INTRODUCTION
L'Ouvrage que j'ofFre au public a pour objet la réfutation d'un écrit de Claude Bernard qui fut mis au jour six mois environ après la mort de Tillustre physiologiste. Cette publication excita une surprise universelle. On savait qu'à maintes reprises, dans des conversations, dans des écrits, dans des Rapports académiques, Claude Bernard avait exprimé sur mes travaux une approbation sans réserve, tandis que dans ces Notes posthumes, à la suite d'expériences personnelles, il se trouvait en contiadiction sur tous les points essentiels avec les résultats de mes études de ces vingt dernières années. Il faudrait méconnaître entièrement la noble passion qui anime tout savant, digne de ce nom, dans la recherche de la vérité, pour imaginer qu'entre Bernard et moi des mésintelligences auraient pu su»gir, capables d'altérer la bonne opinion qu'il avait eue jusque-là de mes travaux. Bernard a été une des plus pures personnifications du savant et l'on ne nommerait pas un membre de l'Académie des Sciences moins porté qu'il ne le fût à mêler au
nard portent le même cachet de supériorité. Il me suffira d'en caractériser une seule pour mettre le lecteur en état d'apprécier toute la vigueur de son talent. Je choisirai celle dont Bernard aimerait peut-être à nous entretenir luimême s'il avait à distinguer dans ses œuvres la plus propre à instruire par l'esprit de méthode et d'invention qui a présidé à toutes les phases de son brillant développement. Lorsque Bernard se présenta, en i854, pour occuper l'une des places vacantes de l'Académie des Sciences, sa découverte de la fonction glycogénique du foie n'était ni la première ni la dernière en date parmi celles qui déjà l'avaient placé si haut dans l'estime des savants. Ce fut néanmoins par elle qu'il commença l'exposé des titres scientifiques qui le recommandaient aux suffrages de l'illustre Compagnie. Cette préférence du maître décide de la mienne.
De tous les travaux de Claude Bernard, l'un des plus remarquables et des plus dignes d'être médités, consiste, en effet, dans l'admirable série de recherches auxquelles il a soumis l'appareil du foie, de tous les organes glandulaires le plus volumineux, l'un des plus constants dans la série animale et le moins connu dans ses véritables fonctions. Par son volume, par la complexité de sa structure, par la singularité de ses relations avec l'appareil circulatoire, il était difficile de comprendre que le foie n'eût d'autre rôle que celui de sécréter la bile. Tel était pourtant le seul qu'on lui attribuât jusqu'aux belles expé-
riences de Claude Bernard. Aujourd'hui nous savons qu'il en a au moins un autre, qui élail resté complètement ignoré des zoologistes et des médecins^ et qui consiste dans une production de matière sucrée que les veines hépatiques déversent constamment dans le système circulatoire.
Par des tentatives qu'une méthode d'investigation des plus fécondes pouvait seule inspirer, Claude Bernard a mis en outre en pleine lumière la liaison étroite qui existe entre la sécrétion du sucre dans le foie et l'influence du système nerveux. Il a démontré avec une rare sagacité que, en agissant sur telle ou telle partie déterminée de ce système, on pouvait à volonté supprimer ou exagérer la production du sucre. Il a fait mieux encore : il a découvert dans le foie l'existence d'une matière toute nouvelle qui est la source naturelle où puise cet oi^ane pour fabriquer le sucre qu'il produit.
Ce qui ajoute encore à l'éclat de ces découvertes, c'est l'imprévu qui s'y est mêlé à l'origine, car l'observation comparée des actes nutritifs chez les végétaux et chez les animaux faisait, au contraire, penser que l'organisme animal était incapable de produire de la matière sucrée. Sans doute on savait, déjà avant Bernard, qu'il peut se rencontrer du sucre, dans diverses circonstances normales ou pathologiques, soit dans le sang, soit dans d'autres liquides animaux ; mais, quant à l'origine de ce sucre, toutes les données de la Science conduisaient à admettre qu'il provenait exclusivement de l'alimentation. En effet, le sucré et la fécule, formés en quantité considérable dans le règne Végétal, sont utilisés par les animaux qui les détruisent
pour s'en nourrir. Il en résulte deux phénomènes^ en apparence corrélatifs, qui s'accomplissent constamment sous nos yeux : production abondante de matières saccharoïdes dans les végétaux; destruction rapide de ces mêmes produits pour Talimentation des animaux. 11 était dès lors logique de croire que les matières alimentaires sucrées ou féculentes devaient être l'origine exclusive des principes sucrés de l'organisme animal.
Les démonstrations expérimentales de Claude Bernard ont la clarté et la rigueur de celles des sciences physiques et chimiques. La viande est un aliment qui par les procédés digestifs connus ne peut donner naissance à du sucre. Or, Bernard a nourri pendant un temps plus ou moins long des animaux carnivores exclusivement avec de la viande, et il a constaté, avec une grande exactitude et avec la connaissance précise des moyens les plus parfaits que la Chimie mettait à son service, que le sang qui arrive dans le foie par la veine porte et qui y verse les matériaux nutritifs élaborés et rendus solubles par la digestion, que ce sang est absolument privé de sucre, tandis que celui qui sort de l'organe par les veines sushépatiques en est toujours abondamment pourvu.
De telles preuves, et bien d'autres non moins certaines que je passe sous silence, ne laissent rien à désirer, si l'on remarque en outre que Bernard a établi que, dans les conditions expérimentales susdites, la production du sucre est entièrement localisée dans le foie et que pas un seul autre organe ou tissu du corps n'offre la moindre quantité de matière sucrée.
Puisque les données de la Science porlaient à croire que le règne végétal était seul capable de produire une matière de la nature des sucres, et que les principes immédiats, en général, qui se rencontrent dans le règne animal étaient formés exclusivement par les végétaux, chez lesquels les animaux ne faisaient que les puiser directement pour se les assimiler, comment Bernard a-t-il pu se placer en dehors des idées reçues et arriver à la découverte de cette fonction glycogénique du foie? Il va nous l'apprendre luimême, en nous confiant qu'il avait médité sur des choses bien connues, mais tout à fait inexplicables pour les théories reçues, dans cette maladie singulière désignée sous le nom de diabète sucré.
Cette affection bizarre se caractérise, comme on le sait, par une apparition surabondante de sucre dans l'organisme, au point que le sang en est surchargé, que tous les tissus en sont imprégnés et que les urines surtout en contiennent parfois des proportions énormes.
« Des circonstances que tous les médecins ont pu observer avaient éveillé mon attention. Quand la maladie est intense, la quantité de sucre expulsée par le diabétique est bien au-dessus de celle qui peut lui être fournie par les substances féculentes ou sucrées qui entrent dans son alimentation; en outre, la présence de la matière sucrée dans le sang et son expulsion par les urines ne sont jamais complètement arrêtées, alors même que Ton arrive à la suppression absolue des aliments féculents ou sucrés. »
Tels sont les faits qui ont conduit Claude Bernard à penser qu'il pouvait y avoir dans l'organisme animal des
phénomènes encore inconnus aux chimistes et aux physiologistes, capables de produire du sucre en dehors de toute ingestion d'aliments féculents ou sucrés. « Ces faits, dit-il, devinrent dès lors pour moi un motif d'investigations physiologiques. »
Voilà bien l'inventeur dégagé de tout esprit de système et marchant à la recherche des découvertes imprévues, ainsi qu'il les nomme, comme il en a tant de fois vu surgir sous ses regards, découvertes qui, comme il le dit si bien lui-même, loin d'être des corollaires de théories, sont accomplies en dehors d'elles et leur sont contraires, d'autant plus rares que les sciences sont mieux constituées, d'autant plus fréquentes qu'elles le sont moins. « Or, en Physiologie, les théories sont tellement défectueuses, qu'il y a autant de probabilités pour découvrir des faits qui les renversent qu*il y en a pour en trouver qui les appuient. »
La Médecine et la Physiologie se tiennent par des liens si étroits, qu'il est rare qu*une découverte dans cette dernière science n'apporte pas quelque lumière dans la première.
Ainsi, le diabète sucré ne doit plus être considéré aujourd'hui que comme le trouble d'une fonction physiologique, et, comme celle-ci appartient au foie, l'affection diabétique doit être localisée dans cet organe ou mieux dans les parties du système nerveux qui sont capables d'agir sur lui, circonstance dont M. Claude Bernard a donné des preuves saisissantes en déterminant par une lésion convenable de la moelle allongée cet état sucré des urines auquel il a donné lé nom de diabète artificiel.
Les travaux de M. Cl. Bernard ont un mérite qui en
rend la lecture éminemment instructive, particulièrement pour cette portion de la jeunesse studieuse qu'enflamme
Tambition du savoir et des découvertes de la Science : je veux parler du soin qu'il met à divulguer les idées par lesquelles il a été guidé dans ses recherches et dans ses procédés d'investigation. Ce mérite, que l'on ne trouve pas toujours en partage chez les inventeurs, M. Bernard le porte également au plus haut degré dans ses leçons du Collège de France. Il y porte surtout le grand art des recherches originales. Si cet établissement célèbre n'existait pas, ce n'est pas exagérer de dire que la méthode suivie par M. Claude Bernard pourrait donner l'idée de sa fondation. Il a défini lui-même en ces termes le principal caractère de l'enseignement scientifique du Collège de France, caractère dont M. Bernard ne s'est jamais départi dans ses leçons :
« Toujours placé au point de vue de l'exploration, le professeur du Collège de France doit considérer la Science, non dans ce qu'elle a d'acquis et d'établi, mais dans les lacunes qu'elle présente, pour tâcher de les combler par des recherches nouvelles. C'est donc aux questions les plus ardues et les plus obscures qu'il s'attaque de préférence, devant un auditoire déjà préparé à les aborder par des études antérieures.
» Dans les Facultés, au contraire, le professeur, placé au
point de vue dogmatique, se propose de réunir dans un
exposé synthétique l'ensemble des notions positives que possède la Science, en les rattachant au moyen de ces liens que Ton nomme des théories, destinées à dissimuler autant que possible les points obscurs ou controversés qui troubleraient sans profit l'esprit de l'élève qui débute.
» Ces deux genres d'enseignement sont pour ainsi dire opposés dos à dos. Le professeur de Faculté voit la Science dans son passé , elle est pour lui comme parfaite dans le présent ; il la vulgarise en exposant systématiquement son état actuel. Le professeur du Collège de France doit avoir les yeux tournés vers l'inconnu, vers l'avenir. »
La méthode d'exposition adoptée par M. Claude Bernard, soit au Collège de France, soit dans ses Mémoires, l'habileté qui distingue ses combinaisons expérimentales, témoignaient depuis longtemps d'un esprit éminemment philosophique. Aussi voyons-nous, à mesure que les années et le travail incessant du laboratoire mûrissent les rares facultés de l'illustre physiologiste, apparaître et grandir dans ses Ouvrages les principes des plus savantes méditations sur la méthode expérimentale, particulièrement applicable à la science de la vie.
L'Ouvrage qu'il vient de publier. Introduction à V étude de la Médecine expérimentale, exigerait un long commentaire pour être présenté au lecteur avec tout le respect que mérite ce beau travail, monument élevé à l'honneur de la méthode qui a constitué les sciences physiques et chimiques depuis Galilée et Newton, et que M. Bernard s'ef-
force d'introduire dans la Physiologie et dans la Pathologie. On n'a rien écrit de plus lumineux, de plus complet, de plus profond sur les vrais principes de l'art si diflQcile de l'expérimentation. Ce Livre est à peine connu, parce qu'il est à une hauteur où peu de personnes peuvent atteindre aujourd'hui. L'influence qu'il exercera sur les sciences médicales, sur leur enseignement, leurs progrès, leur langage même, sera immense ; on ne saurait la préciser dès à présent, mais la lecture de ce Livre laisse une impression si forte, que l'on ne peut s'empéchcr de penser qu'un esprit nouveau va bientôt animer ces belles études.
vn.
J'ai parlé du savant : avec non moins d'éloges, j'aurais pu faire connaître la personne, l'homme de tous les jours, le confrère qui a su inspirer tant de solides amitiés, car je cherche dans M. Bernard le côté faible et je ne le trouve pas. La distinction de sa personne, la beauté noble de sa physionomie, empreinte d'une grande douceur, d'une bonté aimable, séduisent au premier abord; nul pédantisme, nul travers de savant, une simplicité antique, la conversation la plus naturelle, la plus éloignée de toute afiectation, mais la plus nourrie d'idées justes et profondes : voilà quelquesuns des mérites extérieurs de M. Claude Bernard.
En terminant, il me vient un scrupule.
J'ai cédé peut-être à des sentiments d'une admiration trop vive. Non. Le lecteur en jugera par les deux traits suivants.
Un homme d'État interrogeait naguère au sujet de M. Bernard un de ses plus éminents confrères : « Ce n'est
pas un grand physiologiste, » répondit celui-ci, « c'est la Physiologie elle-même ( * ) . »
Une maladie grave tient depuis plusieurs jours M. Bernard éloigné de Paris et de l'Académie. Le mal, dans tous ses symptômes alarmants, a cédé heureusement aux secours de l'art et aux soins de l'amitié. « Vous jugez bien que tout danger a disparu, » disais-je il y a peu de jours au célèbre médecin (2) qui a donné une preuve si sûre de l'excellence de son jugement par l'affectueuse et vaillante estime dont il a toujours entouré M. Claude Bernard. « Oui », me répondit-il, « c'était nécessaire. » Belle et bonne parole, expression du cœur autant que de la raison.
Puisse la publicité donnée à ces sentiments intimes aller
consoler l'illustre savant des loisirs obligés de la retraite,
et lui dire avec quelle joie il sera accueilli à son retour par
ses confrères et ses amis.