SUR
( Les notes marquées par des chiffres sont de M. CoCHARV , auteur de cette Notice } celles qui sont marquées par des astérisques sont de M. BfcBGHOT.)
C/N sait combien le règne de François I.* r fut favorable aux lettres : ce prince éminemment instruit sentoit plus que tout autre à quel point l'ignorance est pernicieuse , et contribue au malheur des. hommes ; il encouragea les études par tous les moyens qui étoient en son pouvoir, soit en fondant des collèges dans les principales villes du royaume, et en plaçant à la tête de l'enseignement public les professeurs les plus expèri* mentes, soit en honorant de sa protection les savants de tous les genres, et en favorisant d'une manière spéciale les établissements utiles. Il acquit par-là une gloire immortelle, et la postérité reconnoissante a donné son nom au siècle où il vécut.
Les femmes participèrent à cette heureuse amélioration : leur éducation fut plus soignée, plus étendue, plus libérale ; on ne se contenta pas de leur enseigner
xxir NOTICE
les arts d'agrément, on les initia de bonne heure dans les mystères des sciences; les progrès qu'elles y firent prouvent que le penchant à la frivolité, dont on les accuse, est plutôt l'effet des institutions que celui de leur caractère*.
Cette influence ne se fit peut-être remarquer- nulle part avec autant d'éclat que dans la ville de Lyon : on y vit à cette époque plusieurs personnes du sexe obtenir, dans la carrière littéraire, une grande célébrité» Nos annales ont conservé les noms de Catherine de Vauzelles, de Louise Sarrasin, de Pernette du Guillet, de Claudine Péronne, de Jeanne Creste, de Jeanne Gaillarde **, qui se distinguoient alors autant par les charmes de leur esprit que par la régularité de leur conduite, et qui toutes jouirent du rare avantage d'inspirer aux meilleures poètes du temps les meilleurs vers qu'ils aient mis au jour,
* « le dis que les masles et les femelles sont iectez en mesme « moule; sauf l'institution et l'usage, la différence n'y est pas « grande. Platon appelle indifféremment les uns et les autres à m la société* de tout* estudes, exercices, charges et vacations, « guerrières et paisibles, en sa Republique ; et le philosophe « Antisthenes os toit toute distinction entre leur vertu et la nos- « tre. Il est bien plus aisé d'accuser l'un sexe que d'excuser « l'autre. C'est ce qu'on dict, le fourgon se mocque de la « paele, » Movtajgoœ, Essais (m, 5).
** Ajoutez à ces noms celui de Jacqueline de Stuard, et ceux de Claudine et Sibylle Scevc , célébrées , ainsi que Jeanne Gaillarde, par Clément MaroU Voy. Coionia, Histoire littéraire de Lyon (tome u, page 539).
SUR LOUISE LABÉ. xxv
Mais celle que sa réputation éleva au-dessus de toutes les autres , est Louise Charly ou Charlin, dite Labé, surnommée la Belle Cordière. u Supérieure à la plupart des « écrivains de son temps, elle Femportoit sur eux tous « par le tour passionné et la vérité de sentiments qu'elle « savoit mettre dans ses poésies. r> Elle Femportoit encore sur eux par la variété de ses connoissances , par une profonde érudition et par une richesse d'expression qu'on ne peut s'empêcher d'admirer en lisant ses ouvrages. Elle joignit encore à ces brillants avantages la beauté et les grâces naturelles.
Les savants de son temps , nous dit Pernetti , charmés de ses talents et de sa figure, se sont bornés à la louer, sans daigner nous apprendre ni sa naissance, ni sa famille: ceux qui leur ont succédé, loin de s'attacher à éclaircir des faits aussi essentiels, se sont permis, au contraire, de répandre sur ses moeurs une couleur fausse ou équivoque, capable d'obscurcir l'éclat de ses belles qualités.
Charles-Joseph de Ruolz, dans un discours lu à l'académie de Lyon, au mois d'avril 1746*, a bien vengé
* Discours sur la personne et les ouvrages de Louise Labé , lyonnoise, Lyon, Aymé Delarochc , i75o, in-ia, de 63 pages. Cet opuscule est devenu très-rare. M. Delandine , dans son Catalogue des manuscrits de la bibliothèque de Lyon, n. os io3a et i468 , se trompe doublement; i.° en attribuant le discours dont il s'agit à J. P. (Marie) de Ruolz; i.° en donnant tour à tour à ce même J. P. Marie et à Charles- Joseph de Ruolz, son fils, la qualité d'éditeur des œuvres de Louise Labé, qualité qui n'appartient ni à l'un ni à l'autre. L'édition dont veut parler
xxrj NOTICE
Louise Labé des traits lancés contre elle ; maïs 3 ne nous a donné aucun détail biographique qui fut inconnu ayant lui.
Pemet£ * est le seul qui ait fourni quelques particularités sur- cette femme intéressante : M. Besson, commissaire à terriers, de qui il les tenoit, les avoit puisées dans les archives de l'archevêché. « Louise Labé, u dit-il 9 étoit fille d'un nommé Charly, dit Labé; Ena nemond Perrin, son mari, marchand cordier fort u riche, possédoit plusieurs maisons à Lyon, une, entre u autres, située à l'angle de la rue Confort et d'une a petite rue tendant à la porte de Bellecour. Cette deru nière rue fut ouverte alors, et prit dans la suite le u nom de Belle Cordière^ qui étoit le surnom de Louise <t Labé. Ennemond Perrin étoit mort en i565, après « avoir fait sa femme son héritière universelle : il lui u avoit substitué Jacques et Pierre Perrin, ses neveux,
M. Delandine, est de 1762; or, J. P. Marie de Ruolz étoit mort depuis 1726, et Charles-Joseph se noya avec sa femme et son frère, en traversant la rivière d'Ain, le 10 juillet 1756. On concevra d'autant pins difficilement l'erreur du savant bibliothécaire, qu'il indique lui-même. ailleurs, comme nous le verrons plus bas, les Lyonnois qui publièrent l'édition de 1762 , et que, parmi eux, il ne mentionne aucun des membres de la famille de Ruolx.
* Recherches pour servir à l'histoire de Lyon , ou les Lyonnois dignes de mémoire, Lyon, frères Duplain, 1767, 2 vol. in- 12 (tome 1, page 348). En citant le texte de cet ouvrage, M. Cochard y a fait quelques changements qui ne touchent point au sens.
SUR LOUISE LABÉ. xxvij
« fils de François Perrin, et, à leur défaut, l'Hôtel* « Dieu. Louise Labé étoit morte au mois de mars i566. « Jacques et Pierre Perrin, héritiers substitués, étant . « aussi morts sans enfants , l'Hôtel-Dieu entra aussitôt en « possession des biens d'Ennemond Perrin, La maison, « d'abord Tendue à noble homme * , conseiller au parte lement de Grenoble , passa ensuite dans les mains du « sieur de Courtine, écuyer, et, après lui, dans celles « du sieur Dupré, négociant. » Ces renseignements, inexacts sur quelques points, sont précieux à recueillir sur tous les autres.
Le désir de rendre à la mémoire d'une femme qui a honoré son siècle et sa patrie, le tribut d'éloge qui lui est dû, m'a porté à faire quelques recherches : je suis parvenu à me procurer le testament de Louise Labé, et plusieurs autres documents qui me permettront de donner sur sa vie des détails ignorés jusqu'à ce jour par tous Jes auteurs qui ont parlé d'elle.
Loyse Charlin * , dite Labé ** (ainsi nommée dans son
* Pernetti ou son imprimeur ont omis en cet endroit le nom du conseiller au parlement de Grenoble, qui y est désigne. Ce conseiller se nommoit Berthier, comme on le verra plus bas.
1 A la tête de l'édition de ses œuvres, publiée en 176a, elle est nommée Charly, dans son testament Charlin y et dans divers actes Char lieu,
** LaMonnoye, Glossaire bourguignon t y.^ Euvre y observe que c'est ainsi que ce nom doit être écrit, et non VAbé, VAbbè ou Lobe; et il ajoute: « Bayle, qui a écrit Labe, a été trompé par « l'orthographe d'Antoine du Verdier, lequel n*accentuoit pas les « é fermés lorsque les lettres étoient capitales, écrivant ANDRE
NOTICE
ternit à Lyon vers Fan i5a5 ou i526 *.
ère Pierre Charlin ou Gharlieu, dit Labé%
•dier. Le nom de sa mère est inconnu. Le
unerce qu'avoit embrasse Pierre Gharlin ,
ar André et René , Anne d'Ubfe pour Anne
ainsi du reste, ce qu'il est bon d'observer pour
éprises.» Une chose décisive, c'est qu'on lit Labé,
mé, à la tête des trois éditions des œuvres de la
re , publiées sous ses yeux. Quant aux deux b, que
eurs mettent à ce nom , ils doivent être rejetés par
)tif. Cependant , comme dans le système d'ortjao-
. dans les éditions dont je viens de parler, on retran-
nt les lettres doubles, il se pourroit que la véritable
icrire ce nom fut Labbé. A cette époque , le lyonnoifc
ret ou Meigret, et Pelletier ou Peletier du Mans fai-
prands efforts pour réformer l'orthographe françoise,
d'innovation qu'ils avoient mis sur ce point à la mode,
it pas même les noms propres. .
égie m de notre savante Lyonnoise détermine cette
t n'raois va (dit-elle) encore Mise Ko*», >ort que i'entrey en ce* ennau diaert ; lt U voici le troisième esté Qae mon césar fut par Amoor erresté.
:rivoit en i555, et avoit alors 29 ans. Ceci place donc
fllement sa naissance à l'année i5a5 ou i5a6, et le com-
ement de ses amours, à l'année i54*. Un acte de i5a4
prend que Charlieu étoit veuf d'Étiennette Deschamps,
Compagnon, qu'il en avoit eu trois fils, Barthélémy, Fran-
ct Matthieu. Ainsi Louise n'est née que postérieurement
'un second mariage.
SUR LOUEE LABÉ. xxix
étoit alors moins restreint qu'il ne Test aujourd'hui : il s'étendoit à la fourniture des cables et des autres cor* dages nécessaires au service de la navigation, tant sur la Méditerranée que sur les rivières et les fleuves qui y ont leur embouchure. La proximité où se trouve cette ville, de la Bourgogne , de la Bresse et du Dauphiné, qui produisoîent en abondance du chanvre de la plus belle espèce, le grand nombre de marchands cannebassiers qui habitoient Lyon, l'industrie de ses habitants qui les portoit à exploiter tous les arts utiles, et la facilité de communiquer avec Marseille, rendent cette conjecture extrêmement probable^ mais ce qui lèveroit tous «les doutes à cet égard, s'il en restoit encore, c'est que plusieurs familles des plus distinguées exerçoient ce genre de négoce 5 .
Deux actes de reconnoissance , consentis en i533 et i555 par Pierre Charlin ou Charlieu, dit Labé, en faveur cle Pabbaye de St. Pierre , nous apprennent que ce particulier étoit propriétaire d'une grande maison dans la rue de l'Arbre-Sec et d'une terre de huit bicherées, dans laquelle il avoit fait construire une maison , située au territoire de la Gella, sur la côte de la Déserte ou de St. Vincent -, terre qui a ensuite fait partie de l'enclos des religieuses carmélites.
Honnête homme y François Charlieu, dit Labé, mar-
5 Estienne et Hugonin de Cuchermois, famille qui a fourni plusieurs conseillers de ville à Lyon, étoicnt aussi marchands cordiers; ils possédoient dans la rue de l'Arrbe-Sec une maison et un jardin joignant la maison de Pierre Charlieu,
NOTICE
chaud cordier, fils et héritier de Pierre, reconnut ces mêmes immeubles le ai juin i555.
Ces titres justifient que le père et le frère de Louise Labé avoient une très grande aisance 9 puisque, indépendamment des capitaux employés dans leur commerce, ilspossédoient dans la ville, comme nousvenon9 de le voir, deux immeubles d'une valeur considérable*
Les heureuses dispositions que Louise manifesta pour l'étude, au sortir de l'enfance, déterminèrent son père a lui donner Féducation la plus soignée ; il lui procura les meilleurs maîtres, et elle fit bientôt dans les sciences les progrès les plus rapides. Elle trace elle-même, dans sa IU.° élégie, le tableau fidèle des occupations de sa jeunesse:
Lors qu'exerçoi mon corps et mon esprit
En mile et mile euures ingénieuses, etc., page 8a«
Ainsi que la broderie, qu'elle appelle si bien au même endroit Fart de peindre auec Tesguille^ musique étoit un de ses plus agréables délassements :
ha voix que la musique auoue, Louise ha main qui tant bien au luth joue. *
Mais les arts d'agrément ne sumsoient point à une âme aussi active: tout ce qui servoit à orner l'esprit, à. éclairer la raison, à rectifier le jugement, étoit de son ressort. Histoire, fable, poésie, éloquence, rien ne lui
* Page itS. Elle dit elle-même dans son épitre dédicatoireà Clémence de Bourg* s (page 1), qu'elle avoit « passé partie de « sa jeunesse à l'exercice de la musique. »
SUR LOUISE LABÉ. xxxj
sembknt étranger. « Elle estait, dit un auteur content* * porain *, instituée en langue latine dessus et outre << la capacité de son sexe. » Elle écrivoiten italien, en espagnol, avec autant de facilité que dans sa propre langue, et réunissent ainsi au don de la beauté tout ce qui peut contribuer au charme de la vie.
Avide de tous les genres de gloire, Louise ambitionna même celle que donne la râleur. François I," ayant résolu de faire la guerre à Charles -Quint, envoya le Dauphin, en 1542, à la tête d'une armée, mettre le «lége devant Perpignan, capitale du Houssillon. Une partie des troupes destinées à cette expédition, passa dans notre ville. Notre jeune héroïne ne put les voir sans éprouver un vif désir d'aller partager leurs périls. Elle avoit alors à peine seize ans ; mais l'ardeur qui l'animoit lui fit braver tous les obstacles; elle partit, et concourut à toutes les opérations de cette entreprise mémorable. Perpignan étoit défendu par Ferdinand de Tolède, duc cTÀlbe. Le siège ne fut pas heureux : on le leva après trois mois d'efforts inutiles. Cependant cet événement devint pour Louise une occasion de moi*trer son courage : on peut en juger par le» vers suivants qu'un poète contemporain publia à sa louange ;
Iiouïze ainsi furieuse
En laissant les habiz mois , etc. , page i3&
Le poète peint ensuite , avec la même vérité, l'adresse
* Guillaume Paradin, mém. sttr l'histoire de Lyon, livre m, chap. 39.
xxxij NOTICE
de notre jeune Lyonnoise à manier les armes, à gon- Terner un cheval, et sa contenance martiale dans ces divers exercices j il va jusqu'à dire :
EU' semblent parmi l'armée
Un Achile ou un Hector, pages i36 et i3j.
Un courage si extraordinaire dans une personne de son sexe et d'un âge si tendre, lui fît donner, par les gentilshommes qui avoient accès auprès d'elle, le sur» nom de Capitaine Lojrs.
Mais quel motif a voit pu porter Louise Labé à prendre un parti si aventureux? Ce ne pouvoit être l'amour, puisqu'elle -même nous apprend qu'elle ne le connut qu'après cette expédition. Ce dieu, dit-elle (élégie ni),
ne put longuement voir ' Mon cœur n'aymant que Mars et le sauoir.
Il n'y a donc que le seul désir de s'illustrer dans une nouvelle carrière qui ait pu l'entraîner à cette démarche : elle ne s'y détermina sans doute qu'avec l'approbation de sa famille ; peut-être même son frère a voit-il suivi l'armée par suite de quelques spéculations de commerce, et l'avoit-il engagée à l'accompagner* : car, autrement, comment supposer qu'une jeune fille 'de seize ans, bien élevée, eût pu se soustraire à la vigi-
* Dans les Recherches sur la vie de Louise Labé, placées à la tétc de l'édition de ses œuvres, publiée en 1762, on conjecture (page viij) que son pure l'accompagna au siège de Perpignan, et qu'il poflsédoit dans l'armée quelque emploi utile.
SUR LOUISE LABÉ. xxxiij
lance paternelle , se procurer des armes, un cheval et tout ce qui lui étoit nécessaire pour exécuter un semblable dessein ? Comment auroit-elle garanti son innocence des pièges qu'elle eût sans cesse rencontrés, en vivant au milieu des camps, si elle eût été sans appui, sans guide , sans conseil?... Ce qui prouve que son action ne doit pas être jugée d'une manière défavorable, c'est que ses contemporaines y applaudirent, que les chefs de l'armée lui marquèrent de la considération, qu'elle continua, à son retour, de vivre avec les siens comme auparavant, que sa réputation n'en souffrit point, et que la malignité n'y trouva aucune prise»
Ce fut peu de temps après cette expédition, que Louise, comme nous l'avons déjà dit, commença à ressentir les premières atteintes de l'amour, et qu'elle en éprouva quelques rigueurs : l'absence de celui qu'elle aimoit, lui inspira les vers les plus touchants, les plus empreints d'une vive sensibilité.
Iamais femme ne faymera,
Ne plus que moy d'amour te portera. (Élégie il, p. 79.)
Cet amant faisoit sans doute partie de l'armée que la France a voit en Italie *; car, dans la même élégie, elle s'exprime ainsi :
Or* que tu es auprès de ce riuage
Du Pau cornu, peut estre ton courage
S'est embrasé d'une nouuelle flame. (Pages 77 et 78.)
* Il paraît, en effet, certain que l'amant de Louise Labé étoit un homme de guerre. Un des poètes qui ont chanté ses
xxxiv NOTICE
Quoi qu'il en soit 7 Louise fut constante dans son inclination ;
.... là voicy (dit-elle) le treizième Esté
Que mou cœur fut par Amour arresté. (Élégie m, p. 83.)
Ailleurs elle lui donne la plus grande preuve de sa tendresse, en lui disant:
Maints grans Signeurs à mon amour prétendent, etc.
Tu es tout seul, tout mon mal et mon bien,
Auec toy tout, et sans toy ie n'ay rien. (Élégie il, p. 80.)
Il n'est point étonnant que les plus grands seigneurs recherchassent avec empressement une femme qui réu* nissoit de si rares qualités, et qu'ils missent en usage tous les moyens de lui plaire. C'est un des droits de. la beauté de commander aux plus superbes, et lorsqu'à ce don de la nature se trouvent joints le savoir, les ta* lents et la vertu, son empire ne connoît plus de bornes.
lpuanges, suppose que Vénus lui apparut et lui dit entre autres choses :
Car ia desia il (l'Amour) te darde , Son tret âpre et rigoureus :
Dont il t'abatra par terre , Rendant d'un homme de guerre Ton tendre cœur amour eus. (Page 149.)
La même pièce nous apprend encore qu'elle avoit eu parmi ses adorateurs un vieil poète rommain, et qu'elle s'étoit montrée insensible à son amour; que ce vieil poète rommain n' existait plus alors, et qu'il étoit mort en Espagne. Voy. la n5. e note sur les œuvres de Louise Labé.
SUR LOUISE LABÉ. xxxr
Les poètes les plus renommés du temps s'empressèrent aussi d'offrir leurs hommages à notre aimable Lyonnoise,
L'un yante l'étendue de ses connoissances, un autre la compare aux cieux , un troisième veut en faire la dixième Muse, un quatrième trouve dans son nom l'anagramme de Belle A soy *, un autre fait la description de tous les charmes répandus sur sa personne ; mais aucun ne laisse planer le moindre soupçon sur la régularité de sa conduite, sur la pureté de ses mœurs.
* On trouve dans Belle a sot toutes les lettres des mots Lotse LabÉ. Les anagrammes étoient alors à la mode. Chaque auteur avoit la sienne qu'il plaçoit ordinairement au bas de ses ouvrages, et qui lui servoit, en quelque sorte, de signature. Ce sont peut-être des anagrammes que ces devises, Non si non la (page io5 de ce volume). Devoir de voir (page 108), D'immortel zèle (page 110), mises à la suite de quatre des pièces faites à la louange de Louise Labé. Je n'ai pu découvrir les noms d'où elles étoient tirées , moins heureux dans cette recherche que ne l'a été M. Pericaud aîné dans une recherche semblable. Il a trouvé dans cette devise Bonté n'y CROist, qui accompagne l'Avis au lecteur du Formulaire récréatif de Bredin le Cocu, le nom, resté inconnu jusqu'à ce jour, de l'auteur de ce livre curieux, imprimé pour la première fois à Lyon, chez Higaud, en i5o4> in- 16. Ce nom est celui de Benoist Troncyou du Troncy, contrôleur du domaine du roi et secrétaire de la ville de Lyon , connu par d'autres ouvrages. M. Pericaud a fait de cette découverte le sujet d'une petite dissertation ou Notice (Lyon, Brunet, 1821, in-8.°) que M. Barbier s'est empressé d'insérer dans la seconde édition de son Dictionnaire de§ Anonymes, n.° 68 13.
xxxvj NOTICE
On ne se contenta pas de faire l'éloge de ses cheveux d'un blond dore, de la rose qui coloroit le lys de son teint, de la douce gravité de son front, de sa bouche coralline, de ses jeux qui sérièrent mainte âme en prison, de sa grâce à chanter, baller et sonner, de sa grand'beauté qui tenoit tout en son pouvoir j on terminoit cette riche esquisse par les traits suivants :
Ici le Ciel libéral me fait voir
En leur parfait, grâce, honneur, et sauoir,
Et de vertu le rare témoignage. (Page 106.)
Paradin, qui publia son histoire de Lyon six ans après la mort de Louise Labé *, fait ainsi le portrait de cette belle : u Geste auoit la face plus angelique qu'humaine: « mais ce n'estoit rien à la comparaison de son esprit « tant chaste, .tant vertueux, tant poétique, tant rare « en sçauoir, qu'il sembloit qu'il eust esté créé de Dieu c< pour estre admiré comme un grand prodige entre les « humains. » Et après avoir fait rémunération de ses ouvrages, il ajoute: «Et ne s'est ceste nymphe seule a ment faite cognoistre par ses escrits, ainçois par sa te grande chasteté **» »
* Les Mémoires de l'histoire de Lyon, en trois livres, par Guillaume Paradin, parurent à Lyon, chez Antoine Gryphius, en i573, in-fol.
** Livre m, chap. 29. « Cet écrivain ecclésiastique, distinct gué par sa place et par son mérite, si plein de moeurs lui- « même , auroit-il fait cet éloge d'une personne dont la repu- « tation eût souffert quelque atteinte , lui qui d'ailleurs écrivoit « sous les yeux et par les conseils d'un magistrat, l'un des plus
SUR LOUISE LABÉ. xxxvij
Du Verdier, qui a écrit long -temps après % est le premier qui ait osé révoquer en doute la sagesse de Louise Labé, et nous représenter cette femme célèbre comme une courtisane éhontée **• Rubys qui, dans
« recommandables que nous eussions alors : cVtoitM.de Lange, « cet homme si respecté dans ces provinces, et qui à un pareil « égard eût exigé de l'auteur un judicieux silence. » De Ruolz , Discours sur Louise Labé, pag. 18-19.
* Environ onze ans après Paradin ; car la Bibliothèque françoise d'Antoine du Verdier fut publiée à Lyon, en i584, în - fol.
** Voici les propres termes de du Verdier, Bibliothèque françoise (art. Lojrse Labé) : « Loyse Labé, courtisane lyonnoise « (autrement nommée la Belle Cordière, pour estre mariée à un « bon homme de cordier), piquoit fort bien un cheual, à raison « de quoy les gentilshommes qui auoient accez à elle, l'appelle loyent le Capitaine Loys, femme, au demeurant, de bon et « gaillard esprit et de médiocre beauté ; recevoit gracieusement « en sa maison seigneurs, gentilshommes et autres personnes « de mérite, avec entretien de deuis et discours; musique tant « à la voix qu'aux instruments ou elle estoit fort duicte, lec- « ture de bons livres Latins et vulgaires, Italiens et Espagnols, « dont son cabinet estoit copieusement garni, collation d'ex- « quises confitures ; enfin leur communiquoit priuement les « pièces plus secrettes qu'elle eust, et, pour dire en un mot, « faisoit part de son corps à ceux qui fonçoyent : non toutes- « fois à tous, et nullement à gens mechaniques et de vile con- « dition, quelque argent que ceux là lui eussent voulu donner. « Elle ayma les scauans hommes sur tous, les fauorisant de « telle sorte que ceux de sa cognoissanre avoient la meilleure « part en sa bonne grâce, et les eust préférés à quelconque grand « seigneur, et fait courtoisie à l'un plustbst gratis, qu'à l'autre
xxxviij NOTICE
toutes les occasions, s'est plu à contredire Paradin, a
saisi avec avidité l'opinion de da Verdier, comme un
« pour grand nombre d'escus : qui est contre "la coustume de « celles de son mestier et qualité. Ce n'est pas pour estre cour- « tisane que je luy donne place en ceste bibliothèque , mais « seulement pour avoir escrit, etc. » Bayle a adopté sans examen le témoignage de du Verdier, et dans son Dictionnaire art. Labe (Loyse), il dit de notre Lyonnoise : « Elle ne reste sembloit pas en toutes choses aux courtisanes ; car si d'un « côté elle avoit de leur humeur, en ce qu'elle vouloit être bien « payée de ses faveurs, elle avoit de l'autre certains égards « qu'elles n'ont pas pour les hommes doctes ; car elle leur « donnoit la passade gratuitement. » Dans ses remarques sur le même article, après avoir cité du Verdier, il ajoute : « Dé- « mosthène eût été bien aise que la courtisane Lais eut res- « semblé à cette autre (Louise Labé); il n'auroit pas fait le m yoyage de Corinthe inutilement, ni éprouvé,
Qu'à tels festins un auteur comme un sot A prix d'argent doit payer son écot.
«i Cette femme faisoit en même temps déshonneur aux lettres , « et honneur : elle les déshonorait , puisqu'étant auteur , elle « menoit une vie de courtisane, et elle les honoroit, puisque m les savants étoient mieux reçus chez elle sans rienfpayer, que « les ignorants prêts à lui compter une bonne somme. »
Bayle est un des écrivains qu'on lit et qu'on copie le plus : aussi le jugement qu'il porte sur les mœurs de Louise Labé a-t-il été répété par une foule d'auteurs. Ce jugement n'est cependant fondé que sur l'assertion de du Verdier et de Rubys qui en a aussi imposé au P. de Colonia, puisqu'après avoir transcrit l'ode de Jacques Peletier à la louange de Lyon et de la Belle Cordière, il continue ainsi : « Mais il nous faudra bien
SUR LOUISE LABÉ. xxxix
moyen de satisfaire son humeur satirique*. Mais quelle foi peut-on ajouter à leurs assertions, lorsque rien n'en
« rabattre de tous ces magnifiques éloges, et surtout de la pein- « ture que Paradin nous a faite de sa vertu, si ce qu'en disent « du Verdier et de Rubys se trouve véritable. Ils prétendent, « et ce n'est pas, à mon avis, sans apparence de vérité, que « Louise Labé avoit gâté ses heureux talens par un libertinage •c de moeurs, qui n'étoit pas moins condamnable que celui des « Phryués et des Laïs, quoiqu'il fût beaucoup plus rafiné. » Histoire littéraire de Lyon (tome II, page 545 et 546). C'est d'après ces autorités qu'on représente communément Louise Labé comme la Léontium ou la Ninon de l'Enclos de son siècle, et qu'on a fait sur elle un distique latin et un quatrain françois rapportés par La Monnoye (Notes sur la Bibliothèque de La Croix du Maine). De ces deux pièces, qui sont peut-être de ce savant philologue lui-même, je placerai ici la première, parce que le latin brave l'honnêteté; mais je ne transcrirai pas la seconde : c'est déjà bien assez d'avoir copié les passages qu'on a vus ci-dessus, et que j'aurois volontiers supprimés, si je n'avois pensé que l'exactitude et la fidélité qu'on a droit d'exiger d'un historien ou d'un biographe, faisoient un devoir de ne pas les omettre :
Môsse animos forttfr gallis cantate Lab«a Vatibus : at movit doctiua illa nates.
Paradin , écrivain respectable , contemporain de Louise Labé et témoin oculaire de sa conduite, et les poètes qui l'ont célébrée de son vivant et publiquement, doivent l'emporter, comme le prouve fort bien M* Cochard, sur du Verdier, dont, après tout, le témoignage est unique, Rubys et les autres n'étant que; ses échos.
* « Et de fait que Paradin aye esté de ces gens qui croyent « et escriuent legierement, je le pourrois vérifier par le récit
xl NOTICE
démontre la ▼enté, qu'ils ne citent aucun fait, et ne s'appuyent d'aucune autorité qui puisse seulement les
« de plusieurs discours fabuleux, qu'il a employés et «firme* « pour véritables dans ses eserils ; mais je me contentrray d'un « seul qui est dans sod Histoire de Lyon. C'est là ou il célèbre « le loz de ces insigne» courtisanes, qui furent de son temps à « Lyon. L'une desquelles fut Pernette du Guillet;.... l'autre m Loys- Lobé, renommée non - seulement à Lyon, mais par « toute la France, soubs le nom de la Belle Cordiere, pour l'une « des plus insignes courtisanes de son temps ; et cependant il « les qualifie d«»ux mirouers de chasteté , et deux parangons de « vertu. Que si le bon homme s'est laissé ainsi lourdement « abuser en chose aduenuë de son temps à Lyon, ou il estoit « tous les jours, à p< ine adjoustera-t-on foi à ce qu'il escrit des « siècles passez. » Histoire véritable de Lyon , par Claude de Rubys, Lyon, Nugo, j6o4, in-fol., page a de F Avant-propos ans prpvost des marchands et esche vins.
J'ai oublié «le compter parmi les détracteurs de Louise Labé le trop célèbre Calvin , qui , dans un d«* ses pamphlets furibonds , la traite, en passant, delà manière la plus outrageuse. Ce pamphlet est celui qu'il dirigea, en i56o, contre Gabriel de Saconay, comte et précenteur de l'église de Lyon, sous ce titre: Gratulatio ad venerabilem prcsbjterum Dominum Gahriclem de Saconay, prscentorem ecclesix lugduneusis, de pulchra et eleganti Prafatione quam libro Régis Angliae inscripsit. Voy. pages 3a 1 -33o du tome vm de ses œuvres, Amsterdam, 1667, 9 vol. in-fol. Après avoir accumulé, en termes grossiers, les imputations les plus fausses et les plus atroces contre les mœurs de l'ecclésiastique lyonnois, après l'avoir dépeint comme un des hommes les plus corrompus et les plus corrupteurs de son temps, et représenté sa maison comme un lieu de débauche, ouvert à tout ce que Lyon renfermoit de libertins et de femmes
SUR LOUISE LABÉ. xlj
rendre probables? Les auteurs contemporains ne sontils pas plus dignes de notre confiance? Paradin n'est
perdues, il continue ainsi: « Qua etiam fiducia transsubstan- « tiationem secure ac plenis buccis asserere audeas, nescio, « nisi forte quia tibi peraeque facilis videtur transmutatio panis « in corpus, ac metamorphosis mulieris in virum. Hoc enim « suayitatis génère conyivas tuos oblectas , dum mulieres yirili « habitu ad mensam inducis. Hune Iudum quam saepe tibi prae- « buit plebeia meretrix, quam parti m à propria venu s ta te, parce tim ab opificio mariti Bellatn Corde riam vocabant!» Ce mauvais latin est aisé à comprendre, et je crois inutile de citer la traduction françoise de la pièce où il est contenu, traduction qu'on trouye, pages i8a2-i85o du volume mis au jour par Théodore de Beze, et intitulé, Recueil des opuscules, c'est-à-dire: Petits traictez de M. Jean Caluin , les uns reuuz et corrigez sur le latin , les autres translatez nouuellement de latin en François, Genève, Baptiste Pinereul, i566, in-fol. D'ailleurs, dans cette traduction, plebeia meretrix est rendu par un mot dont l'indécence pourroit choquer le lecteur. Quoi qu'il en soit, il est évident que le passage dont il s'agit, ne doit laisser aucune impression défavorable sur le compte de Louise Labé; et, j'irai même plus loin, il est facile de le tourner à son avantage. Gabriel de Saconay est regardé comme un des hommes les plus recommandables de l'église de Lyon, qu'il a illustrée par ses écrits et par ses vertus. Si donc il recevoit habituellement dans sa maison la femme d'Ënnemond Perrin, il faut conclure que la conduite de cette femme n'ofTroit rien de répréhensiblc , ni même d'équivoque. Quant au prétendu usage où elle auroit été de s'habiller en homme, je crois que c'est un mensonge, et que Calvin abuse d'une des circonstances de la première jeunesse de la Belle Cordière. On se rappelle que, lorsqu'elle se rendit, avant l'âge de seize ans, au siège de Perpignan, elle revêtit, en effet, le cos-
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pas le seul qui ait rendu justice au mérite de la Belle Cordière, et surtout à 6a vertu: on peut voir, page i55 9 en quels termes un de nos anciens poètes fait son éloge et célèbre nommément sa chasteté* *.
On ne peut néanmoins se dissimuler que Louise n'ait aimé et même arec passion : c'est à l'énergie de ce sentiment qu'on est redevable de ces expressions si tendres, si naïves, si touchantes, que, malgré la vétusté du langage, elles font encore les délices des âmes sensibles **. Elle peint le triomphe de l'amour sur sa volonté, les maux que ce dieu lui cause , les espérances dont il la berce, les peines de l'absence, avec des couleurs si vraies , si naturelles , et avec une sorte d'exaltation
tume de notre sexe. De-là Calvin suppose que, long-temps après, elle continuent de le porter ; et c'est ainsi que le fougueux sectaire, par un mélange de vrai et de faux, cherche à donner à ses calomnies un air de sincérité et un crédit qu'elles ne sauraient avoir.
* L'éloge qui lui est adressé en face dans cet endroit, s'il eût été absolument faux, loin de lui plaire, l'auroit choquée, et même auroit été pour elle une grave insulte.
** On peut appliquer aux poésies de Louise Labé ces vers d'Horace sur Sappho :
.....Spirat adhuc amov,
Vivuntque commuai calorcs ^£oliae fidibus puellae.
C Lib. IV, Od. ix. )
J. J. Rousseau a dit: « Une seule femme a su faire parler l'a- « mour, et cette femme est Sappho. » Sans doute il ne connoissoit pas les œuvres de Louise Labé.
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d'autant plus entraînante, qu'elle n'a rien de feint, ni d'exagéré, que l'on s'identifie par la pensée à son sort, et que l'on partage ses soucis, ses angoisses et sa douce mélancolie sans effort et 6ans contrainte.
Mais l'amour, quelque vif qu'il soit, ne peut-il donc exister sans blesser la vertu, sans alarmer la pudeur? Et parce que Louise en ressentit la flamme , parce qu'elle en éprouva les douloureuses anxiétés, doit-on calomnier sa conduite? Disons-le hardiment, sa gloire provient de son amour ; une âme aussi noble , aussi pure, aussi délicate ne connut que des sentiments qui portoient le même caractère; et, ce qui le démontre, ce sont les termes dont elle se 'sert en faisant, dans sa lll. e élégie et dans son xxiv. e sonnet, l'aveu des tribulations auxquelles son cœur étoit en proie.
Combien la manière dont elle excuse ses erreurs offre d'intérêt et inspire d'indulgence ! Il n'y a qu'un amour pudique, qu'un cœur vivement épris, mais à l'abri de tout reproche, qui puisse tenir un pareil langage : il peint trop bien la situation d'une âme follement pénétrée, mais néanmoins pleine de droiture et d'honneur.
Faudroit-il d'autre preuve de l'innocence de sa vie que l'intimité dans laquelle elle vécut avec la plupart des personnes de son sexe , distinguées surtout par une conduite exemplaire ? C'est à Clémence de Bourges 4
4 Clémence de Bourges se rendit célèbre dès l'âge le plus tendre par ses talents pour la poésie et la musique. Lors du voyage que firent à Lyon Henri n et Catherine de Mëdicis, en i548, elle joua de l'épinette en présence delà cour, de manière
xh> ' NOTICE
qu'elle dédie ses oe u v r e s ; c'est elle qu'elle choisit pour patronne, qu'elle désigne publiquement comme son amie, et Clémence appartenoît à une des premières familles de Lyon; elle étoit aussi recommandable par ses qualités personnelles que par le rang qu'elle tenoit dans la société *. Son père , général des finances du
a étonner les organistes do roi. Clémence unissoit aux grâces de son sexe la vertu la pins austère, et sa mort prématurée couronna, de la manière la pins touchante, une si belle rie. Elle étoit promise et fiancée à Jean dn Peyrat, jeune homme non moins distingué par sa bravoure que par sa naissance. Celui-ci, ayant été dans le cas de partir, à la tête d'une compagnie de Lyonnois, pour aller en Dauphiné renforcer l'armée royale, destinée à combattre les protestants commandés par le farouche baron des Adrets, trouva une mort glorieuse devant Beaurepaire, le 3o septembre i56i. Clémence de Bourges, pénétrée d'une profonde douleur, ne put supporter une perte aussi cruelle : elle mourut quelque temps après. Sa pompe funéraire arracha des larmes à tous les assistants. On la porta le visage découvert et la tète couronnée de fleurs, pour marque de sa virginité. Cette circonstance suffît pour détruire absolument l'allégation de la prétendue perfidie exercée à son égard par Louise Lahé , et dont j'aurai bientôt occasion de parler.
Claude de Bourges, père de Clémence, habitoit l'hôtel de Milan, près des Cordeliers : Françoise de Mornay, sa veuve, y demeura après lui. C'est à cause d'elle que la paitie de la rue Bonnevaux où étoit situé son hôtel, fut appelée rue de la Générale , parce que son mari avoit eu le titre de général des finances du Piémont. On a donné dans la suite à cette rue, par corruption, le nom de rue des Générales qu'elle porte encore.
* Du Verdier la nomme , dans sa Bibliothèque, « la perle des
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Piémont et seigneur de Myons en Dauphiné, jouîssoit de la plus haute faveur, et son frère étoit l'un des gentilshommes de la maison du roi. Si Louise n'eût été environnée de l'estime publique , si ses mœurs eussent été tant soit peu équivoques, une demoiselle d'un aussi rare mérite, une famille aussi respectable, aussi considérée, Pauroient- elles reçue dans leur familiarité, et lui auroient-elles donné des preuves si sensibles d'une affection toute particulière?
Les poésies de la Belle Cordière, il faut l'avouer, renferment , en quelques endroits , des expressions un peu vives et qui semblent sortir de la retenue imposée à >on sexe. Mais ce défaut, qui appartient au siècle où elle vivoit *, ne sauroit être un préjugé contre sa vertu. Alors la réserve étoit dans les actions, et nullement dans les paroles **•
Si Louise fixa sur elle l'admiration de ses contemporains par les accents de sa lyre plaintive, si, comme
«x damoiselles lyonnoises de son temps ; » et de Rubys , dans son* Histoire de Lyon, « une perle vrayement orientale. »
* « Jamais les poètes ne furent si favorise's que sous le règne « de Henri H et de ses enfants , et jamais la poésie ne fut si « tendre, si passionnée , ni moins retenue dans ses expressions; « fâcheux, mais inévitable effet de l'exemple que donne une « cour, dont l'esprit et le goût règle infailliblement celui de « tous les sujets. » De Ruolz , Discours sur Louise Labé , page 3a.
~ ** On a souvent remarqué que, plus lés mœurs se corrompent, plus la langue et les oreilles deviennent sévères et chastes.
*frj NOTICE
die l'avoue elle-même, l'Espagne et les bords du Rhin avoient entendu
Que gens d'esprit lui donnoient quelque gloire*,
les poètes françois surtout s'empressèrent de chanter ses louanges. Marot, du Moulin, Charles Fontaine, Maurice Scere consignèrent son nom dans leurs poésies j Olivier de Magny, Peletier du Mans, et plusieurs autres écrivains non moins célèbres alors, en parlèrent également de la manière la plus honorable. Une femme qui é*toit la gloire de son sexe, ne pouvoit manquer d'obtenir une distinction aussi flatteuse. Sa maison, qu'elle avoit enrichie d'une bibliothèque précieuse et choisie avec goût, étoit le rendez-vous de la bonne compagnie, et surtout des savants et des étrangers qui passoient à Ljon. a Elle y receuoit gracieusement, nous « dit du Verdier, seigneurs, gentilshommes et autres « personnes de mérite , auec entretien de deuis et dis- « cours; musique tant à la voix- qu'aux instrumens ou a elle estoit fort duicte, lecture de bons livres Latins et a vulgaires , Italiens et Espagnols **, dont son cabinet u estoit copieusement garni, etc. »
* Élégie H, page 79.
** Avec cette indication et les conjectures que fait naître la lecture des ouvrages de Louise Labé , il seroit aisé* de faire le catalogue de sa bibliothèque. Il eus toit déjà d'assez bonnes éditions des classiques latins, et il est probable qu'elle les avoit toutes. Virgile, Horace, Ovide, dont les ouvrages lui étaient très familiers, et qu'elle imitoit souvent, occupoient sans contredit
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Nous devons considérer les réunions qui aroient lieu
les premiers rayons; ils étoient prés de Catulle, de Tibulle et de Properce. On y voyoit certainement aussi les meilleures versions latines qu'on eût alors des classiques grecs, et en particulier celles d'Homère, d'Anacréon, de Sappho, de Lucien, de Plutarque , etc. Peut-être même Louise Labé possédoit-elle les originaux; car probablement elle avoit quelque teinture du grec, quoique les biographes ne mettent pas cette langue au nombre de celles qu'elle savoit. Les poètes latins modernes figuraient également dans sa collection : Jean Second n'étoit pas placé au dernier rang. Quant aux livres vulgaires, c'est-à-dire, écrits dans notre langue, on y trouvoit, parmi les prosateurs, les mémoires historiques du Sire de Joinville, de Froissard, de Monstrelet, de Philippe de Gomines, Rabelais, les premières traductions d'Amyot, les ouvrages de grammaire de Louis Meigret, de Peletier du Mans, de Guillaume des Autels, les Arrêts d'Amour de Martial d'Auvergne, commentés par Benoit Court, 'de St-Symphorien-le-Château , les Cent nouvelles nouvelles de la cour de Bourgogne, l'Heptaméron de la reine de Navarre, etc.; et, parmi les poètes, les Marguerites de la Marguerite de la même princesse, les œuvres de Marot, le roman de la Rose, retouché par ce dernier , le même ouvrage tel qu'il fut composé primitivement par Guillaume de Lorris et Jean de Meung , tout ce qui avoit paru de Ronsard, de Joachim du Bellay, de Mellin de St- Gelais, de Jodelle, de Baïf, de Pontus de Tyard, de Charles Fontaine, d'Olivier de Magny, la Délie et quelques autres poésies de Maurice Sceve, les Rymes de Pernette du Guillet, lyonnoise, etc., etc. Malheureusement Amyot n'avoit pas encore mis au jour son Plutarque , ni Montaigne ses Essais» Le catalogue étoit très riche en livres italiens : il contenoit Pétrarque, Boccace, le Dante, l'Arioste. Il ne manquoit que le Tasse | pour que Louise Labé n'eût rien à envier, dans la lit-
slriSj NOTICE
chez la Mie Cordière * comme le type de celles qui illustrèrent le* siècle» de Louis xnr et de Louis XT: le» une* et les autres furent très faTorables aux progrès des lumières; le goût s'épura dans les discussions tarantes, auxquelles pré»îdoit une extrême politesse; la critique purgea l'histoire d'un grand nombre d'er- | reurs; la langue françoise acquit plus de grâce et d'énergie ; F émulation développa les talents et répandit dans toutes les classes de la société le désir de s'instruire et l'amour des sciences et des lettres. Un semblable résultat doit faire sentir combien ce genre de récréation étoit préférable à celui que nous avons adopté: nos cercles, nos brillantes soirées, dont le jeu, la po-
térature de cette nation , aux lecteurs qui récurent quelques année* plu» tard, et peut-être même à ceux qui vivent maintenant. L'Espagne avoit fourni des romans, la Diane de Mon* temayor, les poésies de GarcHasso ; mais le seul livre, pour ainsi dire, qu'elle ait aujourd'hui, celui qui en a fait oublier tant d'autres , Don Quichotte, ne parut que vers la fin du xvi.* siècle, et Louise Labé, morte en i566, ne put le connoitre.
* Suivant Pou 11 in de Lu mina, Abrégé chronologique de l'histoire de Lyon, Lyon, Delaroche, 1767, in-4. , page 187, « Louise Lubé étoit un des principaux membres de l'académie •1 littéraire, dont les assemblées se tenoient sur la montagne m de l'ourvierc, dans la maison du sieur de Lange, d'où elle « fut appelée l'Angélique. Los autres académiciens étoient les « sieurs do Lange, de Villeneuve, Fou/nier, Paterin, Sym- « phurien Champinr , Benoit Court , Jean Voulté , Etienne u Dolot, du Chou!, Vauzelles , le poète Girinet, Clément « Mrtrnl, Maurice Sceve, Claudine et Sibylle Sceve, Pernette « du Guillot, Clémence de Bourges, et les sieurs du Peyrat. »
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litique et la vanité font tous les frais, ne laissent pour l'ordinaire que des regrets ; ce n'est que dans les amusements qui développent les grâces du corps , et dans ceux qui exercent l'esprit, que l'homme trouve ses véritables jouissances.
Nous n'avons parlé jusqu'ici que des poésies de Louise Labé; mais il est un autre ouvrage qui ne la recommande pas moins à l'estime de la postérité ; c'est une petite comédie en prose, intitulée, Débat de Folie et cf Amour, allégorie ingénieuse, pleine d'esprit, de délicatesse et de bonne morale *. Cette pièce à six personnages, divisée en cinq discours ou actes, n'a point été représentée ; mais elle a eu l'insigne honneur de fournir
* «La plus belle fable des Grecs est celle de Psyché; la plus « plaisante fut celle de la Matrone d'Éphèse. La plus jolie, « parmi les modernes, fut celle de la Folie, qui, ayant crevé «les yeux à l'Amour, est condamnée à lui servir de guide. » Voltaire, Questions sur l'Encyclopédie, art, Fable. «On a dit « avec raison que cette allégorie étoit la plus heureuse des/ables « modernes. Elle est en effet la seule qu'on puisse mettre à côté « de celles de l'antiquité. Elle est du même genre ; elle en a la « grâce, la vérité, la justesse; elle en est le complément. » Gudin, Histoire des Contes, i8o5, page 171. L'ouvrage de Louise Labé n'est pas seulement une allégorie ingénieuse ; il décèle encore une grande érudition. Aristote , Ghrysippe , Diogène, Platon, Homère, Sappho, etc., parmi les grecs , et, parmi les latins, Virgile, Ovide et même Apulée, y sont cités et cités à propos. On y voit de fréquentes et heureuses allusions à des faits historiques et à des points de mythologie qui ne sont connus que des personnes les plus instruites.
i NOTICE
à La Fontaine l'idée d'une de ses pins jolies fables *• Pour connoître ee que cette comédie * la première qui ait paru dans le genre de l'auteur des Grâces *% offre de talent et d'imagination, il suffira de lire l'argument de cet ouvrage, composé par Louise Labé elle-même (page 6).
On sentira, après l'avoir In, combien un sujet conçu arec tant d'art devoit présenter de ressources au talent de l'écrivain qui a voit entrepris de le traiter***. Louise en a su tirer le meilleur parti, et cet ouvrage, imité dans toutes les langues ****, suffirait seul pour immortaliser son nom.
* L'Amour et la Folie, livre xn, fable 14.
** Saint-Foix. Un critique a dit de cette comédie des Grâce*, qu'elle sembloit « avoir été faite par elles et pour elles. »
*** Il n'est pas hors de propos de remarquer que ce sujet si heureux paroi t être de l' invention de Louise Labé. On ne connoit rien dans les écrivains antérieurs qui ait pu lui en fournir l'idée. Il est certain qu'elle avoit lu l'éloge de la Folie (Encomium Moriae), écrit en latin par Érasme ; mais, si elle en a emprunté quelques détails , si elle semble l'avoir eu sous les y eus lorsqu'elle éerivoit le plaidoyer de Mercure pour la Folie qui n'est qu'une partie de son ouvrage, elle n'a pu y trouver ce qui n'y est pas , le plan et l'ensemble de la composition , la fable sur laquelle elle l'a fondée.
**** Le P. Commireenatiré une fable latine qu'il a intitulée, Dementia Amorem ducens (Voy. Joan. Gommirii carmina, Lutetiae Parisiorum, 1714 1 a vol. in-ia, tome 1, page 3oa), et que La Fontaine connoissoit vraisemblablement aussi, lorsqu'il a fait la sienne. Elle est adressée à Ménage , et terminée par ce jeu de mots :
SUR LOUISE LABÉ. Ij
Les Œuvres de notre aimable Compatriote 5 * justifient la supériorité de son talent à une époque si voisine
Ha»c nos , Menagt, fabula venastè monet Amantes esse proximos amentinus.
« Il a paru sur la scène françoise, en 1754» une petite co- « médie en un acte et en vers libres, composée d'après cette « fable, mais elle ne s'y est pas soutenue, quoiqu'au rapport « de l'auteur de l'Année littéraire, elle se trouvât pleine do « choses finement pensées et rendues avec délicatesse et préci- « sion. M. Desfontaines a fait depuis , sur le même sujet, un m opéra-comique en trois actes, qui fut représenté avec succès « aux Italiens, en 1782. Cette fable a fait naître encore chez « plusieurs fabulistes, tels que Pesselier, Le Brun, Grécourt, « le chevalier de Limoges , l'idée d'associer ensemble l'Amour « et la Raison, comme pour faire suite; et ces suites, ainsi « que la plupart de celles -qu'on s'est ingéré de donner aux « ouvrages accueillis avec une faveur marquée, sont dans le « plus profond oubli. » M. Solvet, Études sur La Fontaine, Paris, 181a, in-8.°, part. Il, pages a 10-211.
Les commentateurs de La Fontaine citent, parmi les imitateurs de ce même apologue en langues étrangères, l'italien L. Grillo et l'anglais Dodsley; mais aucun d'eux ne mentionne une imitation françoise faite par un M. Moreau de Dijon, et insérée dans le Nouveau Recueil de pièces fugitives, etc., par l'abbé Archimbaud, Paris, 1717, in-ia, tome 11, pages 85-8Q. C'est une pièce assez faible, dont les vers les plus passables sont les deux derniers :
Ainsi dit, ainsi fait; et c'est depuis ce jour Que partout la Folie accompagne F Amour.
5 Jean de Tournes, imprimeur célèbre de Lyon, et un des savants qui assistaient avec le plus d'exactitude aux assemblées
I Uj JÎOTICE
l de la barbarie. Je ne m'attacherai pas à en faire l'ana-
lyie : cette tâche seroit trop au-dessus de mes forces.
qui se ten oient chez la Belle Cordiére, publia les usmiea de celle-ci en i555 , in~8. # . D en donna une seconde l'année «rivante, in-i6. Toutes deux étaient épuisées depuis long-temps, lorsqu'une société de gens de lettres de cette ville conçut le projet d'imprimer de nouveau les œuvres de Louise Labé: elles parurent chez les frères Duplain, en 176a, in-12. Pilles contiennent, outre le Débat de Folie et £ Amour, trois élégies et vingt -quatre sonnets, dont l'un est en italien. On y a joint vingt- cinq pièces composées à sa louange, une en grec, une autre en latin , trois sonnets et un madrigal en italien , et le reste en françoi*.
* Jean de Tournes n'a pas donné seulement deux éditions des œuvres de Louise Labé; il en a donné trois. Comme je les ai en mon pouvoir, je puis en parler avec certitude, et ce que j'en dirai rectifiera ce qu'en ont dit plusieurs bibliographes qui ne les a voient pas vues. Déjà le savant M. Beuchot, dans une note insérée dans la Bibliographie de la France ou Journal de l'imprimerie et de la librairie, année i8i5, n.° 2827, avoit relevé quelques-unes des erreurs où ils sout tombés. Je profiterai de ses indications, et je les appuierai de la vérification que moimême j'en ai faite; mais je remercierai, avant tout, M. Beuchot, dont la complaisance m'a été du plus grand secours, et par l'cntreroiie duquel j'ai obtenu la communication de deux des éditions que j'ai à décrire.
L'exemplaire qui est en ce moment sous mes yeux, de la première édition publiée par Jean de Tournes, est inscrit dans le catalogue de la bibliothèque du roi, sous le n.° Y 4^47 > et provient de la bibliothèque Falconnet, n.° n56a. C'est un petit volume in-8.° de 173 pages, portant ce titre: «Evyres de « LqvUb Labé lionnoixe. A Lion par Jajn de Tovrnes.
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Cependant je ne puis m'empécher de dire que sa seconde élégie est remplie de grandes beautés, que plu-
« M. D. LV. Auec Priuilege du Roy, » La prose y est imprime e en lettres romaines , et les poésies en caractère italique. Sur le verso du dernier feuillet, on lit, après un petit errata où sont corrigées quatre fautes d'impression, ces mots: « Acheué d'im- « primer ce 12. Aoust, m. d. LV. »
La seconde édition , dont deux exemplaires se trouvent à Lyon (l'un dans la bibliothèque de M. Lambert, et l'autre dans celle de M. le conseiller Coste , si riche en auteurs lyonnois) , semble n'être qu'un second tirage de la précédente : sa date est de l'année d'après, i556; elle est du même format, imprimée avec les mêmes caractères, et contient le même nombre de pages. Les seules différences qu'il y ait entre elles , consistent en ce que, i.° les fautes indiquées dans l' errata de la première sont corrigées à leurs places dans la seconde; a. sur le frontispice, à la suite de ces mots: Ewres de Lovïze Labé lion- NOIZE, l'imprimeur a ajouté ceux-ci : Reuues et corrigées par ladite Dame; 3.° et enfin, le Priuilege du Roy, qui ne se trouve pas dans l'édition de i555, occupe, dans celle de i556, le verso du dernier feuillet et le recto d'un feuillet suivant.
La troisième édition due à Jean de Tournes est également de i556, et porte absolument le même titre que celle de i555; mais elle diffère de oelle-ci, et pour le format et pour le caractère : elle est in- 16, et en lettres romaines d'un bout à l'autre. Les pages n'en sont pas chiffrées, et elle ne contient pas l'ode grecque qui , dans les deux éditions précédentes , est a la page 1 a5. L'exemplaire sur lequel je fais ces remarques, est celui de la bibliothèque du roi , où il est inscrit sous le n.° Y 4548. M. Beuchot observe qu'il s'en trou voit deux dans la bibliothèque du duc de la Vallière (part. 1, n.° 3i55 et 3i56).
La Monnoye, dans ses notes sur La Croix du Maine, et, d'à-
Ht NOTICE
sîeurs de ses sonnets respirent ce charme rêveur, cette mélancolie passionnée qui ravit les âmes tendres, et
prés lui, M. B. D. L. (le P. Bougerel), dans les Mémoires de Niceron (tome xxiii, page a48), parlent d'une édition de Rouen , i556, in -16. L'abbé Goujet en parle aussi, Biblioth. franc, (tome xil, pages 8a et 4^i). Cette édition existe-t-elle l M. Beuchot croit crue cette question doit se décider par la négative. M. Cochard a donc eu raison de passer sous silence cette prétendue édition de Rouen ; mais il n'eût pas manqué de mentionner, s'il en eût eu connoissance, celle qui a paru à Brest, en 18 15, in-8.°, et qui n'a été tirée qu'à i4o exemplaires, dont ao sur carré ordinaire, 116 sur carré vélin d'Annonay, 5 sur papier rose de pâte , et 1 sur peau de vélin. L'éditeur , feu M. Michel , imprimeur à Brest, a suivi la première et la troisième édition de Jean de Tournes; il ne connoissoit pas la seconde. Le seul changement qu'il se soit permis, acte de placer dans un ordre différent les pièces intitulées, Escrlz de diuers Poètes à la louenge de Louïze Labê , qu'il a classées à peu près ainsi : odes , sonnets , madrigaux.
Mais l«ng-temp8 ayant cette édition , a paru celle de 1762, dont M. Cochard a donné la description. J'ajouterai aux détails dans lesquels il est entré à son sujet, qu'elle fut imprimée par Aymé Delaroche, et tirée seulement à 5a5 exemplaires, dont a5 en grand papier fin de Hollande, savoir 12 avec les figures, vignettes et culs-de-lampe en camayeu, et i3 avec ces figures en noir, et que les gens de lettres lyonnois, aux frais desquels elle fut publiée, et dont les noms doivent être consignés ici très -honorablement, sont MM. Jacques Annibal Claret de la Tourette de Fleurieu, ancien prévôt des marchands, président honoraire de la cour des monnoies, et secrétaire perpétuel de l'académie de Lyon, dont il a été pendant quelque temps le doyen; Antoine La Croix ! ohéancier baron de St-Just ; le
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dont la poésie s'accommode si bien ; que le dix-huitième surtout* est remarquable par cette énergie amoureuse et brûlante qui caractérise un cœur vivement épris, et que le Débat de Folie et a* Amour porte un cachet vraiment original. Il ne faut donc pas s'étonner qu'une femme, parvenue à une telle hauteur par sou seul génie, ait eu des détracteurs : il seroit au contraire surprenant qu'elle n'en eût pas rencontré **.
La Belle Cordière avoit cherché à relever la dignité de son sexe, en l'excitant à se livrer à l'étude : ««Estant
P. Dumas, bibliothécaire des Cordéliers; Joseph Janin, bibliothécaire des Augustins; Jean* François Tolozan, premier avocat-génçral à la cour des monnoies de Lyon ; Biaise Desfours, conseiller à la même cour ; Roffier d' Attignat , trésorier de France, et enfin Pierre Adamoli. Ce dernier fut chargé du soin de diriger l'impression, qui fut faite sur un exemplaire de i555, fourni par M. de Fleurieu; et celui-ci est sans doute l'auteur des Recherches sur la vie de Louise Labé, placées à la tête du volume. Voy. M. Delandine, Catalogne de la bibliothèque de Lyon , belles-lettres, n.°* a65o et 664a.
* Ce sonnet seroit digne de Sappho, ou de Catulle dont il rappelle les fameux hendécasyllabes : Vivamus, mea Lesbia, atque amemus..*.. C'est un baiser dans le genre de ceux de Jean Second, qui étoient sans doute, comme nous l'avons dit, connus de Louise Labé ; mais on peut assurer que , si elle a voulu imiter ce poète, elle l'a bien surpassé:
..«...»• Uaa om&es campait Vénères.
( Càtull. Carm. 88.)
** C'est le sort de toutes les femmes qui se mêlent d'écrire, on leur dispute la gloire méritée par les productions littéraires
lrj NOTICE
a le tems Tenu, Madamoî selle, écri voit-elle à Clémence a de Bourges , que les seueres loix des hommes n'em-
qu'elles mettent au jour, en insinuant qu'elles n'en sont que les mères adoptives. Louise Labé n'a pas été plus heureuse que les autres personnes de son sexe qui, comme elle, ont publié des ouvrages. Plusieurs années après sa mort, Pierre de Saint- Julien, dans ses Gémelles ou Pareilles, recueillies de divers autheurs, tant grecs, latins, que françois, Lyon, i584, in-8.°, (livre second, un.° pareille), fit entendre que Maurice Sceve lui avoit été d'un grand secours dans la composition du Débat de Folie et d'Amour. Voici les propres paroles de cet auteur, copiées , à ma prière , par M. Beuchot dans l'exemplaire de la bibliothèque du roi. Après avoir dit que «les femmes se laissent « aller à la volonté de quelques babillars trompereaux , » il ajoute: « Aussi est-il quasi toujours aduenu que la pénitence « a suyui de près le péché , mais soit sur ce r'enuoyé le lecteur « à ce qu'en a escrit Boccace de Certal en son Labyrinthe « d'Amour, e t s'il veut voir le discours de dame Loyse l'Abbé, » dicte la Belle Cordiere (œuure qui sent trop mieux l'érudite « gaillardise de Maurice Sceue, que d'une simple courtisane, m encores que souuent doublée), il trouuera que les plus folla- « très sont les mieux venus auec les femmes. » Ainsi Pierre de Saint-Julien ne se contente pas de répéter, d'une manière assez indécente, les calomnies de Kubys et de du Verdier sur les mœurs de Louise Labé ; il lui enlève encore un de ses titres au souvenir de la postérité ; mais cette dernière imputation n'est pas mieux fondée que les autres: Maurice Sceve, un des admirateurs de notre belle Lyonnoise, fut, il est vrai, un homme trés-érudit, et qui même dans ses vers affecta l'érudition au point d'en être quelquefois obscur et bizarre ; mais ce qui nous est resté de lui est trop inférieur au Débat de Folie et d'Amour, et d'un genre trop différent, pour qu'il soit permis de lui attrir
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« peschent plus les femmes de s'apliquer aus sciences a et disciplines : il me semble que celles qui ont la « commodité, doiuent employer cette honneste liberté « que notre sexe ba autrefois tant désirée, à icelles apren-
buer cet opuscule. Tout ce qu'on pourroit accorder à Pierre de Saint-Julien, c'est que Louise Labé a peut-être soumis son ouvrage à la révision de Maurice Sceve ; ce qui n'empêcheroit pas qu'elle n'en fût le seul et véritable auteur. Quel est, en effet, l'écrivain , même parmi les plus babiles , qui sur ses travaux littéraires ne consulte pas un ami , et ne les corrige pas d'après ses conseils, avant de les exposer aux regards du public? D'ailleurs, le compilateur desGémelles se réfute, en quelque sorte, luimême , en ne contestant à Louise Labé que la propriété d'un seul de ses ouvrages : les poésies qu'elle nous a laissées, prouvent qu'il y avoit en elle asse? de talent pour qu'elle n'eut pas besoin d'emprunter celui des autres. N'oublions pas de remarquer ici, en passant, que la liaison de Louise Labé avec Maurice Sceve est une preuve de plus de la fausseté des calomnies répandues sur sa conduite : ce poète, ami et patron de Marot, célébré par tous les gens de lettres de son temps , appartenant à une illustre famille piémontoise dont une branche s'étoit établie à Lyon, étoit un des personnages les plus considérés de cette ville ; il y avoit exercé la profession d'avocat et les fonctions d'échevin : doué d'un talent singulier pour les inscriptions, les devises et les décorations publiques, c'est lui qui dirigea avec Claude de Taillemont, dont le nom figure aussi dans nos fastes consulaires, les fêtes magnifiques qui eurent lieu pour la réception solennelle du roi Henri il et de la reine Catherine de Médicis, au mois de septembre i5zj8 ; et certes il n'est pas probable que , dans une telle position, aimé et vénéré de ses concitoyens, tous les yeux étant, pour ainsi dire, fixés sur lui, il eût osé rechercher la société d'une infâme prostituée.
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« dre • et monstrer aus hommes le tort qu'ils nous faite soient en nous prîuaut du bien et de l'honneur qui a nous en pouuoi t venir. » Plus loi n elle ajoute qu'elle désire voir son sexe, « non en beauté seulement, mais en u science' et en vertu passer ou égaler les hommes*. » Elle exhorte Clémence de Bourges « à si louable entreprise, » et finit par ces sages observations : « S'il y
* J'ai copié dans une note précédente un passage de Montaigne, où il refuse aux hommes toute prééminence sur les femmes , et soutient qu'elles ne sont pas moins aptes à l'étude des sciences et à tous les exercices de l'esprit. Un Lyonnois, contemporain de Louise Labé, Claude de Taillemont, que j'ai nommé tout à l'heure, a défendu la même cause dans son Discours des champs Faez £ l'honneur et exaltation des Dames, Lyon, Michel du Boys, i553, in-8.°: « N'a esté, dit-il, iusques « auiourd'hui le vouloir et consentement de nos prédécesseurs , « tant misérables et peruers, que mus des erreurs d'autrui, ou « de leur propre ignorance, ils n'ont permis aux esprits femi- « nins goûter ce doux fruit de science et doctrine : comme si m ç'eust esté chose interdite de Dieu , qu'elles eussent su choi- « sir la lumière entre les ténèbres, et discerner le bien dn « mal , ains ont trouué bon que l'ignorance, meTè de tous maux, « leur empeschast la connoissance de leur Seigneur et Facteur, « et bien souvent d'elles mesmes. Occasion certes , par laquelle « elles n'ont pu, ni su, ainsi que le sage, commander aux astres « et se despestrer de la mauvaise inclination d'iceux. Vraiement m les pauvres ignorans u'enJendoientque de science vient vertu, « et que les deux jointes ensemble, sont la vraie sapience, qui « conduit l'homme au souverain bien d'immortalité, duquel il « est aussi b ; en nécessaire à la femme qu'à l'homme, d'anoir « connoissance, d'autant qu'elle en participe comme lui* Mais
« ha quelque chose recommandable après la gloire et « l'honneur, le plaisir que l'estudeha acoutumé donner « nous y doit chacune inciter, qui est autre que les a autres recreacions : desquelles quand on en ha pris a tant que Ion veut , on ne se peut yanter d'autre « chose, que d'auoir passé le temps. Mais celle de Tes- « tude laisse un contentement de soy, qui nous de-
« que signifie , qu'il y a encore de tels fols au monde, lesquels « sans aucune considération , disent et maintiennent la femme « ne pouuoir, ni deuoir sauoir aucune chose? Véritablement « s'ils ne me veulent nier que Dieu Tait faite participante d'ame « raisonnable comme l'homme, ie ne say pourquoi il ne lui « seroit possible et licite de sauoir aussi bien qu'à lui. N'a elle « sens , jugement , et raison , l'esprit prompt, et autant sus- « ceptible que l'homme? Ne yoit on par expérience, le fruit « qu'aucunes ont rapporté, et rapportent encore à présent, du k peu de doctrine qui leur est permise : sinon toutesfois tant « généralement que les hommes, n'en faut blasmer, et accuser «. que la coustume, qui est seulement, et selon le vulgaire, de « sauoir filer, et faire leur ménage : tant elle est à leur preiu- « dice obseruee , que si elles estoient instruites es lettres , comme « les hommes, ie m'ose bien pour elles promettre l'auantage: « et, pour certain, c'est grand dommage, que tant de beaux es- « prits ne sont limés et employés à de meilleurs affaires, que « ceux auxquels la tyrannie des hommes les a seulement asser- « uies : car lors se connoitroit par expérience, ce que je dis « estre vrai, et ne seroit besoin alléguer les sciences et vertus « d'une infinie multitude de femmes, qui sont et ont esté. » Voy. du Verdier, fiiblioth. franc., art. Claude de Taillemont, édition de Rigoley de Juyigny (tome I, page 87* )•
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« meure. Car le passé nous resiouit et sert plus que le « présent. 99
De semblables conseils aussi fortement, et 9 je dirai même, aussi élégamment exprimés, étoient de nature' à produire beaucoup d'effet. Déjà le genre d'éducation que receToient les femmes, depuis le règne de François i. er , avoit singulièrement développé toutes les ressources de leur esprit, tous les trésors de leur féconde imagination. Il n'en fallut pas davantage pour effaroucher quelques-uns de ces hommes qui s'imaginent que la carrière des sciences et des lettres est exclusivement attribuée à leur sexe: ils cherchèrent donc à ternir la réputation des femmes dont ils ne pouvoient déprimer les écrits, afin de leur enlever ce degré d'estime qui forme leur plus bel apanage.
L'abbé Irail, dans ses Querelles littéraires *, est venu ajouter on nouveau trait de calomnie à ceux qui avoient déjà été répandus contre la Belle Cor di ère : il lui impute d'avoir trahi la confiance de Clémence de Bourges, sa meilleure amie, en lui enlevant son amant, et d'avoir « conservé par malice une conquête qu'elle u avoit faite par amour-propre. 99 Cette anecdote, démentie par tous les documents de l'histoire, par la fin même de Clémence de Bourges, a été reproduite dans les Recherches placées à la tête de la dernière édition* 4 '
* Paris, Durand, 1761, 4 vol. in- 12, tome I, pages 1 58 -164.
** C'est-à-dire, de l'édition de 176a. La dernière édition est celle de Brest, i8i5, qui, comme je l'ai dit dans une des notes précédentes , n'étoit pas connue de M. Cochard.
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des œuvres de notre spirituelle Lyonnoise, arec des circonstances propres à séduire des personnes crédules *. Cet acharnement à poursuivre la mémoire d'une femme digne, par sa conduite et son savoir, de toute l'estime de la postérité, est la plus forte preuve que l'envie s'attache à la gloire pour en ternir l'éclat; que, semblable à la rouille qui consume le fer, elle s'applique à détruire les réputations les mieux consolidées, et qu'elle ne respecte pas même les tombeaux **. Mais la justice rendue à la Belle Cordière par ses contemporains, par son mari, par les hommes les plus recommandables dans la littérature, doit naturellement l'emporter sur des allégations dénuées de preuves , émises long -temps après son décès, et qui, sous ce rapport, ne méritent aucune confiance.
J'ai parlé de son mari. Louise Labé subit, en effet, le joug de l'hymen ; mais mes recherches n'ont pu m'en faire connoître l'époque précise 5 j'ai seulement acquis la certitude qu'elle eut pour époux Ennemond Perrin, marchand cordier à Lyon, et que déjà leur union subsistoit en i555, puisque la plupart des pièces faites en l'honneur de Louise, lui sont adressées avec
* Ce même conte a été adopté dans la Biographie universelle, à Part. Labé (Louise), par M. Fortis, et à l'art. Clémence de Bourges, par M. Beuchot. 11 l'avoitdéjà été, mais avec quelque hésitation, par l'éditeur des Annales poétiques (Sautereau de Marsy) , dans la notice qu'il a consacrée à Louise Labé (pages ai 7 et suiv. du tome IV de ce recueil, imprimé en 1778).
** Que vous ont fait les morts pour remuer leur cendre l Le tombeau contre vous ne peut-il les défendre?
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la qualification de Dame, qu'elle y est désignée sous le nom de Belle Cordière, titre qu'elle tenoit de la profession de son époux , et que 9 dans des vers à sa louange, on fait la description de son jardin en ces termes :
Vn peu plus haut que la plaine,
Ou le Rone impetueus
Embrasse la Sone humeine
Dettes grans bras tortueus,
De la mignonne pucelle
Le plaisant iardin es toit, etc. (Pages iZj et suiv. J
Ce jardin faisant l'angle de la rue Confort et d'une ruelle tendant à Bellecour, avoit été abénévisé , en 1484^ ^ Gillet- Perrin, marchand cordier 6 , sous une pension que son fils Ennemond Perrin, aussi marchand cordier, reconnut en i53i. Ainsi cette propriété n'appartint à Louise Labé qu'à cause de son mari , et cette
6 Noble Léonard de Chamosset, de la ville de Trévoux, et Guigonne sa femme, fille de Jean Brunicard, citoyen de Lyon, abénévisèrent ce jardin avec une maison qui en de'pendoit, à Gillet Perrin , sous une pension de 4 liv. par an. L'acte d'abénévis est du 3o mai i484* Perrin établit sur ce local son atelier de corderie et ses magasins. Ennemond Perrin, son fils et son héritier, reconnut la pension, le i. er août i53i. M. Claude Berthier, conseiller au parlement de Grenoble , étoit possesseur de la maison et du jardin, vers la fin du xvi.* siècle. Louis Dupré, cartonnier, racheta la pension en 1699 *•
+ Cette maison appartenoit naguère à feue M. me Tavernier, née Dupré 1 elle est maintenant la propriété de M. me sa fille, épouse de M. Ravier du fclagny, Président du tribunal de première instance de Lyon.
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circonstance est une preuve certaine qu'à l'époque où ses œuvres furent imprimées , elle étoit engagée dans le* liens du mariage.
L'acte de reconnoissance de i55i, dans lequel Ennemond Perrin agit comme majeur, démontre qu'il étoit beaucoup plus âgé que Louise. Je n'ai rien pu découvrir sur la>date précise de son décès 5 mais le tes* tament de sa femme, daté de i565, nous apprend qu'il * avoit alors cessé de vivre, puisqu'elle y est qualifiée de Veuve de sire Ennemond Perrin , en son vivant bourgeois citoyen de Lyon.
Cette union de Louise Labé avec Ennemond Perrin étoit dans les convenances y dès-lors que les deux familles exerçoient le même genre de commerce , et qu'elles jouissoient également de la considération que procurent toujours une conduite irréprochable et une aisance honnête. Perrin avoit sans doute aussi un esprit cultivé j car autrement Louise, douée d'une foule de talents agréables , d'une sensibilité exquise et d'une intelligence rare, eût -elle consenti à donner sa main et son cœur à un homme qui eût été incapable d'apprécier tout ce qu'elle valoit? On peut donc conjecturer hardiment qu'il existoit entre eux une véritable sympathie, et ce doux échange d'amitié, de soins, d'égards et de prévenances, qui constitue la félicité dans le mariage. La tendresse de Perrin pour son épouse ne sauroit être révoquée en doute, puisque, par l'acte de sa dernière volonté, il l'institua, à défaut d'enfants, son héritière universelle. Une aussi. généreuse résolution décèle toute la force de son amour, et prouve jus-
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qu'à l'évidence que Louise en étoit digne. Une foule de présomptions me portent même à croire qu'il avoit été l'amant favorisé, auquel notre intéressante Lyonnoise adressoit ses touchantes élégies et ses sonnets si brûlants *. La publicité qu'elle donna à ses œuvres du vivant de son mari, semble ne laisser aucun doute sur ce point, et justifier, mieux que tous les discours, la pureté et la décence de sa conduite.
Il ne nous reste aucune autre production littéraire de la Belle Cordière, que le petit nombre de celles qui sont contenues dans le recueil de ses œuvres. Cependant , depuis l'époque où elles parurent pour la première
* Il parolt que MM. Barré , Radet et Desfontaines , auteurs de la petite pièce des Trois Saphos Lyonnoises , ou Une cour d'amour, jouée à Paris, en i8i5, au théâtre du Vaudeville, et imprimée la même année, in-8.° de 46 pages, ont été préoccupés de la même idée , puisqu'ils ont donné le nom àïEnnemond * l'amant de Louise Charly, une des Trois Saphos. Mais leur pièce est un badinage très léger, et n'a rien d'historique, si l'on excepte les principaux personnages qui y figurent. Une des suppositions sur lesquelles la fable en est fondée, et que le moindre examen chronologique défend d'admettre, est celle qui consiste à faire trouver à Lyon, à la même époque , Marguerite de Valois , reine de Navarre, Clément Marot et Rabelais, avec la Belle Cordière Clémence de Bourges et Pernette du Guillet, transformée en Aglaé du Guillet. Il suffira, pour sentir la fausseté de cette supposition, d'observer que Marot n'est pas revenu à Lyon depuis i538, et qu'à cette époque, Louise Labé, née en i5a6, n' avoit que douze ans, que Clémence de Bourges étoit peut-être encore moins âgée, et que Pernette du Guillet, morte très-jeune en i545, étoit à peine sortie de l'enfance.
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fois jusqu'à sa mort, sa muse n'est point demeurée oU sive. Peruetti * nous assure que le P. Menestrier avoit eu entre les mains beaucoup de vers latins de sa composition. Elle écrivoit d'ailleurs dans sa langue arec trop de facilité et de goût pour qu'elle ait négligé d'en faire usage. Il est probable qu'on ne prit, après son décès, aucun soin de recueillir ses papiers, et qu'ils devinrent la proie de l'ignorance. C'est à ce motif qu'il faut attribuer le défaut de notions, auquel nous sommes réduits, sur les dernières années de cette femme célèbre.
Son testament que j'ai recouvré, et qui porte la date du 28 avril i565, vient ajouter de nouveaux traits à son éloge : il sert à établir que la bienfaisance est insé* parable de la beauté. Voici les principales dispositions de cet acte précieux.
Louise Gharlin, dite Labé, -veut d'abord que son corps soit inbumé, si elle décède à Lyon, dans l'é* glise de N. D. de Confort, de nuit, à la lanterne, sans pompe , et accompagné seulement de quatre prêtres ; qu'il soit célébré à son intention, dans les huit jours de sa mort , un service et cent messes basses ; que les pauvres soient aumônes d'une somme de 1000 liv. , et trois filles indigentes, dotées chacune de 5o liv.., pour contribuer à leur mariage. Elle fonde dans l'église de Parcieu en Dombes, paroisse où elle avoit dea propriétés , une messe basse par semaine à perpétuité pour elle, ses parents et ses amis. Elle assigne à chacun de ses domestiques et aux personnes* employées à
* Les Lyonnois dignes*de mémoire, tome I, page 353.
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la culture de ses fonds, des legs proportionnés à leurs besoins, ou aux services qu'ils lui aroient rendus. Elle nomme pour son exécuteur testamentaire le sieur Jacques Fourtin, marchand florentin, demeurant à Lyon, auquel elle confie l'administration de ses biens pendant vingt ans , sans aucune reddition de compte. Enfin elle élit pour ses héritiers universels Jacques et PierraCharlin, dits Labé, ses neveux, fils de François Charlin son frère 7 y et leur substitue , s'ils Tiennent à mourir sans enfants, les pauvres de l'Aumône générale de Lyon, avec défense d'aliéner ses propriétés.
Cet acte nous fait savoir que Louise Labé avoit une maison de campagne à Parcieu , et qu'elle y faisoit chaque année quelque séjour; qu'elle possédoit aussi des rentes foncières, et qu'elle avoit encore des fonds dans le Grand Parti du roi, sous le nom du sieur Fourtin, dont les revenus étoient assignés sur la ville de Rouen. Il nous apprend également que Louise étoit atteinte d'une maladie grave, qui la retenoit dans la maison du sieur Fourtin , et qui sans doute la mit au tombeau bientôt après.
Jacques et Pierre Charlin ne survécurent pas longtemps à leur tante ; car les pauvres de l'Aumône générale se mirent, dès l'année 1569, en possession des
7 Ainsi le testament de Louise Labé rectifie le récit de Pernetti : ce ne furent point les neveux d*Ennemond Perrin qui recueillirent sa succession, ce fut son épouse, et celle-ci la légua à ses propres neveux, et, à leur défaut, à l'Aumône générale. *
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biens qui leur a voient été substitués; ils louèrent la maison de la rue Confort, le 26 décembre, abénévisèrent , Tannée suivante , la maison grangère de St. Jean de Thurigneu, dépendant de la même succession, et vendirent dans la suite la grange de Parcieu au sieur Fourtin 8 .
La postérité, toujours équitable, a voulu conserver le souvenir de Louise Labé, en donnant le nom de Belle Cordière à la rue dans laquelle elle avoit sou domicile 9 y et qui n'étoit avant i5fa qu'une simple ruelle
8 La grange de St. Jean de Thurigneu fut vendue, par acte du dernier décembre 1 570 , à Jean Bruyères , moyennant la somme de 800 liv. une fois payée, et une pension annuelle de 3o liv.
9 Rien n'est plus sage, plus utile, et plus patriotique à la fois , que de donner aux rues et aux places d'une ville , les noms des citoyens qui , par des service» éminents ou de* talents remarquables, ont acquis des droits à la reconnoissaace publique. C'est, pour les cœurs généreux, un puissant mobile d'émulation, dont nos ancêtres n'ont pas négligé l'emploi: les rues Vandran, Thomassin, Sala, Boissac , duPeyrat f de Gadagne , C 1er mont , Villars , JVeyret , du Garet , etc., nous rappellent des familles la plupart éteintes, mais toutes honorablement inscrites dans les annales de Lyon. Depuis quelques années , l'administration municipale, marchant sur les traces de nos pères, se plaît aussi à décorer de noms vraiment historiques les rues nouvellement ouvertes : ainsi ceux de Champier et de Pavie , médecins célèbres , se voient près des Cordeliers , où ils avoient leur habitation; celui de Bellièvre, un des ministres de Henri IV, à l'endroit même où il reçut le jour; de Menettrier, a côté du Collège, où il écrivit l'histoire de Lyon et une foule d'autres ouvrages
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onduisant an portail de Bellecour. Les Jacobins ayant liéné, dans ce temps-là , une partie de l'enclos de vigne ru'ils possédoient le long de cette ruelle, les acquéreurs s'empressèrent d'y construire des maisons; on largit le passage, qui fut d'abord appelé rue Neuve; nsuite rue Régnier, en 1570; enfin, rue Régnier on
ués an coin de l'érudition la plus profonde 1 de Rosier, habile *ronome, prés de la cure de Saint Poly carpe, où, le 99 sepunbre 1793, il fut écrasé par une bombe, et mourut victime e son attachement à ses devoirs et à sa patrie , etc. Mais tout 'est pas fait encore: dés long -temps j'ai émis le vœu qu'une e nos principales rues portât le nom de Turauet et Narit, avec ette inscription : Ils fondèrent , en i536, la manufacture des \offes de soie» Cet hommage , rendu à la mémoire de deux ommes industrieux, auxquels la ville doit un établissement ni a été une des sources de sa prospérité, ne pourroit produire ue de bons effets. Espérons que ce souhait s'accomplira bientôt, lhaque jour, se forment de nouveaux quartiers s l'administraon profitera sans doute de cette circonstance pour perpétuer 1 gloire de plusieurs de nos concitoyens; elle n'oubliera pas r ulpio, qui, en i543, vint nous enrichir de l'art défiler et de isser le coton 1 Poivre, qui, au péril de sa vie, transplanta les picea fines dans nos colonies ; Médicis qui fut, dans le ziy. 9 iécle, propriétaire de l'emplacement de l'hôtel du Nord, oa 1 exerçoit la banque, et que l'on considère comme la tige de ette illustre famille qui régna sur la Toscane ; Buyer, qui pporta dans nos murs Part de l'imprimerie; Cardon, qui exerça et art avec tant de distinction, etc., etc. Ce sont la, en efiet, uelquesTuns des noms qu'une ville de commerce, telle que la ôtre, peut citer avec orgueil, et dont elle doit chercher à nunortaljscT le souvenir.
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