Vie de Jésus, p
comprend que, dans un entretien avec l'un des principaux lettrés de la nation, ou bien dans le commerce de l’intimité avec ceux qu’il destinait à prêcher sa doctrine, avant de se séparer d'eux, à la dernière Cène, par exemple ; qui ne comprend, dis-je, que le Seigneur ait pu, dans de pareilles circonstances, enseigner des vérités qu’il ne livrait pas d'ordinaire à la multitude, du moins sous une forme aussi élevée? Cette distinction n’est-elle pas clairement indiquée dans l'Evangile de saint Luc (vnx, 10) : « Pour vous, il vous a été donné de connaître le mystère du royaume de Dieu ; aux autres, je parlé en paraboles ?» Si donc, parmi les quatre évangélistes, il s’en rencontrait trois dont le but particulier eût été de reproduire surtout cet enseignement parabolique, moral, populaire, tandis que le quatrième se serait attaché principalement à mettre par écrit la partie dogmatique, sacramentelle, mystique, si on le veut, de la révélation du Christ !, faudrait-il s’étonner de trouver entre leurs relations quelque différence de ton, de forme et de couleur ? Et cette différence, résultant de la diversité du sujet, des auditeurs et des circonstances, formerait-elle un préjugé défavorable à la véracité de leur témoignage? Pour le prétendre, il ne faudrait rien moins qu'une naïveté extraordinaire ou peu de bonne foi.
Et que M. Renan ne s'imagine pas que ce sont là des conjectures. Nous n'avons pas l'habitude de faire des romans : lorsqu'il s’agit de faits, nous consultons avant tout l’histoire et la tradition. Or, les premiers écrivains de l'Eglise, bien plus rapprochés des origines que nous, sont unanimes à reconnaître le caractère distinctif et le but de
4, Je dis surtout et principalement, parce que nos fantaisistes ne voient qu’antithèse et contradiction là où il y a tout simple-
ment une question de plus ou de moins.
l'Evangile selon saint Jean. En rapprochant les témoignages de saint Irénée, de Clément d'Alexandrie, d'Eusèbe, de saint Jérôme et de saint Epiphane‘, on voit clairement que saint Jean s'était proposé de compléter le récit des autres évangélistes, en reproduisant toute une série d'actions et de discours du Seigneur que ceux-ci avaient passés sous silence ; car aucun évangéliste n’a eu l'intention de rappeler tous les actes ni toutes les paroles du Maître : saint Jean le déclare formellement pour sa part (xx, 30). C’est pourquoi il néglige de mentionner la plupart des faits et des discours déjà rapportés par saint Matthieu, saint Marc et suint Luc, sans en excepter la Fransfiguration, dont il avait été pourtant l’un des témoins privilégiés : il suppose tout cela connu par la relation authentique de ses devanciers. Lui, qui âttache tant d’im-
4. Clément d'Alexandrie, dans son livre des Hypotyposes, cité par Eusèbe (Hist. ecclés., vr, 14) : « Jean, resté le dernier de tous, voyant que ce qui a rapport à l'humanité du Christ avait été raconté dans les autres Evangiles, écrivit à la prière de ses amis, et sous l'inspiration de l'Esprit-Saint, un Evangile spirituel, » mveupariwèv. — Eusèbe ( Hist. ecclés. 111, 24) : « Après que les trois premiers Evangiles furent arrivés à la connaissance de tous, Jean confirma la vérité de leur relation par son témoignage ; mais il y remarqua l'absence des fails qui avaient signalé le commencement de la prédication du Christ... . C’est pourquoi, à la prière de ses amis, il résolut de combler l'intervalle de temps sur lequel avaient glissé les premiers évangélistes, en rapportant les actes du Sauveur qui ont précédé l’incarcération de Jean-Baptiste. .…. J n’y a donc pas, pour un observateur attentif, de dissidence entre les Evangiles, car celui de Jean renferme le commencement des actions du Christ, et les autres l’histoire du temps qui sa suivi. Laissant de côté, et avec raison, la généalogie du Christ, déjà reproduite par Matthieu et par Luc, Jean commence par la théologie, comme si l'Esprit-Saint lui avait réservé ce privilége. » Ce passage d'Eusèbe résume parfaitement la tradition chrétienne sur
origine de l'Evangile selon saint Jean.
portance à la preuve tirée des miracles du Sauveur (rx, 11; xu, 37; xx, 30), regarde comme superflu dé revenir sur des prodiges que les autres évangélistes ont portés à Ia connaissance du monde entier. Pendant que ceux-ci se renferment principalement dans le cadre de la prédication de Jésus-Christ en Galilée, saint Jean s'attache surtout à retracer l’enseignement du Seigneur à Jérusalem ét en Judée, au temple et parmi les docteurs de la loi. Scène, auditoire, interlocuteurs, tout diffère le plus souvent de part et d'autre. Est-il étonnant, je le répète, que des matières et des situations diverses amènent des nuances variées dans le discours et dans le style ?
Mais, disait Bretschneïder, dont M. Renan n’est qu’un faible écho, sans le savoir peut-être, l'Evangile de saint Jean trahit des préoccupations dogmatiques qui se rapportent à l’état des esprits dans l’Asie-Mineure vers la fin du 1° siècle. Et qui en a jamais douté? Les Peéres de l'Eglise n’ont pas attendu l’auteur des Probabilia, ni son auxiliaire français, pour remarquer que l’apôtre avait composé son Evangile à l’occasion des erreurs de Cérinthe et des Nicolaïtes, des Ebionites et des Nazaréens!. Ceuxci, préludant aux rêveries du gnosticisme, niaient, comme M. Renan, la divinité de Jésus-Christ et la réalité de l’incarnation du Verbe. Afin de les confondre et d’instruire en même temps Îles fidèles, saint Jean laisse de côté toute la série des discours du Seigneur déjà rapportés par les synoptiques, pour reproduire ceux qui vont plus directemént à son bnt, lequel est de montrer que Jésus de Nazareth est le Fils de Dieu ou le Verbe fait chair, lumière et vie du monde ; car telle est l’idée mère de son Evangile. Qui prouvera que saint Jean fût tenu de répéter les para-
1. Saint Jrénée, Her. im, 41; saint Epiphane, Hœres. Lxix, 23 ; saint Jérôme, de Viris illust., 9.
boles qui se trouvaient déjà dans saint Mathieu, ou que saint Matthieu fût obligé à mettre par écrit le discours de la Cène? Qui prouvera que le discours de la Cène, cette communication intime et suprême du Maître à ses disciples, ait dû avoir exactement la même forme et la même couleur que le sérmon de la montagne, prononcé devant les populations de la Galilée? Arguer de quelques différences verbales contre l'authenticité de l’un et de l’autre, c'est une pure plaisanterie, comme Bretschneider avait fini par le reconnaitre.
Qu'on ne vienne donc pas nous parler des « Entretiens » de Xénophon, et des « Dialogues » de Platon, pour éblouir les simples par un rapprochement ridicule! Est-ce que Platon a jamais prétendu iromper le public sur le rôle qu’il prête à Socrate dans ses Dialogues ? La fiction saute aux yeux. Les discours que Platon place dans la bouche de Socrate ne sont pas plus authentiques que ceux des autres interlocuteurs, d'Eutyphron, d’Alcibiade ou de Ménon. Le simple bon sens suffit pour avertir que l’auteur ne les donne pas pour des pièces historiques. Y a-t-il là le moindre semblant d’analogie avec une relation que son auteur fait suivre de cette allestation solennelle : «Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et touché de nos mains, nous vous l’annonçons *, » Où donc Platon a-t-il écrit quelque chose de pareil pour faire accroire qu’il ne fait que reproduire litléralement dans ses Dialogues ce qu'il avait entendu de la bouche de Socrate ?
Ah! sans doute, nous comprenons votre embarras au