Ibid., Introd., p. KO
des personnes disposées à n’y pas croire, en présence des pharisiens et des docteurs de la loi, c’est-à-dire de la classe d'hommes la plus hostile au thaumaturge (Luc, v, 17; et vi, 7); des miracles opérés, non pas « en cachette ‘, » mais tantôt devant quatre mille hommes, tantôt devant cinq mille, le plus souvent au milieu d’une grande foule. Il y trouvera des miracles qui ont été discutés, examinés, tournés et retournés dans tous le sens depuis dix-huit siècles, qui ont passé par le crible de la critique , tant de la part des chrétiens que des Juifs et des païens, et qui ont obtenu l’assentiment le plus large et le plus constant que jamais croyance ait rencontré dans le monde. Si cela ne suffit pas pour qu’un fait soit avéré, il ne reste plus qu’à se jeter tête baissée dans le scepticisme historique.
Non, cela ne suffit pas, répond notre critique; car ces miracles ne sont point produits devant une commission de savants. Permettez : vous confondez ici, avec une légèreté impardonnable, deux choses parfaitement distinctes, le fait du miracle et son caractère miraculeux. S'agit-il du simple fait, du fait matériel, du fait qui tombe sous le sens, une personne du peuple ou un homme du monde, jouissant de l’usage de ses facultés et doué d'organes sains, est aussi compétent, pour voir et pour entendre , que le premier savant de la terre. Il n’est pas nécessaire d’être physiologiste, physicien ou chimiste pour pouvoir constater qu’un aveugle-né a commencé de voir à un moment donné, qu’un paralytique s’est mis à marcher, qu'un sourd-muet a recouvré la parole et l’ouïe. Quant à la question de savoir si de telles guérisons opérées d’un mot, d’un geste, dépassent les forces naturelles, cela peut être du ressort de la science, si vous le voulez; mais le fait en lui-même est à la portée de tout le monde, ct n’exige, pour être observé et
À Vie de Jésus, p, 264.
rapporté fidèlement, ni une forte dose d’érudition, ni une longue habitude des recherches scientifiques.
= Et même, le caractère miraculeux du fait est-il de la compétence exclusive des savants? Il serait ridicule de vouloir le prétendre. Qu’il puisse y avoir certains phénomènes au sujet desquels la science est en droit de discuter s'ils doivent être attribués à des causes naturelles ou non, c’est ce dont personne ne doute. Mais il en est d’autres également pour lesquels une consultation de ce genre serait à tout le moins inutile. Je n’ai pas besoin qu’une commission de savants vienne m’apprendre qu’avec cinq pains et deux poissons il est absolument impossible de rassasier cinq mille hommes : là-dessus, une maîtresse de maison en sait tout aussi long que l’Académie des sciences. C’est le simple bon sens qui dit qu'il n’est au pouvoir d'aucun homme de guérir un aveugle-né avec un peu de boue détrempée, de redresser un paralytique par ce mot : lève-toi et marche! de ressusciler un mort de quatre jours, que la décomposition commence à gagner. Sur ce point, l'avis de tous les physiciens du monde ne saurait rien ajouter à la conviction générale. Il est même permis d'aller plus loin, sans faire injure à la véritable science ni aux vrais savants. Lorsqu'il s’agit de faits pareils, ce ne sont pas précisément les hommes de parti pris et à système préconçu qui doivent passer pour les meilleurs juges ou pour les témoins les plus sûrs. Si les évangélistes avaient chacun une théorie médicale, des idées particulières sur la substance ou sur la nature des corps, je me tiendrais beaucoup plus en garde contre leur témoignage : il serait à craindre, en eflet, que ces hypothèses scientiques n’eussent déteint sur le récit lui-même ; au contraire, l’absence de toute préoccupation de ce genre chez ces âmes simples et droites est l’une des raisons qui, joinles à tant d’autres, ne permettent pas de suspecter la fidélité de leur relation.
M. Renan a l'air de croire que les miracles de l'Evangile ont été admis à l’aveugle, sans la moindre difficulté, et en dehors de tout examen sérieux. C’est de contraire qui est le vrai. Si notre adversaire avait tenu à éclairer ses lecteurs par une discussion approfondie, il aurait pu trouver une excellente occasion d'exercer sa critique. Il lui suffisait pour cela de parcourir le chapitre rx de saint Jean, lequel porte tout entier sur la guérison de l’aveuglené. Enquête de la part des ennemis du Christ, déposition de témoins, constatation du fait de la cécité par les parents mêmes del’aveugle, nouvel interrogatoire du fils, tentatives réitérées pour nier la guérison ou pour l'expliquer naturellement, impossibilité de porter atteinte à la réalité du miracle, rien n’y manque. C'est un procès en forme dont l'instruction se poursuit dans les moindres détails. Comment se fait-il que l’auteur de la Vie de Jésus, qui consacre à l'analyse des miracles tout un chapitre de son livre, trouve moyen de ne pas dire un seul mot d’un récit qui occupe une si grande place dans l'histoire évangélique? Apparemment , cela le gênait dans la théorie qu'il s’est faite sur la crédulité publique au temps de Jésus-Christ : il aura mieux aimé passer sous silence ce qui eût pu donner l'éveil au lecteur le plus confiant. Est-ce de là de la sincérité ?
Voyons maintenant à quelles conditions M. Ernest Renan permet à Dieu de faire un miracle. Je ne crois pas qu'il existe dans la littérature française de page plus divertissante. Le morceau mérite d’être connu :
« Que demain un thaumaturge se présente avec des garanties assez sérieuses pour être discuté, qu’il s'annonce comme pouvant, je suppose (ce je suppose est charmant !), ressusciter un mort, que ferait-on ? Une commission composée de physiologistes, de physiciens, de chimistes, de personnes exercées à la critique historique, serait nom-
mée. Cette commission chotsirait le cadavre (sic), s’assurerait que la mort est bien réelle, désignerait la salle où devrait se faire l'expérience, réglerait tout le système de précautions nécessaire pour ne laisser prise à aucun doute. Si, dans de telles conditions, la résurrection s’opérait, une probabilité presque égale à la certitude serait acquise !. »
Ainsi, quand Dieu voudra faire un miracle, il devra d'abord avertir le public, soit par la voie des journaux, soit de toute autre manière. Sur ce, on prend jour, la commission de M. Renan s’assemble, désigne le local, choisit le sujet , et le thaumaturge se présente devant ces messieurs, prêt à leur donner une séance de résurrection. M. Renan oublie de nous dire si, pour avoir le droit d'opérer un miracle, le thaumaturge ne devra pas être au moins bachelier ès lettres : ce ne serait pas trop exiger. Quoi qu’il en soit de ce détail, tous les préparatifs sont achevés, la commission est au grand complet; c’est à qui braquera ses lunettes et ses regards sur l'opérateur, lequel est invité à commencer l'expérience. Si le mort ressuscite, il sera presque certain qu'il cst ressuscité... Voilà les scènes bouffonnes auxquelles l’Étre infini devra se prêter, à la requête et pour le bon plaisir de M. Ernest Renan et de ses amis ; sinon, il lui sera interdit de faire des miracles. Grand Dieu! à quel niveau intellectuel sommesnous descendus? Et qui donc retrouvera le rire gaulois de nos bons vieux pères pour faire à ces indécentes balivernes le seul accueil qu’elles méritent ?
Vous croyez peut-être que la commission présidée par M. Renan, ou ayant l'honneur de le compter parmi ses membres, se tiendra pour satisfaite? Ah!oui; vous ne connaissez pas les exigences de la haute critique. La résurrection d’un seul mort, qu'est-ce que cela ? Une pareille