Vie de Jésus, Introd., p
commission ne se réunit pas pour une bagatelle de cette espèce. Il faut à sa pieuse curiosité de nouveaux cadavres, une certaine variété de circonstances qui rompe la monotonie du fait; peut-être même éprouvera-t-elle le besoin de changer de local. On invitera donc le thaumaturge à répéter l'expérience, « car on doit être capable de refaire ce que l'on a fait une fois ; » et sans doute que Dieu voudra bien se tenir jusqu’au bout à la disposition du congrès chargé de mesurer sa puissance. Il faut citer textuellement ces étrangetés, car ceux qui ne les ont pas lues auraient de la peine à croire qu’il existe en France, à l’heure qu'il est, un homme capable de les écrire :
« Cependant, comme une expériencé doit toujours pouvoir se répéter, que l’on doit être capable de refaire ce que l'on a fait une fois, et que dans l’ordre du miracle il ne peut être question de facile ou de difficile, le thaumaturge serait invité à reproduire son acte merveilleux dans d’autres circonstances, sur d’autres cadavres, dans un autre milieu. Si chaque fois le miracle réussissait, deux choses seraient prouvées : la première, c’est qu’il arrive dans le monde des faits surnaturels ; la seconde, c’est que le pouvoir de les produire appartient ou est délégué à certaines personnes. Mais qui ne voit que jamais miracle 1 ne s’est passé dans ces conditions-là ! ?»
Ah! je le crois bien : tant que le blasphème ne sera pas un mérite auprès de Dieu, il est à croire que la commission de M. Renan en sera quitte pour ses frais de représentation. Ils veulent expérimenter Dieu dans un amphithéâtre ; ils le somment à comparaître devant eux ; ils lui assignent le lieu, le jour et l'heure! Mais qu'est-ce donc que Dicu pour vous, et quelle idée vous faites-vous de l'Étre souverain ? Vous l'avez dit ailleurs, et nous com-
prenons : «Dieu, Providence, âme, autant de bons vieux mots, un peu lourds et matériels, que la science expliquera, mais qu'elle ne remplacera jamais avec avantage !.» Oui, voilà bien la clef de votre livre : vous ne craignez pas de jeter à Dieu l’insulte et le défi, parce que vous le niez.
M. Renan ignore sans doute que sa commission a fonctionné à différentes reprises, et cela au moment le plus solennel de l’histoire. Ils étaient là, au pied de la croix, ces hommes qui se disaient les savants de l’époque; ils avaient «choisi le sujet de l'expérience, choisi le milieu, choisi le public * ; » ils ricanaient et ils disaient : « S’il est le fils de Dicu, qu’il descende de la croix, et nous croirons en Jui!» (Matth. xxvir, 42.) Mais l’'Homme-Dieu garda le silence : il avait exaucé l’humble femme du peuple prosternée à ses picds ; il ne répondit aux orgueilleux qui l’insul{aient qu’en répandant son sang pour le salut de leur âme. | |
Si la théorie de l’auteur sur le miracle implique lathéisme, l’application qu’il en fait à l’histoire évangélique dépasse tout ce que l’on peut attendre d’un écrivain qui se raille de son public. Veut-on savoir comment il explique le miracle dela multiplication des pains, rapporté dans les mêmes termes par les quatre évangélistes (Matth. xiv, 15 et ss ; Marc, vi, 35 etss; Luc, 1x, 11 etss ; Jean, 1, 2 et ss)? Deux lignes lui suffisent pour renverser tout le récit : « Grâce à une extrème frugalité, la troupe sainte vécut dans le désert; on crut naturellement voir en cela un miracle *.» Pas un mot de plus ; pas l'ombre d'une
1. Article de la Liberté de Penser. 2 septembre 1850. Le blasphème est un peu adouci dans la reproduction postérieure de l’article. (Études d'histoire religieuse, p. 419.)