‹ Examen critique de la Vie de Jésus de M. Renan (volume 2)Chapitre 88 sur 96 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

présentent, on déserte la discussion et l’on se borne à dire: « Je ne puis qu'énoncer sans le prouver ce que je pense. » Eb bien ! croyez-nous, cela n’est pas digne de la position que vous occupez dans l’enseignement. Lorsqu'on a l’honneur de professer au Collége de France, on n’attaque pas aussi violemment la religion de son pays, sans du moins hasarder quelques preuves, et quand on est incapable d’en produire, on doit se résigner à se taire.

Certes, ce n’est pas aux théologiens catholiques qu'ôn reprochera d’avoir jamais usé d’un pareil procédé; et pour montrer à M. Havet qu'ils ne sont pas disposés à renoncer de sitôt à leur vieille habitude de prouver ce qu'ils avancent, nous aborderons, malgré lui, la discussion qu'il refuse. Ce qu'il énonce sans le prouver est tout simplement une naïveté dont M. Renan s’est bien gardé de se rendre coupable, et voici pourquoi. Si, commeil le prétend, « les auteurs des Evangiles ne sont pas des témoins oculaires, ni même des hommes qui touchent eux-mêmes à ces témoins, » il s'ensuit évidemment qu'on doit rejeter la composition de ces documents dans la troisième génération chrétienne, c’est-à-dire au plus tôt vers le milieu du Il° siècle. Dans ce cas, que M. Havet veuille bien nous expliquer comment Papias, qui vivait dans la première moitié du Il° siècle, a pu attribuer à saint Marc et à saint Matthieu des documents composés après lui ou à côté de lui !. Qu'il explique de plus comment, vers le milieu du Il°siècle, l'Eglise entière, — c’est saint Justin qui l’atteste, — a pu | vénérer à l’égal des écrits prophétiques, et faire lire chaque dimanche, dans l'assemblée des fidèles, quatre pièces rédigées, on ne sait où, par quelques inconnus, et sans que la moindre portion en fût authentique *. Qu’il explique

1. Fragment de Papias, conservé par Eusèbe ; Hsst. Eccl., LIT, 39. 2. Saint Justin, 1'° apologie, 67.

encore comment saint Irénée et Tertullien, qui écrivaient également au Il° siècle, ont pu déclarer de la manière la plus nette et la plus explicite que l'Eglise n’a jamais admis que quatre Evangiles, ni plus ni moins : ceux de saint Matthieu, de saint Marc, de saint Luc et de saint Jean :. Qu’il explique enfin comment une société déjà répandue sur la sürface du monde entier a pu être dupe d’une mystification si grossière ou complice d’une si insigne supercherié ; comment il a pu y paraître tout à coup, ou s’y glisser peu à peu quatre Évangiles anonymes dont personne n'avait entendu parler jusqu'alors, et qui seraient devénus désormais l’objet de la vénératiôn publique, sans que cette innovation radicale eût laissé après elle le moindre vestige, ni excité la plus légère réclamation ; et cela dans un moment où il suffisait d’une simple querelle liturgique, d’une erreur de calendrier relativement à la fête de Pâques, pour agiter les esprits et mettre l'Eglise en feu. Voilà ce qué nous prions M. Havet de vouloir bien nous expliquer, lorsqu'il sortira de nouveau de sa retraite, dans trois ou dans quatre ans, pour produire un de ces essais de premier ordre dont parlait M. Sainte- Beuve. |

On conçoit, en effet, qu'il faille au moins trois années à M. Havet pour se mettre au courant des questions qu'il traite. Ce qui devra l’occuper tout d’abord pendant cette période de silence dont nous sommes menacés, s’il faut en croire M. Sainte-Beuve, c’est la lecture attentive des Evangiles; car #/ pense là-dessus quantité de choses qui pourraient déparer le prochain chef-d'œuvre. C'est ce qu'il me reste à démontrer.

On raconte que La Fontaine, étant tombé un jour sur

1. Saint Irénée, adv. Hereses, 1. III, c. 1 et ss. — Tertullien, contre Marcion, 1. IV. |

Ja prophétie de Baruch, s’en alla demandant à tous ceux qu'il rencontrait : Avez-vous lu Baruch! Il paraît que pendant les trois ou quatre ans qui, d'après M. Sainte- Beuve, s’écoulent régulièrement entre deux chefs-d'œuvre de M. Havet, une aventure pareille est arrivée à ce dernier au sujet de saint Marc, ou de Marc, pour parler le langage de ces messieurs. Avez-vous lu Marc? À la bonne heure ; voilà un évangéliste; ne me parlez pas de Matthieu, ni de Luc, ni de Jean: tout cela est fort éloigné de la source. « Je demande, dit l'écrivain de la Revue des Deux-Mondes, qu’on prenne la précaution de ne puiser la tradition qu'à sa source la plus haute et la plus pure, je veux dire dans le plus ancien Evangile, dont le earactère est en tout primitif, tout original, sévèrement et simplement grand. Le plus ancien Evangile (celui qu'on appelle du num de Marc) doit être le fond d’une vie de Jésus, et je souhaite qu'on tienne pour suspect et qu’on écarte parmi ce qui a été ajouté depuis, tout ce qui fait disparate ou contradiction par rapport à ce beau texte !. »

Nous nous sommes demandé, à notre tour, ce qui a pu valoir à l'Evangile de saint Marc les préférences de M. Havet. Est-ce parce qu'il est impossible de signaler plus d’une trentaine de versets particuliers au disciple de saint Pierre, c'est-à-dire qui ne se retrouvent d’une manière équivalente dans saint Matthieu ou dans saint Luc? Il est probable que M. Havet ignore ce détail. Est-ce parce que l'Evangile de saint Marc est cité bien moins souvent que les autres par les premiers écrivains de l'Eglise? On ne peut pas exiger de tout homme de lettres qu’il se soit livré à des comparaisons de ce genre. Est-ce parce que la grandeur sévère de cet Evangile le

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