L. Pasteuk
Cet article alla droit au cœur de Bernard. Il m'écrivit à la date du 9 novembre :
Saint-Julien, 9 noTembre 1866.
Mon cher ami,
J'ai reçu hier le Moniteur contenant le superbe article que vous avez écrit sur moi. Vos grands éloges sont certes bien faits pour m 'enorgueillir ; cependant je garde toujours le sentiment que je suis très-loin du but que je voudrais atteindre. Si la santé me revient, comme j'aime maintenant à l'espérer, il me sera possible, je pense, de poursuivre mes travaux dans un ordre plus métho-
(*) M. Duruy et M. Dumas.
(»)M. Rayer.
diqiie et avec des moyens plus complets de démonstration, qu indiqueront mieux Tidëe générale vers laquelle convergent l'ensemble de mes efforts. En attendant, c'est pour moi un bien précieux encouragement d'être approuvé et loué par un savant tel que vous. Vos travaux vous ont acquis un grand nom et vous ont placé au premier rang des expérimentateurs de notre temps. C'est vous dire que l'admiration que vous professez pour moi est bien partagée. En effet, nous devons être nés pour nous entendre et nous comprendre, puisque tous deux nous sommes animés de la même passion et des mêmes sentiments pour la vraie Science.
Je vous demande pardon de ne pas avoir repondu à votre première lettre : mais je n 'étais pas en état de faire la Note que vous me demandiez. J'ai bien pris part à vos douleurs de famille. J'ai également passé par là et j'ai pu comprendre tout ce qu'a dû souffrir une âme délicate et tendre comme la vôtre.
J'ai l'intention de rentrer bientôt à Paris et de reprendre cet hiver mon cours, autant que je le pourrai. Comme vous le dites dans votre article, les symptômes graves paraissent avoir disparu, mais j'ai encore grand besoin de ménagements; la moindre fatigue, le moindre écart de régime, me remettent sur le flanc. D'ailleurs j'ai reçu durant le cours de ma maladie tant de marques de sympathie et de haute bienveillance, tint de preuves d'estime et d'amitié, qu'il me semble que je suis engagé à ne rien négliger pour le rétablissement de ma santé, afin de pouvoir par la suite témoigner aux uns ma reconnaissance et mon dévouement, aux autres ma sincère affection.
Donc, à bientôt, j'espère; en attendant, votre dévoué et affectionné confrère,
Claude Bernard.
Le lendemain, lo novembre, il adressa cette lettre à notre ami commun M. Henri Sainte-Claire De ville :
Mon cher ahi.
Vous n'êtes pas moins habile à inventer des surprises amicales qu'à faire de grandes découvertes scientifiques. C'est une idée char-
mante que vous avez eue, et dont je vous suis bien reconnaissant , que celle de me faire écrire par une commission d'amis. Je garde précieusement cette Lettre, d'abord parce qu'elle exprime des sentiments qui me sont chers et ensuite parce que c'est une collection d'autographes d'hommes illustres qui doit passer à la postérité* Je vous prie d'être mon interprète auprès de nos amis et collègues E. Renan, A. Maury, F. Ravaisson et Bellaguet. Dites-leur combien je suis touché de leur bon souvenir et de leurs félicitations sur mon rétablissement. Ce n'est malheureusement pas encore une guérison, mais au moins j'espère une bonne entrée en convalescence.
J'ai reçu l'article que Pasteur a fait sur moi dans le Moniteur, Cet article m'a paralysé les nerfs vaso-moteurs du sympathique et m'a fait rougir jusqu'au fond des yeux. J'en ai été tellement ébourifiTé, que j'ai écrit à Pasteur je ne sais plus trop quoi ; mais je n'ai pas osé lui dire qu'il avait peut-être eu tort de trop exagérel" mes mérites. Je sais qu'il pense ce qu'il a écrit, et je suis heureux et fier de son jugement, parce qu'il est celui d'un savant de premier ordre et d'un expérimentateur hors ligne. Néanmoins je ne puis m'empêcher de penser qu'il m'a vu à travers le prisme des sentiments que lui dicte son excellent cœur, et je ne mérite pas un tel excès de louanges. Je suis on ne peut plus heureux de tous ces témoignages d'estime et d'amitié qui m'arrivent. Cela me rattache à la vie et me montre que je serais bien bêle de ne pas me soigner pour continuer à vivre au milieu de ceux qui m'aiment et à qui je rends bien la pareille pour tout le bonheur qu'ils me causent. J'ai l'intention de rentrer à Paris d'ici à la fin du mois, et, malgré votre bon conseil, j'aurais envie de reprendre tout doucement mon cours au Collège cet hiver. J'espère qu'on m'accordera de ne commencer que dans le courant de janvier. Mais nous causerons de tout cela à Paris.
En attendant, votre ami tout dévoué et bien affectionné,
Claude Bernard.
Saint-Julien, samedi lo novembre 1866.
Le 15 novembre, il m écrivait de nouveau :
Mon cher ami.
J'ai reçu de tous les côtés des compliments relativement à votre excellent article du Moniteur» Je suis donc très-heureux et je dois vous en remercier, puisque vous m'avez fait un homme illustre de par votre autorité scientifique. J'ai hâte de reprendre mes travaux et de vous revoir, ainsi que tous mes amis de l'Académie- mais je désirerais que ma santé fût un peu plus affermie. Il fait beau temps ici; c'est pourquoi je retarde ma rentrée à Paris de quelques jours.
Votre bien dévoué et affectionné confrère,
Claude Bernard.
Saint-Julien, i5 novembre 1866.
De nombreux témoignages de sympathie me furent adressés à Toccasion de cet article du Moniteur. IjC suivant, par les sentiments qu'il exprime, mérite d'être conservé.
Sèvres, 9 novembre 1866.
Mon cher coNFRiRE,
J'ai reçu l'excellent article sur Bernard que vous m'avez fait l'amitié de m' envoyer et je Tai lu avec grand plaisir. Le public y apprendra avec bien d'autres choses que les membres cminents de l'Académie s'estiment, s'admirent et s'aiment quelquefois sans aucune jalousie. C'était chose rare au siècle dernier, et, si tous suivaient votre exemple, nous aurions sur nos prédécesseurs une supériorité qui en vaut bien une autre.
Croyez-moi votre très-sincèrement dévoué et affectionné,
J. Bertrand.
Nous sommes restés, Claude Bernard et moi, jusqu'à
la fin de sa vie^ daus les termes qu'oii peut inférer des circonstances que je viens de faire connaître : lui, bienveillant et affectueux en toute occasion, moi, plein de respect et de déférence pour sa personne, d'admiration pour ses travaux.