‹ Examen critique de la Vie de Jésus de M. Renan (volume 2)Chapitre 13 sur 96 · L'EVANGILE DE SAINT JEAN · texte numérisé non relu

L'EVANGILE DE SAINT JEAN

Si, parmi les quatre Evangiles canoniques, il en est un qui aurait dû, ce semble, écarter tout soupçon de fraude ou d’imposture, c'est l'Evangile de saint Jean. Le Sauveur du monde n’est nulle part, ou il est dans ces pages qui retracent sa physionomie avec un accent de vérité inimitable. C’est ici surtout qu’on peut dire avec Rousseau que l'inventeur serait plus étonnant que le héros. Aussi, depuis la secte obscure des Aloges jusqu'à la prétendue Rcforme, personne n'avait osé émeitre un doute sur l'authenticité d’une pareille œuvre. Lorsque, en 1820, les

Probabilià de Bretschneïider vinrent meltre en question ce que la foi et la séience s'accordaient à envisager comme un point incontestable, il s’éleva contre le surintendant de Gotha un concert unanime de réprobations!. L'auteur de ce scandale reconnut lui-même qu'il s'était avancé à la légère. Il n’y eut pas jusqu’au docteur de Wetle, si téméraire en fait de critique, qui ne se crût obligé de protester, au nom du bon sens, contre une thèse insoute-

1. Qu'on me permette de dresser ici une liste. bien incomplète des écrivains allemands qui ont défendu dans ces derniers temps l'authenticité de l'Evangile de saint Jean, ne serait-ce que pour montrer que ces utopies, écloses en Allemagne, y ont également trouvé leur réfutation. Il faut que les lecteurs de M. Renan sachent bien que la défroque dont ce dernier s’affuble n’est plus de mise depuis longtemps dans le pays même où tel auteur excentrique a essayé de la faire passer en mode. Je ne veux point parler des commentaires ou introductions générales das lesquelles l’authenticité du quatrième Evangile a été défendue avec autant de vigueur que de talent par Eichhorn, Bertholdt, Hug, Feilmoser, Credner, Guericke, Neudecker, Lücke, Olshausen, etc. Une foule d’écrits spéciaux ont paru en Allemagne pour faire justice de ces témérités : Schlecker, Essai d’une réfutation des principales objections soulevées contre l'authenticité de l'Evangile de saint Jean, Rostock, 1802. — Susskind, Matériaux pour servir à la défense de l’authenticité de l'Evangile de saint Jean, Tubingue, 1803. — Glaser, De Joanne Evangelii vero auciore, Helmstadt, 1806. — Wegscheider, Essai d'une Introd. complète à l'Evangile de saint Jean. — Van Gruithuysen, Pro Ev. Joannis adbevrix, Hardevici, 1807. — Stein, Authentia Ev. Joannis, Brandebourg, 1822. — Kaiser, Comment. de Apologeticis Ev. Joan. consiliis, etc., Erlangen, 1821. — Calenberg, De antiquissimis pro Ev. Joan. testimoniis, Hambourg, 1822. — Hemsen, De l'authenticité des écrits de saint Jean, Schleswig, 1823. — Crome, Probabilia haud probabilia, Leipzig, 1824. — Hauff, De l'auth. de l’Ev. de saint Jean, 1831. — Frommann, La doctrine de saint Jean. 1840. — Bucher, Doctrine de saint Jean sur le Logos, Schaffhouse, 1856. — Ebrard, Crifique scientifique de l'histoire évangélique, p. 1054 et suiv., Francfort, 1842. — Maier, De l’auth: de l’Ev. selon saint Jean, Schaffhouse, 1854, etc., etc.

nable. Strauss, il est vrai, et après lui l’école rationalisto de Tubingue, Baur et Schwegler en tête, ont repris pour leur compte les objections de Bretschneider ; mais Strauss attachait si peu de valeur à ces futilités, qu'il s'en emparait ou les sacrifiait tour à tour, selon les besoins de la cause !. En résumé, si l'attaque du rationalisme allemand contre nos Livres saints a eu un résultat clair, solide, généralement avoué, c'est d'avoir placé désormais l’Evan. gile de saint Jean hors de toute atteinte.

Un écho de cette controverse semble être arrivé jusqu’à M. Renan ; du moins ai-je cru voir qu'elle ne lui est pas complétement étrangère. C’est contre l'Évangile de saint Jean que l’émule des sociniens exhale toute sa mauvaise humeur; et je le comprends : ce magnifique témoignage de la divinité de Jésus-Christ embarrasse singulièrement tous ceux qui la nient. Mais ce que je comprends moins, c’est la méthode que suit l’auteur pour écarter ce qui le gêne : il est sans exemple qu’un sujet si grave ait été traité avec une pareille légèreté.

Et d’abord, j'avoue ne pas trop savoir ce que M. Renan pense sur l’authenticité de l'Évangile selon saint Jean. Tantôt « il n'ose être assuré que le quatrième Evangile ait été écrit tout entier de Ja plume d’un ancien pêcheur galiléen ; » tantôt il avoue « que, si cet ouvrage n’est pas réellement de l’apôtre, on n’a pas d'exemple dans le monde apostolique d’un faux de ce genre. » Ici, « il ne veut pas se prononcer sur la question matérielle de savoir quelle main a tracé le quatrième Evangile; » là, il affirme

4. Dans la troisième édition de la Vie de Jésus, Strauss avoue qu'un plus mûr examen a ébranlé ses doutes sur l’authenticité de l'Evangile de saint Jean; dans la quatrième, il retire cette concession qui renversait tout son système, puisqu'il se déclarait vaincu d'avance si on parvenait à lui opposer un seul écrivain du temps. (Strauss, T. I, $ xin1, p. 69.)

que « cet Évangile est à peu près de l’auteur auquel on l'attribue, » etc., etc. ‘. À quoi voulez-vous qu’on s'arrête dans ce pêle-mèêle d’assertions contradictoires? Une seule

chose y apparaît clairement, c’est que l’auteur ignore lui-

même s'il doit affirmer, nier ou douter. Tâchons cependant de saisir la pensée qui surnage à ce flot d'hypothèses au milieu desquelles se balance l'imagination du romancier.

À défaut d'opinions arrêtées, M. Renan éprouve la tentation de croire certaines choses vraiment originales. Voici, par exemple, à quelle tentation il succombe touchant l’origine de l'Evangile selon saint Jean : « On est tenté de croire, dit-il, que Jean, dans sa vieillesse, ayant lu les récits évangéliques qui circulaient, d’une part, y remarqua diverses inexactitudes, de l’autre, fut froissé de voir qu’on ne lui accordait pas dans l’histoire du Christ uue assez grande place; qu'alors il commença à dicter upe foule de choses qu’il savait mieux que les autres, avec l'intention de montrer que, dans beaucoup de cas où on ne parlait que de Pierre, il avait figuré avec et avant lui?, » Ainsi, c'est à un vil sentiment de jalousie contre saint Pierre que nous devons, en grande partie, cet admirable Evangile de saint Jean, dont Herder aimait à dire : « La main d’un ange l’a écrit! » Le pauvre homme était blessé dans son amour-propre de vieillard : il s’indignait de voir qu'on ne lui faisait pas la part assez belle dans l'histoire évangélique. Alors, pour faire pièce à saint Pierre, il se décide, lui aussi, à dicter ses souvenirs; et aussitôt sort de sa bouche cette sublime métaphysique que dix-huit siècles ont admirée, méditée, commentée : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu! » |

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