‹ Examen critique de la Vie de Jésus de M. Renan (volume 2)Chapitre 3 sur 96 · Vie de Jésus, Introd.. p · texte numérisé non relu

Vie de Jésus, Introd.. p

bliographique de son livre. En vérité, cela n’est pas fort. Si l'honorable membre de l’Institut en est réduit à puiser sa science dans les écrits de MM. Albert Réville et Colani, je le plains bien sincèrement, et je commence à comprendre certains morceaux de sa Vie de Jésus, qui m'avaient paru dénoter une grande profondeur de vues et de recherches. Nous savions déjà que, parmi les ministres du saint Evangile, il s’en trouve quisemblent regarder comme un devoir de leur charge d'éteindre la foi de leurs coreligionnaires ; mais, quelque jugement qu’il faille porter sur eux, nous les croyons cependant trop modestes pour avoir pu s'empêcher de sourire en se voyant transformés par M. Renan en représentants de la science biblique dans le monde. On pourrait, sans blesser l'amour-propre des ces messieurs, leur opposer des noms qui jouissent d’un certain crédit, non pas uniquement au sein d’une coterie obscure, mais dans l’Europe entière; et, pour ne citer que des livres composés ou traduits en français, j'ose recommander au public de M. Renan l'Introduction au Nouveau-Testament, de Hug ; l’Essai sur la crédibilité évangélique, de Tholuck; l’Introduction aux livres du Nouveau-Testament , de Reitmayer; les Origines du Christianisme, de Deællinger; l’Introduction à l'Ancien et au Nouveau-Testament , de M. l'abbé Glaire, et le beau livre de M. Wallon, membre de l’Institut, sur la Croyance due à l’Évangile. I me semble que ces ouvrages font meilleure figure dans le monde savant que la Revue de M. Colani, découverte par M. Renan. Mais non, ce dernier tient absolument à ce que ses lecteurs ignorent l'existence des écrits qui ont réfuté à l’avance toutes ses assertions. Cela témoigne de la confiance qu’il a dans la valeur de son roman, et de l’idée flatteuse qu'il s'est faite du genre de public auquel il s’adresse.

Après avoir indiqué à ses lecteurs les œuvres où ils

poürront puiser la science qui manque à la sienne, M. Renan leur fait part des travaux préparatoires auxquels il s’est livré pour achever leur éducation. 11 a lu Josèphe et Philon, voire même ce qu’il appelle les apocryphes de l’Ancien-Testament; il a eu le bonheur d’être initié aux secrets de la littérature talmudique par un savant israélite, M. Neubauer ; de plus, il a étudié les quatre Evangiles canoniques; et enfin, ila voyagé en Palestine aux frais du gouvernement français. Ces études n’ont rien d’effrayant. Voilà dix-huit siècles que nous sommes courbés du matin au soir sur le texte évangélique, et je ne vois pas que le nouvel exégète ait fait aucune découverte à cet égard. M. Renan, qui ose beaucoup, n'ira pas cependant, je l’espère, jusqu'à vouloir faire passer Philon et Josèphe pour des auteurs inconnus avant lui. S’il faisait aux écrivains catholiques l'honneur de les lire, il verrait que la littérature juive ne leur est nullement étrangère , et je me permets, à ce propos, de lui signaler une source d’informations dont il tient trop peu compte : ce sont les théologiens targumistes Onkélos et Jonathan-ben-Uziel, dont les paraphrases, écrites avant la ruine de Jérusalem, remontent à une époque où l’on ne songeait pas encore au Talmud. Il n'y a que M. Renan qui ne sache pas de quelle utilité peuvent être ces écrits pour l'intelligence du mouvement intellectuel au 1° siècle, et je l’engage fort à recourir derechef aux bons offices de M. Neubauer. Enfin, malgré l'importance qu’il attache à son voyage en Orient, je ne ferai pas à l’auteur de la Vie de Jésus l’injure de penser qu'il s’imagine avoir découvert les Lieux- Saints; et même, si sa mission scientifique avait eu un résultat sérieux, nous serions les premiers à l’en féliciter et à en faire notre profit. Tout cet étalage d’érudition n’est bon qu’à éblouir les simples et ne nous touche guère. Ce qui nous intéresse davantage, c’est de savoir

pourquoi M. Renan se croit dans de bonnes conditions pour écrire l’histoire du christianisme. |

La raison qu'il en donne est curieuse. « Pour faire l'histoire d’une religion, dit l’ancien séminariste de Saint- Sulpice, il est nécessaire, premièrement, d'y avoir cru (sans cela, on ne saurait comprendre par quoi elle a charmé et satisfait la conscience humaïne) ; en second lieu, de n’y plus croire d’une manière absolue: car la foi absolue est incompatible avec l'histoire sincère !. » Je crois comprendre : pour faire l'histoire de la religion chrétienne, il faut être un renégat. Alors seulement l’on peut se flatter d'être impartial et sincère. À ce compte-là il n’y aurait que les athées qui pussent parler pertinemment du dogme de l'existence de Dieu. Pour écrire avec sincérité l’histoire d'un pays, il faudrait l'avoir aimé d’abord et trahi après. Ce n'est pas M. Thiers, c’est Moreau, qui, dans le camp des Russes, aurait dû écrire l'histoire de sa patrie sous l’Empire : sa défection eùût été la garantie de son impartialité. M. Renan est-il bien sûr que la classe d’hommes dans laquelle il se range porte dans ses appréciations tout le calme et la sincérité désirables ? Qu’il me permette une hypothèse. Je suppose qu’un homme ait donné sa foi à la religion chrétienne, qu’il ait participé à tout ce que cette religion a de plus auguste, qu’il ait porté sa foi jusqu'au seuil même du sanctuaire, et qu’ensuite, se retournant contre les croyances et les pratiques de sa jeunesse, il s’attribue la mission de détruire la foi dans les autres, après l’avoir étouffée -en lui-même, ne serait-il pas à craindre que le besoin de chercher des motifs à une telle rupture pût nuire à la sincérité de ses appréciations et le rendre injuste envers la cause qu’il vient d'abandonner? Serait-il même

à. Vie de Jésus, Introd., p. 58, 59.

impossible que le ressenliment, né de souvenirs importuns, vint à se glisser dans son âme pour en fausser le sens

.et en troubler la vue ? Tacite, qui s’entendait à peindre

les hommes, a dit ce mot profond : proprium est humani ingenit odisse quem læseris. Nous le savons, tous ceux qui chassent le Christ de leur cœur après l’y avoir porté,

n'arrivent pas à ce degré d’exallation irréligieuse, qui

faisait dire à un homme dont je ne veux pas même écrire le nom : Ecrasons l’infâme! Il en est, parmi eux, qui ont le blasphème froid et le respect ironique, qui affectent de jeter sur les épaules du Christ une pourpre dérisoire. Mais l’impartialité de l'historien leur est difficile aux uns comme aux autres; et quoi qu’en dise M. Renan, pour admettre en lui cette sincérité qu’il s’arroge et qu'il nous refuse, j'aimerais mieux qu'il eût continué de croire, ou qu’il n’eût jamais cru. .

J'ai appelé le livre de M. Renan un pur roman, sans valeur scientifique, et je m'engage à le prouver. Un livre n'a pas de valeur aux yeux de la science, quand l’auteur y suppose démontré ce qui ne l’est pas; qu’il affirme sans rien prouver, et nie sans raison valable; qu'il oppose de simples conjectures à un témoignage certain ; qu’il détruit l’une par l’âutre ses allégations ; qu’il trompe son lecteur par des citations fausses ou incomplètes, en attribuant aux auteurs ce qu'ils n’ont pas dit, et en plaçant dans les textes ce qui ne s y trouve point; qu’il prétend expliquer les effets par des causes qui n’ont aucune proportion avec eux; qu’il imagine | des hypothèses ridicules pour se débarrasser des faits qui le gènent; et qu'enfin, prenant la fantaisie pour

règle, il arrange les événements à son gré, dénature le caractère des personnages, et altère le sens des doctrines. Un tel livre, envisagé comme œuvre d'imagination, peut attirer à son auteur une réputation d'artiste, de dilettante ; il peut même trouver quelque crédit auprès des ignoranis,

mais il n’est d'aucun poids dans la balance de la critique. Quand j'aurai montré que l’ouvrage de M. Renan satisfait à toutes ces conditions, on m'accordera sans doute qu'il a sa place marquée parmi les romans sortis de la même librairie, un peu au-dessous, ou, si l’on aime mieux, à côté de Salammbd.

Et maintenant un mot sur l'apparition même du livre. Est-ce un bien? est-ce un mal ? Certes, nous ne sommes pas de ceux qui pensent que les mauvais livres, quelque faibles qu’ils puissent être, soient suffisamment compensés par la réfutation qu’on peut en faire. Ceux qui ont une confiance illimitée dans les bons instincts de la nature humaine, et qui oublient que l’homme a un secret penchant vers tout ce qui flatte ses passions, ceux-là seuls peuvent méconnaître Je danger qu’offrent de telles productions pour les esprits faibles et les imaginations faciles à séduire. Le livre de M. Renan fera des dupes ; il a ce qu’il faut pour cela : du style et de grandes prétentions. Si tous ses lecteurs étaient au courant des questions qu’il effleure, un éclat de rire eût salué, d’un bout de la France à l’autre, l'apparition d’une pareïlle pièce ; et s’il n’y avait pas à notre époque beaucoup d’âmes malades, il se ferait un désert autour de l'écrivain qui fait à Notre-Seigneur Jésus-Christ le pire des outrages, celui de l’appeler un grand homme. Il n’en sera pas ainsi : M. Renan aura ses prôneurs ; il a compté sur la capacité d'esprit et sur les dispositions morales de son public à lui; -et je crois qu’il a compté juste. L’insignifiance de son œuvre n’est donc pas un motif pour fermer les yeux sur ce qu’elle peut avoir de périlleux. Et cependant je prierai mes lecteurs de considérer ceci. N'est-ce pas un honneur pour la religion chrétienne de voir ses adversaires réduits à une telle nullité d'invention? N’y a-t-il pas là de quoi fortifier les convictions de quiconque sait réfléchir et juger? Com-

ment! voilà un livre qu’on nous annonçait depuis longmps avec fracas; il allait, disait-on, battre en brèche ous nos dogmes et saper le christiauisme par la base; dirait le dernier mot de la science, après lequel il ne resterait plus qu’à prononcer l'oraison funèbre sur la tombe de l’Église catholique! Et quand ce terrible pourfendeur se décide enfin à retirer de son arsenal la machine de guerre tant vanlée, il se trouve que tout ce belliqueux appareil se réduit à quelques armes inoffensives, avec lesquelles jouent, par manière de passe-temps, les étudiants de Gœttingue et de Leipzig! C’est sous la vieille défroque de Strauss, percée à jour depuis longtemps, que ce hardi novateur descend dans la lice, tenant d’une main un fer rouillé, et de l’autre quelques fleurs pieusement cueillies dans les champs de Magdala et de Safed! Voilà ce que l'incrédulité, en France, a de plus fort à nous opposer ! C'est avec ce romantisme mignard, frotté d’un peu d’érudition de mauvais aloi, qu’elle prétend faire justice d’une doctrine qui, après avoir essuyé le feu de l'attaque pendant dix-huit siècles, se trouve en possession du monde civilisé ! Je ne sais si M. Renan, comme romancier, aura autant de succès que M. Gustave Flaubert; mais ce que j'ose lui prédire, c’est que sa tentative est de nature à en décourager plus d’une autre. « En vérité, disait Pascal, il est glorieux à la religion d’avoir pour ennemis des hommes si déraisonnables ; et leur opposition lui est si peu dangereuse, qu'elle sert au contraire à l’établissement des principales vérités qu’elle nous enseigne ‘. »

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