VIII. TÉMOIGNAGE DE l' HISTOIRE. — Jusqu'ici nOUS
avons seulement invoqué la philosophie et raisonné d'après la nature même des choses . Si maintenant nous voulions étudier l'histoire, elle apporterait,
croyons-nous, une éclatante confirmation à nos théories.
Les sciences de la matière et de la nature ont fait, de nos jours surtout, des progrès considérables. La physique, la chimie, les mathématiques, pour ne citer qu'elles, nous ont révélé des merveilles que nos pères auraient jugées incroyables. De la théorie on est passé à la pratique, toutes ces découvertes ont été exploitées de mille manières pour l'utilité, la commodité et le bien-être de l'homme.
Dieu avait dit à nos premiers parents, après leur avoir donné sa bénédiction : « Croissez et multipliezvous ; remplissez la terre, assujettissez-la et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tous les animaux qui se meuvent sur la terre (1). » Sur ce point Dieu-a été obéi des hommes : la matière leur est soumise ou à peu près.
Malheureusement, la science des premiers principes et de l'esprit, la philosophie n'a point suivi la même marche ascendante . Peut-être les Ecossais ont-ils fait faire quelques progrès à la partie descriptive de la psychologie ; peut-être a-t-on, dans les temps modernes, appelé davantage l'attention sur certains phénomènes de l'âme et les conditions physiologiques qui les accompagnent ; peut-être encore les connaissances nouvelles obtenues sur les propriétés de la matière seront-elles de quelque secours pour la cosmologie ; mais par contre, que de lacunes, que d'erreurs dans la logique, Y anthropologie, la métaphysique, la morale elle-même, et quel abîme infranchissable entre Descartes, Kant, Spencer, d'une part, et de l'autre, Aristote, saint Augustin et saint Thomas !
(1) Genèse, I, 28.
Ce serait, d'ailleurs, se méprendre sur le caractère de la philosophie, que de la tenir pour une science progressive à la manière des sciences inférieures. Elle n'emprunte au temps ni méthodes, ni procédés, ni instruments nouveaux ; elle a, nous le reconnaissons, l'expérience et l'observation pour point de départ, mais une expérience sommaire, générale ; elle s'appuie ensuite sur les faits de l'âme, sur les données du sens intime, puis elle demande à la comparaison, à l'abstraction, à la généralisation la connaissance des premiers principes. Arrivée là, elle est au centre de son domaine ; aidée de la synthèse, qui est son principal organe, elle raisonne, elle déduit, et tire d'un petit nombre de principes une infinité de conséquences nécessaires, rigoureuses, plus vastes que l'homme et l'univers lui-même.
Or, qui ne le voit, V analyse est ici au second rang, la synthèse occupe la première place. Pour réussir, il ne faut point s'enfermer dans un laboratoire, multiplier les expériences, soumettre les éléments des corps à de nouvelles combinaisons, s'arrêter avec une complaisance minutieuse aux moindres phénomènes de la nature ; il faut, après un rapide regard jeté sur le monde et les êtres divers qui le composent, descendre jusqu'à Yessence des choses, les embrasser dans leur ensemble, s'élever ensuite sur les sommets de l'intelligible, et parvenir enfin jusqu'à l'Etre des êtres, jusqu'à la cause première, universelle. Ce n'est point en se penchant sur la matière et en fixant sa vue sur elle qu'on peut devenir philosophe, c'est, au contraire, en se dégageant d'elle le plus possible, pour concentrer les forces de l'esprit sur l'immatériel, sur le général et l'absolu.
Pour une œuvre de ce genre, Aristote était aussi bien doué que Bacon, et saint Thomas que Spencer ; le temps ne peut pas ajouter beaucoup au génie.
Nous dirons la môme chose de Y art. Sans doute, nous avons vu de nos jours bien des essais de vulgarisation. Les procédés sont peut-être mieux étudiés, mieux connus. Mais l'art, considéré en lui-même, a-t-il réellement gagné, n'a-t-il même rien perdu en élévation et en grandeur ? Les poètes, les artistes modernes ■ ontils une conception plus pure de Y idéal, en ont-ils vraiment reculé les limites % Ont-ils fait pâlir l'étoile de Dante, de Phidias, de Raphaël, de Virgile et d'Homère ? qui l'oserait dire %
« La loi du progrès, dit fort justement M. Caro, n'atteint que les données matérielles et scientifiques, les instruments et les méthodes, cette partie extérieure de l'art qui peut Renseigner et se transmettre ; elle laisse en dehors l'art lui-même dans sa pure et libre es sence, dans ses conditions intérieures, qui sont la sincérité de l'émotion et l'invention . Or, il n'y a ni recette empirique, ni formule savante qui contienne ce secret, qui puisse l'expliquer et le transmettre à d'autres.
Dans la sphère de l'art, passé un certain degré nécessaire, plus de science ne fera pas plus d'invention, plus de lumière ne fera pas plus de génie. Le moindre élève du Conservatoire sait mieux orchestrer un opéra que ne l'eût fait Haendel ou Pergolôse. Qu'importe? Cela donnera-t-il la seule chose qui compte, Y idée f Les moyens de l'art font des progrès, le génie de l'art n'en fait pas. Pourquoi cela?... C'est que, tandis que la science est le résultat du calcul et de Yexpérience, qui multiplient sans fin leurs sommes, l'art est le résultat du sentiment et de Yimagination, qui ne s'accumulent pas et qui ne se transmettent pas ; en ce sens, il est quelque chose d'absolu, de non perfectible par conséquent.
En tous lieux, en tout temps où les données premières ne font pas défaut, l'art a pu atteindre sa per-
fection intrinsèque, et n'est-ce pas pour l'artiste une magnifique grandeur que d'appartenir à cette race où chacun fait sa noblesse soi-même, sans espoir de dépasser ses aïeux, mais avec la certitude de n'être pas dépassé par ses descendants ?
A cette hauteur de vues, comme la trop fameuse question des anciens et des modernes paraît insignifiante, médiocre, mal engagée !... Ce qui est au savant est aux autres, il donne tout ce qu'il a. Le poète garde tout pour lui seuly il ne peut rien communiquer de sa force ; mais aussi on n'y peut rien ajouter, tandis que toutes les générations antérieures ont travaillé pour augmenter celle du savant. Isaïe, Eschyle, Homère, Dante, Shakspeare, sont de grands solitaires dont nous relevons tous, mais qui ne relèvent de personne. Ils sont nos souverains ; les savants sont nos frères. Ceux-ci peuvent nous rendre savants comme eux-mêmes, il ne s'agit que de les étudier ; vous étudierez en vain les grands artistes, vous pourrez les copier, vous ne leur prendrez rien pour cela... Le savant représente l'humanité au point où l'humanité peut s'élever sur ses traces; l'artiste la représente à un point où seul il a pu s'élever (1). »
IX. Harmonie des trois ordres par une juste subordination. — Le progrès, avons-nous dit, c'est une marche vers le mieux, une ascension du bien imparfait au bien meilleur et plus grand. Dans l'homme, il y a le corps et l'âme, la matière, l'intelligence et la volonté. Un progrès véritablement humain devrait embrasser ces trois sortes de biens, sous peine de rompre Y équilibre et Vharmonie.
Mais dans i'homme, de même que le corps est pour
(1) Problèmes de morale sociale, ch. xiv.
l'âme, la connaissance est pour l'amour, c'est-à-dire pour la vertu. En conséquence, il faudra que le progrès matériel soit subordonné au progrès intellectuel, et celui-ci au progrès moral. Augmenter la fortune, le bien-être et la somme des plaisirs, ce n'est pas élever l'homme ni le rendre plus heureux. Ce ne sont pas les biens du corps qui font le bonheur, avant tout ce sont les biens de l'àme.
« Nous aurions beau, dirons-nous avec un auteur moderne déjà cité, nous aurions beau avoir moitié plus de chemins de fer et de télégraphes électriques, cela n'empêcherait pas qu'il n'y eût dans l'existence de l'humanité une irrécusable décadence, si par hasard le niveau de la dignité humaine avait baissé. »
Or, « il est démontré par la nature des choses et les leçons de l'histoire (de l'histoire contemporaine surtout) que l'homme peut, en perfectionnant la matière, se dégrader lui-même ; sa royauté peut devenir une servitude ; et il n'est pas impossible de voir ces deux phénomènes se rencontrant ensemble dans un même peuple et à un même point de la durée, le progrès matériel et la décadence humaine ; Y homme régnant sur la matière, et la matière régnant sur l'homme (1). »
Donc le progrès matériel est le progrès inférieur, le progrès le moins humain, le moins social : il n'a pour l'homme qu'une importance secondaire, qu'une valeur relative.
Ainsi, il faut prendre garde que le développement de l'industrie, au lieu de suivre le progrès des esprits, ne
(1) Le P. Félix, Le progrès parle Christianisme, 4 e conf. de N.-D.
« Les améliorations introduites de nos jours dans l'ordre matériel ont conduit des esprits ardents ou inattentifs à penser que de pareils succès leur étaient réservés dans l'ordre moral... Cette assimilation est une des erreurs de notre époque ; et il est d'abord facile de constater qu'elle n'est nullement justifiée par les faits. » (Le Play, La Réforme sociale, t. I, Introd., 1, 2, 3 et 4.)
le dépasse, ne l'entrave et ne repousse les nations vers la décadence.
Quand il s'attache aux biens du corps, l'homme s'abaisse et se ravale ; son cœur s'endurcit, se resserre, car, par son corps, l'homme est égoïste, il attire à lui, bien loin de se donner aux autres.
La fortune n'est pas davantage la force. Ces sociétés couvertes de soie et ruisselantes d'or trahissent, à l'heure des grands dangers, une faiblesse lamentable ; pendant qu'elles développaient à l'excès la puissance matérielle, elles diminuaient en elles la source de la puissance véritable, la force morale ; leur progrès tout à l'extérieur n'avait aucun appui dans les âmes, en face de l'ennemi les armes leur tombent des mains, et rien n'égale la profondeur de leur chute soudaine que la hauteur de leur élévation de la veille (1).
Le progrès de V esprit est bien supérieur au progrès du corps. C'ert l'intelligence qui conçoit l'idéal vers lequel il faut nous élever ; appliquée à son objet propre, c'està-dire à l'immatériel, elle tend à détacher l'homme des choses terrestres, elle le grandit.
Néanmoins ce n'est pas l'esprit qui donne à l'homme sa vraie valeur, c'est la volonté. On peut abuser de l'esprit aussi bien que de la richesse ; seule, la bonne volonté consacre les autres biens et en fait des biens absolus. Elle est le ressort principal de la force et du caractère .
En fait on voit que les peuples comme les individus grandissent moins par l'intelligence que par le caractère et la force morale. Jamais peut-être l'intelligence n'a été plus vive et plus riche en Italie qu'au xvie siècle, et
(1) « La richesse et la vertu ne sont-elles pas comme deux pouls mis dans une balance, dont l'un ne peut monter que l'autre ne baisse ? » (Platon, Républ., 1. VIII.)
c'est de cette époque que date le commencement de sa décadence .
X. Ne pas exagérer l'idée de progrès. — Il ne faut point bannir de l'esprit humain l'idée du progrès. C'est une idée légitime, bienfaisante, fortifiante. Quand le présent est triste, elle montre aux regards V espérance ; elle donne des ailes aux âmes généreuses.
Mais il ne faut pas exagérer la portée de cette idée, encore moins en dénaturer le caractère. La liberté n'est pas la licence, et tout changement n'est pas un progrès, toute nouveauté n'est pas une amélioration.
Aller de l'avant n'est pas toujours progresser, revenir en arrière n'est pas toujours être rétrograde, dans le sens qu'on attache à ce mot. Guizot l'a dit avec un grand bon sens : « Le progrès, quand on sJest écarté du chemin, consiste à y rentrer. »
Les principes qui régissent les individus et les sociétés sont en petit nombre, comme les lois qui régissent l'univers ; les lois de l'ordre moral ne changent pas plus que celles de l'ordre physique. Ce n'est point en les rejetant qu'on peut espérer de faire mieux, c'est en les appliquant avec discernement.
On doit faire une très grande part, la plus grande part à la stabilité et à la tradition. Mais à côté des besoins primordiaux et universels, il en est de particuliers et de contingents, que peuvent faire naître les différentes phases de la vie de l'humanité. Ils demandent,eux aussi, à être satisfaits, et c'est la, dans cette sphère mobile, que le progrès peut espérer de trouver ses meilleures applications .
XL Le progrès et l'idée religieuse. — D'un autre côté, rien ne tourne à bien, rien ne réussit sans la bonne volonté, et tous les autres progrès peuvent devenir un danger sans un progrès corrélatif dans l'ordre moral .
Mais la seule éducatrice véritablement efficace de la volonté, c'est la religion.
La religion catholique ouvre à l'esprit et au cœur de l'homme des horizons infinis. En même temps qu'elle fait briller à nos regards un idéal divin et humain tout ensemble, le Dieu-Homme, elle en inspire l'amour et donne la force nécessaire pour s'élever jusqu'à lui. Dans ce champ, le progrès n'a pas de limites.
Jésus a dit à tous les hommes : « Estote perfecti sicut Pater vester cœlestis perfectus est (1) . » Et saint Paul ajoutait, en leur montrant Jésus : « Crescamus in illo per omnia, qui est caput Christus (2). »
Jésus-Christ, c'est le dernier mot du progrès, comme de toutes choses.