‹ Evvres de Lovïze LabéChapitre 11 sur 59 · LES PERSONNES · texte numérisé non relu

LES PERSONNES

FOLIE. H AMOVR.

VENVS. ! IVPITER.

APOLON. S MERCVRE.

DiSCOVRS I.

FOLIE

A ce que ie voy, ie seray la dernière au festin de lupiter, ou ie croy que Ion m'attent. Mais ie voy, ce me semble 9 le fils de Venus, qui y va aussi tart que moy. Il faut que ie le passe, à fin que Ion ne m'apelle tardiue et paresseuse.

AMOVR.

Qui est cette foie qui me pousse si rudement? Quelle grande hâte la presse ? Si ie t'usse aperçue, ie t'usse bien gardé de passer.

FOLIE

Tu ne m'usses pu empescher, estant si ieune et foible. Mais à Dieu te command", ie vois deuant dire que tu viens tout à loisir.

Il n'en ira pas ainsi : car auant que tu m'eschapes, ie te donneray à connoitre que tu ne te dois atacher à moy.

FOLIE

Laisse moy aller, ne m'arreste point : car ce te sera honte de quereler auec une femme. Et si tu m'eschaufes une fois, tu n'auras du meilleur.

AMOVB.

Quelles menasses sont ce cy? ie n'ay tronué encore personne qui m'ait menasse que cette foie.

FOLIE

Tu montres bien ton indiscrecion, de prendre en mal ce que ie t*ay fait par ieu : et te mesconnois bien toymesme, trouuant mauuais que ie pense auoir du meilleur si tu t'adresses à moy. Ne vois tiupas que tu n'es qu'un îeune garsonneau? de si foible taille que quand i'aurois un bras lié, si ne te creindrois ie gueres.

AMOVR.

Jtfe connois tu bien ?

FOLIE

Tu es Amour, fils de Venus.

AMOVR.

Comment donques fais tu tant la braue auprès de moy, qui, quelque petit que tu me yoyes, suis le plus creint et redoute entre les Dieus et les hommes? et toy femme inconnue, oses tu te faire plus grande que moy? ta ieunesse, ton sexe, ta façon de faire te démentent assez : mais plus ton ignorance, qui ne te permet connoitre le grand degré que ie tiens.

FOLIE

Tu trionfes de dire. Ce n'est à moi à qui tu dois vendre tes coquilles. Mais di moy, quel est ce grand pou* uoir dont tu te vantes.

AMOVB.

Le ciel et la terre en rendent témoignage. Il n'y ha lieu ou n'aye laissé quelque trofee. Regarde au ciel tous les sièges des Dieus , et t'interrogue si quelcun d'entre eus s'est pu eschaper de mes mains. Commence au vieil Saturne, Iupiter, Mars, Apolon, et finiz ans Demidieus, 1 Satires, Faunes et Silnains. Et n'auront honte les Déesses d'en confesser quelque chose. Et ne m'a Pallas espouuenté de son bouclier : mais ne l'ay voulu interrompre de ses sutils ouurages, ou iour et nuit elle s'employe. ' Baisse toy en terre, et di si tu trouueras gens de marque, qui ne soient ou ayent esté des miens. Voy en la furieuse mer, Neptune et ses Tritons , me prestans obéissance. Penses tu que les infernaus s'en exemptent ? ne les ây ie fait sortir de leurs abîmes, et venir espouuenter les humains, et rauir les filles à leurs mères: quelques iuges qu'ils soient de telz forfaits et transgressions faites contre les loix ? Et à fin que ta ne doutes auec quelles armes ie fay tant de prouesses, voila mon Arc seul et mes flesches, qui m'ont fait toutes ces conquestes. le n'ay besoin de Vulcan qui me forge de foudres , armet, escu et glaiue. le ne suis acompagné de Furies, Harpies et tourmenteurs de monde, pour me faire creindre auant le combat. le n'ay que faire de chariots, soudars, hommes darmes et grandes troupes de gens : sans lesquelles les hommes ne trionferoient la bas, estant d'eus si peu de chose , qu'un seul (quelque fort qu'il soit et puissant) est bien empesché alencontre de deus. Mais ie n'ay autres armes , cpnseil , municion , ayde , que moymesme. Quand ie voy les ennemis en campagne,

io DEBAT

ie me présente auec mon Arc : et laschant une flesche les mets incontinent en route : et est aussi tôt la victoire gaignee, que la bataille donnée*

FOLIE

l'excuse un peu ta ieunesse, autrement ie te pourrois à bon droit nommer le plus presomptueus fol du monde. Il sembleroit à t'ouir que chacun tienne sa vie de ta merci : et que tu sois le vray Signeur et seul souuerein tant en ciel qu'en terre. Tu t'es mal adressé pour me faire croire le contraire de ce que ie say.

•AMOVR.

C'est une estrange façon de me nier tout ce que chacun confesse.

FOLIE

le n'ay afaire du iugement des autres : mais quant à moy, ie ne suis si aisée à tromper. Me penses tu de si peu d'entendement, que ie ne connoisse à ton port et à tes contenances , quel sens tu peus auoir ? et me feras tu passer deuant les yens , qu'un esprit léger comme le tien , et ton corps ieune et flouet, soit dine de telle signeurie , puissance et autorité, que tu t'atribues ? et si quelques auentnres estranges, qui te sont auenues, te deçoiuent, n'estime pas que ie tombe en semblable erreur, sachant tresbien que ce n'est par ta force et vertu, que tant de miracles soient auenuz au monde : mais par mon industrie, par mon moyen et diligence : combien que tu ne me connoisses. Mais si tu veus un peu tenir moyen en ton courrons, ie te feray connoitre en peu d'heure ton arc et tes flesches, ou tant tu te glorifies, estre plus molz que paste, si ie n'ay bandé l'arc et trempé le fer de tes flesches.

DE FOLIE ET D' AMOVR. n

le croy que tu yens me faire perdre pacience. le ne

sache iamais que personne ait manié mon arc, que

moy : et tu me veus faire à croire , que sans toy ie n'en

pourrais faire aucun effort. Mais puis qu'ainsi est que tu

l'estimes si peu, tu en feras tout à cette heure la preuue.

( Folie se fait inuisible , tellement , qu'Amour ne la peut assener. )

AMOVR.

Mais qu'es tu deuenue ? comment m'es tu eschapee? Ou ie n'ay su t'ofenser, pour né te voir, ou contre toy seule ha rebouché ma flesche : qui est bien le plus estrange cas qui iamais m'auint. le pensois estre seul d'entre les Dieus, qui me rendisse inuisible à eus mesmes quand bon me sembloit : Et maintenant ay trouué qui m'a esbloui les yeus. Aumoins di moy, quiconque sois, si à l'auenture ma flesche t'a frapee, et si elle t'a blessée.

FOLIE

Ne t'auois ie bien dit, que ton arc et tes flesches n'ont effort, que quand ie suis de la partie. Et pourautant qu'il ne m'a plu d'estre nauree, ton coup ha esté sans effort. Et ne t'esbahis si tu m'as perdue de vue, car quand bon me semble , il n'y ha œil d'Aigle, ou de serpent Epidaurien, qui me sache aperceuoir. Et ne plus ne moins que le Caméléon, ie pren quelquefois la semblance de cens auprès desquelz ie suis.

AMOVR.

A ce que ie voy, tu dois estre quelque sorcière ou enchanteresse. Es tu point quelque Circe, ou Medee, ou quelque Fée ?

fa DEBAT

FOLIE

Ta m'outrages tousiours de paroles : et n'a tenu à toy que ne l'aye esté de fait. le sais Déesse, comme ta es Dieu; mon nom est Folie. le sais celle qui te fay grand , et abaisse a mon plaisir. Tu lasches l'arc , et gettes les flesches en l'air: mais ie les assois ans coeurs que ie veus. Quand tu te penses plus grand qu'il est possible d'estre, lors par quelque petit despit ie te renge et remets auec le Tulgaire. Tu t'adresses contre lupiter: mais il est si puissant et grand, que si ie ne dressois ta main, si ie n'auois bien trempé ta flescbe, tu n'aurois aucun pouuoir sur lui. Et quand toy seul ferois aymer, quelle seroit ta gloire , si ie ne faisois paroitre cet amour par mille invencioiis ? Tu as fait aymer lupiter : maisie l'ay fait transmuer en Cigne, en Taureau, en Or, en Aigle : en danger des plumassiers, des loups, des larrons, et chasseurs. Qui fit prendre Mars au piège auec ta mère, si non moy, qui l'auois rendu si mal auisé, que venir faire un poure mari cocu dedens son lit mesme ? Qu'ust ce esté, si Paris n'ust fait autre chose , qu'aymèr Heleine ? Il estoit àTroye, l'autre à Sparte: ils n'auoiènt garde d'eus assembler. Ne lui fis ie dresser une armée de mer, aller chez Menelas, faire la court à sa femme, l'emmener par force , et puis défendre sa querele iniuste contre toute la Grèce ? Qui ust parlé des Amours de Dido , si elle n'ust fait semblant d'aller à l'a chasse pour auoir la commodité de parler à Enee seule à seul, et lui montrer telle priuauté qu'il ne deuoit auoir honte de prendre ce que volontiers elle ust donné , si à la fin n'ust couronné son amour d'une misérable mort? Ou

DE FOLIE ET D'AMOVR. i3

n'ust non plus parlé d'elle, que de mile autres hôtesses, qui font plaisir aus passant le croy qu'aucune mencion ne seroit d'Artemise , si ie ne lui usse fait boire les cendres de son mari. Car qui ust su si son affeccion ust passé celle des autres femmes, qui ont aymé, et regretté leurs maris et leurs amis ? Les effets et issues des choses les font louer ou mespriser. Si tu fais aymer, i'en suis cause le plus souuent. Mais si quelque estrange auenture, ou grand effet en sort, en cela tu n'y as rien: mais en est à moy seule l'honneur. Tu n'as rien que le cœur: le demeurant est gouuerné par moy. Tu ne scez quel moyen faut tenir. Et pour te déclarer qu'il faut faire pour complaire, ie te meine et condui: et ne te sèment tes yeus non plus que la lumière à un aueugle. Et à fin que tu me reconnoisses d'orenauant, et que me saches gré quand ie te meneray ou conduiray : regarde si tu vois quelque chose de toymesme ?

(Folie tire les yeus à Amour.)

AMOVR.

Iupiter! ô ma mère Venus! Iupiter, Iupiter, que m'a serai d'estre Dieu, fils de Venus tant bien voulu îusques ici , tant au ciel qu'en terre , si ie suis suget à estre îniurié et outragé, comme le plus vil esclaue ou forsaire , qui soit au monde ? et qu'une femme inconnue m'ait pu creuer les yeus? Qu'à la malheure fut ce banquet solennel institué pour moy. Me trouveray ie en haut auecques les autres Dieus en tel ordre ? Ils se resiouiront, et ne feray que me pleindre. femme cruelle! comment m'as tu ainsi acoutré.

FOLIE

Ainsi se châtient les iennes et presomptueus, comme toy. Quelle témérité ha on enfant de s'adresser à une femme, et Piniurier et outrager de paroles : puis de roye de fait tacher à la tuer* Une autre fois estime cens que tu ne connois estre, possible, plus grans que toy. Tu as ofensé la Royne des hommes, celle qui leur gouuerne le cerneau, cœur, et esprit : à l'ombre de laquelle tous se retirent une fois en leur vie, et y demeurent les uns plus, les autres moins, selon leur mérite. Tu as ofensë celle qui t'a fait auoir le bruit que tu as : et ne s'est souciée de faire entendre au Monde , que la meilleure partie du loz qu'il te donnoit, lui estoit due. Si tu usses esté plus modeste , encore que ie te fusse inconnue : cette faute ne te fust auenue.

AMOVR.

Gomment est il possible porter honneur à une personne que Ion n'a iamais vue ? le ne t'ay point fait tant d'iniure que tu dis, vu que ne te connoissois. Car si i'usse su qui tu es, et combien tu as de pouuoir, ie t'usse fait l'honneur que mérite une grand' Dame. Maïs est il possible, s'ainsi est que tant m'ayes aymé, et ayde' en toutes mes entreprises, que m'ayant pardonné, me rendisses mes yeus ?

FOLIE

Que tes yeus te soient renduz , ou non , il n'est en mon pouuoir. Mais ie t'acoutreray bien le lieu ou ils estaient, en sorte que Ion n'y verra point de diformité.

(Folie bande Amour, et lui met des esles.)

Et ce pendant que tu chercheras tes yeus , voici des

DE FOLIE ET D'AMOVR. i5

esles que ie te preste, qui te conduiront aussi bien

comme moy.

AMOVR.

Mais ou auois tu pris ce bandeau si à propos pour me lier mes plaies?

FOLIE

En Tenant i'ay trouué une des Parques , qui me l'a baillé, et m'a dit estre de telle nature que iamais ne te pourra estre oté.

AMOVR.

Gomment oté ! ie suis donq aveugle a iamais. meschante et traytresse ! il ne te sufit pas de m'auoir creué les yeus, mais tu as oté aus Dieus la puissance de me (es pouuoir iamais rendre. qu'il n'est pas dît sans cause, qu'il ne faut point receuoir présent de la main de ses ennemis. La malheureuse m'a blesse, et me suis mis entre ses mains pour estre pensé. cruelles destinées fO noire iournee ! moi trop crédule! Ciel, Terre, et Mer, n'aurez vous compassion de voir Amour aueugle? infâme et détestable, tu te vanteras que ne t'ay pu fraper, que tu m'as oté les yeus , et trompé en me fiant en toy. Mais que me sert de plorer ici ? 11 vaut mieus que me retire en quelque lieu apart, et laisse passer ce festin. Puis s'il est ainsi que i'aye tant de faueur au Ciel ou en Terre : ie trouueray moyen de me venger de la fausse Sorcière , qui tant m'a fait d'où-* trage.

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DISCOVRS II.

(Amour sort du Palais de Iupiter, et va resuant à son infortune.)

ÀMOVÎU

(Jres suis ie las de toute chose. Il vaut mieus par despit descharger mon carquois , et getter . toutes . mes fiesches , puis rendre arc et trousse à Venus ma mère. Or aillent, ou elles pourront , ou en Ciel, ou en Terre, il ne m'en chaut : Aussi bien ne m'est plus loisible foire ajmer qui bon me semblera. que ces belles Destinées ont auiourdhui fait un beau trait, de m'auoir ordonné estre aueugle, à fin qu'indiferemment , et sans accepcion de personne , chacun soit au hazard de mes traits et de mes flesches. le faîsois aymer les ieunes pucelles, les ieunes hommes : i'acompagnois les plus iolies des plus beaus et plus adroits. le pardonnois aus laides, aus viles et basses personnes : ie raissois la vieillesse en paix : Maintenant , pensant fraper un ieune , i'asseneray sus un vieillart : au lieu de quelque beau galand , quelque petit laideron à la bouche torse : et auiendra qu'ils seront les plus amoureus , et qui plus voudront auoir de faueur en amours : et possible par importunite', presens, ou richesses, ou disgrâce de quelques Dames, viendront au dessus de leus intencion : et viendra mon règne en mespris entre les hommes, quand

ils y verront tel desordre et mauuais gouuernement. Baste : en aille comme il pourra. Voila toutes mes flesches. Tel en soufrira , qui n'en pourra mais.

VENVS.

Il estoit bien tems que ie te trouuasse, mon cher fils, tant tu m'as donné de peine. A quoi tient il , que tu n'es venu au banquet de Iupiter? Tu as mis toute la compagnie en peine. Et en parlant de ton absence, Iupiter ha ouy dix mile pleintes de toy d'une infinité d'artisans, gens de labeur, esclaues, chambrières, vieillars, vieilles edentees, crians tous à Iupiter qu'ils ayment: et jen sont les plus apparens fâchez, trouuant mauuais, que tu les ayes en cet endroit égalez à ce vil populaire : et que la passion propre aus bons esprits soit auiour-* d'hui familière et commune aus plus lourds et grossiers.

AMOVR.

Ne fiist l'infortune, qui m'est auenue, i'usse assiste au banquet, comme les autres, et ne fussent les pleintes, qu'auez ouy es, esté faites.

VENVS.

Es tu blessé, mon fils ? Qui t'a ainsi bandé les yeus?

AMOVR.

Folie m'a tiré les yeus : et de peur qu'ils ne me fus* sent renduz , elle m'a mis ce bandeau qui iamais ne me peut estre oté.

• VENVS.

quelle infortune ! he moy misérable ! Donq tu ne

me verras plus , cher enfant ? Au moins si te pouuois

arroser la plaie de mes larmes.

(Venus tache à desnouer la bande.)

i8 DEBAT

AMOVR.

Tu pers ton tems : les neuz sont indissolubles.

VENVS.

maudite ennemie de toute sapience , ô femme abandonnee, ô à tort nommée Déesse, et à plus grand tort immortelle* Qui vid onq telle iniure ? Si Iupiter, et les Dieus me croient. A tout le moins que iamais cette meschante n'ait pouuoir sur toy, mon fils.

AMOVR.

A tort se feront ces défenses, il les failloit faire auant que fosse aueugle : maintenant ne me seruiront gueres.

VENVS.

Et donques Folie, la plus misérable chose du monde, ha le pouuoir d'oter à Venus le plus grand plaisir qu'elle ust en ce mondé : qui estoit quand son fils Amour la voyoit. En ce estoit son contentement, son désir, sa félicite. Helas fils infortuné ! desastre d'Amour ! mère désolée ! Venus sans fruit belle ! Tout ce que nous aquerons, nous le laissons à nos enfans : mon trésor n'est que beauté, de laquelle que chaut il à un aueugle? Amour tant chéri de tout le monde, comme as tu trouué beste si furieuse , qui t'ait fait outrage ! Qu'ainsi soit dit, que tous ceus qui aymeront (quelque faueur qu'ils ayent) ne soient sans mal , et infortune , à ce qu'ils ne se dient plus heure us, que le cher fils de Venus.

Gesse tes pleintes douce mère : et ne me redouble mon mal te voyant ennuiee. Laisse moy porter seul mon infortune : et ne désire point mal à ceus qui me suiuront.

VENVS,

• Allons mon fils, vers Iupiter, et lui demandons vengeance de cette malheureuse.

DISCOVRS III.

VENVS.

OI onques tu uz pitié de moy, Jupiter, quand le fier Diomede me naura , lors que tu me voyois trauaîller pour sauuer mon fils Enee de l'impétuosité des vents Vagues , et autres dangers , esquels il fut tant au siège de Troye^ue depuis : si mes pleurs pour la mort de mon Adonis te murent à compassion : la iuste douleur que 7 î'ay pour l'iniure faite à mon fils Amour, te deura faire auoir pitië de moy. le dirois que c'est , si les larmes ne m'empeschoient. Mais regarde mon fils en quel estât il est, et tu connoitras pourquoi ie me pleins.

IVPITEH.

Ma chère fille, que gaignes tu auec ces pleintes me prouoquer à larmes? Ne scez tu l'amour que ie t'ay portée de toute mémoire? As tu défiance, ou que ie ne te veuille secourir, ou que ie ne puisse?

VENVS.

Estant la plus afligee mère du monde , ie ne puis parler, que comme les afligees. Encore que vous m'ayez tant montré de faneur et d'amitié, si est ce que ie n'ose

ao DEBAT

tous suplier, que de ce que facilement vous otroîriez au plus estrange de la terre. le vous demande iustice , et vengeance de la plus malheureuse femme qui fust iamais, qui m'a mis mon fils Gupidon en tel ordre que voyez. C'est Folie , la plus outrageuse Furie qui onques fut es Enfers.

IVPITER.

Folie \ ha elle esté si hardie d'atenter à ce , qui plus vous estoit cher? Croyez que si elle vous ha fait tort, que telle punicion en sera faite , qu'elle sera exemplaire. le pensois qu'il n'y ust plus débats et noises qu'entre les hommes : mais si cette outrecuidee ha fait quelque desordre si près de ma personne, il lui sera cher vendu. Toutefois il la faut ouir, à fin qu'elle ne se puisse pleindre. Car encore que îe pusse sauoir de moymesme la vérité du fait, si ne véus ie point mettre en auant cette coutume, qui pourroit tourner à conséquence, de condamner une personne sans l'ouïr. Pource, que Folie soit apelee.

FOLIE

Haut et souuerein Iupiter, me voici preste à respondre à tout ce qu'Amour me voudra demander. Toutefois i'ay une requeste à te faire. Pource que ie say que de premier bond la plus part de ces ieunes Dieus seront du coté d'Amour, et pourront faire trouuer ma cause mauuaise en m'interrompant, et ayder celle d'Amour acompagnant son parler de douces acclamacions : ie te suplie qu'il y ait quelcun des Dieus qui parle pouf moy, et quelque autre pour Amour : à fin que la qualité des personnes ne soit plus tôt considérée , que la vérité du

fait. Et pource que ie crein ne trouuer aucun , qui , de peur d'estre apelé fol , ou ami de Folie , veuille parler pour moy : ie te suplie commander à quelcun de me prendre en sa garde et proteccion.

IVPITER.

Demande qui tu voudras, et ie le chargeray de parler pour toy.

FOLIE

le te suplie donq que Mercure en ait la charge. Car combien qu'il soit des grans amis de Venus, si suis ie seure , que s'il entreprent parler pour moy , il n'oublira rien qui serue à ma cause.

IVPITER.

Mercure, il ne faut iamais refuser de porter parole pour un misérable et afligé* : Car ou tu le mettras hors de peine , et sera ta louenge plus grande , d'autant qu'auras moins ù de regard aus faueurs et richesses , qu'à la iustice et droit d'un poure homme : ou ta prière ne lui seruira de lien, et néanmoins ta pitié, bonté et diligence , seront recommandées. À cette cause tu ne dois diferer ce que cette poure afligee te demande: Et ainsi ie yeus et commande que tu le faces.

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