‹ Examen critique de l'ouvrage intitulé des variations du langage français depuis le douzième siècleChapitre 4 sur 6 · I.e peuple dirait encore : Il n'a pas osé grouiller · texte numérisé non relu

I.e peuple dirait encore : Il n'a pas osé grouiller

Quant au changement du c en g, c'est une chose que connaissent tous les philologues. Il était à peine besoin de l'établir (Voyez par exemple du Cange, à la lettre C).

Cygne. — < Racine , dit M. Géniu , avait des armes parlantes, c'est-cà-dire qui traduisaient sou nom en rébus. C'étaient un raf et un cygne .f qui, suivant la prononciation primitive, faisaient ra-cine (p. 16). »

M. Génin n'aurait pas dû dire suivant la prononciation primitive ; car c'est précisément cette prononciation primitive qu'il s'agit de rechercher, et en faveur de laquelle M. Génin invoque l'autorité du rébus ci-dessus rapporté. Voici l'argumentation de l'auteur mise à nu : les armes parlantes représentaient toujours exactement le nom de celui auquel elles appartenaient ; or, Racine avait pour armes un rat et un cygne; donc cygne se prononçait cine.

D'après la majeure de ce syllogisme, je vais démontrer : l'' Que cigogne se prononçait sej/omg; car la famille de ce nom porte d'azur à une cigogne dargent.

T Que sardine se prononçait sarfi»?; car les de Sartine portent d'or à la bande d'azur, chargée de trois sardines d'argent posées en pal.

3° Qu'osier se prononçait lauzières ; car les armes de Lauzières- Themines sont d'argent, à un osier de sinople.

4° Que harpe se prononçait arpajon, parce que la famille d'Arpajon en avait une dans ses armes.

5° Que peigne se prononçait espagne, les armes d'Espagne-Venevelles étant dazur au peigne dargent.

6° Que trois se prononçait tru et daim, daine. En effet , MM. de Trudaine portent dor à trois daims de sable.

Et voilà ce que c'est que de poser des principes féconds : le vulgaire n'a ensuite que la peine de les appliquer pour en faire jaillir des milliers de conséquences !

D ou T EUrHOMQT3E.

Ou savait, bien avant M. Génin , que ces lettres avaient été employées comme instruments d'euplionie; ou savait que, dans la lanuue moderne , il existe encore des traces de cet emploi. Mais il est juste de confesser que M. Génin a fait sur ce point de véritables découvertes. Je vais les sii,maler ; mais , auparavant, je veux restituer à Robert Estienne une vérité et une erreur que M. Génin lui a empruntées :

Ta^te est formée à'Âmita. On disait d'abord ante ; et , pour éviter Ihiatus qui serait né de la rencontre de la anle, ma ante, on intercala un t eupbonique. Cela me parait incontestable ; mais M. Génin ne peut réclamer l'honneur de la découverte. Robert Estienne disait en 1569: «Pour ma ante, nous escrivons ma tante, adjoutans t à fin que les sons soyent pleins et aisés à prononcer. » {Gramm. française, p. 114.)

Dedaiss. — Robert Estienne dit encore sur ce mot : « Pour deens, nous escrivons dedens , interposans un d , qui vient à dem<us(l). » M. Genin dit la même chose, moins brièvement. 11 répète l'erreur de Eobert Estienne sur la prétendue interposition dud; mais, en revanche, il n'adopte pas, en quoi il a grand tort, selon moi, l'excellente étymologie de ce savant philologue. Dedans , au dire de M. Génin , est la traduction du mot latin dein, qui signifie ensuite, comme chacun sait. Au lieu de détruire cette fabuleuse étymologie , je vais établir la vraie , en m'aidant du provençal , pour donner à mes assertions toute la force de l'évidence. En effet, ce qui s'est passé au Aord pour la formation du mot dedans , a eu lieu de même au Midi ; et comme les formes méridionales sont toujours plus voisines du latin que les nôtres , elles offrent un moyeu de contrôle parfaitement sûr.

Je trouve au delà de la Loire : Inlz , inz et ins , trois formes du même mot , dont la première surtout est précieuse , parce qu'elle faitmettreledoigt sur le radical latin i»/i/s.^r. Raynouard cite des exemples de ces trois formes , qui signifient : dans , dedans , au dedans.

Le mot français correspondant est ens , lequel n'est point du

(l) Pag. 1 1. Il avait déjà dit (p. 90) dedens est composé de la préposition de et ens, dccus, auquel on aùjouste un (/ pour aider la proiation dedens. —Voyez aussi p. 99.

tout une transformation de in , armé d une .s euphonique, coninie le veut M. Génin , mais bien le produit immédiat d'inlus. Vm effet , en et eus étaient , dans rancicii français, eomme in et iîtlns en latin, l'un une préposition, l'autre un atlverhe (sauf quelques exeeptions comme on en trouve en tout et pour tout au moven âge) (I).

Il me ramenèrent ariers jiisqiies à l'nis de la prison : enz entrai , et fni dedenz anssi comme devant. (Chron. de Sainl-Dcnis, Hist. de Fr.,t. VI, p. 157.)

Je pleure ois et me ry par dehors. (Al. Chartieu, Olùivres, p. 032.)

Ce intz méridional, ce ens du Nord se combinèrent l'un et l'autre avec la préposition de, ce qui produisit, par élision, d'un côté, dintz, et de l'autre denz ou dens. M. Raynouard cite des exemples des deux combinaisons ; celui-ci, entre autres, pour le français :

r^'Denz ses chambres l'en mena.

Puis, comme la présence de la préposition n'était pas trèssensible, à cause de l'élision , il y eut redoublement de cette préposition , qui produisit dedialz en provençal . dedenz en français ; et ce dedintz , ce dedenz furent des prépositions comme dintz et denz, ni plus ni moins, et n'eurent que la même force et le même sens.

Dedenz un an. [Ordon. des rois de France, t. III, p. 2C.)

Comme on le voit, il n'y eut aucune intercalation d'aucune lettre euphonique , mais un simple redoublement du même mot; redoublement qui avait lieu assez souvent, au moyen âge , et dont le mot lierre offre un exemple très-curieux. Dans ce mot , c'est l'article qui est redoublé. Le latin hedera avait produit hierre ou ierre, qui, précédé de l'article, a formé dans les nmnuscrits lierre (car, d'apostrophe, on n'en usait point). L'article, ainsi élidé et amalgamé , a cessé de se révéler assez nettement, et c'est ainsi que l'on en est venu à dire : le lierre (2). Dedans et le lierre sont deux cas entièrement analogues.

(1) Vojez M. Ampère, Formation de la langue franc , p. 279.

(2) Je ne donne point comme neuve celte remarque sur le mot lierre : elle est partout, jusque dans Roquefort (au mot hiercs) , et M. Génin l'a répétée (p. 200) , où elle figure au nombre des applications et conséquences de son systànie.

Mais à quoi bon s'arrêtera ces misères? Considérons bien plutôt les heureuses découvertes , les explications si neuves et si originales dont M. Génin vient de doter la philologie française. C'est toujours du D euphonique qu'il s'agit , et nous allons vous le montrer, ce D, qui est descendu de la colonne Duilienne, où M. Génin l'a découvert, pour répandre ses trésors d'euphonie dans la conversation de nos harmonieux ancêtres. Faites attention que vous le connaissez de vue, que vous l'avez rencontré cent fois, mais sans savoir au juste son nom et sa qualité. Vous le connaissez comme D , mais non pas comme D euphonique. C'est sous ce nouvel et piquant aspect que nous allons vous le faire voir dans l'expression d'aucuns et dans le mot doré.

D'aucuns. — Savez-vous comment 31. Génin vient à bout de faire jouer un rôle euphonique à ce d placé devant le mot aucuns P Je vous le donne à deviner en cent, en mille, en dix mille ; et je vous défie d'y arriver. L'explication est si curieuse que je veux vous la faire désirer ; je vous la réserve pour le trait final , et il faut vous résigner à entendre auparavant la mienne , qui est probablement la vôtre et celle de tout le monde.

Aucun a toujours eu le sens de aliquis^ de quidam. Dans plusieurs locutions françaises , ce mot est synonyme de certain, de tel. Ainsi l'on peut dire , et l'on dit indifféremment : J en sais d'aucuns, j'en sais de certains, j'en sais de tels qui , etc. ; ou encore : Il y en a d'aucuns, de certains, de tels qui, etc. Dans ces locutions , dont il me paraît superflu de citer des exemples , de a un sens partitif; c'est, si l'on veut, une sorte d'article indéterminé. A la rigueur , sans doute, on le pourrait supprimer ; mais combien de mots sont dans le même cas , qu'une analyse rigoureuse exclurait du discours, et qui y restent cependant , et qui ne laissent pas même , en certaines occasions, d'y figurer heureusement ! De, ici, me paraît dans ce cas; il relève le tour, et lui donne un certain sel: témoin ce passage du Malade imaginaire,cité par M. Génin lui-même :

Il y en a d'aucunes qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parens 'act. II).

Eh bien, sur ce passage , voici ce que M. Génin n'a pas craint d'écrire, au risque de révolter ses lecteurs: «Cette façon de " parler est un débris de l'ancien langage; mais l'écriture, en

« notant mal l'expression , l'a rendue inexplicable. Il faut res- « tituer au \erbe avoir le cl euphonique attaché contre toute rai-

« son à aucun, et mettre : il y en Al) aucunes ! ! ! »

Et quand on dit : Il y en a de certains, faut-il mettre aussi : il y en ad certains ? Faut-il écrire de même : fen saisd tels?

Doré. — Tout le monde se rappelle cette charmante scène du Médecin malgré lui, où Sganarelle explique si bien à Géronte ce qui fait que sa fille est muette. « On ne peut pas mieux raisonner, dit le bonhomme. 11 n'y a qu'une seule chose qui m'a choqué, c'est l'endroit du foie et du cœur. Il me semble que vous les placez autrement qu'ils ne sont ; que le cœur est du côté gauche et le foie du côté droit. » — « Oui, cela était autrefois ainsi , reprend Sganarelle ; mais nous avons changé tout cela , et nous faisons maintenant la médecine d'une méthode toute nouvelle ! ..

Mettez-vous, cher lecteur, à la place de Géronte, celle de Sganarelle restant à M. Génin ; et vous aurez souvent, en lisant ce livre, l'occasion de répéter la scène de Molière. Il y a en effet dans les explications de l'auteur beaucoup de choses qui vous choqueront comme l'endroit du foie et du cœur 5 mais M. Génin a changé tout cela, et il fait la philologie d'une méthode toute nouvelle. Témoin le mot doré. « Du substantif argent on a fait argenter, dit-il ; pourquoi du substantif or faisons-nous dorer. ^ On devrait dire orer, et c'est aussi comme ou disait primitivement. » M. Génin le prouve, puis il reprend : « D'où est donc venu le d de dorer P > et vous de répondre : «Rien n'est plus simple; il est venu du verbe latin deaurare, d'où le catalan a tiré de même daurar, l'espagnol dorar, le portugais dourar et l'italien dorare (I). — Oui, cela était autrefois ainsi; mais nous avons changé tout cela. » « Je ne puis expliquer ce d, « dit M. Génin , que comme une consonne euphonique qu'on « aura plus tard oublié de reprendre. Les paysans et le Dubois • du Misanthrope, lui-même, disent dud or.

Il porte une jaquette à grandes basques plissées avec du d'or dessus....

(1) Deaurare, il est vrai, n'est pas de la meilleure latinité ; mais minare, d'où est venu mener, en esl encore bien moins. D'ailleurs deaurare est dans Tertullien ; e , ce qui vaut mieux encore, dans le code Théodosien, avec ses dérivés deaurulura {dorure), deaurator (doreur). Donc ces mots étaient d'un usage vulgaire ; car la loi n'emploie jamais les termes de la langue littéraire. Ou rencontre aussi, en même temps que deaurare, le verbe deargen/are, et plusieurs autres analogues.

« Ou disait de même espeed orée (épée dorée) , elc. , etc. (p. 342), » et sans doute aussi fild oré^ papierd oré, lambrisd oré, châased orée , couronned orée ! ! Daprès cela , n"ai-je pas raison de dire que M. Génin fait la philologie d'une métbode toute nouvelle , et que le rôle de Sganarelle lui va à merveille ? Remarquons pourtant, eu faveur de Sganarelle, que c'est à coups de bâton qu'on l'a fait médecin, tandis que 31. Génin, que je sache, n'est point philologue malgré lui.

Je ne laisserai pas là le mot dorer, sans m'expliquer sur ce d euphonique que M. Génin prête aux paysans et au Dubois du Misanthrope. Suivant une règle d'euphonie fort ancienne, et qui subsiste encore aujourd'hui, on dit du devant une consonne, et de le avec élision devant une voyelle, mais non pas dud-, par conséquent , Dubois aurait dû dire :

Avec de l'or dessus....

Mais Dubois, qui veut parler évidemment, non pas d'or, mais de dorure, se sert, pour exprimersonidée, d'un mot analogue à dorwre, et qui en diffère seulement, en ce qu'il a une forme masculine. Si l'usage l'avait voulu , on pourrait très-bien dire du dor pour de la dorure, et même employer l'un et l'autre mot. La langue des troubadours avait daurame)i , mot masculin, et dauradura , mot féminin ; et l'italien a encore doramento et doratura. Rien n'était plus commun . au moyen âge , que ces doubles formes , de genres différents. Ainsi, en provençal, on pouvait éprouver du joy et de la joya , si l'on me permet de parler ainsi , là où nous n'éprouvons aujourd'hui que de la. joie. Au surplus, je ne tiens pas autrement à cette solution de la question; je la donne comme une conjecture ; mais, quand même il faudrait accepter l'explication de M. Génin, pour le passage du Misanthrope, je ne verrais dans ce passage qu'un emprunt fait par Molière au patois des paysans, et je n'en maintiendrais pas moins l'étymologie de deaurare , la seule vraie, la seule admissible; car personne n'imaginera, je pense, que les Catalans , les Espagnols, les Portugais et les Italiens se sont servis aussi d'un d euphonique pour former les mots cités plus haut , et telle serait pourtant la conséquence rigoureuse de la fa])Ie imaginée par M. Génin.

DÉSATTRisTER (p. 506'). — Uu jcuue Allemand sest plaint à

M. Génin de n avoir point trouvé dans le Dictionnaire de l'Académie le verbe dêsattrisler, qui se rencontre dans l'Étourdi.

Donnez-lui le loisir de se désattrister.

Il appelle cela une difficulté de mot que l'Académie n'a pas levée. Voilà un jeune Allemand bien innocent. Comment! lui, dont la langue maternelle est toute liérissée de mots composes , il s'arrête et recule devant un pareil obstacle. J'ose lui prédire que , s'il a besoin d'aide pour résoudre le verbe dèsatlrisler, il n'apprendra jamais rien, et je l'engage, dans son intérêt, à renoncer h ses études philologiques. Qui croirait que M. Génin, un homme de tant d'esprit, a tort bien accueilli ce médiocre étranger, qu'il lui sert de truchement, et se fait l'interprète de ses réclamations d'outre-Khin contre l'Académie française.'^ Si j'avais eu cet honneur d'être à la place de M. Génin, j'aurais répondu à l'enfant de la Germanie : «Jeune homme, l'Académie française n'a pas jugé à propos d'enregistrer le verbe désattrister dans son Dictionnaire, parce que ce verbe n'est plus en usage maintenant, à supposer qu'il y ait jamais été. Quand l'Académie fera un Dictionnaire historique de la langue , il est probable que désattrister y trouvera place ; encore bien que ce mot, mis par Molière dans la bouche d'un valet (et d'un valet de V Étourdi, c'est-à-dire de sa première pièce) , n'ait pas fait fortune par le monde ; mais provisoirement tâchez de le comprendre tout seul,cequi ne fatiguera pas beaucoup votre cerveau; faites-en autant \)Our dessuisser, dessosier et désamphitryonner, qui sont aussi dans Molière , et qui ne sont pas non plus dans l'Académie. Allez , jeune homme , et que Dieu vous protège en vos études. »

S'il eût été reçu de cette façon , le Prussien ne serait pas revenu à la charge; mais, encouragé par l'accueil débonnaire de M. Génin, il a pris toutes sortes de libertés fort plaisantes, et s'est livré à une foule de critiques on ne peut plus grotesques. Ainsi, il s'étonne que le verbe laidir, que le substantif momon ne figurent point dans le Dictionnaire de l'Académie. Rien n'est pourtant moins surprenant ; car ce Dictionnaire, je le répète, n'est point historique ; il ne dit pas ce qui a été , mais ce qui est; et personne aujourd'hui ne joue un momon , ne va porter un momon ; personne non plus ne se sert de laidir, qui n'a été employé qu'une seule fois par Molière , et cela dans l'Étourdi. Pour momon , on le trouve, il est vrai , dans l'Étourdi et dans le Bourgeois (jentil-

homme ; mais cela n'autorise point à dire qu'il est assez fréquent dans Molière, comme le croit M. Génin. D'ailleurs, fréquents ou non, ces mots sont morts, et bien morts; ils appartiennent à l'histoire , et s'ils entraient dans un dictionnaire de la langue actuelle , ils y feraient 1 effet de revenants.

Autant en dirai-je de l'expression à la malheure, et de ces locutions : premier que lui, davantage que , sans gwe , construit avec l'indicatif. Ce sont de vieilles formes, et si vieilles, qu'elles ne sont plus de mise ; il faudra les relever dans un Dictionnaire historique ; il fallait les négliger dans un Almanach de la langue. Le Dictionnaire de l'Académie, tel qu'il a été conçu et exécuté, est cet Almanach ; et , quand il vous assure que dedans et dessus sont des adverbes, il vous assure la vérité présente, à quoi vous opposez une vérité passée, si vous démontrez, ce que tout le monde sait aussi bien que vous , que dedans et dessus étaient jadis des prépositions. L'Académie dit : ce sont des adverbes, et vous : c'étaient des prépositions. Vous avez raison , mais l'Académie n'a pas tort. Seulement (c'est toujours au jeune Prussien que je parle) il est bon , quand on veut faire le savant , de le faire à propos ; et si quelqu'un publiait une liste des souverains actuels de l'Europe, il serait fort déplacé d'aller lui dire : « Je vois dans votre liste que S. 3L Louis-Philippe est aujourd'hui roi des Français ; c'est possible ; mais je vais vous prouver, moi , que le roi de France, en 1672, était S. M. Louis XIV. » Les observations du Prussien de M. Génin sont à peu près de cette force ; et il en est même de plus faibles , par exemple , celle-ci :

Mascarille e»f un fourbe et (ombe fotcrbissivie.

«Qu'est-ce que fourbissime P ' s'écrie notre jeune homme. Fourhissime , répondrai-je , est un de ces mots que les comiques prennent souvent la liberté de fabriquer pour le besoin du moment , un de ces mots comme nous en créons tous les jours dans la conversation , sans que cela tire à conséquence. L'Académie a sagement fait de ne le point noter ; et vous , vous auriez fait plus sagement encore de garder vos questions pour vous, celle-là, et celle-ci surtout : « L'Académie peut donc faire que des écri- • vains qui étaient à la tête de leur siècle , et sont restés la gloire •< de la France , se trouvent , par un effet rétroactif , n'avoir pas ' écrit en français?» Non, l'Académie ne peut pas le faire , et vous lancez là , jeune étranger, un trait comme celui du vieux

Priam, telum imbelle , sim ictu. Le J)ictionnaire de rAcadémic est une loi , et les lois n'ont point d'effet rétroactif. De son temps, Molière avait le droit de dire : dedans ma poche ; il ne l'aurait plus aujourd'hui. 11 pouvait écrire premier que lui en 1654; il ne le pouvait déjà plus quelques années plus tard , et il n'était pas homme à se révolter contre ces variations du langage ; il y contrihuait lui-même, ou les suivait si bien, qu'on ne retrouve plus, dans les pièces qui viennent après V Étourdi et le Dépit, la plupart des vieilleries que vous avez relevées avec tant d'amour dans ces deux essais de sa plume encore mal exercée.

Éditioas. — On ne saurait trop bien les choisir, quand on s'occupe de philologie ; et M. Géuin ne l'ignore pas ; aussi avec quel soin a-t-il trié les bonnes des mauvaises ! 11 ne manque pas de le faire sentir à son lecteur par de petites notes qui en disent gros. Voici une de ces notes, la plus significative; elle se rapporte à l'édition des Cent Nouvelles nouvelles de M. Le Roux de Lincy, et est conçue en ces termes : Je la choisis comme la meilleure et la plus fidèle aux manuscrits ( p. 307 ). Sur quoi un lecteur intelligent se dira : « Voilà un auteur d'un scrupule admirable : il a choisi l'édition de ]M . de Lincy comme la plus fidèle aux manuscrits , preuve évidente qu'il a fait le rapprochement nécessaire pour s'en assurer ; car, s'il n'avait pas vu les manuscrits, et conféré au moins dix pages du texte imprimé avec le texte à la main, il ne pourrait parler de cette fidélité que sur le rapport d'autrui ou sur la bonne renommée de l'éditeur ! «

J'ignore sur lequel de ces fondements M. Génin appuie son témoignage ; mais ce que je crois savoir, c'est qu'il n'existe pas de manuscrit des Cent Nouvelles nouvelles ; et que, si quelque part il en est un seulement , l'éditeur ne l'a pas connu. Voyez, au surplus, la Préface dans laquelle M. de Lincy déplore précisément cette absence de manuscrits : et dites-moi , après cela, où M. Génin a pu prendre cette idée, que l'édition dont il s'agit est conforme aux manuscrits (au pluriel) ! Pour moi , je ne saurais que répéter ce que dit Mascarille dans l'Étourdi :

Voilà , voilà que c'est de ne point voir Jeannette...

EsTORER, EsTORÉE (p. 160). — M. Géniu veut qu eslorer dérive d'estore , forme ancienne du mot histoire. Trompé par l'a-

ualogie des formes, il n'hésite pas à avancer cette erreur manifeste ; et, avec une logique désespérante, il conclut de là qucstorer ou historier sont au fond la même chose. Or, voici ce qui en est, sans contredit :

Les Latins avaient les verbes composés res/a»rare, instaurare, dont le primitif est staurare , que l'on trouve dans la basse latinité, et que du Cange traduit très-bien ainsi : « instruere, adornare, nostris estorer. » Avec staurare^ on trouve aussi stauraruenlum et estoramentum , deux formes du même mot (1), qui correspondent au vieux substantif français estorement , comme staurare ou estorare au verbe cslorer. On trouve encore staurum et instaurum, synonymes qui se traduisaient par es/or,- d'où l'anglais sforc, substantif, adjectif et verbe. Je ne connais point d'exemples de slauratan\ à^eslaurata^ mais peu importe. Estorêe est, sans le moindre doute, une forme féminine à' estorement, et dérive de la même source.

Maintenant , examinons le sens de tous ces mots, staurare , stauramentum , stauru7n ; — estorer, estorement, estor, estorée, — et voyons aussi quelle est la valeur de store , en anglais. Staurare, en basse latinité, veut dire créer, édifier, instituer, établir, garnir, ordonner, appareiller, etc., etc. ; il a tous les sens d'instaurare , ou à peu près. Autant en dirai-je du mot français estorer, qui traduit littéralement staurare. Le verbe anglais to store n'a pas autant d'acceptions; mais, incontestablement, il a la même origine ; il signifie munir, fournir, assortir, pourvoir, remplir. To store a ship , c'est équiper ou avitailler un vaisseau {navem instaurare).

Stauramentum , estoramentum , estorement, ont exprimé, comme lindique fort bien Roquefort, l'idée d'établissement , d'institution, ou toute autre idée analogue ; et, par une extension qui se conçoit aisément , ces mots ont servi aussi à désigner des munitions, des provisions, des vivres, des meubles, des joyaux, en un mot, tout ce qui servait à estorer, c'est-à-dire à garnir, à pourvoir, à munir, etc.

Staurum , instaurum , estor, et aussi estorance, c'étaient toutes les choses nécessaires aux besoins de la vie , tout ce qui servait à

(I) (-e ne sont que deux formes et non deux mots. Comparez, pour vous en convaincre , tous les analogues : stagium,estagium ; — slopa , estopa ;—stallagium, estallaghim et cent autres.

I exploitation d un fonds ; étalaient encore le trousseau , les bardes données à une fille lors de son mariage.

Es torée ne trouve avec le sens de réunion^ amas, quantité, nombre, et doit se traduire exactement comme le substantif anglais store. A store of sokUcrs, un bon nombre de soldats. Great store of provisions, quantité de vivres. De même, iine grant estorée de nef, c'est une grande quantité , littéralement un grand appareil de vaisseaux , magna navium instaiiralio ou instaurata ; magnum estoramentum , si l'on me permet de parler une telle latinité.

11 est vrai qu'avec estorèe on rencontre aussi estoire , dans le même sens ; il est vrai encore qu estoire , à la même époque , signifie histoire, et c'est là précisément ce quia trompé M. Génin. Mais estoire, synonyme cVestorée et estoire, dans le sens d'historia, n'ont rien de commun que la forme , et il faut bien se garder de les confondre. Estoire , dans le premier cas, correspond à l'anglais sfore , et, dans l'autre, à story. De savoir pourquoi il y a identité de forme dans ces deux mots, dont le sens est trèsdifférent, rien n'est plus aisé. J'ai dit tout à l'heure, avec du Cange , que stauramentum et estoramentum étaient la même chose , et vous avez pu remarquer que, d'une forme à l'autre, il y a un changement d'orthographe : Vau de stauramentum est devenu 0 simple dans estoramentum , et vous retrouvez cet o dans estorement , dans estorèe, dans estor. C'est ainsi que du latin restaurare , les Italiens ont fait risTorare. Ce changement d'au en 0 est très-fréquent {or pour aurum ; dorer pour deaurare , d'où l'espagnol dorar, et l'italien dorare). Remarquez maintenant un autre accident de langage non moins fréquent, c'est-à-dire les doubles formes masculines et fém'mmes. Estorement a pour forme féminine estorèe; et, de même, estordestaurum a produit es/ore, qui, transporté en Angleterre, est devenu store.

De son côté, hisloria a engendré aussi essore, et ce mot, identique pour la forme à estore, forme féminine d'estor, a éprouvé très-naturellement les mêmes vicissitudes de prononciation et d'orthographe; c'est-à-dire que l'un et l'autre ont pris ïi, et sont devenus estoire. Ce n'est pas une raison, et tant s'en faut, pour leur attribuer une origine commune, et pour confondre estorer avec historier. La basse latinité distingue très-bien ces deux mots : staurare y répond à estorer, et hisloriare à estorier ou historier. D'ailleurs, estorier ou historier ont signifié propre-

ment peindre des histoires, représenter des histoires, et estorer, quoi qu'en dise M. Génin, a eu, comme instaurare^ le sens de /bnder, d'éfa6/tr, que kii assigne, avec raison, le Complément du Dictionnaire de V Académie (I).

La question ainsi éclaircie n'offre aucun doute , et je ne réclame pas rhoQneur de l'éclaircissement ; il appartient tout entier à du Gange, auquel ^\. Génin a beaucoup emprunté, et qu'il a eu tort de ne pas consulter encore plus souvent. Or, si du Gange a raison , vojez le beau conseil que M. Génin donne à l'Académie. Il lui reproche d'abord de n'avoir point relevé les mots esloire et estorer , reproche qui n'a pas le moindre fondement ; puis, suivant le conseil d'un célèbre docteur, il tranche son discours de cet apophthegme à la laconienne : « Il était bien simple de mettre en quatre mots : estoire, histoire; estorer, historier. » Oui , c'eiit été bien simple , en effet !

Non content de ce grand coup de lance, M. Génin pourfend encore, à propos des mots estorée et esloire, le dictionnaire de Trévoux et celui de M. Napoléon Landais. C'est un véritable carnage, où les simples soldats ne sont pas plus épargnés que les généraux ; car du Gange et Roquefort sont atteints des mêmes coups. On lit, en effet , dans leurs glossaires , comme dans les dictionnaires de Trévoux et de M. Landais, qu'essorée et estoire ont signifié flotte , armée navale; ce qui est vrai, quoi qu'en dise M. Génin. Ce sens de flotte n'est pas, sans doute, un sens primitif ; mais estorée et esloire ayant servi à désigner un appareil, un équipement naval, en sont venus, par extension , à exprimer l'idée de flotte. Exemples :

Onques i)lus belles estoires ne party de nulle pcirt.

Il fu envoyés en Surie en message, en une des nés de Vestoire.

(ViiXEHARDoriN , cité par du Cange, au mot slorium.)

En une des nefs de Vestoire^ c'est-à-dire , dans un des vaisseaux de la flotte. M. Génin traduirait, lui : en une des nefs de l'histoire. Il a traduit de même, sans hésiter, une grant estorée de 7ie/'par: une grande histoire de vaisseaux. Navire et estoire , qui veut dire navire et équipement (ms^aura^io), M. Génin le rend ainsi : « Na-

(1) Ainsi (jue vous ay compté le roy estoru une ville qui depuis fut grande et puissante. (lloman de Perce/orest, vol. II, fol. 3 v", col. 2.)

Jetrouvay une cité nouvellement estorée qu'on nommoit Bennueq, et après le seigneur qui Va\oïI /ondée. {Id., vol. IV, fol. 124 r°, col. l.)

vire et le reste de réquipement , et toute l'histoire!» Et quand Villehardoiiin dit , en parlant d'un appareil naval , d'une flotte: « Mult fut belle cette estoire, » M. Génin, suivant toujours sa métaphore, place à côté du texte l'interprétation suivante : Toute cette histoire fut très-riche !

Voilà ce que c'est pourtant qu'un homme d'esprit, quand il a enfourché une erreur.

Faire fort (Se).— « L'Académie, dit M. Génin , veut que, dans cette locution , fort soit invariable. — « Elle se fait fort d'obtenir la signature de son mari.... Ils se faisaient fort d'une chose qui ne dépendait pas d'eux. » — On ne voit pas , ajoute l'auteur, la raison de cette invariabilité. Fort, invariable, ne pourrait être que l'adjectif pour l'adverbe ; or, on ne saurait supposer l'adverbe; donc , etc.'^

Cet article a tout lieu de surprendre dans la bouche de M. Génin ; il raisonne là comme un de ces grammairiens de profession qu'il aime tant à railler ; et l'occasion était belle pourtant de donner à l'Académie une leçon d'ancien français. Jf. Génin aurait pu dire : « L'Académie veut que fort soit invariable ; mais elle ne sait pas pourquoi : moi , je vais vous l'expliquer : c'est encore un archaïsme. Jadis, tous les adjectifs , comme grand , fort , vert, etc. , n'avaient qu'une seule et même forme pour le masculin et le féminin, comme, en latin, grandis, for lis , viridis. Exemples :

D'une fort fièvre don il avoit este malades.

(Recueil des historiens de France, t. 11F, p. 284.) Deux citez qui sor mer sient, des plus/or:; de soz le ciel.

(VlLLEHARDOUlN, p. 124.)

Ainsi, l'on dit aujourd'hui qu'une femme se fait fort d'obtenir la signature de son mari , comme on dit encore : la grand rue, ma grand tante. Voilà pour le féminin. La difficulté n'est pas plus sérieuse en ce qui concerne le pluriel masculin : « Ils se faisaient fort de. » En effet, vous avez vu qu'autrefois l's était caractéristique du nominatif singulier, et disparaissait au nominatif pluriel : « Ils se faisaient fort » est un vestige de cette ancienne règle qu'on est heureux de retrouver au milieu de la barbarie du langage moderne. Et ne vous étonnez pas de lire dans le Petit Jehan de Saintré :

Nous nous faisons /o>7p.v pour luy '[ciiap. HT).

« Ce roman est du quinzième siècle , d'une époque où l'on commençait à perdre les bonnes traditions , où l'on ne comprenait plus la règle de ïs , et toutes les autres règles qui font tant d honneur à nos aïeux. »

Ainsi aurait pu parler M.Géninj et, en tenant ce langage, il eût été dans son rôle. Si je lui prête sans remords cette explication, c'est qu'il en a donné de beaucoup plus faibles, et que d'ailleurs il s'autorise ici de l'usage ancien , c'est-à-dire, de l'usage du quinzième siècle, tandis qu'un usage beaucoup plus ancien, celui du douzième et du treizième siècle , faisait du mot fort un mot invariable. Au fond, je ne crois point du tout qu'il faille recourir à la grammaire primitive pour expliquer l'anomalie qui choque si fort M. Génin : c'est là un de ces idiotismes, un de ces caprices de l'usage, comme on en rencontre tant. L'Académie l'a constaté, et ne l'a point établi. Par conséquent, elle n'avait pas à motiver sa décision ; et 31. Génin , ici comme en maint autre passage, lui impute un tort imaginaire (1).

Feindre, Feignait. — Le peuple dit feignant pour fainéant. C'est du moins ce que l'on a cru jusqu'ici. On s'est trompé, dit M. Génin ; et il le prouve en distinguant subtilement fainéant de faignant. >^ous examinerons tout à l'heure cette distinction ; mais remarquons d'abord dans ce mot faignant une heureuse application du système euphonique de l'auteur. Le peuple dit faignant! En étes-vous bien sûr? Si je ne l'avais entendu moimême, je vous le contesterais. Comment croire, en effet, que ce peuple, gardien si jaloux de l'antique euphonie, que ce peuple, dont vous iuvoquez la voix mélodieuse dans votre épigraphe, ait osé contredire à ce point votre règle sur les doubles consonnes consécutives? Le peuple dit faignant ! quel scandale ! mais c'est fainant qu'il devrait dire; et la preuve, je la trouve dans ce paragraphe de votre ouvrage, qui porte en titre : que G^v sonnait SIMPLEMENT N (p. H). Tl est bien certain par là qu'on a dit fainant dans l'origine , et le doute n'est pas possible , puisqu'on aucun cas , on ne faisait sentir deux consonnes consécutives (règle i). Qui donc a pu corrompre ainsi le peuple, et lui faire perdre les traditions du bon temps? qui a pu le fourvoyer si étraugement, lui qui s'ostine toujours, et avec tant de rai-

(0 11 ne (aiit pas imputer à l'Académie des/o/V5 imaginaires. (M. (;énin, p. 381.)

son, à prononcer oslinèP Hélas! M. Génin vous l'a dit, c'est l'espagnol qui en est cause ; ce sont les relations que le mariage de Louis XIII établit entre la France et l'Espagne, qui introduisirent chez nous \n tildée de duena (p. H). Voilà ce que c'est que d'avoir des voisins qui n'entendent rien à l'euphonie. Le peuple eut la faiblesse d'apprendre h parler à l'espagnole; il perdit le souvenir de la règle établie par ses pères , et il dit faignant! Ainsi tombent les plus belles institutions !

Cependant si le peuple prononce faignant , au lieu de fainant qu'il devrait dire, il a encore, au sentiment de M. dénin, un grand avantage sur les beaux parleurs qui usent du mot fainéant ; car ce terme faignant est une délicatesse de l'ancienne langue, ne vous y trompez pas. Le peuple l'a retenue, et vous l'avez laissé perdre, vous autres railleurs , qui vous moquez de lui sans le comprendre. Sachez, s'il vous plaît, que fainéant signifie un homme qui ne fait rien ; mais « un feignant est un homme qui « ne craint pas le travail au point d'avouer sa paresse et d'oser le « refuser ; il l'accepte , mais il fait peu et de mauvaise besogne : « il hésite, il tourne, il feint de travailler.... Un fainéant ne fait « rien, un feignant fait quelque chose. » (P. 373.) Après cette distinction lumineuse , M. Génin s'écrie : « Qui des deux est le ridicule , celui qui est raillé sans raison , ou celui qui le raille sans comprendre ce qu'il raille? »

« Avec faindre et faignant, ajoute l'auteur, nous avons perdu « leur substantif faintise. Faintise a été mal remplacé par fai- « néantise. Encore une fois, la fainéantise s'abstient de tout tra- « vail ; la faintise feint de travailler. «

Que M. Génin veuille bien nous expliquer d'abord pourquoi le peuple, qui a gardé si religieusement faignant, et qui en connaît si bien le véritable sens(I), n'a pas aussi conservé faintise^ pourquoi surtout (et l'objection vaut une réponse), pourquoi il dit faignantise. Voilà ce qui a fait croire aux beaux parleurs qu'en dk-dui faignant il entendait /"améanf. Comme on sait le peuple très-disposé à suivre les lois de l'analogie, on s'est imaginé aisément que faignant et faignantise étaient, dans son langage, deux termes correspondants. C'est une erreur à ce qu'il paraît ; mais avouez du moins qu'il était fort aisé delà commettre.

(I) Les beaux parleurs se moquent de la prononciation du peuple, persuadés qu'en disant wn feignant , il veut dire un fainéant (p. 373).

De plus , il faudrait peut-être modifier cette sentence que : « Faintise a été mai remplacé jjar fainéantise. » Regrettez faintise, je le veux bieu; mais approuvez en même temps ceux qui ont créé fainéantise ; car si la faintise feint de travailler, et se distingue très-nettement de la fainéantise, qui s'abstient de tout travail, il fallait nécessairement un mot pour exprimer cette dernière idée, et le vôtre était fort insuffisant.

Enfin, s'il me faut dire tout ce que je pense , je crois que M. Génin est dans une erreur complète lorsqu'il attribue au mot faignant un sens voisin de celui de paresseux. Les exemples qu'il allègue ne sont rien moins que décisifs : dans les deux premiers, il est clair qu'il s'agit d'amants trompeurs, de faux amants, feignant un sentiment qu'ils n'éprouvent point. Lisons cette traduction de M. Génin : « INulle chanson ne m'agrée , si elle n'est inspirée par une vraie passion. Mais ces lâches suppliants, qui n'aiment de fait aucune femme , ne chantent que vers le temps de Pâques. Ils se plaignent sans douleurs. >'

Je le demande, y at-il opposition entre vraie passion et lâches suppliants? Le texte dit faingnant prieour, ce qui signifie, sans conteste, faux amants, faux suppliants d'amour , qui feignent ce sentiment et ne l'éprouvent point. Alors il y a opposition avec ces mots vraie passion. Ils se plaignent sans douleurs, qui vient ensuite, est la confirmation manifeste de ce que j'avance.

Mais j'accorde à M. Génin que feindre et faignant continssent l'idée de timidité, de crainte, dliesitation, ce qui est vrai, au moins pour le seizième et le dix-septième siècle, l'idée de travail où est- elle? Je veux qu'un homme feignant soit un homme hésitant ; mais il peut hésiter à ne rien faire aussi bien qu'à travailler ; et je ne vois, dans l'article de M. Génin , aucune citation qui ait pu l'autoriser à cette extension de sens, ni pour le verbe ni pour le substantif. Ainsi , il prouve très-bien que faintise sigmïmii hésitation, mais il n'établit pas le moins du monde que ce mot eût le sens de paresse. Si quelques textes ont pu raisonnablement l'induire en erreur, ce ne sont pas ceux qu'il cite. J'en excepte un pourtant qui prouve que le verbe feindre s'employait, avec la forme réfléchie, dans le sens de s épargner. On rencontre fort souvent au moyen âge cet emploi du mot, et jM. Génin, pour mieux étayer sa frêle théorie, aurait bien fait de citer quel-

que passade comme celui-ci, cuinu critique scrupuleux ue saurait passer sous silence :

i:n ouvrant à journées, ils sefaignent et espar^nent.

{Eec. des ordonnances des rois de Fronce, I. vu, p. 27.)

C'est-à-dire, ils se ménagent et épargnent. Voilà , je pense , le texte le plus concluant que M. Génin aurait pu all«'gner. Mais remarquez, je vous prie, que la forme réfléchie est indispensable pour faire naître l'idée de travail. A coup sûr, on comprendra bien qu'un homme qui se fainl ou se ménage n'aime pas la besogne , et n'en prendra qu'à son aise ; mais si je vous dis dans le même sens que cet homme est ménageant ou épargnant, vous ne me comprendrez plus, ou vous comprendrez tout autre chose que ce que je veux exprimer. Eh bien, que j'emploie le verbe ménager ou le verbe feindre , le résultat sera le même ; d'où je crois pouvoir conclure que dans cet article de 1\1. Génin, même augmenté de la citation que je lui prête , il n'y a qu'erreur d'un bout à lautre.

Je termine ces observations trop longues par ce petit problème que je prie M. Génin de vouloir bien résoudre dans sa deuxième édition : On lit dans le continuateur d'Aimoin , qui attribue à Carloman un lils nommé Louis, que ce fils fut surnommé M/ faciens. Âimoin , moine de Fleuri , en dit autant de Louis le Bègue, fils de Charles le Chauve. Ce prétendu fils de Carloman, ce fils de Charles le Chauve étaient -ils des faignants ou des fainéants? Voilà ce que je demande, et je voudrais savoir aussi comment les chroniqueurs susnommés auraient pu rendre le terme faignant en leur latin. Subsidiairement , et pour apprécier au juste la moralité des princes dont il s'agit, je ne serais pas fâché d'apprendre qui est le plus répréhensible du faignant ou du fainéant P Je trouve bien réponse à ma première question dans les Chroniques de Saint-Denis, qui traduisent le Nil faciens du continuateur d'Aimoin par Loys fai noient ou Looys fax néant, suivant un autre manuscrit ; mais, outre que les traducteurs sont souvent inexacts, il me paraît très-difficile qu'un prince, si paresseux soit-il, ne fasse absolument rien, ce qu'indiquerait le mot fainéant suivant M. Génin. Bref, je manque de lumières pour sortir de là.

Il me tombe sous la main un autre passage français de (354,

Uni vers j{^^ B'SUOTHfCA

tiré d'une ordonnance du roi Jeanl", et que j'ai peine à traduire

exactement ; le voici :

Aucun autres desdis ouvriers gourmans, ou frians ovi fainéantises.

{Bec des ord., t. III, p. 564.)

Fainéantises est là sans doute i^our fainéantis (fainéantifs) ; mais ce n'est pas la difficulté. Le point est de savoir si ces ouvriers ne faisaient absolument rien. Qu'ils fissent peu ou de mauvaise besogne , passe. Mais notez qu'on les appelle ouvriers et que l'ordonnance en question a pour but de régler leurs salaires ; d'où je suis porté à croire qu'ils faisaient quelque chose, si peu que ce fût; et cependant on ne les qualifie point f signants, ma\& bien fainéantises. M. Génin me tirera d'embarras, à n'en pas douter.

Fermer. —

Lur helmes clers uiit fermez en leurs chefs.

Après avoir averti en note que fermez se prononçait fremez, M. Génie traduit ainsi ce vers de la Chanson de Roland : « Leurs casques brillants sont fermés sur leurs tètes. « Lisez heaumes au lieu de casques , et fixés au lieu de fermés. Ce sont là des faux sens ; car l'idée du traducteur a été que les chevaliers du temps avaient des casques à visière, ce qui est une erreur. (P. 121.)

Fleur d'orakge. — Malherbe, M""' deSévignéet Voltaire ont dit de la fleur d orange et de Veau de fleur dérange, et il n'est certes pas défendu de le dire après eux ; mais ce qui me paraît beaucoup moins permis , c'est de soutenir, comme le fait M. Génin, que fleur signifie ici odeur; que de la fleur d orange , c'est de Veau de fleur ou de senteur d'orange; et que, dans cette expression , l'article féminin la ne s'unit pas à fleur, mais représente le mot eau supprimé par ellipse (376).

En vérité, on n'a pas trop bonne grâce à se moquer des grammairiens, et de leurs subtilités, et de leurs raisonnements sophistiques, quand on produit soi-même de telles explications. Pourquoi s'aller imaginer, je vous le demande, que la ne s'unit pas à fleur. '^ — Ah ! c'est que fleur dans Je sens d odeur estmascuhn, et quand on soutient que fleur d'orange signifie senteur d'orange, on s'attend naturellement à ce que quelqu'un vous dise : « Mais le fleur et la fleur sont deux choses. « C est alors qu'après avoir inventé une première subtilité , on en cherche une seconde pour

se tirer d'uffaire. Mais la vérité ne s'accommode guère de tous ces expédients.

Si M. Génin avait bien cherché, il aurait pu se montrer plus crudit, et s'épargner en même temps une de ses deux sublihtés , celle qui s'accepte le moins aisément. M. Génin aurait pu , après quelques investigations, produire triomphalement des exemples de fleur avec le sens d'odeur, et précédés de l'article féminin. Quelle n'eût pas été sa joie , s'il eût mis la main, par fortune, sur de tels exemples (1) ! Eh bien, malgré ces utiles auxiliaires, il eût été encore dans le faux. Il n'est pas vrai que fleur ait le sens d'odeur dans les expressions fleur d'orange ou eau de fleur d orange, et M. Génin l'a bien senti lui-même, mais un peu tard, à la fin de son article, quand son siège était fait.

Il commence par trouver mauvais que l'Académie autorise bouquet de fleur d'orange; car fleur, ici, dit-il, signifie nécessairement florem. Puis il pardonne à Corneille d'avoir dit :

.... bouquets de jasmin, de grenade et d'orange. (Le Menteur, I, 5.)

Plein de mansuétude pour ce grand homme , M . Génin cherche à pallier sa faute. Que voulez-vous? « Corneille a cru qu'il pouvait dire bouquet d orange , comme bouquet de grenade et non de grenadier En effet, fanalogie V excuse! «

Mais après avoir blâmé l'Académie et excusé l'erreur de ce pauvre Corneille, M. Génin s'aperçoit par hasard qa olive a longtemps servi à désigner l'arbre et le fruit. C'est pour lui un trait de lumière ; il se ravise, et hasarde timidement cette conjecture. Après tout, il n'est pas impossible qu'oratige ait servi comme olive à nommer l'arbre. « Cela justifierait , ajoute-t-il , jusqu'aux bouquets d'orange de Corneille et de l'Académie. « Le jugement de M. Génin peut se traduire ainsi : « L'Académie a tort, Corneille a tort , avec circonstances atténuantes ; mais , tout bien considéré , il se pourrait faire que l'Académie eût raison et Corneille aussi. M

Corneille et l'Académie ont en effet raison , et c'est M. Génin qui a tort d'affirmer l'erreur, et de douter de la vérité, de condamner au nom de la première , et d'absoudre ensuite , sous condition , quand il soupçonne la seconde. Le dictionnaire de

(1) Le chevalier n'eust point si tost dicte la parolle, que l'eu n'en veit plus riens sinon de la cendre de luy, et de la fleur qui de luy yssoit venoit une si mauvaise odeur {Lancelot du Lac, t. 111, fol. 3J r", col. 1.)

Trévoux , au mot Pomme, eût appris à INI . Génin que l'on disait jadis : des pommes d'orange, c est-à-dire des pommes ou fruits d'oranger ; et s'il avait clierché dans Rabelais d'autres exemples que ceux qui étaient à sa convenance , il n'eût point écrit ceci :

« Nos pères, eu général, connaissaient bien mieux que nous la propriété des mots ; i!s savaient très-bien dire fleur d'oranger où cela était nécessaire ; par exemple, dans ce passage de Rabelais : « Les truyes , en leur gesine , ne sont nourries que de fleurs d'orangiers. « {Pantagruel, IV, 7.)

Comment se fait-il donc, si nos pères connaissaient si bien la propriété des mots, que ce même Rabelais, invoqué par M. Génin, ait dit pommes d'orange ? C était là le cas ou jamais de placer le mot orangier. Mais peut-être alors oranger était de fraicbe date, et Rabelais employait tantôt ce mot, tantôt orange. Quoi qu'il en soit, on ne saurait douter qu orange et olive aient servi, l'un et l'autre, à désigner à la fois l'arbre et le fruit. Les exemples pour orange sont moins nombreux que pour olive ; mais pommes d'orange suffit à lui seul à décider la question ; et ainsi ces expressions: fleur d'orange, eau de fleur d'orange, bouquet d'orange, bouquet de fleur d'orange , et toutes autres analogues que l'on pourrait rencontrer, se trouvent expliquées fort simplement, en même temps que les subtilités ci-dessus rapportées sont réduites à leur valeur, c'est-à-dire à néant.

Pour édifier complètement ceux qui auraient encore quelques doutes, il est bon de faire remarquer que, dans l'ancien français, un même mot servait souvent ainsi à deux fins, et désignait à la fois l'action et l'agent, par exemple. Outre son sens actuel , message avait aussi celui de messager (1).

Le mot command signifiait tantôt un ordre, un commandement, tantôt un mandataire, un procureur, celui qui était cbargé d'exécuter Tordre ou le commandement d'un autre (2). 11 serait

(1) sire, font li messaige , un petit nos ocz. (liomau de Rou, v, 2981.)

(Sire, disent les messagers, écontez-nons un peu.)

Li message le cotute Tliiebaiit furent Joffroy de Ville-Hardoin , li uiarescliaus de Campaigne, etc. (Villehardodin, p. 6.) — Cependant messager est ancien : on le trouve dans le roman du Renard , et mes, qui avait le même sens, n'est pas moins ancien.

(2) AU coniniancl du comte de Cliarrolois (au commandement).

(MONSTIÎELET, t. III , (ol. lO'J.)

Se aucuns e^loient arreslez par mi ou par men kemant (par mon lieutenanl). (V. du Caiige au mot Mandatum.)

aisé, mais sii|HniUi, de multiplier les exemples analogues; mieux vaut dire un mot sur la querelle qui a donné naissance à l'article que j'examine.

M. Francis Wey, dans un livre public récemment (I, s'est égayé sur l'expression fïeitr d'orange. Il veut, avec bien d'autres, que l'on dise fleur d'oranger, par cette raison que les oranges ne produisent point de fleurs. C'est à ce propos que INI. Génin a saisi sa férule pour en donner sur les doigts de M. Wey ; mais , comme on vient de le voir, il a frappé à côté , et si malbeureusement qu'il est tombé en une erreur bien pire que celle qu'il voulait cbàtier. .le n'ai point à défendre la cause de M. AVey, qui s'en acquitterait fort bien lui-même ; mais s'il me faisait l'bonueur de me choisir pour avocat, je me chargerais volontiers de son affaire, et je dirais: Nous ne nous sommes point rendus coupables des deux subtilités commises par M. Génin ; c'est déjà beaucoup. Quand nous aurions ignoré la vérité, nous n'avons point imaginé l'erreur, et quelle erreur ! Ensuite, il nous paraît, à mon client et à moi, que si le mot orange a servi jadis à deux fins, et que si l'on persiste à lui conserver ce double usage, il faut supprimer le mot oranger. Remarquez bien en effet qu'il ne s'agit pas pour nous du passé, mais seulement du présent. Nous respectons fleur d'orange dans iNïalherbe, dans madame de Sévigné, dans V^oltaire ; mais nous demandons seuleûient s'il ne serait pas plus logique aujourd'hui d'établir une distinction rigoureuse entre orange et oranger. Voilà la question.

Que répondre à ce plaidoyer ? Qu'on aime mieux dire fleur d'orange parce que c'est l'ancien usage. Soit. Il n'y a là rien de déraisonnable; mais, d'un autre côté, la proposition de M. Wey n'est pas de celles qui méritent une aigre censure : tout au contraire, elle est très-fondée, et elle devrait prévaloir, s'il y avait un droit grammatical comme il y a un droit civil et un droit criminel.

Flou est un terme technique que tout le monde a entendu prononcer, mais dont peu de personnes connaissent le sens précis. Celles qui désireraient se fixer à cet égard feront bien de ne pas lire l'article où M. Génin a cru démontrer que «flou est l'an-

(1) Remarques sur la langue française au dix-neuvième siècle, sur le style, ci sur la composUion. 1 vol. in-S". Paris , Didot, 1845.

cieuue prononciation du mot fJeur, qu'on écrivait flur. » Là , comme ailleurs, l'auteur ne ressemble pas mal à ces excellents pères de famille qui ont filles à marier, et qui ne reculent devant aucune tentative pour s'en défaire, et les colloquer quelque part. Lui, il a ses idées, ses règles sur la prononciation qu'il a mises au monde, et qu'il veut faire fructifier. Il faut à tout prix qu'il les place , qu'il leur trouve une application , un débouché; et , comme on peut ce qu'on veut opiniâtrement , il en vient à bout, mais par des procédés d'une excessive hardiesse. Accordons à M. Génin , s'il y. tient, que la voyelle u s'est autrefois prononcée ou , partout et toujours , et que Vr final ne se faisait jamais sentir. De là sort cette conséquence que flur dans la langue écrite devenait /7oii dans la langue parlée. Lst-ce donc une raison pour qu'un tableau //ou soit un tableau fleur ^ pour que peindre flou soit peindre /?eur, et surtout pour qu'une médaille /ïow soit une médaille /?ei<r.'' M. Génin dit oui résolument, et moi, je n'hésite pas davantage à dire non.

En effet , si p^ou n'est autre chose que fleur ^ il en va résulter que le flou d'une médaille sera un état de perfection et d'intégrité comme celui qu'on désigne par l'expression fleur de coin. M. Génin est forcé d'admettre cette conséquence ; car il l'a tirée lui-même, et l'a écrite en toutes lettres : « Le flou d'une médaille, dit-il, ou la fleur de coin, c'^st la même chose. » (P. 382.) Oui, assurément , si flou est l'ancienne prononciation de fleur, le flou et la fleur de coin sont tout un; mais , si le flou est précisément le contraire de la fleur de coin, vous m'accorderez, en revanche , que flou n'a rien de commun avec fleur ou flur. Or, voici la vérité sur le point en litige :

Dans les arts plastiques , et particulièrement lorsqu'il s'agit de médailles , on nomme flou cet état d'imperfection qui consiste dans l'empâtement des angles rentrants et saillants. On dit, par exemple, que c'est au flou des types et des lettres que l'on distingue des médailles coulées de celles qui ont été frappées.

Une médaille, au contraire, est à fleur de coin (ou fleur de coin) lorsqu'elle est si parfaitement conservée qu'elle présente nonseulement un type dans son intégrité, mais encore, pour ainsi dire, l'empreinte des pores du coin qui a servi à la fabriquer.

Ainsi, dans ce dernier cas, il y a perfection, pureté complète des lignes: tout est net et arrêté; tandis que dans le premier il y a imperfection , empâtement des arêtes : rien ne se détache

puremeut , rien n'est fini; et je vous laisse à penser comme le mot flou , avec le sens de fleur, serait propre à exprimer cet état. Au reste, il n'y a là-dessus aucun doute, aucune incertitude. Si M. Géuin avait pris la peine de consulter, je ne dis pas un numismatiste (1) , mais seulement le moindre collecteur de vieux sous, il se serait épargné l'énorme méprise que je signale, et n'aurait pas à regretter aujourdliui d'avoir découvert un pléonasme imaginaire dans cette phrase de la Bruyère :

Diognète sait d'une mériaille le/ruste, le flou, et XAfiçur de coin. {De la Mode.)

« Les deux dernières expressions font double emploi , » dit jM. Génin. Oui, à peu près comme gris et blanc. Il faut y regarder à deux fois, avant de reprocher une faute quelconque à un écrivain tel que la Tiruyère, qui précisément ici est irréprochable , bien qu'il emploie des termes d'art. Fruste , flou et fleur de com expriment, en effet, par une gradation très-bien marquée, trois états de conservation dont fruste et fleur de coin désignent les deux extrêmes et flou l'intermédiaire. Ces expressions sont entre elles absolument comme noir., gris et blanc ; et si l'on ne savait combien un système peut troubler l'esprit le plus lucide , on ne comprendrait pas la légèreté avec laquelle INI. Génin a accumulé tant d'erreurs sous ce mot flou, dont l'étymologie me paraît bien indiquée par Félibien , dans le glossaire qui précède les preuves de l'Histoire de Paris.

Au nombre des pièces qui forment ces preuves, est nue relation de rentrée à Paris du roi Henri II , datée de l'an 1549. On y lit qu'un arc de triomphe avait été dressé pour la cérémonie; que cet arc était orné de peintures faites de main de maître ; et, à propos de l'une d'elles, le narrateur dit:

Le paysage s'en montroit douxetyZoM, pour autant que les traictz menez par industrieuse perspective abusoieut tellement la veuë, qu'elle estimoit veoir bien loin en pays. {Preuves, 1. 111 , p. 369.)

Félibien, dans son glossaire, traduit flou par fluide, mou , et par là, il donne à penser que, suivant lui, flou vient de fluidus. Roquefort, qui n'est pas une autorité, il est vrai, a adopté cette

(1) Je ne m'en suis pas rapporté à moi-même pour établir la distinction qui précède, et je dois les définitions qu'on lit ci-dessus à l'obligeance de M. de Longperrier , premier employé au Cabinet des médailles de laBibliotiièque du roi.

étymologie. Le dictioauaire de Trévoux, qui définit très-bieu le mot flou par rapport à la peinture, dit entre autres choses que peindre flou, c'est peindre d'une manière noyée, par opposition à la manière sèche, et je retrouve là la métaphore de fluidus. Je m'explique fort bien, en outre, comment flou, avec cette origine, peut s'employer tantôt comme adverbe, tantôt comme adjectif, et parfois substantivement. Peindre fluide, un tableau fluide, le fluide d'une médaille, n'ont rien qui me choque; mais peindre fleur ! mais un tableau fleur! On n'a jamais proposé d' étymologie plus forcée, et plus pénible.

Deux choses, à ce que je crois, ont trompé M. Génin. D'abord il a vu dans tous les dictionnaires que peindre flou , c'est peindre d'une manière tendre et légère; et il en a conclu, un peu vite , que c'est peindre tendre et délicat comme une fleur. Oui , sans doute, le flou est léger et doux à l'œil, parce qu'il a quelque chose d'incertain, de vaporeux, de fuyant, parce qu'il n'arrête pas les formes, parce qu'il ne tranche rien; mais le flou n'en est pas moins une imperfection ; et de l'idée de flou, ainsi expliquée, à l'idée de fleur je n'aperçois point de transition.

La seconde cause de l'erreur de ^h Génin est qu'il a lu dans le dictionnaire de Trévoux , et répété dans son livre, que saint Flou, évèque d'Orléans, est dans le martyrologe de Corbie, sous le nom de sanctus Flosculus. L'analogie est spécieuse, je l'avoue ; mais il ne fallait pas s'y laisser prendre. Combien n'y a-t-il pas de mots homophones, dans tous les langues, qui ont une origine et un sens fort différents ?

De flou est venu flouet (aujourd'hui fluet). C'est l'opinion de M. Génin, qui sur ce point suit les traces de Eoquefort. (Roquefort, eu effet, a confondu en un même article flou, flouet et flous.) C'est aussi la mienne ; mais je n'admets point que flouet soit venu de flou, en suivant toujours la même métaphore, celle de fleur.

Je n'admets point, dis-je, que l'on compare à une fleur un personnage ainsi bâti :

Il vous a les yeulx endormis Rouges, el le corps tant maussade Pencliaut devant , la couleur fade, Les jamlies aussi meuuettes Comme fuseaulx , les joues retraictes, Il est si tendre et si Jlouct

Qu'il semble à le veoir bien souvent, Qu'il eust besoin d'un^ coup de fouet Pour le faire tirer avant.

(CoQL'iLLART, cilé paf Roqucfort an mol flou)

Je n'admets pas davantage que

Daiîioiselie Belette an corps long vt floue t

soit délicate comme une fleur ; mais si M. Génin veut convenir qu'il y a dans flouel quelque chose de fluidum ou de fluxum , nous serons entièrement d'accord entre nous, et je crois aussi avec la vérité.

Guère est un mot affirmatif, qui signifie beaucoup. C'est une vérité depuis longtemps établie, et que M. Génin a jugé utile de répéter après:

r Robert Estieune: « Guère ou Gaire signifie beaucoup ou moult , soit de temps ou autre chose: et ne se met jamais sans négation précédente : comme, «7 n'y a guère qu'il est venu, pour, il n\j a point moult de temps. Il n'y a guère de vin. Les Savoyens en usent sans négation en interrogeant , Guère cela P comme s'ils disoient, Cela coustera il beaucoup ."^ » [Gramm fr., p. 87).

2" M. Paulin Paris, qui, dans une note du roman de Garin le Loherain, appelle très à propos l'attention du lecteur sur ce mot guère., employé sans négation, et avec un sens positif:

Diex, dist chacuus , quel baron anra ci ! Se il vit giieres mort sunt si anemi.

{Garin le Loherain, t. I, p. 68.)

3" M. Eaynouard, qui dans son Lexique traduit gaire, guaire, par beaucoup.

4° M. Ampère. « Guère (ou gaire) était primitivement une affirmation, et a pris un sens négatif en apparence. Je dis en apparence, car guère peut toujours se remplacer par beaucoup : Il ne ni aime guère, il ne m'aime pas beaucoup. »

5" M. Francis Wey. (Voyez la Bibliothèque de V École des Chartes. T. T, première série, p. 485.)

Je ne prétends pas dire que M. Génin ait donné comme une découverte ses observations sur guère; mais il n'a cité personne, et ce silence pourrait lui faire attribuer un mérite qu'il ne revendique assurément pas. Il s'est borné ici, comme dans la plu-

part de ses observations détachées, à reproduire ce que savent toutes les personnes qui s'occupent de philologie, et cela dans l'intérêt des gens du monde, ainsi que pour l'instruction de l'Académie, dont il s'est institué le précepteur.

Dans ses remarques sur guère, M. Génin a compris les mots jamais et personne qui sont dans le même cas, à tous égards, c'està-dire, qui ont un sens affirmatif depuis longtemps reconnu (1), mais sur lequel on s'est mépris souvent, parce que ces mots sont d'ordinaire joints à la négative ne qu'ils servent à corroborer.

Mie. — « Bon nombre de mots se trouvent transformés ou « plutôt créés par une erreur d'orthographe. Nous avons par «exemple mie qni n'a jamais existé. On disait, avec éhsion, « m' amie, et non pas ridiculement mon amie^ comme nous fai- « sons, joignant à un substantif féminin un pronom masculin. « Des ignorants c'est toujours la majorité) s'avisèrent d'écrire « ma mie: il n'en fallut pas davantage : le barbarisme fut adopté. » L'Académie l'enregistra sans conteste , et l'édition de 1835 " consacre le mot mie par cet exemple : Ma mie, sa douce mie. « L'Académie ne devrait pas peut-être puiser ses autorités dans « les chansons de l'abbé de l'Attaignant. » (P. 343.)

Ce paragraphe de M. Génin est des plus curieux , mais non des plus justes; et l'Académie qui, là comme ailleurs, se trouve tancée si vertement, au nom de l'ancien français , aurait beau jeu pour renvoyer la balle à son Aristarque. D'abord, pourraitelle lui répondre, « Sachez, Monsieur, que je ne puise point mes autorités dans les chansons de l'abbé de l'Attaignant ; je les ai puisées pour le mot mie dans Molière et dans J. J. Rousseau, qui, comme vous le remarquez vous-même, a écrit : Cette vieille mie. Puisque vous rappeliez ce passage de Jean-Jacques, pourquoi n'avoir point aussi rappelé cette phrase de Molière :

Là, ma pauvre viie, dy, dy, dy tes petites pensées à ton petit papa mignon ? {Amour médecin, act. I, se. 2, édit. originale.)

(f Si je n'avais point enregistré ce mot de Molière, qu'aurait dit le jeune Allemand, de tant desprit, qui vous rendit visite l'autre jour (2)? Lui qui n'a pas pu comprendre, tout seul, le verbe

(1) Robert Eslienne explique jama/s par ja»i magis. Voyez, ci-après, ce qu'il dit de personne (sous les mots pas et point).

(2) Voyez ci-devant, au mot Dés.\ttristek .

désatlrister de l'Étourdi^ jugez un peu de son embarras , s'il lui avait fallu , sans secours, aborder ce substantif tronqué, mie! L'infortuné jeune homme eût été capable de le confondre avec mie de pain ; et si, par ma faute, il était tombé en une telle erreur, il n'aurait pas eu assez de tout son esprit pour me railler ; dans son dépil, ftlonsieur, il eût encore emprunté le vôtre; et alors c'eût été fait de moi ; on eût bientôt lu sur le monument élevé à ma mémoire : « Ci-git l'Académie française, morte des traits d'esprit que lui décochèrent un jour M. Génin et un jeune Prussien! Pleurez pour elle! »

« Heureusement, Monsieur, je n'en suis pas encore là. Presque toutes les bottes que vous m'avez poussées ne m'ont point atteinte, et, plus d'une fois , vous vous êtes enferré vous-même , pour avoir trop souvent voulu me toucher. Prenons-en pour preuve le mot mie, sans aller plus loin. Yous essayez de me battre à cette occasion, en vous servant de l'ancien français , de cette arme qui vous est si familière, et que vous maniez si adroitement. Eh bien, que disait-on autrefois, suivant vous ? On disait m'amte pour ma amie. Jeprendrai d'abord la liberté de vous faire remarquer que si l'observation est \raie , elle n'est pas neuve. Fabri , qui vivait à la fin du xv*^ siècle s'exprime ainsi, en son Art de pleine rhétorique : « Nota que mamye se dict par apocope et non point par sinalymphe ; (car on ne dit point 7non amye), l'on dict bien ma belle amye , et a ne sinalymphe point ; par quoy de ma amye, l'on ostea(l). » Théodore de Eèze a dit aussi ; « a s'élide dans l'article féminin la devant toutes les autres voyel. les. Nos ancêtres l'élidoieut aussi dans les pronoms possessifs ma, ta. sa; ils disoient m'espèe, sespée, comme le disent encore les Savoyards. On lit fort souvent same sur les vieilles pierres sépulcrales ; et nous disons encore m' amie , s' amie , m' amour. Mais l'usage a voulu que pour les autres mots nous fissions plutôt un solécisme, en substituant le pronom masculin au féminin ; mon espèe, mon hostesse, etc. (p. 82). »

Tout le monde a répété cette observation de Fabri et de Bèze, et vous n'avez certes pas les honneurs de la découverte ; mais ce que tout le monde ne sait pas, et ce que vous paraissez ignorer, en votre particulier, c'est que nos ingénieux ancêtres ne se ren-

(1) p. Fabri, Le grant et vray art de pleine Rhétorique, n« partie , fol. 63, éd. posthume de 1334. i vol. in-S" gothique.

daient pas un compte très-exact de cet amalgame mam«> (car l'apostrophe n'était pas d'usage au moyen âge . A yous entendre, il semblerait que l'erreur qui a coupé mamie en ma mie est une erreur relativement moderne ; qu'elle date, par exemple, du xvi* ou du xvif siècle. Il n'en est rien. On savait beaucoup mieux à quoi s'en tenir sur la valeur de mamie, au xvi* siècle qu'au xiii" ; et ce sont les inventeurs de l'élision eux-mêmes qui s'y sont trompés. Exemple:

Seignor , ne vos nientirai mie ;

Li doiens avoit une mie

Dont il si fortz jalons esloit

Toutes les foiz qu'ostes avoit , etc.

{Fabliaux et contes, Méon, t. U , p. 4.)

« A cet exemple et à d'autres qu'on pourrait citer, il faut ajouter que dans les plus beaux manuscrits du xiip siècle on trouve presque toujours ma mie, samie en deux mots, ainsi séparés. Quelques éditeurs ont reproduit fidèlement cette division (l). D'autres l'ont corrigée, et ont imprimé: M amie ^ s'amie. Ils ont bien fait; mais le mot mie, et l'erreur qui lui a donné naissance, n'en datent pas moins de l'époque que vous appelez la belle époque de l'ancien français. Pouvais-je donc me refuser à enregistrer un mot né dans cet heureux temps, né d'une erreur si tous voulez, mais né enfin , et si bien né qu'il a toujours vécu depuis et vit encore? »

« Vous venez, sur un ton parfois un peu élevé, nous reprocher les fautes des contemporains de saint Louis , et cela en les glorifiant. Vous demandez, par exemple , en vous jouant, pourquoi on n'a pas créé le mot mour, puisqu'on disait mamour aussi bien que mamie. Belle demande ! C'est comme si l'on s'écriait , à la vue d'un bossu : Pourquoi tous les hommes ne le sont-ils pas Pet remarquez bien que cette question, l'Académie pourrait la retourner contre vous. Elle pourrait vous demander, h son tour, pourquoi ces hommes qui vivaient à la belle époque de la langue, non contents de créer le mot mie, en ont créé d'autres sur le même patron, et avec la même ineptie? Pourquoi ils ont créé vesqueP et de ce qu'on disait l'evesquCf pourquoi ils se sont imaginé qu'on devait dire le vesque , un

vesqueP

Kz-vous le vesque a di\ clers revestis (2) !

{Garin le Loherain , 1. 1, p. 209 )

(1) Voyez, par exemple, le recueil de M. P. Paris, intitulé : Romancero français.

(2) Voici venir l'évêque avec dix clercs en costume.

Il I

Déliait ait cil qui de vous t^esqua fit (l)!

(W. Ibid.)

« Empêchez donc, si vous pouvez, les auteurs (Vun dictionnaire géographique d'y consigner le mot Pouille. 11 eu est pourtant de ce mot comme de mie ; ils sont nés dans le même temps, et delà même erreur. Ou a dit d'ahord Apouille de Jjnilia, et, avec l'article élidé: lapouille, qu'ona divisé ainsi: /aPoHi//e,etque dans la grande rigueur, on devrait écrire: l'Jpouille. Et, en vérité, on peut très-hien se demander, avec vous, comment des gens qui étaient en si heau chemin n'ont point créé mour P Mais ce n'est pas à nous que la question s'adresse. Ce n'est pas nous qu'elle peut hlesser. »

Ce serait ainsi, mais en termes tout autrement choisis, que l'Académie pourrait rendre à M. Génin la monnaie de sa pièce, comme dit le peuple. De quel côté seraient les rieurs? Voilà la question.

MoREVEL, MoiyTREVEL. — M. Géniu a voulu prouver, dans son livre, que mont (montagne) se prononçait mo , et voici la preuve qu'il en a donnée : « Ménage nous avertit qu'il faut prononcer Mo -rêver le nom de l'assassin de Mouy et de Coligny, quoiqu'il s'écrive correctement Mont-revel ; et il cite à l'appui ce passage du Clovis de Desmarets :

Lt sur Ifi mont Revel , qui s'élève en la Bresse,

La race de la Baume en tire sa noblesse (Observ. de Mén., p. 246) ;

à quoi M. Génin ajoute, en note : « Ainsi la vraie orthographe de ce nom n'est pas douteuse; mais la prononciation a été une cause d erreur." (P. 60.)

Eu effet, la vraie orthographe de ce nom n'est pas douteuse ; mais ce n'est pas celle que donne Ménage, et qu'accepte jM. Génin. Ces deux savants se sont trompés de compagnie. L'assassin de Mouy s'appelait Charles Louviers, et était seigneur de Maurevert, en Brie (aujourdhui Alorvert, Seine-et-Marne, commune de Chaumes). Il ne tenait par aucun lien à la race de la Baume , et n'avait jamais vu , peut-être , le mont Bevel , qui s'élève en la Bresse. Cette famille de la Baume , dont parle Desmarets, a produit plusieurs personnages illustres, et entre autres

(1) Malheur à celui qui lit de vous un évoque.

le marquis de Montrevel , maréchal de France , qui se distingua au passage du Rhin, en 1672. Ménage l'a confondue, sans le moindre prétexte, avec celle de Louviers, dont le membre le plus connu, que je sache, est l'assassin dont il s'agit. Les preuves de ce que j'avance, M. Génin les trouvera au cabinet des titres de la Bibliothèque royale, où l'on conserve les généalogies des deux familles. Il y trouvera notamment une quittance du 1" août 1631, qui émane d'un Louviers , « Messire François de Louviers, chevalier, sieur de INlorevert. » J'ajoute que si l'assassin de îMouy est nommé Maurevel dans la Confession de Sancy, et Morevel dans Mézeray, en revanche, il s'appelle Maiirevert dans les Mémoires de la reine Marguerite (1) , et que Lestoile , un autre contemporain , parle de lui en ces termes : « Maurevert, jeune gentilhomme briois, cest insigne et tant renommé assassin (2). »

Au reste , ce n'est pas la première fois que ce nom est matière à erreur et à rectification. Charles IX , qui devait beaucoup à l'assassin de Mouy et de Coligny, voulant lui témoigner dignement sa gratitude, écrivit, du Plessis-lez-Tours , le 10 octobre 1569, à son frère le duc d'Alençon, une lettre autographe où on peut lire encore ce qui suit: « Mon frère, pour le signallé « service que m'a faict Charles de Louvier, sieur de Moureveil, « présent porteur, estant celuy qui a tué Mouy de la façon qu'il " vous dira, je vous prye, mon frère, lui bailler de ma part le « collier de mon ordre , etc. , etc. »

La lettre , conservée on ne sait où , tomba, pendant la révolution, entre les mains des administrateurs du département de Paris, Maillard , Lachevaudeille, Dubois et Momoro, lesquels s'empressèrent de l'adresser aux citoyens représentants du peuple , composant le comité d'instruction publique de la Convention nationale, « pour en faire l'usage le plus propre à fortilier l'amour du républicanisme. » « Ce monument de crime et d'infamie » fut lu le 14 ventôse an 2 , devant la Convention , qui en décréta l'insertion au Bulletin, et en ordonna le dépôt parmi les manuscrits de la Bibliothèque nationale, où il figure encore. Deux jours après, le 16 ventôse, Grégoire, qui avait été, en cette occasion , le rapporteur du comité , reçut une lettre datée

(1) Pag. 27, édit. publiée par la Société de l'hist. de France.

(2) Journal de Henri Hl, sous l'année 1576, éd. de MM. Cliampollion.

desMadelonnettes,où il lut la rectification suivante : ■• L assassin de Mouy se nommait Louvier, et était seigneur de Maurevert , et non de Maureveil, comme l'ont écrit quelques historiens, encore moins Moureveil. Maurevert est en Brie, etc. , etc. (1). » Cette lettre fait le plus grand honneur à son auteur, le citoyen la Chabaussière ; elle prouve qu'il n'aimait pas à moitié l'exactitude historique, puisqu'il en prenait souci jusque sous les verrous ; et l'on ne saurait trop engager les auteurs à suivre ses principes, surtout quand ils ne sont point aux Madelonneltcs , et quand ils ont, par conséquent, la liberté de faire toutes les recherches et les vérifications dont ils ont besoin.

Ogier-le-Danois. — L'origine de ce surnom est expliquée par M. Génin, p. 396 ; mais l'explication n'est pas plus nouvelle que celle du nom d'Arlequin ; elle est empruntée à M. Barrois , et adaptée seulement au système de l'auteur, qui s'est montré bien dur pour l'éditeur d^Ogier rArdenois, et cela de deux manières : d'abord en cherchant à ridiculiser une conjecture qui ne méritait pas vraiment tant de dédain, et ensuite , en reproduisant l'idée principale de cet éditeur, mais avec un commentaire qui la rend cent fois moins acceptable. Ogier-le-Danois , suivant M. Barrois, et aussi suivant M. Génin, c'est une corruption d' Ogier V Ardenois ; ei il faut avouer que M. Barrois a donné à l'appui de sa thèse des raisons qu'il est permis de trouver bonnes. M. Génin ne les a pas méprisées; mais il y a ajouté ceci , qui gâte tout : « Ogier l'Ardenois, qu'on prononçait l'Adanois {r muette, en sonnant an)\ del'Adanois on fit le Danois. »

Et qui prouve que l'r fût muette , et que en sonnât an , et que de l'Adanois on ait fait le Danois P La troisième hypothèse aurait seule quelque apparence ; mais les deux autres ! C'est toujours le même système ; de ce que IV suivie d'une consonne ne sonnait pas dans deux ou trois mots, M. Génin en conclut qu'elle ne sonnait dans aucun. Belle conclusion ! et de même pour en !

Pas, point. — Les observations de M. Génin sur ces deux termes de comparaison qui servent de complément ou de sup-

(1) Voyez Lestoile, Journal de Henri UI, édit. de MM. Champollioii père et fils, dans la collection Michaiid el Poiijoulat. Les éditeurs ont publié la lettie de Charles IX, suivie de trois autres pièces où j'ai puisé ces renseignements.

plément à la négation sont d'une justesse incontestable ; mais elles ne sont pas plus neuves , et ne lui appartiennent pas plus que celles qu il a placées sous les mots aucun, guère, jamais, personne, rien, etc., etc. ; c'est donc très-abusivement qu'elles figurent parmi les applications et conséquences de sa théorie sur la prononciation. Cela dit, je ferai remarquer, en outre, que ces observations sont fort sèches, fort incomplètes, et je trouve bien plus à m'instruire dans ce passage de Eobert Estienne :

« Nous avons plusieurs sortes de mots desquels nous nous servons quand nous nions quelque chose , comme pas , de passus ;

— poinct, de punctum ; — grain, de granum, et brin; — goutte, de gutta personne, de persona ; — âme, de anima;

— rien, de res. »

« Nous adjoustous souvent à nostre commun langage un de ces mots pour plus fermement nier quelque chose, comme : il ny est pas, ou point. Au lieu qu'on diroit : là ny a un seul pas, ou trace ou poinct de luy. »

« Js-tu du vin? — .h n'en ay grain ou goutte, ou pas ou point. »

« Qui est en la chambre ? — // ny a âme ou personne. ••

< Que , si nous voulons augmenter la négation , nous disons : // nya homme du inonde ou personne du monde. »

.. Je n'en ay grain ne goutte. ^>

« Je ne voy ne grain ne goutte ou ne ciel ne terre. >-

« // ny a ne feu ne leu , c'est-à-dire , lumière. »

« Or, il fault prendre garde à l'usage de ces mots , que chascun soit mis au lieu qu'il fault : à savoir, que quand on usera de âme ou personne , ou parle de l'homme ; quand de grain ou goutte, on parle de semences ou liqueurs, ou chose correspondante. Pas et poinct, ja soit qu'ils soyent plus generaulx, toutes fois proprement on en use quand on parle de quelque quantité.»

« Quand nous usons de nul ou nulle, redoubians la négative, nous nions plus fort: comme quand nous disons, il n'y a nulle pomme. >•

« De ja nous usons souvent quand nous sommes courroucez , disans,/e n'iray ja : c'est-à-dire maintenant. Tu n entreras ja.^ (Suit une observation relative au mot rien, que l'on verra sous ce mot) (l).

(1) aramm. J'rançoisc, \). 120, 12'. — Lifi'J.

L'article de M. (jéniii est d'une maigreur extrême, comparé à celui de Robert Estienne ; et cependant Robert Estienne est loin d'avoir tout dit sur les négations artificielles. Jl y a là matière à un cliapitre des plus curieux, que ÎM. Génin écrira sans doute l'un de ces jours , et auquel sa plume prêtera mille attraits.

PÉQUI3S. — On sait que c'était le mot adopté par les militaires de l'Empire pour désigner les bourgeois ; mais ce qu'on ne sait pas , et que M. Génin veut nous faire croire , c'est que péquin vient de per quem ; que per quem s'est prononcé pequan, puis péquin, comme Arlecamp est devenu Arlequin.

S'il était bien démontré qyx Arlecamp fût devenu Arlequin^ on aurait au moins une analogie en faveur de cette étrange explication ; mais rien n'est moins sûr, puisqu'à cet égard .M. Genin, toujours si absolu , n'ose rien aflirmer. Il faut \oir d'ailleurs le reste de la démonstration : c'est cbose vraiment curieuse. D'après Henri Estienne, on a dit autrefois faire du liperquam , ou faire le liperquam au lieu de dire lny per quem ; et luy per quem, c'est Ibomme d importance , per quem omnia fiunt. Ly ou luy pour celuy est tombé ! il n'est resté que les deux mots latins 2)er quem. Un per quem, ou pequan ou péquin ! !

Mais une difficulté se présente. Le péquin, entendu en ce sens, ne pouvait être le bourgeois de l'Empire. C'était le militaire qui était le véritable péquin , Ibomme d'importance. Comment donc s'imaginer que le militaire put appeler per quem ou péquin celui qu'il méprisait souverainement.^ Cette objection est venue à l'esprit de M. Génin , mais elle ne l'a point embarrassé. «On aurait pu , dit-il , répondre au militaire :

« Vous donnez sottement vos qualités aux autres. »

Et voilà ce qu'on peut appeler se tirer adroitement d'une difficulté ! Mais ce n'est pas tout : vous aviez déjà vu liperquam, se transformer en perquem, en pequan , en péquin; il se transforme encore, sous l'influence d'une fatale ignorance, en Pékin, écrit comme le nom de la ville chinoise; « d'où , naturellement , on a substitué un Chinois à un Pékin. »

On voit bien que c'est un homme d'esprit qui a imaginé tout cela. Remarquez d'abord ici l'application de la fameuse règle : Deux consonnes consécutives ne se faisaient jamais sentir. C'est

MO

ainsi qu'on parvient à escamoter Vr de per quem ou per quam, d'où pég M an, puis péquin. Remarquez de plus qu'Henri Estienne, en parlant de liperquam, ne dit pas un mot de cette suppression de Ir, et cela dans un livre où il est à chaque instant question de prononciation. Remarquez encore qu'au temps d'Henri Estienne on disait liperquam et non perquam. Remarquez enfin cette proposition curieuse : « lij ou luy pour celuy est tombé! « Je me rappelle une étymologie non moins divertissante, établie à l'aide d'une chute analogue, par un magistrat municipal d'un village voisin de Paris. Ce savant eut l'idée d'écrire la chronique de Passy , et il se demanda d'abord quelle pouvait être l'origine du nom de ce lieu. Voici sa réponse : « Le territoire de Passy se resserre vers les deux extrémités du côté de Paris et du côté d'Auteuil, et ce rétrécissement produit deux espèces de défilés , de gorges, de pas (dans le sens de pas de Suse.) Quelqu'un aura remarqué cet accident de configuration, et aura dit : ily a deux pas ici, ou, ce qui revient au même: il y a deux pas ci. Par la suite des temps , il y a deux sera tombé ; et il est resté pas ci, Passi ou Passy , par corruption! » Si l'étymologie de Passy concourait avec celle de Pékin, le juge du concours serait fort embarrassé.

En résumé, M. Génin est bien difficile de refuser l'étymologie proposée, dit-il, par M. Ampère, qui fait venir péquinde payanus. Le peuple dit tous les jours, c'est un paquan, pour désigner un homme grossier, un lourdaud, un sot. Paquan peut être une forme moderne de paysan, qui n'est autre que payanus ; reste à expliquer le changement de an en in, et M. Génin ayant précisément découvert une règle sur cette permutation , eût encore trouvé moyeu d appliquer là son système, sans recourir à une série d'hypothèses fort compromettantes.

PiEÇ\. — Pourquoi M. Génin se donne-t-il la peine de nous expliquer le sens de pieça? Il est bien connu depuis que Robert Estienne a dit : « Pieça est composé de deux mots : pièce a ou ha, du verbe avoir, pour, // y a longtemps. » {Gramm. fr. , p. 89.) On le trouve d'ailleurs dans Roquefort , qui donne en outre six exemples de la locution grant pièce, et î\l. Ampère l'avait récemment encore remis en lumière. {Formai, de la langue fr. , p. 287.)

Pourquoi M. Génin suppose-t-il que nous avons emprunté

pieça aux Italiens? Rien n'est moins probable , puisqu'on trouve dans le roman de Garin le Loherain, qui, suivant lui , date de la première moitié du treizième siècle :

Moull giant pièce a , certes, que ne le vi. (Garni , t. I , p. 227.)

Dans le roman de Rou , qui n'est pas moins ancien , on trouve aussi :

Grant pièce aveit liir terre eue (v. 7905) (!)•

Si M. Génin alléguait un texte italien antérieur à ces deux ouvrages, alors, mais seulement alors , l'emprunt serait probable. Dans tous les cas il faudrait faire venir cette locution non pas de un pezzo , mais plus naturellement de una pezza, qui se dit aussi, et qui se disait surtout dans l'ancien italien:

Diniorarsi una pezza con voi. (Boccace, Decam. IV, 2.)

Pourquoi enfin M. Génin regrette-t-ii si fort le mot pieça P Nous ne manquons pas de termes pour exprimer l'idée qu'il renfermait, et pour la nuancer. >'ous avons yadis, anciennement , autrefois, naguère, etc. Tout cela ne suffit pas à M. Génin : il lui faut encore pieça.

« On a remplacé pieça par il y a longtemps , dit-il ; cinq syllabes pour deux , et l'impossibilité d'entrer en vers. Notre langue a réellement beaucoup gagné ! »

Qu'on tienne cette ironie pour fine, je ne m'y oppose pas ; mais pour juste , c'est une autre affaire. 11 n'est pas vrai de dire qu'on a remplacé pieça par «7 y a longtemps, car l'un n'exprime pas la mèine idée que l'autre. C'est grant pièce qui signifie longtemps. Suivant M. Génin lui-même, pieça marquait un temps bien moins éloigné que jadis, c'est-à dire, quelque chose comme naguère. D'ailleurs, retournons au vers précité :

Moult grant pièce a, certes , que ne le vi Fort long temps a, certes, que ne le vis.

Otez de part et d'autre moult et fort, il reste grant pièce a que , ou , ce qui revient précisément au même : longtemps a que , locution qui s'employait fort souvent au moyen âge. Somme toute, je ne vois pas trop ce que nous avons pei^du, si nous disons : //

(1) Le mot pecia et tous ses dérivés sont d'ailleurs bien plus anciens dans la liasse latinité. (V. du Cange )

y a longtemps que au lieu de grant pièce a que ou longtemps a que. Pour une ou deux syllabes de plus c'est bien la peine de tant crier à la décadence ! et puis n'est-il pas tant soit peu puéril de supputer ainsi des svUabes pour juger des progrès d'une langue? Ce n'est plus de la philologie, c'est de l'arithmétique. Quant à cette objection que il y a longtemps ne peut entrer en vers, elle n'est pas sérieuse. Si un poète ne peut dire : il y a longtemps que je vous connais, par exemple, il dira : depuis longtemps je vous connais , qui rendra absolument la même idée, et qui s'enchâssera très-aisément dans un vers.

Port signifie défilé , et non porte d'un défilé , comme traduit M. Génin (p. 119):

Karles l'entend ki est as pors passant. « Cliarles l'entend qui passe à cette heure les portes des défilés. «

Saint-Jean-Pied-de-Port, c'est Saint-Jean au pied du défilé, et non au pied de la porte du défilé. Port a ici le même sens que puerto en espagnol , et l'un et l'autre ont pour racine commune non pas porta, mais bien portus, un port, qui est, en effet, une sorte de défilé.

E APPORT. — M. Génin ne veut pas qu'on dise sous le rapport de, et sa raison est celle-ci : Un rapport, dit-il, est une abstraction ; comment peut-on être placé dessus ou dessous?

Voilà qui est d'une grande rigueur, et j'en conclus nécessairement qu'on ne pourra plus dire : passer quelque chose sous silence; car le silence n'a rien de concret; et non-seulement c'est une abstraction, mais encore c'est une négation. Comment peuton être placé dessus ou dessous ? Comment aussi pourra-t-on désormais vivre sous un règne, sous une administration tutélaires? Qu'est-ce qu'un règne. ^^ Une abstraction. Essayez donc, je vous prie, de vous placer dessus ou dessous. La langue est inondée d'abstractions, et, à ce compte, nous ne pourrons bientôt plus parler, s'il nous faut faire à chaque instant l'exercice de scolastique , auquel se livre M. Génin à l'endroit de rapport. Sans doute la philosophie a rendu de grands services à l'étude du laugage, à ce point que saus elle nous serions privés du plus précieux de tous les guides, de la grammaire générale ; mais jamais, que je sache, elle n'a prétendu nous imposer la loi de distinguer le concret de l'abstrait pour employer les prépositions.

Pour mon compte, je ne saurais croire avec M. (lénin qu'un homme distingué sous tous les rapports soit une plirase du plus abominable jargon. L'Académie autorise celle iaçon de parler, et tant qu'on ne m'aura pas donné, pour m'en dégoûter, une meilleure liaison que l'abstraction ci-dessus, je m'en servirai sans remords.

Renart (roman de). — « Il faut dire le Roman de Renart , et non DU Renart , puisque dans ce titre Benard est un nom propre. » (P. 12.) — • I\[. Génin est d'accord sur ce point si grave avec une de ses victimes, Gustave Fallot, qui avait dit la même chose en 1839 , dans ses Recherches (p. 361). Pourquoi lui a-t il refusé une petite citation qui l'eût dédommagé des duretés de sa critique?

Rien. — Ce que je lis sur ce mot, dans l'ouvrage de M. Génin (p. 500), ne saurait passer pour une application ou une conséquence de son sjstème; car voilà bientôt trois siècles qu'on l'a dit pour la première fois, et depuis , on l'a répété sur tous les tons.

« Touchant rien, écrivait Robert Estienne en 1569 , presque tous s'abusent à l'usage d'iccluy mot , estimans ne signifier nulle chose que ce soit : mais c'est tout le contraire ; car avec ce mot nous mettons toujours une négation, ou nous l'entendons, comme si je demande, que fais-tu? que dis-luP qu as-tu? tu respouds rien : mais la négation s'entend , je ne fay rien , je ne di rien, je n'ay rien. » {Gramm. fr., p. 127).

Voici maintenant Estienn« Pasquier, moins absolu, plus complet et plus vrai que Robert Estienne :

« Je A'eux que l'on pense que je ne traicte icy rien aiscourant sur cette parole de riens. Un chacun de nous estime que ce mot ne signifie autre chose que ce que nous disons autrement néant, et pour cette cause qui voudroit représenter en nostre langue ce que le latin dit : ex nihilo nihil fit, il ne le pourroit en meilleurs termes représenter que de : Riens ne se faict de riens. Aussi quand il advient en commun langage à quelqu'un de dire, s'il veut riens mander, on s'en moque et dit-on ordinairement qu'à riens mander il ne faut point de messager ou response. Toutes fois qui considérera ce mot en sa vraye source et nature, il verra que ce que le latin a dit res, nous l'avons rapporté en nostre langue soubs cette distinction de riens ; et de fait , lisant dans les anciens , vous le

trouverez aussi souvent usurpé pour ce mot de chose, que pour néant, et voy le plus du temps nos anciens avoir dit nulle riens et toute riens, pour nulle chose et toute chose , faisant riens féminin, comme les Latins ont faict res. » (Recherches , liv. VIII, chap. 53.)

A l'appui de ces observations, Pasquiercite plusieurs passages du roman de la Rose, qu'il est inutile de reproduire ici, et où rien a incontestablement son sens originaire et positif. Mais il ajoute que, néanmoins, on trouve dans le même roman plusieurs autres passages où Jean de Meung prend rien pour néant. « Comme au lieu où il introduit Genius devisant de la création du monde.

Car de rien fait il tout saillir , Lui qui a rien ne peut faillir , N'oncques riens ne le ment à faire Fors sa volonté débonnaire.

" Auquel lieu , ajoute Pasquier, les deux premiers riens sont usurpez pour néant, et le tiers pour quelque chose. »

Pasquier se trompe ; c'est le premier rien seulement qui a le sens de néant ; les deux autres sont positifs : mais peu importe. II suffît d'un exemple aussi clair, aussi décisif que celui-ci :

Car de rien fait il tout saillir,

pour se convaincre qu'au moyen âge rien avait, comme aujourd'hui, une valeur positive et une valeur négative ; et c'est ce dont M. Génin ne veut pas convenir; car il aime par-dessus tout l'absolu; et quand il fait des règles, il n'y souffre point d'exceptions. C'est une chose curieuse que de considérer les artifices d'analyse auxquels il se livre, les subterfuges, les faux-fuyants où il s'engage pour échapper à l'évidence qui le poursuit , et surtout pour se donner le plaisir de fustiger l'Académie.

Quel est donc ici le crime de l'Académie? Elle dit que rien en certains cas signifie quelque chose, et elle a raison. Elle dit qu'en d'autres cas, ce même mot est synonyme de néant, et c'est encore vrai. Sans doute quelques-uns des exemples qu'elle cite , n'ont pas été heureusement choisis ; mais je ne vois pas là de quoi faire tant de tapage, et l'erreur du critique est bien plus grave que celle qu'il relève; car il se refuse à admettre en principe une vérité incontestable, que l'Académie a constatée, mais qu'elle n'a pas démontrée, peut-être, avec tout le soin nécessaire. L'Académie n'a pas besoin d'avocat; mais l'erreur a toujours besoin d'ad-

versaires, surtout quand elle se produit sous le dangereux patronage d'un homme d'esprit. Prouvons donc, s'il se peut, que M. Génin est dans le faux , lorsqu'il prétend qu'aujourd'hui le mot rien a toujours une valeur positive. Quelques citations suffiront pour vider le débat.

Et tout ainsi que tn fis toiil de rien Ainsi fais-tu sortir le mal du bien.

(Th. de Bèze , Abraham sacrifiant.)

Rien est ici pour néants à n'en pas douter, et je mets au défi le plus subtil philologue de lui attribuer un autre sens.

Guy, je te feiay voir, batteur que Dieu confonde , Que ce n'est pas pour rien qu'il faut roijer le monde.

(Molière, L'Esloardij, act. 11, se. 7 (I).

Pour mn, c'est-à-dire pour néant ^ sans motif.

J'ay sceu qu'en secret mesme il luy faisoit du bien , El peut-estre cela ne se fait pas jiour rien.

{Id. , Dépit amoureux , 11 , 1.)

Essayez de substituer chose ou quelque chose à rien , dans cet exemple, et vous obtiendrez un contre-sens complet.

A table contez-moy (2) si vous voulez pour quatre , Mais contez-moy pour rien, s'il s'agit de se battre

{Id.,ibid., V, (.)

Continuez votre substitution, et vous ferez de Mascarille un brave à trois poils, au lieu d'un poltron qu'il est. On me dira peut-être: « Tournez ainsi: ne me comptez pour rien; » mais il serait prodigieux de sous-entendre dans une phrase négative comme celle-ci, qui ne répond point à une interrogation, ce qui lui donne précisément sa force négative, à savoir la négation.

Mais on en voit paroistre De ces gens qui de rien veulent fort vous connoistre. (Les Fascheux , 1,1.)

(1) Je cite l'édition originale pour cet exemple et pour tous ceux qui viennent ensuite.

(2) Contez-moij (sic) , et ce n'est pas ici une faute typograpbique : au seizième et au dix-septième siècle, on rencontre à cliaque instant conter pour compter, et réciproquement, au moyen âge, on trouve computus ou compulum dans le sens de conte, de fable- (V. du Cange, au mot Computus.)

" Et je piéférerois le plus simple entretien A tous les contes bleus de ces discours de rien .

{L'Escole des maris, 111 , 8.)

Vous sçavez de quel titre elle se glorifie , Et qu'elle a dans la teste une philosophie Qui déclare la guerre an conjug;! lien Et TOUS traitte l'amour de déité de rien.

{La Princesse d'Élide, 1,2.)

Il y a quelque temps que j'entens chanter à ma porte; et sans doute cela ne se fait pas pour rien. {Le Sicilien, 4.)

Dans tous ces passages, il est impossible, à mon sens, de soutenir que rien soit positif. Et quand Harpagon refuse de payer au commissaire les écritures qu'il a faites , sous ce prétexte qu'il n'en a plus besoin, « Oiiy , répond le commissaire , mais je ne prétens pas moy les avoir faites pour rien » {l'Avare, V, 5) ; quel sens donnerez-vous à ce n'en? La négation ne vous sera là d'aucun secours, car elle ne tombe pas sur rien, et eu voici la preuve. Changez la scène , et imaginez quelle se passe de nos jours, où les particuliers ne payent plus les commissaires pour constater les vols. Mettez à la place d Harpagon un homme généreux qui veut, sans y être obligé, récompenser l'officier de police; celui-ci va refuser la récompense, comme il le doit, et dans cette lutte entre la libéralité et le devoir, le dialogue suivant pourra trèsbien s'établir : « Je prétends vous payer vos écritures. « — < Oui, mais je prétends moi les avoir faites pour rien. » Le commissaire qui ferait cette réponse parlerait un français irréprochable , et sans contredit il emploierait le mot rien dans un sens négatif, absolument négatif, comme l'emploie aussi le mari de Philaminte, lorsqu'il dit de sa femme :

Du nom de philosophe elle fait grand mistère , Mais elle n'en est pas pour cela moins colère, Et sa morale faite à mépriser le bien Sur l'aigreur de sa bile opère comme rien.

{Les Femmes sçavantes , II , 9.)

Mais voici deux passages encore plus décisifs , et curieux en cela qu'ils offrent dans la même phrase un exemple de rien positif et de rien négatif :

Il faut des presens des hommes Qu'elle se deffende bien ;

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