par =

Jean.

le royaume de Dieu approche. » — « L'aumône, la « pénitence et l'amendement des mœurs étaient, d’après (lui, les moyens de don qu . événements

De plus, les entretiens fréquents qu'il avait eus

avec lui avaient contribué à mürir ses idées sur le

« Royaume de Dieu » qui signifiait pour lui l'avènement

du règne de la justice sur la terre.

Cependant, l'arrestation de Jean l'avait beaucoup impressionné, au point qu'il limita son enseignement aux choses de l’ordre moral sans faire allusion aux ini-

quités de l’autorité romaine. Il $’abstenait même de . baser son enseignement sur un raisonnement philoso-

phique quelconque ; car, comme le dit avec beaucoup de vérité Spinoza, il ne demandait à ses disciples aucun effort d'attention ; il n’exigeait d'eux que l’amour de Dieu et l’obéissance à ses commandements. Pour lui,

l’amour de Dieu, père de l'humanité, renfermait les prin-

cipes suprêmes de l'amour du prochain, de l’amour de

la justice et de la pratique de la charité: il exprimait

ses doctrines sous forme d’aphorismes concis et souvent

énigmatiques. Un grand nombre de ses maximes et de ses pensées étaient empruntées à l'Ancien Testament, aux Psaumes et aux écrivains populaires de l’époque,

tels que Hillel et Jésus ben Sirah, mais d’autres, dues à sa propre inspiration, tout imprégnées d'amour et d'abnégation, rendaient son enseignement captivant et suggestif.

. Dans ses rapports avec le milieu hiérosolymite, Jésus se heurta à un groupe d'hommes dont les uns défendaient des intérêts acquis et une routine vieille de plusieurs siècles plutôt que des principes moraux et religieux intangibles, et les autres, inspirés per leurs

chefs fanatiques, défendaient les croyances et les pra-

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