Vie de Jésus, Introd., p
discussion pour montrer qu'un pareil fait, reproduit par saint Matthieu sur le théâtre même de l'événement, a pu être cru et accepté sans le moindre fondement. Non, une extrême frugalité suffit pour expliquer comment cinq mille hommes ont pu être rassasiés avec cinq pains et deux poissons, de telle srote qu’il restait du repas de quoi remplir douze paniers. Si jamais M. Renan devient fournisseur des vivres quelque part, je ne lui conseille pas de tenter l'expérience. Ai-je eu raison de dire que nous n'avons pas affaire à un écrivain sérieux ? |
Même procédé pour les miracles de guérison rapportés dans les Evangiles. Ici l’afféterie du style le dispute au vide de la pensée. Notre romancier voudrait mettre en vogue une sorte de médecine sentimentale qui, d’après lui, rendrait suffisamment compte des faits évangéliques. « Qui oserait dire que, dans beaucoup de cas, et en dehors des lésions tout à fait caractérisées, le contact d’une personne exquise ne vaut pas les ressources de la pharmacie? le plaisir de la voir guérit. Elle donne ce qu’elle peut, un sourire, une espérance, et cela n’est pas vain ‘.» Certes, nous sommes loin de contester l’action du moral sur le physique: mais lui attribuer une telle efficacité, c'est tomber dans le ridicule. Allez donc demander aux direc-
4. Vie de Jésus, p. 260. M. Renan abuse étrangement de la crédulité de ses lecteurs quand il veut leur faire admettre que la médecine, chez les Juifs, se réduisait à des pratiques religieuses. Alors, comme aujourd’hui, on distinguait {rès-bien entre l’action surnaturelle de Dieu et les secours de l’art. Avant de s’adresser à Jésus-Christ, l’'hémorroïsse « avait dépensé tout son bien en médecins et n'avait pu être guérie par aucun. » (Saint Marc, v, 26; saint Luc, vur, 43.) Comment l’auteur a-t-il pu écrire cette phrase : « Guérir était considéré comme une chose morale?» Et pourquoi faut-il qu’à chaque instant la question de bonne foi se pose malgré nous?
teurs de l’établissement des Aveugles ou de l’Institut des Sourds-Muels si le sourire de qui que ce soit a jamais rendu Îa vue à un aveugle-né, et s’il n’est pas inouï que le contact d’une personne exquise, ou le simple plaisir de la voir, ait guéri subitement un sourd-muet de naissance. Le Sauveur ne parcourait pas la Judée et la Galilée distribuant à droite et à à gauche des sourires et des espérances; c'est en souverain qu’il commandait à la maladie et à la mort : «Je le veux, sois guéri ! — Lève-toi, prends ton grabat et marche!» Se figure-t-on dix lépreux délivrés de cetle horrible maladie par le plaisir de voir un homme ? En vérité, ce sont là de pures fadaises, LL tolérerait à peine dans un roman.
L'auteur de la Vie de Jésus, marchant sur les bises de tant d’autres qui se prennent pour des esprits forts, ne croit pas à l’action du démon sur l’âme et sur le corps ; partant, il essaie d'expliquer par des causes purement naturelles les cas de possession que mentionne l'Evangile. La thèse est bien vieille, et demanderait beaucoup de talent pour être rajeunie. Si, au lieu de répéter gravement les plaisanteries de Voltaire, M. Renan avait voulu traiter la question en vrai critique, il aurait dû chercher à établir : 1° que les démons ou anges déchus n'existent pas ; 2° que leur influence dans l’ordre moral ou physique est impossible ; 3° qu’ils n’ont pas dû déployer une résistance désespérée à ce moment suprême où le Rédempteur du monde venait détruire l'empire du mal. Jusque-h, il nous permettra de continuer à croire, ne serait-ce que pour l'honneur de l'humanité, que des suggestions étrangères ont eu leur part dans les crimes et dans les scandales qui ont épouvanté la terre depuis six mille ans ; qu’on observe par intervalle, dans le cours de l'histoire, tel rire sacrilége, telle haine persévérante, tel blasphème qui n’est pas le fait de l'homme seulement, et dont l’origine remonte à
| 92 ces puissances ténébreuses que la grâce de Jésus-Christ nous apprend à combattre et à vaincre.
Passons sur un point de doctrine qu’il n’a pas plu à notre adversaire de discuter davantage, et au sujet duquel il ne nous comprendrait pas. Comment parler du rôle de Sätan à travers l'histoire, dans l’idolâtrie, par exemple, à un écrivain qui s’enthousiasme pour « la terre d'Adonis, la sainte Byblos et les eaux sacrées où les femmes des mystères antiques venaient mêler leurs larmes ‘? » Quand M. Renan associait la pensée du culte d’Adonis à des souvenirs et à des regrets que nous savons tous comprendre et respecter, ignorait-il à quelles infamies il faisait allusion? Qu'il lise, touchant les fêtes de la plus obscène divinité du paganisme, ce qu’a écrit là-dessus l’un de ses confrères, M. Alfred Maury, qui doit lui paraître peu suspect en fait de dévotion *. Il est douloureux pour nous de voir que la piété fraternelle elle-même ne sait plus défendre nos modernes païens contre des aberrations si prodigieuses, et qu’en voulant honorer la mémoire d’une femme, d’une sœur qui portait un nom chrétien, qui avait reçu le baptème de la foi, ils ne trouvent plus sur leurs lèvres et dans leur cœur que les noms d’Adonis, de la sainte Byblos et des mystères impurs de l’idolâtrie !
Cela est pénible à penser, je l'avoue; et ce n’est pas sans tristesse que je viens d’écrire ces lignes. Oui, nous comprenons que l'Evangile soit devenu pour vous une lettre close, une énigme indéchiffrable : les fêtes d’Adonis ne s’y trouvent pas, et les femmes des mystères antiques n’y jouent aucun rôle. Mais, du moins, si vous contestez les miracles du Sauveur, dites-nous quelque chose qui vaille la peine d’être réfuté. Car, en vérité, votre récit de
LT
1. Dédicace du livre « à l'âme pure de ma sœur Henriette. » 2. Religions de la Gréce antique, t. ir. p. 218 el suiv.
la résurrection de Lazare oblige de croire que vous avez voulu mystifier le public par une plaisanterie dont vous . n'êtes pas, dont vous ne pouvez pas être la dupe. Qu'on en juge par cette analyse. |
M. Renan, qui, fidèle à son habitude de tourner les difficultés, expédie dans une ligne les deux résurrections de la fille de Jaïre et du fils de la veuve de Naïm, tandis qu’il consacre un chapitre entier à d’autres miracles de moindre importance, M. Renan, dis-je, après bien des tours el des détours, arrive « à penser qu'il se passa à Béthanie quelque chose qui fut regardé comme une résurrection!, » Voyons un peu en quoi consiste ce quelque chose. D'abord, « il semble que Lazare était malade. » M. Renan n’en est pas bien sûr, mais, enfin, il lui semble que cela devait être. Ce qui nous semble, à nous, c’est que le romancier est visiblement embarrassé. « Sur ün message des sœurs alarmées, Jésus quitte la Pérée, et la joie de son arrivée put ramener Lazare à la vie?, » On nc voit pas trop comment, si Lazare n’était pas mort, il a pu être ramené à la vie; mais 2/ semble que, pour un disciple de Hégel, vivre et mourir soient deux choses idenliques. Ce n'est pas tout. Le besoin d’un miracle se fait sentir parmi les amis de Jésus : il faut frapper un grand coup et triompher de l’incrédulité hiérosolymite*. Alors Lazare, en rusé compère qu'il est, « se fait entourer de bandeletles comme un mort et enfermer dans son tombeau de famille. » M. Renan ne nous dit pas combien de temps Lazare a jugé à propos d’y rester; il ne s'explique pas davantage sur le Domine jam feœtet, quatriduanus est enim : ce sont là autant de petits détails que l'historien